Disclaimer: Rien ne m'appartient, les personnages et l'histoire reviennent à Sir Doyle, le contexte et les personnalités à Messieurs Moffat et Gatiss. Je ne fais que spéculer, user et faire souffrir de biens innocents personnages de fiction.
Au départ : La série "Sherlock", créée et développée par Moffat et Gatiss, pour BBC. Adaptation libre de l'oeuvre littéraire de Doyle, la série transpose l'univers et les personnages au XXIe siècle : "Sherlock Holmes est détective consultant et il accueille comme colocataire le Docteur Watson, un ex médecin de l'armée britannique blessé en Afghanistan. Il aide Scotland Yard à résoudre des enquêtes ardues en utilisant ses dons d'observation et de déduction associés aux technologies actuelles. [...]" (cf. Wikipédia). Série géniale. Acteurs monstrueux. Personnages merveilleux.
Le speech : Il y eu une certaine curiosité, au départ, juste quelque chose d'intriguant, de différent et de spécial, chez cet adolescent un peu étrange, un peu comme lui. Puis, il y eu l'obsession, la folie guidée, la folie abreuvée, celle émergeant dans les profondeurs de sa cellule anglaise, celle que Mycroft Holmes était venu chaque jour alimenter. Sherlock Holmes est là, là, quelque part, et il a envie de jouer. James Moriarty souhaite simplement lui trouver un jeu à la hauteur de son génie. Il ne pensait pas que son plan, bien huilé, parfaitement conçu, pourrait prendre une telle tournure. Il ignorait que l'obsession était devenue à ce point hors de tout contrôle.
Ce qu'il faut savoir : C'est un Sherlock/Moriarty. Leur relation, ses hauts, ses bas, ses débuts chaotiques, sont dépeints tout au long de cette fic. Il y aura du John/Mary, du Lestrade/Mycroft, et d'autres couples.
Je vous invite à écouter les chansons suivantes pour vous mettre dans l'esprit du chapitre :
LADY GAGA – « PAPARAZZI ».
NOTHING BUT THIEVES – « IS EVERYBODY GOING CRAZY ? ».
BRING ME THE HORIZON – « FOLLOW YOU ».
ATTENTION !
Cette fic traite de thèmes parfois durs : usage de drogue, d'alcool, séquestration et kidnapping, mentions d'abus sexuels et psychologiques, PTSD, troubles psychologiques, meurtre, violence, tentative de suicide, pensées suicidaires, dépression.
Des lemons sont également présents, dès le chapitre 4 : description de relations sexuelles explicites.
Lecture réservée à un public averti.
Voici la première partie de l'épilogue. Elle répondra à certaines questions, en soulèvera bien d'autres. Je vous rappelle qu'une mini-fic de cinq chapitres, se passant dans les deux ans suivant le dernier chapitre et cet épilogue, viendra clôturer cette histoire, et répondre aux interrogations finales.
En attendant, profitez bien de ce final explosif.
Je vous souhaite une agréable lecture.
Votre serviteur,
AMAZINGmadness.
TRENTE.
« THE FINAL PROBLEM PT. 1 »
DEUX ANS PLUS TARD.
Un jour, le jeu reprit.
Les pièces immobiles de l'échiquier, laissées à l'abandon pendant des mois, bougèrent à nouveau. L'excitation reprit, l'adrénaline décolla, le Royaume-Uni en devint fou.
Tout débuta par une page du tabloïd The Sun, une belle matinée d'Eté. Quelques photos, des gros plans de mauvaise qualité, quelques lignes écrites en vitesse : du journalisme de belle qualité. Une mention en couverture, bien sûr. La photo la plus explosive en médaillon, et un sous-titre accrocheur et percutant venant parfaire le tout :
« Sherlock Holmes vivant !
Sa nouvelle vie au Guatemala, avec … James Moriarty ! Une exclusivité The Sun »
Quelques belles photos, reprises dans The Daily Mirror le lendemain (une double page, s'il vous plait), ainsi que dans The Daily Telegraph et The Times quelques jours plus tard. Avec moins de photographies, mais une analyse plus poussée et, il fallait l'avouer, un peu plus de bon sens.
Mais, qu'elle fut futile, choquante, neutre ou simplement réprobatrice, l'information était là : impossible de ne pas reconnaitre Sherlock Holmes sur ces photos prises dans la rue d'une ville guatémaltèque exotique, même avec ces cheveux plus courts, ces vêtements cintrés, ce teint plus halé. Impossible, également, de manquer son sourire immortalisé sur pellicule alors qu'il tenait la main d'un deuxième homme, de simplement occulter et oublier le bras que James Moriarty (toujours le même, inchangé) avait passé autour de sa taille et la manière dont le photographe avait capturé leurs sourires avant que leurs lèvres ne se rejoignent dans un baiser qui fit couler des larmes de sang à la population anglaise.
Sherlock était officiellement mort depuis deux ans. Il avait été enterré lors d'une cérémonie intimiste et familiale, et sa mort avait fait les gros titres des journaux nationaux, à l'époque, car il était, avec le temps, devenu une figure public, et que la nature même de son décès avait ému l'opinion. Personne n'avait été jugé pour le crime passionnel qui l'avait tué, le responsable s'étant tranché la gorge sur les lieux même de son crime, mais l'on en avait beaucoup débattu, à l'époque, car si les féminicides restaient légions, les violences conjugales intrinsèques aux couples homosexuels restaient peu documentées et mises en avant.
Une belle statistique, qui avait permis de faire pleurer dans les chaumières, et de réveiller une partie de l'opinion. Avant qu'elle ne se rendorme tout aussi rapidement.
James Moriarty avait disparu depuis deux ans. Envolé. Impossible à retrouver. Il n'avait pas été jugé pour le meurtre de Culverton Smith, et pour « toutes les autres charges, crimes et abus » dont il semblait être responsable. Il était, en fait, toujours recherché par Interpol, le FBI et le bienheureux Scotland Yard – selon les dires de tous à chacun, car il était parfaitement clair que le FBI ne le traquait plus depuis qu'il les avaient aidés sur deux ou trois affaires dans les derniers mois, et qu'ils avaient un peu aidés dans le recul d'Interpol sur sa claire culpabilité par rapport aux charges qui pesaient contre lui.
Leur relation n'avait jamais été citée ou découverte. Sans Moriarty à juger, personne n'avait su lui mettre le meurtre de Sherlock sur le dos. Sans Irène ou Molly, personne n'avait su les relier. Personne ne savait qu'ils s'étaient enfuis ensemble. Personne n'était au courant de quoi que ce soit.
Jusqu'à aujourd'hui.
Oh !, le débat fut féroce. James Moriarty était un criminel de la pire espèce, et les policiers et politiciens ne se prièrent pas de se ruer sur les plateaux de télévision pour en parler. Ils remirent même la théorie longtemps abandonnée de la prétendue simulation de Sherlock quant à son esprit de déduction sur le tapis. Complot, coup monté, etc. On se demanda même si le détective n'avait pas tout bonnement mis en scène son agression. Si tout cela n'était pas que du vent.
Oh !, et puis, les gens avaient peur. Qu'ils reviennent. Qu'ils ne reviennent pas. Qu'ils se vengent. Qu'ils se soient assagis. Les gens leur prêtèrent bien des torts et des louanges, leur sacrifièrent beaucoup de leur fiel et de leurs vœux sur les réseaux sociaux et aux micros des journalistes londoniens.
La famille Holmes ne souhaita pas réagir publiquement. Mycroft Holmes quitta plusieurs fois son bureau et sa maison par la porte de derrière pour éviter les journalistes qui se pressaient à la façade. Grégory Lestrade communiqua au nom de Scotland Yard pour affirmer qu'une enquête allait être ouverte. John Watson fit un doigt d'honneur à la seule caméra qui tenta de s'approcher de lui.
Ils allaient envoyer des agents au Guatemala pour les rapatrier. Oh, non, attendez : le pays n'extradait pas. Merde. Alors, on allait les faire revenir de leur plein gré. Comment ? Merde. Les laisser là-bas ? Vous n'y pensez pas !
Bien. L'attention du public était là, concentrée. Ecoutez bien. Soyez attentifs. Le Royaume-Uni était porté à une parfaite ébullition.
