Bonjour à toutes et à tous.

Voici le douzième chapitre de cette histoire, merci à toutes celles et ceux qui la suivent et merci de vos encouragements!

-Disclaimer: -Tous les personnages présents et cités appartiennent à Masami Kurumada. Et le reste est sujet à interprétation!

-L'illustration de cette histoire a été faite par Aelina. Merci de tout coeur, de nouveau, pour ce Milo solaire.

-Rating: M. (Présence de lemon dans ce chapitre, si vous souhaitez éviter de lire!)

-Réponse aux reviews anonymes: Athéna, merci beaucoup de continuer à suivre cette histoire! Effectivement, c'est rare que Deathmask tienne ce rôle, il n'y est pas forcément à son aise, mais il adore ses meilleurs amis. Pauvre Bud, en effet... Et ravie que tu aies apprécié le passage entre Saga et Athéna, qui était nécessaire selon moi. Quant à Kanon et Milo, on les retrouve ici, j'espère que tu aimeras!

-Précédemment, Aphrodite et Deathmask se confrontent, mais l'Italien doit accepter de reculer. Bud fait face à Albérich, qui est loin d'être ouvert à la coopération, bien que révélant pour la première fois son véritable ressenti sur la situation. Athéna, pour sa part, cherche à remettre les deux Gémeaux sur le droit chemin, et les encourage dans une voie plus saine pour régler leurs différends. Camus et Kanon se confrontent, sans véritable espoir de s'entendre. La date fatidique se rapproche dans tous les domaines...

Merci, toujours, à Ta-chan76, de nouveau, pour son soutien et ses encouragements constants dans mon écriture. Pour nos headcanons toujours plus développés et renouvelés, qui m'ont encouragée à écrire cette histoire. Merci également pour la bêta-lecture de ce chapitre et les corrections apportées un nouvelle fois.

Sur ce, je vous souhaite une agréable lecture. N'hésitez pas à partager vos ressentis avec moi, je les reçois et y réponds avec grand plaisir.


Chapitre XII : Basculement

Temple de la Vierge, Sanctuaire

Les lieux avaient été reconstruits dans toute la grandeur d'autrefois. Alors qu'il marchait à pas silencieux entre les pierres calcaires, Ikki ne put que constater le travail d'orfèvre effectué par les hommes que Saori avait employés. Il avait fallu des heures entières pour retrouver les parchemins anciens détaillant les demeures de la Garde Dorée, construits selon des plans et des idées uniques, d'un temps oublié. Puis il avait fallu que Shun les recopiât, avant de les adapter pour faire sens chez des travailleurs de leur époque. Avait suivi un chantier titanesque de plusieurs années. Mais ce n'était pas comme s'ils avaient eu le besoin de se presser, autrefois…

Phénix frôla du bout des doigts la lourde porte menant à cet endroit sacré, dans lequel nul autre que le Gardien des lieux avait le droit d'entrer. Son poing se referma, alors qu'il collait son front contre la paroi fraîche. Il hésita, puis ferma les yeux pour s'éloigner. Il n'aurait pas dû venir ici, il le savait.

« Tu n'entres pas ? »

Il frissonna. La voix de Shaka, son timbre si particulier qu'il avait craint ne jamais entendre de nouveau, résonna dans son esprit. Ikki se retourna vers le battant qui, bien que lui masquant la vue de l'autre homme, ne pouvait s'interposer dans la connexion qui s'était établie. Le Chevalier du Phénix resta silencieux encore une seconde, avant de répondre à son tour à l'appel lancé par l'Hindou attendant patiemment sa réponse. De nouveau, un frisson le parcourut en sentant son cosmos s'enrouler autour du sien, irrémédiablement. Ces conversations étaient intimes et déroutantes, et il avait toujours fait en sorte de les éviter avec ses frères d'armes, mais…

« Ikki ?

Je n'en ai pas le droit. Et tu le sais.

Ce ne serait pas la première fois que d'autres que moi y viennent, pourtant.

Justement. Nul besoin de renouveler l'affront commis.

Tu as le droit si tu y es invité. Entre, je t'en prie. »

La douceur soudaine de ces mots était parfaitement injuste. Il fronça les sourcils et serra les poings. Il n'était pas sûr de vouloir être ici. Pas à présent que Shaka y était retourné. Il avait passé bien assez de nuits, assis à l'entrée de ces jardins dévastés. Mais depuis la reconstruction des lieux, qui avait correspondu au retour des corps des Chevaliers tombés, il n'y avait plus remis les pieds, incapable de faire face à la réalité qui se jouait tant à l'infirmerie que dans les colonnades antiques. Pourtant, par-delà la frontière minérale, l'autre l'attendait, le cosmos invitant, bien que légèrement incertain. La sensation était légère, cherchant à se masquer derrière un appel sincère, mais pourtant bien présente. Et malgré ses propres réticences, en dépit de ce qui lui tordait le ventre d'anxiété, Ikki fit demi-tour, posant les paumes à plat sur les portes immenses avant de les pousser sans réfléchir davantage.

Devant lui, enfin, les Jardins des Sals Jumeaux s'ouvraient de nouveau.

La lumière l'aveugla un instant, et il se protégea d'une main, cherchant à masquer son envie de trouver immédiatement le Chevalier de la Vierge. Lorsqu'il fût enfin à même de baisser le bras, il ne put que demeurer bouche-bée, estomaqué par la beauté rendue à ces lieux.

Des souvenirs qu'il avait de l'herbe jaunie, des deux arbres morts avec leur bien-aimée déité, des fleurs massacrés et du fin cours d'eau asséché, il n'y avait plus rien. Ikki se rappela des mots de Shun, narrant le jardin du Douzième Temple ayant repris vie avec son Gardien, et il ne put que constater qu'il en était de même ici. Le sol arborait une couleur douce, et si les fleurs étaient absentes en cette saison, on pouvait sentir grandir et vivre la nature dans chaque ondulation de l'herbe dans le vent.