Dans un timing qui tenait du coup monté, un communiqué de presse fut transmis six jours, vingt-trois heures et cinquante-neuf minutes après la première publication des photos dans The Sun, aux plus grands groupes de presse Européens par une société anonyme. Une espèce de boîte de consulting internationale, sérieusement, dont le bas de page était signé d'une écriture manuscrite un peu trop enjolivée pour paraitre honnête, mais parfaitement lisible.
Le communiqué signé de la main de James Moriarty fut publié dès le lendemain matin dans tous les journaux européens. Certains eurent la bonne idée d'en couper certains morceaux, d'en détourner un peu le sens, mais la plupart des médias joua le jeu, si bien que la bonne parole fut largement diffusée, à la vue et à la rage de toutes les juridictions européennes en présence.
Quatre paragraphes, cinq cent mots. Beaucoup de formules alambiquées, quelques coups portés à la politique et aux forces de l'ordre mais, vraiment, dans l'ensemble, quelque chose de très honnête et de très poli, vraiment très poli.
Premièrement, parlant à la première personne, Moriarty s'arrêtait sur leur fuite, sur leur volonté de s'éloigner de l'Angleterre. Des « mesures drastiques et nécessaires dans un contexte d'une violence inouïe ». Oui, ils avaient fuis pour échapper à la Police, mais également pour laisser à Sherlock du temps, « pour se remettre du traumatisme, de la tentative d'assassinat » qui avait manqué de les séparer.
Faire pleurer dans les chaumières.
Deuxièmement, ils allaient revenir. Oh !, vous ouvrez grand les yeux, je vous vois. Oui, « car l'Angleterre est notre pays, Londres notre ville, et nous ne pourrons en rester trop longtemps éloignés, malgré toute notre volonté ». Et puis, lui était accusé injustement, et il souhaitait s'en défendre. Alors, quoi de mieux qu'un « procès public, qui me permettra de me disculper de toutes les charges qui sont injustement portées à mon encontre, face à l'opinion populaire » ?
Rendre les gens accrocs.
Troisièmement, il était prêt à se livrer à la Police dès sa descente de l'avion. Ils étaient « prêts à donner leur propre version des faits ». Les allégations faites à son encontre, de la mort de Culverton Smith aux autres faits reprochés, n'étaient que des « élucubrations infondées et dénuées de preuves matérielles, des coups montés », dont il pouvait prouver les teneurs. Il détenait « toutes les preuves permettant de me disculper auprès des tribunaux anglais et européens », et avouait être prêt à se soumettre à l'avis populaire des anglais pour jauger de son sort.
Rendre les gens complètement fous, les faire bander, mouiller leurs petites culottes, vous voyez.
Quatrièmement, - et, cela ne tenait que dans une phrase, à peine quelques mots, mais c'était bien assez pour finir le tout – Moriarty remerciait les anglais de leurs chaleureux mots des derniers jours mais, surtout, remerciait Sherlock Holmes, son « âme sœur, amant et muse », dont la présence et le courage lui permettait de surmonter toutes les épreuves.
Vous saignez du nez, là, non ?
Oh !, les réactions furent géniales. Comme une cocotte-minute laissée trop longtemps sur le feu, dont le sifflement rendait sourd tous les autres bruits du quotidien. On n'entendait plus rien d'autre : exit les guerres en cours, le cours de la Bourse, l'énième scandale de la famille royale, merde !, il n'y avait plus qu'eux dans les journaux, à la télévision, partout ! Les Français envoyaient des journalistes, les Japonais se passionnaient pour l'histoire d'amour sous-jacente, les Américains n'en finissaient pas d'en débattre, les Allemands allaient se téléporter dans une autre dimension à force d'en rouler des yeux. Leurs noms devinrent des trends Twitter. Des gens lambdas se faisaient passer pour eux sur les réseaux sociaux. Netflix avait envoyé un contrat d'adaptation de leur histoire en une série en quatre saisons à la société détenue par Moriarty. La BBC préparait un documentaire « choc et vrai ».
Dix jours. Dix petits jours pour retourner l'opinion, en faire un cataclysme infernal. Des sondages montrèrent clairement que les anglais éprouvaient des doutes sur les allégations, les coups portés par les policiers et le Gouvernement, qui ne cessaient, en retour, d'étouffer le feu à coups de conférences de presse et de communiqués.
Non, on n'allait tout de même pas faire un procès public à ce salopard ! Qu'importe ce qu'il détenait, sûrement du vent, qui se souciait de toute façon des états d'âme d'une telle tapette, il fallait l'enfermer, il fallait le faire taire, il fallait fallait fallait …
On limogea le Directeur de Scotland Yard pour des propos discriminatoires très injurieux envers la communauté homosexuelle, et toute la tripoté d'associations porta plainte, bien sûr, les LGBTQ+, celles qui défendaient les droits des femmes, des hommes, les associations de défense des victimes d'abus sexuels, de violences domestiques. Publiquement. Qui avait fourni la bande sonore de cette conversation privée avec le Secrétaire de la Défense, ça, c'était une autre histoire, mais l'opinion s'en fichait bien, de toute façon.
Et, merde !, plus personne n'osa, ensuite, placer un mot plus haut que l'autre, simplement exprimer l'aberration qui se profilait, qui allait se produire, qui menaçait de faire basculer le monde dans le plus inéluctable chaos : Sherlock Holmes et James Moriarty, criminels et complices, allaient poser le pied sur le sol sacré de la sainte Angleterre en personnes libres, en célébrités appréciées et protégées par l'opinion publique. La couverture médiatique allait les protéger de tout piège. De tous les stratagèmes possibles.
Oh !, vous voyez, le jeu reprenait vraiment !
Et, cette fois-ci, vraiment, comment penser que la partie se terminerait de la même manière que la précédente ?
X
Mycroft passa une main sur sa cravate, tentant de la lisser, d'en défaire le faux pli qui le faisait tiquer, le rendait plus nerveux encore. Cette cravate en soie rouge, quelle horreur, mais elle lui avait toujours porté chance, alors, surtout dans un tel instant, pourquoi s'en priver ?
Il ne savait pas vraiment ce qu'il faisait là. Oh !, si, bien sûr, bien sûr qu'il savait ce qu'il faisait là … Mais, vraiment, que faisait-il là, en un tel jour, que faisait-il à tenter de sourire et de paraitre aimable alors qu'il avait bien d'autres choses à faire ? Alors qu'il avait envie d'être partout ailleurs que sur le tarmac de cet aéroport, sous le soleil de ce mois de Mai qui n'en finissait pas de se réchauffer, entouré de toutes ces personnes, attendant, au choix, la perdition ou le chaos ?
Il jeta un regard vers sa montre. Le jet avait du retard. Il tenta de réprimer un claquement de langue, s'empêcha de se mettre à piétiner – une pratique des plus mal élevées -, serrant plus fermement ses deux mains l'une contre l'autre, relevant la tête plus haut, comme pour chasser et s'élever au-dessus des regards qui n'avaient de cesse de couler vers lui et des murmures qui voguaient çà et là.
- Bonjour, Mycroft.
Il quitta l'horizon du regard, s'empressa de paraitre surpris – bien qu'il ne l'était pas. Il tourna légèrement la tête vers Grégory qui venait d'apparaitre à ses côtés, mais qui, et bien qu'il l'ait salué, n'osait pas le regarder en face. Mycroft, incapable de s'en empêcher, passa rapidement son regard sur sa silhouette, notant ce qu'il pouvait en déduire, avant de reporter ses yeux froids sur le tarmac peuplé de voitures blindées et noires et d'agents du MI6 et de Scotland Yard.
- Bonjour, Grégory.
Mycroft le vit clairement bouger, peut-être tressaillir, mais tenta de ne pas y prêter attention. Certes, il avait peut-être mis plus de douceur que nécessaire dans ses mots. Certes, il n'aurait peut-être pas dû utiliser son prénom. Certes.
Ils ne s'étaient pas revus depuis plusieurs mois. Ils ne se côtoyaient plus vraiment, c'était vrai. Ils s'étaient peut-être aperçus dans les couloirs de Scotland Yard, mais Mycroft ne se souvenait pas lui avoir vraiment adressé la parole, ces douze derniers mois. Ni que Grégory lui ai prêté une très grande attention.
Une idée piquante, idiote et si minuscule qui, pourtant, creusa un trou dans son ventre. Le départ de Moriarty, sa fuite, celle de Sherlock, avaient été des événements prenants et étouffants. Mycroft s'était un peu refermé, après cela, léchant ses blessures, prenant du temps pour simplement se flageller pour ses erreurs et repenser les parties de son plan qui avaient faits défauts. Il n'avait pas laissé de place à Grégory dans sa petite expérience personnelle. Il n'était pas venu le voir à l'hôpital, puis après, chez lui. Il n'avait remarqué son déménagement définitif que trois semaines après qu'il ait effectivement eu lieu, en ne trouvant plus le thé adoré de son amant dans les placards de la cuisine. Il s'était fait une raison. Il n'avait pas même cherché à l'appeler, à le retenir, à le garder.
Grégory semblait lui en vouloir et, eh bien, Mycroft s'en voulait également bien assez pour ne pas lui en tenir rigueur.
- Tu en sais plus ?
L'absence totale d'intérêt de Grégory pour sa personne ne l'atteignit pas réellement : il ne s'était pas attendu à ce qu'il prenne des nouvelles, surtout quand lui n'avait jamais daigné en prendre. Et, bien sûr qu'il s'inquiétait plus pour le chaos qui, oui, venait d'apparaitre dans le ciel bleu en un point volant rapidement vers eux, que pour lui, bien sûr, tout cela était très légitime.
- Non.
Grégory secoua légèrement la tête face à son ton sans appel, et Mycroft le vit prendre une cigarette dans un paquet qu'il gardait dans une poche de son imperméable beige – d'un cliché atroce, surtout par cette chaleur -, et l'allumer en expert. Le geste lui permis sans doute de cacher sa suspicion, et un peu son mépris, mais Mycroft n'en fut pas totalement dupe. Surtout lorsque la voix de Grégory se fit si mordante.
- J'ai un peu de mal à te croire.
Mycroft se racla la gorge, un peu irrité. Il n'avait rien à faire là. Il avait une réunion importante avec le Ministre de la Défense français dans trois heures. Il devait gérer les déboires du nouveau Premier Ministre et couvrir son dernier dérapage médiatique. Il avait encore trois réunions, ensuite, et autant de responsabilités à honorer. Et, il n'était que huit heures du matin. Un Samedi.
Il était sous le joug des menaces de ses supérieurs, qui se débattaient et hurlaient depuis que Moriarty avait osé annoncer au monde entier qu'il détenait des preuves lui permettant de se disculper de toutes les charges retenues contre lui. Interpol s'égosillait, le FBI faisait le dos rond, le MI6 n'en menait pas large, la CIA semblait bien s'amuser. Le Gouvernement Britannique suintait, suait, se perçait comme de l'acné purulent. Tout le monde avait peur, tout le monde tremblait, tout le monde était fou de rage, tout le monde se morfondait.
Et si Moriarty avait des preuves de son incarcération illégale dans la prison gouvernementale qui siégeait sous la Tamise ? Et s'il avait des preuves des tortures qu'il y avait subies ? Et s'il avait gardé ses échanges avec le FBI, ceux avec le SVR, avec le MI6 ? Et si …
Et s'il vendait Sherrinford à l'opinion publique et divulguait la tentative d'assassinat dont il avait été l'objet, enfant ?
Mycroft tira à nouveau sur sa cravate, tentant d'endiguer la panique qui gonflait dans son ventre, l'angoisse qui s'agitait dans ses entrailles alors que le jet amorçait sa descente, et venait atterrir sur le tarmac bondé.
Il aurait bien tenté de placer des snipers aux abords de la piste, tenté de dénouer l'affaire avant qu'elle ne s'empoisonne. Mais, il y avait des journalistes collés aux grilles de l'aéroport, des caméras de télévision stationnaient depuis la veille au soir aux abords de l'aéroport – ils avaient été prévenus par une piste anonyme, et avaient même devancés les préparatifs légaux et militaires prévus dans le cadre de cette opération.
Si Moriarty mourait, si Sherlock était blessé, il en deviendrait automatiquement le responsable, sous le couvert de son statut de dirigeant de l'opération d'extraction actuelle. Il considérait avoir déjà trop perdu pour prendre ce risque supplémentaire.
- C'est pourtant le cas. Je ne suis pas omniscient.
Grégory, à ses côtés, esquissa un sourire plus large. Un sourire pas totalement joyeux, mais inspiré d'une certaine dose de mélancolie, et d'un peu de cynisme. Il tira une dernière bouffée de sa cigarette, écrasa le mégot contre le sol avant de le jeter dans la poubelle la plus proche.
- Non, c'est vrai. Tu es juste un connard manipulateur.
Mycroft ne rétorqua pas. Il n'avait pas vraiment envie de parler d'un tel sujet au milieu d'une telle assemblée, remettre sur la table les vingt-quatre derniers mois, les disputes, les non-dits, les silences.
Les murmures ne cessaient de venir à lui, s'alimentaient, les voix répétant les mêmes mots, les mêmes noms, les mêmes questions, les mêmes certitudes. Les agents éparpillés autour d'eux patientaient en discutant. Ce que les rumeurs disaient, ce que les faits supposaient …
Oh !, il avait déjà passé tant de temps à tout expliquer, à tout dire à ses pauvres parents, il avait déjà dû passer par la phase larmoyante de leurs questions et de leur désespoir, la phase plus brûlante de leur colère. Devait-il la répéter avec eux tous, ces personnes sans importance ? Devait-il vraiment paraitre affecté par les mots de Grégory ? Se sentir désolé de n'avoir fait que protéger sa famille ?
Mycroft observa l'Inspecteur avancer sur le tarmac, vers le jet qui venait de s'arrêter sur la piste et fut aussitôt encerclé de véhicules d'intervention. Il le suivi, finalement, après un soupir, alors que la porte de l'appareil s'ouvrait doucement, et que les agents en retrait retenaient leur souffle.
Pas de menace, pas d'intervention. Juste deux hommes, deux proches pour que les choses passent mieux, en douceur, et pour que cela fasse une belle image pour les journaux et la télévision. Capables de se défendre, toutefois, en cas de guet-apens, capables de prendre les choses en mains si la situation devait mal tourner. Mais, par pitié, pas d'images négatives pour les médias présents. Tout devait bien se passer.
Mycroft n'avait pas encore rejoint Grégory, qui venait à peine de s'approcher de l'appareil, que la silhouette de Sherlock – à leur plus grande surprise, tous auraient pu parier que c'était Moriarty qui allait d'abord sortir de l'appareil, comme un Diable surgissant hors de sa boîte – se découpait déjà dans le cadre de la porte et commençait à descendre la plateforme à grands pas.
Bien sûr, le cœur de Mycroft se serra, à cela. Revoir son petit-frère, vivant, en bonne santé, bien sûr que cela était émouvant.
Il pressa le pas, son regard détaillant la silhouette, s'accrochant à tous les indices, son cœur battant fort dans sa poitrine. Il grimaça en entendant Grégory s'exclamer, en le voyant s'avancer d'un pas pour prendre Sherlock dans ses bras, un court instant. Le fait que Sherlock resta immobile à cette approche ne le surprit pas : les lunettes noires qui cachaient ses yeux étaient plus inquiétantes et dérangeantes que le reste.
Mycroft préféra s'arrêter à une distance plus raisonnable, bien conscient que le regard camouflé derrière ces lunettes, celui que son frère avait rapidement tourné vers lui, devait être bien plus noir qu'il se l'imaginait. Il eut le temps d'apercevoir la longue cicatrice, bien visible, qui courait sur le côté gauche de son visage avant que Sherlock ne tourne la tête. La poignée de main qu'il ne rendit pas à Grégory qui, après l'avoir lâché et reculé d'un pas, dû baisser le bras, gêné, en le sentant si froid et distant, parlait pour lui. Sa main droite était enfoncée dans la poche de son pantalon de costume noir, impeccable, hors de prix - bien au-delà du costume sur mesure et pourtant déjà onéreux que lui-même portait à l'heure actuelle. Son épaule droite était légèrement plus basse que l'autre, immobile, la perte musculaire semblait significative : se pouvait-il qu'il en ait perdu la mobilité ?
- Où est Moriarty ?