Sans pouvoir s'en empêcher, allant à l'encontre de son caractère réservé, il leva les yeux avec empressement. Entre deux jeunes arbres n'ayant pas encore atteint leur maturité se tenait Shaka, drapé dans sa tenue blanche, sa chevelure blonde ramenée sur le côté.

« Bonjour, Ikki. »

Encore des mots dans son esprit, car ni l'un ni l'autre ne parvenait à les formuler à haute voix. Les paupières closes, l'Hindou se tourna vers son invité, et le silence entre eux lui parût soudain intenable. Devant lui se tenait l'homme qu'il avait perdu, sans savoir à l'époque ce que cela signifiait réellement. Il n'avait pas saisi, autrefois, pourquoi la sensation de meurtrissure était aussi intense en trouvant ces cendres éparpillées qu'il avait laissées glisser entre ses doigts. Pourquoi la haine avait manqué le faire basculer, une nouvelle fois.

Comme sur l'île qu'il avait laissée derrière lui, l'unique souvenir d'un être aimé et perdu avait été une fleur abîmée.

Les combats avaient permis de ne pas y songer. De se venger, et de lutter pour une cause noble. Mais l'après… l'après l'avait dévoré. Faire face à cette réalité où le Sanctuaire s'était retrouvé éventré en son centre avait été un rappel constant de ce qu'il avait perdu. Le trou béant dans la pierre, il l'avait ressenti en lui aussi. A en avoir le souffle coupé. A en voir le regard inquiet de Shun, essayant de le ramener vers lui sans jamais y parvenir. Et même une fois rendus, ces corps sans vie avaient achevé de le briser. Il avait fui, longtemps. Et à présent…

« Ikki ? »

Sa voix, cette fois. Enfin. Il retint de justesse de fermer les yeux, pour savourer la sonorité du timbre hypnotique. Il fit quelques pas supplémentaires, s'avançant jusqu'à l'Hindou. Le Chevalier Divin s'arrêta, refusant de s'approcher plus qu'il ne l'était autorisé. Shaka avait droit à son espace, l'avait demandé lors de leur réveil difficile. Néanmoins, ce fût bien lui qui fit un pas supplémentaire alors que sur le visage fin, un sourire doux venait illuminer ses traits. Phénix sentit à nouveau cette sensation dans son estomac, cette torsion due au bonheur auquel il avait si peur de céder. Ce besoin possessif qui grondait en lui, alors même qu'il tentait de s'y opposer. Et il dût détourner les yeux, pour se concentrer sur les arbres qui les entouraient.

« Ils les ont replantés ?

— Un cadeau de notre Déesse. Elle leur a offert sa bénédiction pour les aider à grandir. Je fais leur rencontre depuis plusieurs semaines. »

Ikki hocha, observant les branches frêles et les troncs déjà solides. L'écorce était encore un peu verte, mais les arbres avaient pris pied solidement dans la terre. Il voulut tendre la main pour en sentir la force tranquille, mais se ravisa. Il était invité en un lieu sacré, il ne pouvait pas toucher en plus à ce qui n'était pas sien. Il ramena ses mains dans ses poches, préférant afficher une expression plus nonchalante tout en sachant que c'était vain : Shaka ne se laissait pas duper par ce genre de technique. Mais il se sentait plus rassuré ainsi. Vaguement maître de son corps et de ses émotions.

« Athéna m'a offert le poste d'ambassadeur. »

Il tourna la tête, un peu trop rapidement sans doute, et se mordit la lèvre. Mais de nouveau, l'Hindou lui sourit, penchant la tête légèrement, et le Japonais ne pût que suivre du regard la façon dont la mèche sur son front glissa légèrement sur la peau opaline. Il s'astreignit à la concentration, détournant les yeux.

« Elle aurait eu tort de ne pas le faire.

— J'ai refusé. »

Cette fois-ci, la surprise fût réelle. Shaka s'approcha davantage, et le Chevalier Divin fit de son mieux pour demeurer fermement sur ses jambes. Il détestait cette sensation de perdre le contrôle. Son aîné n'avait même pas besoin de parler : sa présence seule suffisait à le décontenancer. Il constata aussi, avec surprise, qu'il l'avait rattrapé en taille, même dépassé, pouvant à présent le regarder dans les yeux sans avoir à lever la tête. Comme un égal, peut-être…

« Pourquoi as-tu fait ça ? Tu es probablement le meilleur candidat.

— Je n'ai jamais été le plus à même à communiquer avec mes semblables. Par ailleurs… »

Un frisson. Il se sentit électrisé et baissa les yeux pour voir la main du Sixième Gardien frôler la sienne, ses doigts fins et pâles venant chercher contact avec les siens, plus larges, caleux de ses années à s'entraîner sur les roches volcaniques.

« Si je dois passer du temps avec d'autres, à choisir, je préférerais que ce soit avec toi, Ikki. »

Puis, Shaka ouvrit les yeux.

Et le Chevalier Divin ne put que rester figé, irrémédiablement, sous la pureté de ce regard à l'azur limpide qui lui souriait. Dévoilant, avec pudeur, la crainte d'être repoussé en cet unique instant où il se laissait voir tel qu'il était. Le Japonais en eut le cœur serré. Qu'il pût croire ne serait-ce qu'une seconde qu'il le repousserait, alors même qu'il se faisait plus courageux que lui ne l'avait été des années durant, fuyant la vérité, refusant l'état dans lequel il l'avait trouvé…

Sa main se referma sur la sienne. Lentement, il entrelaça leurs doigts, se concentrant sur la sensation provoquée, sur la texture de cette peau autre, qu'il touchait pour la première fois autrement que pour ses soins à l'infirmerie. Il releva les yeux, enfin, pour croiser le regard moins incertain mais toujours aussi puissant. Son autre main osa frôler quelques mèches blondes encore égarées sur l'épaule de l'Hindou. Ce dernier ne bougea pas, l'observant faire. Il avait déjà largement dépassé les barrières qu'il n'avait pas conscience d'avoir érigées. C'était au tour d'Ikki de le rencontrer à mi-chemin.