Grégory lui jeta un regard noir, certainement pour lui transmettre toute l'opinion qu'il portait sur cette absence concrète de salutations et de chaleur. Sherlock ne fit qu'en sourire, un sourire en coin qui étira à peine ses lèvres.
- A Londres. Il a atterri il y a un peu plus d'une heure.
La voix de Sherlock était calme, son ton neutre. Il ne semblait ni en colère, ni particulièrement joyeux de les revoir, de revenir en Angleterre. Ni particulièrement prêt à se battre, ce qui était une bonne chose – Mycroft avait-il cru que son frère allait lui sauter à la gorge dès son entrée sur le territoire ? Certainement.
Mycroft eu un peu de mal à lire en lui, à comprendre qui il était, désormais. Derrière ce costume luxueux, cette impression renforcée de charisme, cette coiffure plus sage, ces marques qu'il portait, ces lunettes aux verres noirs et au prix semblant aussi exorbitant que le reste, il ressemblait plus à une copie de Moriarty qu'au détective consultant qu'il était encore, deux ans plus tôt.
Où était son petit-frère ? Vivait-il encore, caché, derrière cette façade étrange ? L'idée lui porta un trouble qu'il tenta de chasser de son esprit.
Son analyse manqua de lui faire rater ses mots. Il manqua de s'étrangler avec sa salive en les comprenant enfin, et en apercevant la mine effarée de Grégory, quelques pas plus loin.
- Pardon ?!
Sherlock haussa les épaules – son visage se figea un peu, à cela, comme marqué d'une douleur subite -, aussi flegmatique que plus tôt, ne s'attardant pas sur ses mots, et ne semblant pas vouloir paraitre plus bavard. Il contourna Grégory, s'apprêta à faire de même avec Mycroft, rejoignant la berline noire stationnée un peu plus loin qui avait été mandée par l'entreprise de Moriarty – et fouillée de fond en comble par les agents gouvernementaux, sans succès – mais fut arrêté par la poigne soudaine et ferme de son frère sur son bras, qui l'empêcha d'avancer davantage.
- Ce n'est pas ce qui était prévu. Vous deviez arriver en même temps.
Le ton de Mycroft s'était fait sifflant, un peu agacé. Clairement colérique. Il serra un peu plus fort sa main autour du bras droit de son frère, peut-être plus qu'il ne l'aurait dû, mais il voulait voir, il voulait savoir, et effectivement, Sherlock grimaça bien de douleur, haleta, repoussa soudainement son frère si brutalement que Mycroft manqua d'en tomber à la renverse.
- Ne me touche pas.
Le ton de la voix de Sherlock s'était fait glacé, menaçant. Un avertissement qui empêcha Mycroft d'avancer à nouveau, empêcha Grégory de s'interposer, lui qui faisait déjà un pas vers eux.
Sherlock était-il armé ? C'était un risque dont la probabilité semblait s'accroitre de seconde en seconde. Mycroft, ne souhaitant pas étoffer davantage cette thèse, préféra rester à quelques mètres de lui, cette fois, l'observant avec un peu de satisfaction tenter de camoufler la douleur derrière un masque redevenu froid, un rictus plus figé encore. Son bras droit n'avait pas bougé. Sa main droite n'avait pas quitté sa poche.
- Vous pensiez qu'être séparés serait plus simple ? Eviterait les attaques ? Dans quelle sorte de jeu te crois-tu, au juste ?
Quels idiots. Croyaient-ils vraiment que se séparer allait rendre leurs ennemis hagards ? Sherrinford bondissait et s'extasiait depuis des jours sur leur retour, et Mycroft le connaissait bien assez pour savoir qu'il avait anticipé tous les mouvements, prévu tous les coups. Pensaient-ils vraiment pouvoir s'en sortir ainsi ?
Mais, oh !, ce n'était pas d'actualité, n'est-ce pas ? Pas besoin d'y penser, pas besoin de s'en faire, d'aggraver l'ulcère qui lui gangrénait l'estomac : il avait été clair avec Sherrinford, l'avait prévenu, l'avait menacé, avait noué une corde ferme et dure autour de son cou afin d'être certain qu'il ne bouge pas, ne parle pas, reste sage. Des agents le surveillaient. S'il avait bougé, s'il avait fait la moindre chose, passé le moindre appel, il en aurait été prévenu. Mycroft avait les choses bien en main.
Sherlock l'observa quelques courtes secondes encore, passa sa main gauche dans ses cheveux plus courts, l'hideuse cicatrice sur son visage bien visible. Mycroft était toujours déstabilisé de ne pas pouvoir voir son regard – les yeux de Sherlock avaient toujours été très expressifs, ils étaient une porte ouverte sur toutes ses pensées -, manquant ainsi la plus grande partie de l'état d'esprit de son frère. Il finit néanmoins par se détourner, dans une attitude redevenue plus flegmatique qui hérissa un peu le politicien.
- Vas te faire foutre, Mycroft.
La claire insulte laissa de marbre l'insulté, mais sembla bien amuser Grégory, qui ne se priva pas d'en pouffer de ravissement. Ne souhaitant pas se ridiculiser davantage, Mycroft se retint bien de lui jeter un regard noir, et ne fit qu'observer la silhouette de son frère s'éloigner rapidement.
- Tu dois rester à disposition de la Police. Interdiction de quitter Londres. Le procès de Moriarty est prévu dans deux jours : tu seras appelé comme témoin.
Grégory avança à la hauteur de son ancien compagnon, parlant un peu plus fort pour que Sherlock l'entende, alors qu'il avait déjà une main sur la portière de la voiture. Il ne daigna pas se tourner à nouveau vers eux.
- Entendu.
- Attends un instant.
Mycroft jeta un deuxième regard vers la montre qui ornait son poignet, puis vers le téléphone portable dans son autre main, qu'il venait de récupérer après sa discrète sonnerie. Sherlock avait suspendu son geste dans un soupir un peu théâtral, mais s'apprêtait bien à monter dans cette voiture. A ses côtés, Grégory se figea en voyant, au-dessus de son épaule, l'information que Mycroft observait et ne souhaitait apparemment pas lui cacher.
- Le Four Seasons Hotel sur Park Lane vient d'être la cible d'une attaque.
L'hôtel le plus luxueux et cher de Londres. Stratégique. Mycroft fit défiler les premières images envoyées par les équipes sur place, avant de relever légèrement la tête vers Sherlock.
- C'est là qu'est Moriarty, n'est-ce pas ?
Il n'eut pas besoin d'un acquiescement verbal : Sherlock devint translucide, et fut soudainement si proche que Mycroft pu clairement voir – enfin ! – jusqu'au travers de ses lunettes noires. Son frère l'attrapa par le devant de sa veste d'un geste brutal, sans égard ni pour ses vêtements, ni pour sa frêle silhouette.
- Où est-il ? Qu'est-ce que tu as fait ?
L'accusation était évidente, sembla assombrir le visage de Grégory, mais, surtout, Mycroft n'eut plus aucun doute de la dangerosité de son frère lorsqu'il aperçut une arme sous sa veste de costume parfaite, un peu mise à mal par cette proximité soudaine et agressive.
Immédiatement, les agents autour d'eux levèrent leurs armes, se rapprochèrent. Grégory dû intervenir, leur demander de reculer - tout cela sous les regards avides des journalistes, bien parqués derrière les grilles -, ce qu'ils firent après quelques instants, non sans mal.
Mycroft eut soudainement un peu plus de mal à avaler sa salive. Le regard de Sherlock, derrière ses lunettes noires, était froid. Dangereux. Il avait toujours ce rictus sur les lèvres, toujours cette moue glacée … Allait-il le frapper ? Lui tirer dessus ? S'il osait dire qu'il venait de recevoir un texto de Sherrinford, vraiment, comment allait-il y réagir ?
Sherlock dû voir son regard un peu insistant sur son téléphone portable, certainement le bref éclair de panique et d'angoisse qui avait dû passer dans ses yeux lorsqu'il avait vu les quelques premiers mots du message qui venait de faire briller l'interface, car son frère se recula rapidement et lui arracha son téléphone – qu'il n'avait pas pris la peine de verrouiller – des mains.
- Sherlock, je-
- La ferme.
Mycroft soupira. Grégory passa son regard entre eux, indécis. Sherlock blêmit si rapidement qu'ils se demandèrent tous deux s'il n'allait pas s'évanouir.
« Salut, Myc' ! Devines sur qui je viens de tomber ! Attends, je t'envoie une photo. »
Mycroft tressaillit un peu en voyant les mains de Sherlock se mettre à trembler. La photo ne devait pas être des plus réjouissantes.
« Il est un peu en mauvais état, le pauvre. Je sais que tu es parti chercher Sherl' à l'aéroport. On ne devrait pas les laisser séparer trop longtemps, tu devrais le ramener jusqu'ici, je t'envoie l'adresse. »
La respiration de Sherlock s'était faite plus rapide. Il paniquait, cela semblait assez clair. Grégory osa lui demander si tout allait bien, Mycroft se vit même faire un pas sur le côté pour prévenir l'Enfer qui allait bientôt s'abattre sur eux, mais tous deux furent coupés par la nouvelle sonnerie du téléphone, et par le geste brutal de Sherlock qui, une fois le message lu, vint laisser tomber l'objet sur le macadam, le brisant dans le même temps.
C'était très ennuyant. Mycroft, toutefois, n'osa pas en faire la remarque tout haut.
- Lestrade, tu vas conduire jusqu'à l'adresse que je vais te donner.
L'ancien détective s'était déjà détourné, fit un geste au chauffeur mandé par Moriarty pour le faire sortir, chose qu'il consentit d'entreprendre sans faire de commentaires. Grégory fronça les sourcils, visiblement inquiet.
- Mais, je-
-Sherrinford veut nous voir. C'est urgent.
Le ton de Sherlock ne laissait pas place à l'incertitude. Grégory sembla hésiter mais, après quelques secondes, il acquiesça, prit les clefs tendu par Sherlock avant de s'engouffrer dans la luxueuse berline. Mycroft, cette fois plus inquiet pour le sort de son ancien compagnon, qu'il aurait souhaité ne pas impliquer dans les querelles familiales, fit un pas en avant à son tour, sous l'attention accrue de son petit-frère. Sherlock lui ouvrit la portière d'une main tremblante et, sachant pertinemment qu'ils allaient tous trois bientôt se rendre en Enfer, Mycroft s'installa obligeamment sur la banquette arrière, en silence.
X
James reprit connaissance lentement. Ses sens se rappelèrent doucement à lui, revenant dans le champ de sa conscience. D'abord, le froid des lieux, qui manqua de le faire frissonner : il endigua la réaction physique qui aurait pu alerter quiconque se trouvant trop proche. Puis, oui, les autres autours : les sons, les bruits de pas, les voix. L'écho, prouvant qu'ils se trouvaient dans un endroit assez grand, non meublé. Puis, sa position même, ses membres, la douleur dans son crâne, ses poignets attachés à l'avant d'un lien douloureux et un peu tranchant, son corps allongé sur une surface dure. Il ne semblait pas être blessé. Seul le sang qui semblait s'écouler d'une plaie à la tempe, consécutive au choc qui l'avait assommé lorsque sa chambre d'hôtel avait soudainement implosé, et qui avait roulé jusque dans son cou, encore chaud, lui donna une certaine estimation du temps passé. Une heure. Ou presque.
Il identifia très rapidement les murmures agacés de Mycroft, la voix plus forte de Sherrinford. Sherlock devait être avec eux, silencieux, toutefois, peut-être un peu trop pour que cela ne vienne pas l'inquiéter.
Ce fut suffisant pour lui faire ouvrir les yeux. Immédiatement, il repéra le plafond haut, les murs à peine peints, les grandes baies vitrées sales, tout juste posées par des ouvriers aux mains couvertes de peinture. Un immeuble vide. Près de la Tamise. Et, en effet, le soleil semblait encore loin du zénith, il ne devait pas être plus de dix heures du matin.
- Salut, Boss.
La voix, le ton calme et un peu moqueur, manquèrent de lui faire rouler des yeux et de soupirer. Le son d'un chargeur poussé dans une arme de poing l'empêcha de se laisser aller à la lassitude, et il releva un regard qu'il espéra contrit vers son ancien collaborateur, un grand sourire sur les lèvres.
- Seb', quelle surprise …
Son ancien homme de main lui sourit en retour, féroce et menaçant, son arme tapant contre sa cuisse. Il le dominait de toute sa hauteur, ne se privant pas de le regarder de haut, de le détailler, le disséquer de son regard brûlant. Ils n'étaient qu'à quelques mètres l'un de l'autre. Un tir, à cette portée, qu'importe l'endroit où il l'atteindrait, le tuerait pour sûr. Ou, du moins, les dégâts en seraient dramatiques. James n'essaya donc pas de bouger, se contentant de sourire davantage, notamment lorsqu'il aperçut, dans le coin de son champ de vision, la silhouette de Sherlock s'avancer d'un pas vers lui, avant d'être retenue vers l'arrière.
- Lâches-moi !
James manqua de soupirer de soulagement en entendant Sherlock, en le voyant se débattre dans la poigne d'un de ses frères. Il avait eu peur que Sherrinford ne s'en prenne à lui bien avant qu'il ne reprenne connaissance, ou qu'il se débarrasse d'eux séparément. Une peur qui se calma sitôt qu'il parvint, avec difficulté, à se redresser sur ses genoux, son crane martelé de douleur, alors qu'il put enfin parfaitement observer son amant et jauger de sa santé.
Près de lui, Moran enleva la sécurité de son arme, la leva légèrement. James manqua, encore une fois, d'en rouler des yeux d'ennui.
Les yeux bleus de Sherlock s'accrochèrent aux siens, un court instant. James intercepta l'éclat de panique et de peur dans son regard, et s'en mordit la langue en retour. L'éclat, pourtant, se dissipa sitôt qu'il l'aperçu, le visage de son amant et son regard se refaisant très vite dur et froid, alors qu'il tournait à nouveau la tête vers Sherrinford qui, face à lui, souriait à s'en déformer les joues.
La vision fit frissonner James et, cette fois, il ne retint pas la réaction épidermique et primaire qui hérissa son corps d'une chair de poule glacée. Bouh !, ce qu'il pouvait être laid avec cette tête-là, ce sourire affreux ! Oh !, il la voyait bien, là, l'aura de folie dense qui avait toujours roulé autour de lui, les machineries dans son cerveau qui s'activaient comme les commissures de ses lèvres s'élevaient, sautillaient, frémissaient sous les tics qui parcouraient son visage, pas nerveux, non, mais oscillant entre colère et résignation. Dans une joie transcendante qui faisait briller ses yeux vides de tout autre chose que d'envie.
James le vit bouger les lèvres, dire quelque chose, se rapprocher un peu de Sherlock. Les mots étaient étouffés, mais firent pâlir son frère. Près d'eux, à quelques pas, et mis en joue par une silhouette masquée, Mycroft, cette fois-ci silencieux, en blêmit à son tour.
James bougea lentement ses poignets, enfermés par une lanière de plastique dont les bords lui tranchaient la peau. Des méthodes barbares, vraiment. Le criminel n'aurait pas été surpris que Sherrinford s'arme ensuite d'un scalpel pour lui détacher avec méthode et rage quelques lambeaux de peau. Cela semblait tout à fait coller avec cette expression avide qui lui bouffait le visage et donnait à James l'envie de détourner le regard avec pudeur.
Il en profita d'ailleurs pour laisser son regard se perdre sur ce qui l'entourait, compta deux gardes – l'un derrière Mycroft, l'autre tenant en joue un Lestrade agenouillé, quelques mètres sur la droite, qui gardait le visage baissé et les mains sur la tête, bien que son regard effaré revenait parfois remonter vers les trois silhouettes qui lui faisait face -, Lestrade bien sûr, les trois Holmes et Moran, à ses côtés.
Ils semblaient se trouver dans les étages récemment bâtis d'une tour au centre de la City, le cœur économique de la capitale anglaise. Pas de traces d'autres gardes, de sentinelle : Sherrinford était du genre discret, et avait dû baisser sa suite au minimum pour éviter tous témoins gênants. C'était à la fois un avantage, mais également un inconvénient. De toutes les manières, quoi qu'il fasse, et même s'il parvenait à faire la moindre chose, entre Moran et Sherrinford, l'un des d'eux risquait de s'en prendre à l'un d'entre eux avant qu'il n'ait pu faire le moindre geste.