« Merci. »

Un mot seul, qui suffit néanmoins à rassurer le Sixième Gardien. La tension qui l'habitait se relâcha enfin, et le Japonais resserra doucement la prise de ses doigts sur les siens. Cette fois-ci, ce n'était pas une illusion issue de ses cauchemars. Les cendres n'étaient plus. Le contact était réel. Et c'était bien Shaka qui l'avait initié.


Pilier de l'Océan Pacifique Sud, Royaume Sous-Marin

« Io, attends ! »

Le Chilien ne répondit pas, continuant sa route vers ses appartements privés. Derrière lui, les pas de course se rapprochèrent, et il sentit la main tendue s'approcher. Son amant n'eut pas le temps de lui prendre le bras qu'il se retournait, la fureur évidente sur ses traits habituellement bien plus doux faisant reculer le Canadien d'un pas.

« Tu m'emmerdes, Baian ! »

Les mots avaient claqué avec autant de violence que ses attaques habituelles. Ses paroles résonnèrent sur les surfaces poreuses du domaine, et le Marina du Pacifique Nord grimaça face à la rage évidente de l'homme qu'il aimait. Néanmoins, il fronça les sourcils à son tour, avant de croiser les bras. Io ne plaisantait pas, mais lui non plus, et à l'image de leurs Piliers, ils se retrouvaient à deux pôles contraires. Ils avaient été incapables de communiquer correctement depuis le vote en faveur du retour de Kanon, chaque conversation se soldant irrémédiablement par pertes et fracas de meubles. Il serra les dents, sa rancœur envers leur ancien leader grandissant, tout en sachant que cela ne ferait qu'attiser la colère du Chilien qui le fixait d'un air suspicieux. Comme pour le mettre au défi de recommencer une énième dispute. Il inspira profondément, avant de se masser les tempes.

« Je suis désolé.

— Non, tu ne l'es pas. C'est bien le problème, n'est-ce pas ? »

Le regard peiné du Canadien lui fit regretter ses mots en un instant. Baian fit un pas en arrière, lui redonnant l'espace qu'il voyait nécessaire entre eux. Il se frotta le bras d'une main, détournant les yeux, incapable de formuler correctement ce qu'il ressentait. Après quelques instants, il releva la tête, et dit d'une voix voulue plus assurée :

« Si, je te demande pardon. Je t'ai heurté par mes propos. Et pour ça, je m'en veux sincèrement. »

Il y eut un silence. Io soupira, avant de briser la distance entre eux. S'approchant de son amant, il caressa sa joue, doucement, appréciant le frisson qu'il parvint à provoquer d'un simple frôlement. Depuis plusieurs jours, il n'y avait eu aucun contact entre eux. Pas le moindre effleurement. Et ils ressentaient tous deux le besoin d'y remédier au plus vite. Toutefois, il replongea son regard dans celui qui lui faisait face, son expression ferme pour s'assurer qu'il l'entendait :

« Je me fous que tu aies une opinion différente de la mienne. Je sais que ce n'était pas ce que tu souhaitais. Je sais pourquoi. Mais… »

Il y eu un moment de flottement, alors que le regard améthyste se posait sur la barrière d'eau. Puis, il reporta son attention sur Baian qui le gardait contre lui en attendant la suite, silencieusement.

« J'ai beau avoir voté pour son retour, merde, je lui en veux encore tellement ! Je n'ai pas la moindre idée de comment je réagirais s'il revient. J'ai voté pour notre royaume, pour mes souvenirs, pour l'avenir du domaine… et j'ai la trouille.»

Baian écarquilla les yeux alors qu'Io se mordait la lèvre devant ce qu'il devait croire être un aveu de faiblesse.

« Si je suis en colère, espèce d'idiot, c'est parce que j'ai vraiment besoin de toi. »

Il ne fallut qu'un instant au Canadien pour le tirer à lui. Il l'étreignit avec force, se maudissant pour son manque de considération, et ferma les yeux en sentant les mains du Chilien trouver la place qui était leurs autour de son corps. Ils demeurèrent ainsi un instant, puis il sentit le frôlement de lèvres adorées sur sa gorge. Un sourire amusé naquit sur son visage, et il murmura quelques mots contre l'oreille d'Io qui frissonna. Baian ramena la bouche coupable vers la sienne pour un baiser scellant une promesse de réconciliation autre et nécessaire.

A une semaine des négociations, ils en avaient plus que jamais besoin.


Temple du Sagittaire, Sanctuaire

Assis sur le canapé, Aioros observait l'intérieur de sa demeure. Ce lieu était sien. Du moins, il l'avait été. A présent… ce n'était plus si évident. Les conflits avaient épargné les pierres, et leur Déesse avait pris soin d'effacer l'abîme du temps. Mais ses effets avaient tous disparu : brûlés, volés, saccagés. Aiolia lui avait bien dit : il n'avait presque rien pu conserver de lui. Prisonnier de l'usurpateur, son frère n'avait pu que hurler en vain alors qu'on mettait à sac la demeure du traître. Athéna avait fait au mieux en reprenant place : d'autres meubles avaient remplacé les anciens, les literies avaient été changées, les peintures rafraîchies. Mais rien ne lui rendrait les rares objets qu'il avait possédés jusqu'à ses quatorze ans.

Le Chevalier du Sagittaire grimaça, se levant pour se diriger vers la salle de bain. Il se frotta le visage et croisa son propre regard dans le miroir. Une nouvelle fois, le décalage monstrueux le frappa de plein fouet, et il détourna les yeux. Son âme avait mûri malgré l'âge auquel la vie lui avait été fauchée. Un des tourments propres à ceux auxquels on n'accordait pas de repos. De fait, il pouvait toujours penser. Réfléchir. Souffrir de ce qui avait été, regretter ce qui aurait pu être. Il n'aurait pas dû se sentir aussi mal à l'aise dans ce corps adapté à l'épanouissement de sa pensée, et pourtant, rien n'y faisait, il ne s'y retrouvait pas. Les mots de son cadet résonnaient encore dans son esprit, tout comme le souvenir de sa chair brûlée et marquée par les ordres de son ancien meilleur ami. De nouveau, la nausée manqua de le saisir, et il ferma les yeux avec force, s'enjoignant à respirer profondément, les mains crispées sur le lavabo. Il avait besoin de savoir, d'apprendre. Ce qui lui manquait, c'étaient les connaissances de cette histoire dont il avait été le héros sans même y participer.