La présence de Mycroft ne le dérangeait pas outre mesure, mais celle de Lestrade était un obstacle supplémentaire. Il était, de plus, conscient et libre de sa vue. Sherrinford n'avait, en l'occurrence, pas peur d'avoir du public, ce qui n'était pas vraiment un point encourageant pour la suite. De plus, Sherrinford lui semblait instable – avait-il un jour été stable ? -, son regard passant frénétiquement entre ses deux frères, passant de la jubilation à une envie qui tordait les entrailles de James. Cela devait le faire triper, de les avoir tous ainsi à sa merci. Enfin, les avoir là, tout près, si proches, si soumis qu'il allait pouvoir faire d'eux ce qu'il voulait … Putain, il devait en bander.
James ferma les yeux un instant de plus que nécessaire, le sang martelant à ses tempes, la douleur dans son crane ne se calmant pas, ne l'aidant pas. Le plan ne suivait pas vraiment l'itinéraire qu'il avait imaginé …
- Relâche-les. C'est moi que tu veux, n'est-ce pas ?
Oh !, la sacro-sainte voix de Sherlock, son ton fait de défi et de désespoir …
- Tu as payé Amo, Smith, Magnussen. Tu leur as donné des informations, tu m'as vendu. Tu … m'as livré à Gabriel.
- Oh, oui, quel gâchis, d'ailleurs. Il avait fait un si beau travail, c'est bête que tu l'aies tué de cette façon.
James se demanda, un instant, si Sherlock n'allait pas se jeter au cou de Sherrinford, s'il n'allait pas tenter de l'étrangler de ses mains. Il vit la rage, là, l'envelopper, après qu'il ait cligné des yeux dans un sentiment d'effarement, comme si les informations avaient dû mal à s'accrocher. Ses lèvres se pincèrent, sa main gauche se referma dans un poing serré. Près de lui, Moran ricana en entendant cela, en voyant les lèvres de James se pincer à leur tour.
- Il m'a … Il a failli me tuer.
Sherrinford sourit plus largement encore lorsque la voix de Sherlock tressauta sur un trémolo, un léger apitoiement qui résonna désagréablement aux oreilles de James.
- Je sais, ça va, je voulais juste voir s'il pouvait être utile. Je voulais voir comment tu allais réagir dans une telle situation. Pour l'expérimentation, ou des conneries du genre, j'en sais rien, c'est toi le scientifique, non ?
Voir le visage de Lestrade s'allonger aux mots, aux demi-aveux, aurait pu être drôle. S'il n'était pas à même d'observer la détresse soudaine de Sherlock, le désespoir prendre le pas sur la rage.
- Sherrinford, arrêtes. Cela n'a pas d'importance, Sherlock. Notre frère a … eu la main un peu lourde, un excès de zèle qui ne se produira plus, n'est-ce pas ? Tout va bien se passer à partir de maintenant.
Le ton clinique utilisé par Mycroft figea Sherlock, entreprit de creuser un peu plus sa confiance. Les rouages semblèrent se mettre en place, s'enclencher dans son esprit rendu un peu plus lent par la douleur, James le vit clairement dans la manière dont le regard qu'il posait sur Mycroft changea.
Ils en avaient parlés, non ? De la probabilité. De l'effroyable hypothèse qui rayait Mycroft de la liste des victimes de Sherrinford. Qui faisait de lui un investigateur, un complice.
Le sourire de Sherrinford s'élargit. Lestrade émit une plainte, comme un animal trahi et blessé, qui se tu sitôt que la silhouette qui le menaçait eu pressée davantage le canon de l'arme contre son crâne.
James, dépassé, se mordit la langue plus fort encore en voyant la main de Sherlock se mettre à trembler. Dans un ricanement, Moran vint s'accroupir à sa hauteur, murmurant dans un souffle chaud quelques mots au creux de son oreille.
- Ils sont tous complètement cinglés.
James aurait voulu acquiescer. Cinglés ? Oui, cela ne faisait aucun doute. Qui ne l'était pas, à ce niveau, de toute manière ?
- Et oui, il fallait te punir, Sherlock, tu vois ? Partir avec le grand méchant loup, déchaîner le vent de l'Est … Quel méchant garçon tu as été … Mycroft aurait préféré une méthode plus traditionnelle, mais, hey !, je sais que tu as adoré toutes ces petites péripéties, Myc', ne mens pas !
Mycroft blêmit davantage, détourna immédiatement le regard lorsque les yeux désespérés et larmoyants de Sherlock vinrent se poser sur lui, cherchant certainement une réponse, la dénégation tant attendue. L'espoir qu'il n'avait pas toujours vécu au milieu de deux fous, au cœur d'une manipulation atroce et affreuse.
Ah, James l'avait bien prévenu, n'est-ce pas ? Cette hypothèse froide, atroce, qui avait fait ricaner Sherlock, avait rendu James malade pour lui ? La vérité, même s'ils s'y étaient tous deux préparé, devait être douloureuse, surtout posée ainsi, déclamée sur ce ton.
- Pourquoi ?
James serra les poings, ses phalanges les unes contre les autres, son sang bouillonnant dans ses veines. Le visage si pâle de Sherlock lui faisait mal, comme la larme qu'il vit clairement rouler sur sa joue. Le ton de sa voix, le tremblement de ses membres … Il devait trouver un moyen de les faire sortir de là.
Mais, Moran appuya son arme contre le côté de sa tête, proche de sa tempe, son visage soudainement bien trop près pour rendre James tout à fait à l'aise. Le criminel lui adressa le sourire le plus lumineux de sa panoplie en échange, auquel il ne répondit qu'en pressant davantage encore sur son arme.
Face à Sherlock, Sherrinford ne fit que rire, levant la main pour venir essuyer du bout des doigts la larme qui se perdait sur le visage de son frère, sous son immobilité certainement terrifiée.
- Il faut bien punir les enfants turbulents, tu ne crois pas ?
Sherlock bougea la tête, enivré de tristesse et de colère, impatient, passa une main sur ses yeux remplis de larmes.
- Pourquoi est-ce que tu fais ça ? Ce n'est pas logique.
Sherrinford haussa les épaules dans une nonchalance totale. Il mit les mains dans les poches de son jean, se mordit un instant la lèvre en souriant, toujours. A ses côtés, immobile, le regard tourné vers les baies vitrées, Mycroft semblait attendre sagement que vienne son tour de parler. Que s'impose la sentence.
- Oh … Je ne sais pas. C'est juste drôle. Au début, tu étais ennuyeux à mourir, mais, je ne sais pas, tu es devenu plus divertissant ensuite ? Tellement manipulable …
Le cadet claqua sa langue contre son palais, avant de se décaler un peu sur le côté, pour faire quelques pas vers James qui, toujours agenouillé dans une position très inconfortable, la menace de Moran contre la tête, ne fit que lui offrir l'œillade la plus noire de son répertoire et son sourire le plus forcé lorsqu'il daigna poser les yeux sur lui.
- D'ailleurs, tu crois vraiment qu'il n'est pas en train de te manipuler, là, maintenant ? Il travaille peut-être pour moi, après tout. Imagines, ce serait un twist génial ! Non, non, ne me regardes pas comme ça, je plaisante. Cet idiot est tout à toi. Te laisser ainsi retourner de manière si dégradante et honteuse contre ta propre famille …
L'éclair de douleur qui passa dans le regard de Sherlock fut recouvert par un mépris et un dégoût immédiats lorsque Sherrinford s'approcha brusquement de lui, passant un bras autour de sa taille. Mycroft, encore, resta immobile. James sentit son estomac se retourner.
- Bon, d'accord, j'y suis allé un peu fort. Je m'excuse, ça te va ? Je t'aime, tu sais, et c'est pour te préserver que Mycroft et moi faisons tout cela. Pour que tu ne dévies pas du droit chemin. Pour que tu restes un Holmes, notre petit-frère.
James en aurait ri si la menace présentée par Moran ne semblait pas si pesante et si le visage de Mycroft n'avait soudainement pas paru si grave. N'était-ce pas là la plus grosse stupidité jamais inventée, la plus tordante des farces ? Une inconcevable supercherie ? Sherlock en sembla tout aussi effaré, la surprise sur son visage ne pouvant être feinte, sa soudaine immobilité, mêlée de stupeur et de terreur, parlant pour lui et sa bouche entrouverte sur des paroles qu'il ne parvenait certainement pas à exprimer.
Merde, ils y croyaient, n'est-ce pas ? Ils croyaient vraiment qu'ils faisaient tout cela pour protéger Sherlock. Que les morts, les … punitions, les complots, avaient un bien fondé, parfaitement louable … Les deux frères de Sherlock étaient bien plus fous que ce que James avait pu imaginer.
Cette réflexion sembla faire également son chemin dans la tête de Lestrade, dans celle de Sherlock lui-même. Même dans celle de Moran, qui en baissa légèrement son arme, eut un reniflement de mépris certain.
- Qu'est-ce que tu veux, Sherrinford ?
Sherlock sembla prendre sur lui pour articuler, sa voix devenue si basse, si fragile, que James dû tendre l'oreille pour en entendre la portée. Le benjamin de la fratrie se força à relever les yeux vers son frère, sentant le regard brûlant de Sherrinford scruter son visage, son sourire, mielleux, ouvrant comme une plaie sur son si beau visage.
- En finir. C'est ce qu'on veut tous, n'est-ce pas ? Comment tu appelais ça, déjà, James ? Ah oui !, le « Problème Final » … Voilà. Résoudre ce fameux problème, qui nous tient tant à cœur. Et, ensuite, promis, on rentrera tous à la maison.
James se força à respirer plus calmement, à endiguer le rythme effréné de son cœur, la douleur dans son crâne. Le « Problème Final ». Il n'allait pas seulement tuer ce connard : il allait le démolir.
Devant l'air toujours aussi perplexe de Sherlock, Sherrinford se mit soudainement à rire. A leurs côtés, Mycroft sembla reprendre vie, tournant un regard sévère vers le cadet, un peu effrayé, également.
- Sherrinford, c'est-
- Oh !, quoi ? Relax, Myc' ! Je ne vais pas vraiment … « brûler son cœur » ou je ne sais encore quelle connerie. Mais, ah !, Sherlock, je te vois perplexe. Ne t'inquiètes pas, ça durera juste une seconde, ça va aller très vite. Seb' va tirer une balle dans la tête de James, et tout ira très bien ensuite, promis.
James sentit son souffle se coincer dans sa trachée, son cœur manquer un battement. Moran se redressa rapidement, le tenant en joue, et vraiment, comment l'arrêter, comment simplement retourner l'affaire à son avantage … ?
Sherlock fit immédiatement un pas dans sa direction, manqua de trébucher. Ses yeux bleus rencontrèrent les siens, quelques secondes à peine, bien assez pour que James s'accroche à ce qu'il y voyait, bien assez pour que tout passe, pour que le calme se fasse tempête. James serra les dents et Sherlock en pleura davantage.
- Non ! Non, non, ne fais pas ça. S'il te plait, ne fais pas ça …
Le sanglot roula, s'entendit parfaitement. James s'en sentit plus mal encore, plus désemparé.
Mycroft eut un claquement de langue méprisant, impatient.
- Sherlock-
- Non, attends, c'est très drôle de le voir supplier. Très touchant. Oh, Sherl', je suis sûr que James est ravi de te voir te trainer aux pieds de son ennemi, ça doit lui sembler tellement courageux et brave de ta part.
Sherrinford tourna enfin son regard brillant vers lui, offrit au criminel un sourire mielleux, extatique, qu'il ne lui rendit pas, cette fois. James n'aurait pas été surpris de le voir sautiller de bonheur, en l'instant, tant il paraissait proche de se mettre à glousser comme un enfant impatient d'ouvrir ses cadeaux un matin de Noël.
James ne dit rien à l'encontre de Sherlock, et ce dernier, cette fois, n'osa plus tourner ses yeux vers lui. Sherlock reprit sa posture droite, figée, comme s'il avait de nouveau conscience qu'il avait été à deux doigts de sombrer, de se briser. Et, qu'il n'en avait pas le droit. Sa voix, même, paru soudainement plus certaine, sans pourtant s'affranchir des récents trémolos qui stagnaient, s'accrochaient, tenaces et déchirants.
- Je ferai tout ce que tu veux.
- Oh !, ce n'est certainement pas le genre de choses qu'il faut me dire, je pourrais te prendre au mot !
Le soupir de Sherlock fut las, désespéré. James le vit baisser un peu la tête, chercher dans le sol peut-être une dose supplémentaire de courage.
- D'accord, très bien. J'ai compris la leçon. J'ai compris, vous … Tout cela … Je vais vous suivre, rentrer à la maison. On peut … être une famille, je suppose. Tu pourras faire tout ce que tu veux de moi.
James serra les dents, se mordit la langue à sang. Sherrinford, tout sourire, une lueur folle dans le regard, franchit d'un pas le mètre qui le séparait de son frère, passa l'un de ses doigts sur la cicatrice offerte par Gabriel qui faisait de son visage quelque chose de beaucoup moins innocent. Mycroft en grinça des dents.
- Sherrinford.
- Oh … Absolument tout ?
Le souffle de Sherlock marqua un temps d'arrêt, mais James ne manqua pas la soudaine certitude dans sa voix, la dureté qui vint rendre son ton plus sûr, plus ferme.
- Oui.
Mycroft les observait, effaré. Oh !, il semblait presque virer au gris, voire au vert, incapable qu'il était soudain de gérer la situation, d'en posséder le moindre contrôle. Son rôle d'observateur se faisait flagrant, impossible à contrer.
Sherrinford se pencha un peu plus vers Sherlock, joueur, comme s'il le testait, cherchait une faille dans ses yeux bleus, comme s'il attendait patiemment qu'il fasse un geste brutal et définitif qui lui permettrait, enfin, de donner un sens à ce qu'il allait faire. Mais, Sherlock, stoïque, figé, ne bougea pas.
- Sherrinford !
Sherlock laissa Sherrinford approcher son visage, passer son pouce au-dessus de ses lèvres, ses doigts sur sa joue. Il le laissa approcher, approcher encore, sous la soudaine panique de Mycroft, son expression crispée et figée dans une grimace qui semblait douloureuse. Lestrade sembla supplier Sherrinford et Mycroft ne se pria pas de le faire également.
Mais, les choses se figèrent brutalement. Cela arriva rapidement, dans une fraction de secondes à peine, vraiment et, s'il n'y avait pas été préparé, si le plan ne l'avait pas mentionné, James en serait certainement resté figé de stupeur, plombé par la surprise.
Les lèvres de Sherlock s'étirèrent soudainement en un sourire. Rien de doux, rien de très ostentatoire. Cela ne fit même pas réagir Sherrinford, qui, tout enfermé dans son plausible sentiment de triomphe et dans son aveuglement général, n'y vit certainement qu'un consentement tardif. Ainsi, l'expression de surprise étrange qui se grava sur le visage du cadet lorsque son petit-frère lui enfonça une lame de rasoir dans le cou et lui trancha l'artère carotide fut tout simplement exceptionnelle à voir.
James n'eut que le temps de l'apercevoir, de voir la main droite de Sherlock, immobile jusque-là, profiter du rapprochement de son frère pour simplement sortir la lame de rasoir cachée depuis tout ce temps dans la couture de sa poche, il n'eut que le temps de le voir porter un coup précis, brutal et calculé vers son cou avant que l'urgence ne se rappelle à lui.
Sous le son guttural que poussa Sherrinford, la première flopée de sang qui poussa Sherlock à se reculer brusquement, le garde posté près de Mycroft leva son arme, et fut immédiatement abattu par la deuxième silhouette qui tenait en joue Lestrade - qui semblait sombrer dans l'horreur en plus d'être totalement figé par l'hébétude. Le corps du garde manqua de peu Mycroft, s'écroula au sol dans un bruit mat, dans un silence seulement rompu par les sons de gorge de Sherrinford et l'écho du coup de feu.