Sa résolution prise, il quitta son temple et entama son ascension. Il prévint Shura, mais son esprit, tout comme ses appartements, demeurèrent clos à son appel, et Aioros serra les dents. Il pouvait sentir sa présence, par-delà le battant de bois. Mais l'Espagnol avait refusé tout contact ou discussion, tentant au mieux de rester éloigné des deux frères qu'il avait brisés sous son épée. Le Neuvième Gardien fronça les sourcils, la bile présente sur sa langue. Saga et Shura étaient bien les mêmes, à se cacher derrière les murs de leurs demeures respectives. Par des moyens différents mais pour des raisons similaires, l'un comme l'autre se masquaient à leurs pairs, refusant de venir au grand jour faire face à leurs péchés. Et dans le cœur du Grec, quelque chose commençait à grandir, depuis sa discussion avec son cadet.

L'amertume.

Ce pardon qu'il avait envie de donner, il n'était plus certain de pouvoir l'accorder aussi aisément. Mais pour comprendre où il en était, il devait en savoir davantage. Il traversa les deux derniers temples sans en croiser les propriétaires. S'ils étaient présents, ils ne désiraient visiblement pas faire la conversation. Camus devait être plongé dans ses notes, Aphrodite dans son jardin. L'espace d'un instant, il envia les deux hommes, dont les activités les passionnaient et leur permettaient de penser à autre chose qu'à leur situation actuelle.

Nul doute qu'Athéna l'aurait aimée plus apaisée, mais… la réalité était autre.

Il pénétra dans le Treizième Temple, frôlant les colonnades antiques entre lesquelles Saga et lui avaient passé tellement de temps. Ils avaient tout prévu, à l'époque. Tout imaginé. Ce leg que leur aurait fait le Grand-Pope, à l'un ou à l'autre, et le Sanctuaire qu'ils auraient bâti à sa suite en l'honneur de leur Déesse. Pour la préparer à la Guerre Sainte qui aurait dû être leur fardeau, à eux comme aux plus jeunes qu'ils avaient aidé à former. Il s'arrêta un instant, observant le ciel limpide et le paysage sec de l'hiver Grec. En contre bas, il pouvait apercevoir l'angle de la demeure des Gémeaux. Son cœur se serra, et il détourna les yeux. Mais ce fût pire en détaillant le couloir : il avait l'impression de se revoir, courant sur le marbre millénaire main dans la main avec Saga. Se cachant pour échapper à Shion, qui savait pourtant parfaitement où ils se trouvaient tous les deux. Dans son esprit, leurs rires résonnaient, plus encore que la trahison.

Il se frotta le visage, serrant les poings. Ce n'était pas le moment. Il était venu pour obtenir des réponses, cette fois.

En voyant arriver Shion en compagnie de Dohko, il s'inclina, poing sur le cœur. Un sourire étira le visage fatigué de son Supérieur, et le Chevalier de la Balance continua sa route discrètement.

« Bonjour, Aioros.

— Grand-Pope.

— Que puis-je pour toi ?

— J'aurais aimé avoir accès aux archives du Sanctuaire, si vous me le permettez. »

Le Tibétain l'observa de son regard si particulier, et il posa une main indéniablement réconfortante sur son épaule. En dépit de l'âge de leurs corps respectifs, la maturité évidente de l'ancien Bélier exhalait de son assurance tranquille, et il demeurait leur modèle. Celui qui leur avait tant appris. Celui qui les avait aimés, malgré le poids des ans et des pertes déjà subies.

« Je suis désolé de ne pas être venu te trouver plus tôt. Comment vas-tu ? »

La question aurait pu être incroyablement agaçante. Ridicule, étant donné les circonstances. Mais il percevait l'inquiétude véritable dans le ton du Grand Pope. Ce dernier le regardait dans les yeux, se retenant de sonder son cosmos pour obtenir une réponse, préférant lui laisser l'occasion de l'exprimer de lui-même. Et le Sagittaire ne pouvait qu'apprécier la délicatesse de son aîné en cet instant. Ses yeux s'égarèrent de nouveau vers l'extérieur. Au loin, on entendait des cris d'apprentis, des discussions variées se répercutant sur les rochers.

Aioros soupira.

« Le Sanctuaire reprend vie, et je crains que ce soit sans moi. »

La crispation au coin des lèvres du Grec retourna le ventre de Shion, et sans pouvoir s'en empêcher, il attira le jeune homme contre lui. Le Neuvième Gardien resta figé, incertain. Aioros sentit la main de l'ancien Bélier dans ses cheveux, douce, apaisante, et un sentiment de nostalgie l'envahit. L'émotion se fit plus forte, tout à coup, et il s'autorisa à rendre l'étreinte de celui qui avait été comme un père pour lui. Ils demeurèrent ainsi un moment, sans échanger le moindre mot. Lentement, le Grand Pope recula, mais sa main demeura sur l'épaule forte, et son regard plongé dans le sien, comme pour les ancrer dans cet instant sacré, alors qu'il murmurait :

« Tu es un Chevalier exemplaire, Sagittaire. Tes actes, ton sacrifice… ont ouvert la voie à une nouvelle génération qui a su aller au-delà même de ce que nous pouvions espérer. Et c'est à toi que nous le devons. Si je suis honnête avec moi-même, je te dirais que je n'étais pas certain de pouvoir faire mieux. Même dans ta mort, tu as été un meilleur Grand Pope que je ne l'ai été dans mes dernières années. Jamais je n'aurais pu vous inspirer ainsi, vous qui alliez prendre ma suite. Je manquais de temps, et j'ai dû précipiter vos responsabilités. »

Aioros sentit sa gorge s'assécher, et derrière ses paupières, la brûlure de larmes qu'il refusait de voir couler.

« Pardon. Et merci. »

Le Grec hocha, tête baissée, et Shion sourit de nouveau. Il serra l'épaule du jeune homme, avant de s'éloigner dans le couloir. Quelques mètres plus loin, il se retourna une dernière fois, pour observer la silhouette aux larges épaules et aux poings serrés qui lui tournait le dos.

« Tu as ma bénédiction pour lire ce que tu souhaites aux archives, Aioros. Cette histoire t'appartient. Et si tu souhaites que nous parlions, tu sais où me trouver. »

Sur ces mots, il quitta les lieux pour de bon, rejoignant Dohko qui attendait à l'angle du couloir, un pied contre le mur et les bras croisés. Une expression à la fois grave et tendre étira ses traits en voyant l'émotion muette sur le visage de son amant, mais il ne dit mot, se contentant de l'accompagner vers la salle de Réunion.

Resté sur place, Aioros se frotta les yeux d'un revers de manche avant de se diriger vers les archives. Il observa les lieux dans leur état délétère. Il y avait visiblement eu une tentative de réorganisation par les Chevaliers Divins mais l'ensemble demeurait chaotique. Il s'approcha d'un livre ouvert, frôlant des doigts l'écriture aérienne d'Andromède. Puis il passa la main sur les rayonnages usés, frottant entre le pouce et l'index la poussière accumulée avec un sourire triste.

Combien d'heures avait-il passé ici avec Saga, autrefois ?

« Vous êtes venu lire aussi ? »

Le Neuvième Gardien s'immobilisa. Assis à une table usée, deux béquilles posées contre le mur, Seiya le regardait avec une surprise similaire. Le jeune homme, un parchemin ouvert devant lui, lui sourit un peu maladroitement en reculant une chaise à ses côtés.

« Je ne vous dérangerai pas, mais si vous voulez un peu de compagnie… »

Aioros leva la main.

« Tu n'as pas besoin de me vouvoyez.

— D'accord, vous— Enfin, qu'es-tu venu chercher ?

— Des archives. J'aimerais apprendre de ce Sanctuaire que je n'ai pas connu. »

Pégase sembla pensif un instant. Son aîné sélectionna plusieurs documents vaguement estampillés de dates correspondant à la période qui l'intéressait, puis il s'installa à la place libérée. Du coin de l'œil, il vit que les parchemins de Seiya étaient marqués de ces cinq années dont il n'avait aucun souvenir. Une expression contrite étira le visage du Grec mais il ne fit pas le moindre commentaire. Au bout de plusieurs minutes, le Chevalier Divin tourna sa page et reporta son regard sur son aîné.

« Tu sais, si tu veux vraiment savoir… tu pourrais demander à ceux et celles qui l'ont vécue, cette histoire. Certains d'entre eux aimeraient sans doute la partager. »

Aioros écarquilla les yeux, avant de les détourner. Sous ses doigts, les papiers déjà légèrement craquelés produisaient une sensation rêche et bienvenue. Il ferma les paupières un instant, alors que Pégase murmurait de nouveau :

« C'est ce que je fais, demander. Cela aide à colmater les blancs de ces cinq années. »

Le Sagittaire hocha lentement, avant de murmurer plus bas, comme une vérité qu'il avait peur d'admettre autrement:

« J'y ai songé. Mais j'ignore si je suis prêt à entendre ce qu'ils auraient à me conter. »

Seiya n'ajouta rien, se contentant de poser une main voulue rassurante sur son bras. Il y eut un silence bienvenu et entendu entre eux, et chacun repris sa lecture sans dire mot.


Temple du Scorpion, Sanctuaire

La lueur du soleil à travers un rideau mal fermé vint le frapper en plein visage. Kanon gronda, se tournant dans le lit en cherchant à y échapper, sans pouvoir pour autant pleinement se cacher de cette luminosité traîtresse. Contre lui, le poids d'un autre corps l'empêchait de se déplacer correctement. Le nez frôlant des boucles éparpillées, il sourit légèrement. Milo lui tournait le dos, visiblement encore assoupi, le drap remonté sur sa taille et enveloppé dans un tee-shirt qui n'était pas sien.

Ils s'étaient endormis tard. L'ancien Marina était resté plusieurs heures face à la lettre honnie, et son ami n'avait pas essayé de le pousser à agir malgré son envie évidente. C'était à lui de faire ce pas vers son futur et ses possibilités. L'annonce du poste de nouvel ambassadeur était suffisamment bouleversante en soi, et si Milo lui avait souri, Kanon n'était pas persuadé de ne pas avoir décelé un semblant de tristesse ravalée dans le regard de mer. Puis, il avait ouvert la lettre. Et son compatriote n'avait pas été de trop pour apaiser l'angoisse soudaine qui l'avait secoué. Ils avaient parlé, longuement. Pour répéter, inlassablement, les différents scénarios qui s'offraient à lui. Le Huitième Gardien avait écouté, sans dire mot, le laissant exprimer ses craintes, quelle que fût l'issue choisie. Puis, le cadet des Gémeaux avait pris une décision. Du moins, il le pensait. Ils avaient murmuré à en avoir mal à la gorge, et quelques heures à peine avant l'aube, Milo avait soufflé la bougie de leurs questionnements.

Et ils avaient fini par s'endormir ainsi, enlacés.

Le cadet des Gémeaux dégagea son bras lentement, tout en espérant ne pas réveiller le propriétaire des lieux. Un grondement mécontent échappa à ce dernier, mais il demeura visiblement prisonnier de ses songes, et Kanon passa rapidement un autre tee-shirt traînant au sol avant de se diriger vers la cuisine. Faire du café ne serait pas de trop, il s'en voulait suffisamment d'avoir tenu son hôte éveillé jusqu'à des heures indues. Depuis la chambre, il entendit le bruit de la douche, et grimaça en constatant qu'il avait échoué dans sa quête de discrétion. Il sourit cependant en imaginant le Grec mal réveillé tâtonner jusqu'à la salle de bain dans le but de sortir de sa torpeur.

Ouvrant un placard en quête de petit-déjeuner, l'ancien Marina laissa ses pensées dériver de nouveau, écoutant le percolateur faire son office à ses côtés. Alors qu'il levait les yeux sur les denrées bien rangées, il fronça les sourcils. Sur les étagères se trouvaient plusieurs aliments qu'il savait de mémoire déplaire à son compatriote. Il resta un instant interdit, un paquet de céréales dans la main, avant qu'enfin, la réalisation se fît : Milo avait acheté tout ça pour lui. Il l'avait réellement écouté lorsque Kanon avait évoqué ses souvenirs, ces choses qu'il avait aimés autrefois mais n'avait plus pu manger depuis des années. Le regard tendre et le sourire sincère, à la lueur des bougies de ce bar en bord de mer qu'ils avaient choisi, n'avaient pas été là pour le charmer. L'autre homme avait enregistré chaque information qu'il lui avait donné, peu importait la chronologie et la cohérence.

L'émotion le submergea, tout à coup. Il posa les mains sur le comptoir, et prit une grande inspiration. Le bruit de l'eau cessa, et il serra les dents avant de se diriger d'un pas rapide vers la chambre, abandonnant ses projets pour l'instant. Il entra dans la pièce alors que Milo sortait de la salle de bain, vêtu d'un boxer, la peau encore humide. Un instant, l'ancien Marina fut saisi par la silhouette puissante, les boucles blondes solaires, et les muscles qui reprenaient déjà leur forme d'antan. Sur le corps de son compatriote courraient des cicatrices de missions, de batailles, et plus inquiétantes encore, les deux traces de plusieurs centimètres à l'allure barbare au niveau de ses côtes, étrangement parallèles. Il n'avait rien dit à ce sujet, et Kanon ne s'était pas senti de l'interroger.

Un sourire doux étira les traits bronzés en le voyant arriver. Et il sentit sa raison basculer.

En un instant, il avait parcouru la distance entre eux, passant un bras autour des hanches hâlées avant de l'embrasser. Si Milo fut surpris, il n'en montra rien, répondant avec autant de désir au baiser déjà moins que réservé. Il s'accrocha aux épaules puissantes, et passant une main dans les mèches azures, il tira légèrement pour reprendre le contrôle de l'échange, souriant contre les lèvres abîmées. D'un léger mouvement de langue, et bon sang, comment faisait-il une chose pareille avec ses lèvres, il caressa la peau salée, appréciant la façon dont Kanon le collait étroitement contre son corps.

« Bonjour à toi aussi. »

L'ancien Marina laissa échapper un rire soufflé, avant de reprendre sa bouche, ses baisers se faisant plus insistants. Le Scorpion exhala un soupir de plaisir alors qu'il se sentait de nouveau plaqué contre lui, son corps ondulant contre le sien, soulageant un désir qu'il n'avait pas conscience d'avoir été si intense. Derrière ses genoux, il sentit le lit et s'y laissa tomber avec une expression dévorante. Demeuré debout, haletant, son aîné le regardait, l'air légèrement incertain. Le Huitième Gardien sourit, ses doigts glissant à la lisière entre le tee-shirt et le boxer. Puis, il tira lentement l'autre homme par la main pour l'attirer vers lui. A cheval sur ses hanches, l'ancien Dragon des Mers vint reprendre ses lèvres brusquement, et Milo ne put que répondre. Il n'avait pas conscience de l'avoir voulu à ce point. Il n'avait pas vu arriver le moment où ils basculeraient. Pas senti l'instant où le souvenir d'un autre s'effacerait.

Mais à présent…

Il se mordit la lèvre, ses mains glissant précipitamment sous son tee-shirt pour trouver le corps musclé. Et si Kanon gronda de devoir rompre leur baiser, il ôta précipitamment le vêtement avant de revenir à l'assaut de sa peau, dévorant le cou bronzé, appréciant les grondements provoqués. Soudain, la température de la pièce lui sembla intenable. Collé ainsi contre Milo, ses mains courant sur son corps sans le moindre contrôle, il réalisait son désir et le sien, tout à la fois. Haletant, il posa le front contre son épaule et serra les dents, masquant sa gêne comme il le pouvait alors que son amant tournait légèrement la tête pour croiser son regard.

« J'ai envie… mais j'ai aucune putain d'idée de ce que je fais, là. »

La réalisation se fit dans l'esprit déjà embrumé de plaisir du Scorpion. Kanon serra les dents, prêt à encaisser une moquerie et sa gêne. Mais l'expression de son compatriote devint à la fois plus sérieuse et plus tendre, et il laissa ses doigts glisser sur les hanches qui le surplombaient.

« Ne t'en fais pas. Je peux ? »

Un hochement de tête léger. Milo inversa leur position, lentement, laissant le temps à tout moment à Kanon d'interrompre le mouvement. Une fois installé à son tour au-dessus de lui, le Huitième Gardien vit et sentit une tension d'un autre genre habiter son amant. Sa main vint caresser la joue de l'ancien Marina, glissant à la jonction de sa mâchoire avant de descendre juste derrière son oreille. Il vit un frisson apparaître sur la peau nue, et savoura la sensation sous ses mains. Il se pencha, frôlant les clavicules qui ressortaient sous la peau abîmée, la cicatrice étirée sur le torse puissant, avant de venir coller son front au sien, sans jamais cesser ses caresses du bout des doigts.

« Ne t'en fais pas. Je n'ai pas l'intention de te demander plus que ce que tu peux donner. Et j'avais déjà mon idée, de toute façon.

— Oh ?

— Depuis le temps… »

Un sourire complice, avant un nouveau baiser, pour revenir sur un terrain connu et familier que Kanon semblait beaucoup apprécier. La confiance reprit ses droits, et il laissa ses mains parcourir de nouveau le corps au-dessus du sien. Son dos, ses hanches, plus bas encore, jusqu'à ce qu'un soupir de plaisir échappât au Grec qui le surplombait. Ses mains trouvèrent place sur ses fesses, et il se retrouva rapidement à encourager les amples mouvements de bassin, grondant d'envie dans le baiser en sentant à la fois ce corps contre le sien, et les griffures apposées sur sa nuque en rythme irrégulier. Le Huitième Gardien jura légèrement, avant de se redresser, ôtant son boxer et tendant la main vers le tiroir de la table de chevet. En le voyant sortir lubrifiant et préservatifs, le second Gémeaux haussa un sourcil, ses mains glissant sur les cuisses nues.

« Ne me dis pas que ce sont les gamins qui ont refait ton stock. »

Un rire résonna dans la chambre, alors que Milo reportait un regard joueur sur lui. La tension qui habitait le corps sous le sien sembla s'apaiser, laissant de nouveau place au désir plus familier. Le Chevalier du Scorpion revint prendre ses lèvres, et murmura doucement :

« Non, même si ça aurait été très drôle. »

Kanon le regarda ouvrir le flacon, et enduire ses doigts. De nouveau, il se crispa, mais Milo lui accorda un clin d'œil alors qu'il se redressait, ramenant sa main derrière lui.

Oh.

Oh.

La réalisation se fit dans son esprit, tout autant que dans son corps. Le désir lui brûla les reins plus intensément que jamais en percevant le soupir de plaisir grondé qui échappa à l'homme qui le surplombait. En comprenant ses gestes… et en constatant l'expression sur le visage superbe, et les mèches blondes collées à son front de sueur. Il ne voyait rien d'autre que le mouvement de ce bras qui se perdait derrière, et il sentit sa bouche s'assécher brusquement. Son boxer, qu'il voyait comme une barrière encore nécessaire jusqu'à présent, lui parut soudain insupportable à porter, et au sourire amusé et désireux de son compatriote, il comprit que ce n'était pas une simple… sensation. Ce dernier humidifia ses lèvres, alors qu'un cri grondé lui échappait cette fois. Il jura à voix basse, et sa main cessa son office alors qu'il tendait les préservatifs à Kanon.

« Tu gères ?

— O-ouais. On va essayer. »

Lorsqu'il fût prêt, et à l'instant où il vit Milo bouger, il posa brusquement une main sur son épaule. Surpris, ce dernier leva des yeux interrogateurs vers lui. Kanon se mordit la lèvre, essayant de toutes ses forces de faire reculer le nuage de désir qui lui embrumait l'esprit pour poser une question essentielle.

« Tu es sûr de toi ? »

Il y eu un silence.

La question était bien plus lourde qu'il n'y paraissait, ils le savaient tous les deux. Milo ferma les yeux un instant, alors que dans son esprit, des souvenirs défilaient, appartenant à un autre homme, dans un autre temps. Cette fois, le basculement serait irrémédiable. Ils iraient bien au-delà des baisers, des caresses plus poussées, du plaisir donné. Et quand bien même Camus et lui s'étaient parfois, en raison de la distance, des disputes, des incompréhensions, des séparations, laissés aller à d'autres bras, il n'y avait jamais rien eu de semblable à ce qu'était Kanon. La preuve étant que ce dernier avait conscience de l'impact de ce qui se jouait entre eux. Milo caressa une dernière fois de son esprit les souvenirs de l'être aimé autrefois. De sa peau, son corps, ses mains, et ses mots soufflés dans la nuit.

Puis il rouvrit les yeux, frôlant la joue de l'ancien Marina du bout des doigts.

« Oui. Si t'es toujours partant.

— Il ose demander.»

Un sourire. Puis il prit place, et se laissa descendre, lentement. Presque avec hésitation, il entama un mouvement, gardant un œil voilé de mèches assombries sur les expressions de son amant qui lui faisait confiance pour cette première expérience. Les doigts crispés sur ses cuisses, les dents serrées, Kanon le fixait, son visage concentré et pris de plaisir. Soudain, Milo se figea, jurant à voix basse, et il sentit immédiatement le regard inquiet sur lui, alors que ses mains remontaient sur ses hanches avec incertitude. Le Chevalier du Scorpion secoua la tête.

« C'est rien. Ça fait longtemps, et je sais pas si tu t'es regardé, récemment, mais… »

Un léger mouvement de bassin, et ce sourire charmeur, encore.

Kanon resta sans voix, observant le souffle haletant de Milo et sa tentative de le rassurer lui, en dépit de sa position. Il ne put que rire un peu, tentant de contenir du mieux qu'il pouvait cette envie soudaine de bouger dans le corps qui l'accueillait. Il n'avait pas le droit, pas encore, pas quand il y avait encore cette lueur dans le regard bleu. Ses mains caressèrent les hanches bronzées, rigides de l'effort demandé, encourageant les mouvements qu'ils ne faisaient qu'effleurer. Milo vint coller son front sur son épaule, ses bras l'entourant presque désespéramment alors que des grondements rauques commençaient à lui échapper.

« Putain, ça m'avait manqué.

— C'est très… sympa de partager. »

Un rire, de nouveau. Emplis de soupirs. Puis les baisers reprirent. Milo sentit les mains plus larges que les siennes venir glisser de ses reins à ses fesses, l'aidant à bouger de façon plus souple, et un grondement lui échappa. Kanon serra les dents, les doigts crispés dans la peau qu'il adorait déjà. Putain, s'il avait su avant…

Il se redressa, attirant le regard bleu dans le sien. Haletant, son compatriote demeura silencieux, avant de hocher pour l'embrasser de nouveau. Plaquant une main sur sa nuque, et serrant l'autre de toute sa force autour des hanches qui le surplombaient, Kanon renversa leur position. Il se redressa, relevant l'une des jambes sur son bras, une main plaquée sur le matelas près du visage rougi de plaisir sous lui. Un sourire amusé étira ses traits, avant de se permettre de reprendre des mouvements plus amples, plus profonds, écoutant la respiration de son amant, observant ses expressions. C'était lui qui le guidait : ses soupirs, ses yeux fermés par instants, ses lèvres mordues…

Soudain, Milo écarquilla les yeux, les ongles plantés dans ses avant-bras. Kanon se figea, n'osant plus bouger, le ventre tordu à l'idée de l'avoir blessé.

« Merde, ça va ?

— Recommence.

— Quoi ?

— Tes mouvements de dieu, là. Recommence. »

Il y eut une hésitation, mais le regard méditerranéen était voilé de plaisir, et non de douleur. Il serra l'épaule de l'ancien Marina, sifflant difficilement.

« J'te jure. Bouge, recommence, juste— »

Un râle lui échappa, alors que Kanon reprenait les ondulations de ses hanches. Les ongles plantés à la fois dans les draps et la cuisse hâlée, il gronda sous les sensations, perdu dans son propre plaisir. Sous lui, Milo, accroché à son poignet et l'autre bras rejeté en arrière, tentait visiblement de garder le contrôle. Haletant, le cadet des Gémeaux ferma les yeux, savourant la sensation du corps autour du sien, de la peau contre la sienne, si différente de tout ce qu'il avait connu avant. Baissant les yeux, il réalisa à quel point son amant gardait les dents serrées, la lèvre mordue à s'en faire mal. Les sourcils froncés, il laissait échapper des grondements rauques, mais visiblement contenus.

Le laisser-aller était encore craint.

Kanon ralentit le rythme, lentement, et le regard furieux sous lui manqua le faire rire. Néanmoins, il se pencha vers les lèvres pleines, provoquant un halètement de désir entre eux. Embrassant la clavicule qui ressortait sous la peau hâlée, à l'image des gestes rassurants utilisés plus tôt, il croisa le regard surpris du Scorpion. Tentant de transmettre toute sa sincérité, alors qu'il murmurait contre sa peau :

« Je suis , Milo. Je reste. »

Les mots furent accompagnés d'un mouvement de rein ample. Sous lui, les yeux océans le regardèrent avec surprise. Peut-être étaient-ce les mots justes, ou bien ses brusques mouvements de reins, dont un, plus profond. Soudain, il vit son amant se cambrer, agrippant le montant du lit d'une main, alors que la bouche superbe se surprenait à un cri.

« Kanon ! »

Ebahi, ce dernier se figea, les yeux écarquillés. Puis, la tendresse se glissa dans son regard désireux. Apercevant les orbes de nuit sombre entre ses paupières à demi-closes, il n'attendit pas un instant de plus avant de reprendre ses mouvements, ses reins venant à la rencontre des demandes de plus en plus vocales du Grec. Enfin, il criait, grondait, exprimait son envie sans chercher à la masquer. Sous lui, Milo s'abandonnait. Au plaisir, tout autant qu'à lui, dans son entièreté. Il mettait sa confiance, plus encore que son corps, entre ses mains. Il abandonnait ses souvenirs, et un amour ancien. Kanon glissa sa main entre leurs corps, caressant le sexe de son amant au rythme de ses reins, tant qu'il le pouvait, pour l'encourager. Les ongles se plantèrent soudain dans son épaule, alors qu'il le ramenait plus près de lui, murmurant de façon affolé à son oreille.

« Putain… t'arrête pas, t'arrête… jamais !

— Merde, Milo ! »

Ce fut trop.

Kanon vit le regard bleu s'écarquiller, avant de se fermer brusquement tandis qu'il prenait son plaisir, le corps cambré et les doigts crispés dans les draps. En sentant le corps se refermer autour du sien, l'ancien Marina ne put que suivre en grondant, jurant fortement entre ses dents, sa propre main serrée dans l'oreiller près du visage superbe. Il haleta difficilement, tentant du mieux qu'il pouvait de ne pas s'effondrer totalement sur l'autre homme. Sous lui, il pouvait voir les muscles puissant se soulever au rythme de la respiration erratique du Huitième Gardien.

C'est alors qu'il le vit.

Le sourire heureux, sur les traits magnifiques. Les mèches blondes défaites encadraient son visage trempé de sueur, et Milo lui souriait, de cet air paresseux du désir apaisé, mélangé au plaisir encore présent et satisfait. Mais surtout, il était bien. Il n'avait aucun souhait de bouger, aucune envie de le repousser. Il se contentait de caresser distraitement son poignet, à présent, et de garder cette expression troublante sur son visage serein.

Refusant de céder immédiatement à l'émotion qui menaçait de le saisir, Kanon se retira lentement sous le grondement mécontent de son amant, avant de retirer le préservatif. Il se leva, se dirigeant vers la salle de bain pour s'en débarrasser puis revint vers le lit où Milo le tira brusquement sur lui sans la moindre hésitation. Si la sensation de ce corps brûlant contre le sien était plus qu'agréable, il chercha à se redresser un peu, tentant d'éviter de peser sur l'autre homme de tout son poids.

« Reste-là.

— Je vais t'écraser.

— Tu es chaud.

— Pour un autre round ? Donne-moi cinq minutes, si tu permets. »

Il y eut un silence, alors que leurs regards se croisaient.

« Idiot. »

Un rire. Un sourire. Puis un baiser, de nouveau.

Revenir à ce qu'ils connaissaient le mieux, pour se rassurer. Kanon remonta le draps sur eux, se décalant sur le côté, gardant contre lui la peau moite et brûlante qui refusait de se décoller. Il passa la main dans les boucles défaites, laissant leurs respirations reprendre un cours plus régulier, sans dire mot. Au fond de lui, il sentit un pincement, lié à une crainte qui le rattrapait. Mais dans son dos, il sentit les doigts de son amant, sa paume entière reposant entre ses épaules alors qu'il le regardait intensément. Une expression sérieuse sur les traits, il murmura :

« Ça va ?

— Parfaitement. Et toi ?

— Très bien. »

La sincérité de ces deux mots lui tordit le ventre. Milo avait plongé avec lui, et ne regrettait rien de ce qui venait de se passer. Et cela suffit à le combler, alors que tous deux se laissaient de nouveau aller à une torpeur bienfaisante sous le soleil hivernal.