Moran cracha un juron, et James ne dû sa survie qu'à son réflexe de se jeter sur le côté alors que le mercenaire tirait une fois, le manquant de peu, puis de jeter sa jambe dans le côté de son genou, autrefois blessé par ses soins, pour lui luxer la rotule, qui se déboîta dans un craquement écœurant et un cri de douleur non retenu. Cela fut suffisant pour lui faire baisser son arme. James n'eut qu'à immobiliser ses doigts et lui faire lâcher le revolver d'un coup de talon violent sur la main, proche du poignet. Immédiatement, le mercenaire se rétracta, hurlant sa douleur en ramenant sa main vers lui, laissant l'arme à la portée de James qui n'eut qu'à tendre les doigts pour s'en emparer.
- Sherlock, qu'est-ce que tu … Qu'est-ce que tu as fait ?!
La voix nasillarde et hystérique de Mycroft résonna, et James tourna un court instant les yeux vers lui, observant la main qu'il venait de figer sur son crâne, notant ses yeux écarquillés, sa bouche entrouverte, son teint gris. Il observait ses frères avec horreur, un désespoir qui se matérialisait sous des tremblements spasmodiques, une litanie soudaine de murmures sans queue ni tête qui empli l'air d'un chapelet fou, d'une ronde un peu ennuyeuse.
James vérifia que son amant n'était pas sur le point de se briser en deux ou de perdre la tête à son tour – Sherlock restait immobile, les yeux fixés sur la forme de Sherrinford, qui venait de tomber à genoux, ses deux mains serrées sur son cou, son sourire fou toujours aux lèvres -, avant de lever l'arme vers son ancien homme de main.
Bon. Il devait le faire. Il le devait. Il l'avait trahi, il avait failli le faire tuer, il devait le faire. Ça allait faire mal, ça allait lui faire perdre la tête, ça allait le tuer un peu, mais il devait le faire.
Le criminel leva son arme vers la tête de Sebastian, sa main un peu tremblante. Son doigt tressauta sur la gâchette, quelques secondes, indécis. Il se força de ne pas le regarder dans les yeux, de ne pas analyser son immobilité soudaine – il aurait dû se battre, non ? Même ainsi blessé, Sebastian était toujours capable de se battre.
- Merde.
James baissa le bras en soupirant. Sous le regard méfiant de son ancien bras droit, sous son sourire soudain, voguant entre mépris et soulagement. Il serrait les dents, une main serrée sur son genou, l'autre portée contre lui. Totalement immobile. Totalement à sa merci.
Lui porter un coup à la tempe fut simple, rapide. Sebastian n'essaya pas même de se dérober, et James le remercia intérieurement pour cela. Le mercenaire tomba inconscient comme une masse, dans un bruit lourd. Observant la lame crantée qu'il avait à la ceinture, il ne fallut à James, ensuite, que quelque secondes supplémentaires pour se défaire du lien qui entourait ses poignets, et recouvrer sa liberté de mouvements.
Sherlock n'avait pas bougé, dominant de sa hauteur Sherrinford qui, lui, pissant le sang et croassant, était désormais à genoux. Du sang s'écoulait de la commissure de ses lèvres, toujours étirée dans un sourire sardonique qui ne laissait en rien voir sa douleur.
Au vu du débit sanguin et du sang qui commençait déjà à imbiber ses vêtements et à rouler sur le sol, l'artère avait sans aucun doute était touchée. La main de Sherlock n'avait pas tremblé : il avait parfaitement exécuté la tâche la plus ardue de leur plan, la plus folle. La seule pour laquelle James avait toujours éprouvé des doutes, celle qu'il avait toujours cru qu'il ne saurait accomplir si cliniquement, d'une volonté si franche …
Moran désormais inconscient, ses mains libres, le criminel finit par s'approcher, au même instant où Valles libérait son visage de sa cagoule noire, ses traits contractés dans une fureur terrible, son regard aussi inquiet que dépassé passant entre eux.
- C'était quoi ce merdier ?! Ce n'était pas le plan !
Lestrade en sursauta presque, notamment lorsque celle qui s'était avérée être son bourreau, le garde le mettant en joue et le menaçant, le dépassa, vint vérifier rapidement qu'elle avait bien tuée l'autre. James aurait presque pu en sourire. La jeune femme, sachant apparemment qu'elle n'aurait pas d'explications avant un temps, se détourna en soupirant sa rage, avant de venir aider Lestrade à se redresser, sous son air passablement déboussolé.
James atteignit Sherlock en quelques pas, fut près de lui à l'instant où le regard de Sherrinford commença à perdre de sa brillance, de sa confiance. Il se vidait de son sang rapidement, serait rapidement mort s'ils ne faisaient rien. Mycroft tenta bien de faire un pas dans sa direction, fébrile et vraisemblablement meurtri, mais James n'eut qu'à lever son arme dans sa direction pour qu'il stoppe ses gestes.
Oh !, le regard du bureaucrate était terrifiant, empreint d'une certaine folie, désespéré. N'était-il pas en train de tout perdre ? De vois s'effondrer, ainsi, un beau château de cartes édifié depuis l'enfance, depuis que son frère cadet avait tenté de tuer le meilleur ami de leur petit-frère, puis avait incendié le manoir familial pour se venger de son échec flagrant ? Le contrôle s'évaporait, disparaissait. Bientôt, déjà, que resterait-il de lui ? Qui pourrait-il encore contrôler, manipuler, après cela ?
James aurait presque pu en ressentir un peu de pitié s'il n'avait pas tant envie de lui tirer dessus.
- Oh … Oh !, c'est … Bravo, James ! Tu as … gagné ce … problème fi- … final est-
Les coassements de Sherrinford étaient insupportables. James entendit parfaitement Valles en grincer des dents, certainement bien aussi agacée que lui, bien assez éprouvée. Le criminel détourna d'ailleurs légèrement les yeux, remarqua que Sherlock tenait encore la lame de rasoir dans sa main et qu'il la serrait si fort entre ses doigts qu'elle lui avait entaillé la paume. Il passa doucement ses doigts autour de son poignet, serra un peu, juste assez pour lui faire comprendre qu'il pouvait la lâcher, qu'il prenait les choses en mains.
Sherlock en sursauta, semblant soudainement reprendre conscience de ce qui l'entourait. Il lâcha la lame, fit un pas en arrière. James croisa son regard, et il fut soulagé de ne pas y voir de remords, juste un peu de stress, et, malgré tout, assez de soulagement pour qu'il en soit soulagé à son tour.
C'était terminé. Tout cela était terminé.
Il résista à l'envie de s'avancer vers lui, résista à l'envie de l'enlacer, de le serrer contre lui, de l'embrasser, le rassurer. C'était terminé. Ce n'était pas le lieu, pas le moment. C'était terminé. Il aurait, à présent, tout le temps qu'il fallait pour le faire.
- Il n'y a pas de « Problème Final ». Il n'y en a jamais eu, Sherrinford.
La voix de Sherlock était faible, un peu instable, mais elle resta calme. Il resta un pas en arrière, loin de Sherrinford, qui riait désormais, ses lèvres désormais tremblantes toujours percées d'un sourire goguenard. Le son de son rire déchirant, sardonique, fit même frissonner James, qui raffermit sa prise sur son arme.
- Oh … C'est … dommage, je … suppose. J'aurai adoré … te baiser … pour voir ce que ça … fait.
James leva son arme et tira. Le sourire de Sherrinford n'eut pas le temps de fléchir, son regard n'eut pas l'occasion de se couvrir de peur. La balle, imprévisible, - si hasardeuse que James lui-même ne se rendit compte qu'après l'avoir fait qu'il venait effectivement de tirer et pas simplement de le penser - l'atteignit dans le cou, à la base de la clavicule et du sternum.
Cela ne dura qu'un instant. Le cri de Mycroft. L'air soudainement hébété de Sherrinford. Le gémissement étouffé de Sherlock. Le bruit étrange qui s'échappa des lèvres ouvertes du cadet, sorte de gloussement et de mugissement, fit éclater une bulle de sang à ses commissures avant que son corps ne retombe doucement vers l'arrière. Sa tête cogna contre le béton, ses yeux désormais vides restèrent fixés sur le plafond.
Soudainement, oui, en effet, tout fut terminé.
- Non !
Mycroft se jeta au sol, perdant toute notion de prestance, d'élégance, de cette putain de politesse et de flegme qui le caractérisait. Il fut soudainement une boule de pleurs et de nerfs, les mains tremblantes au-dessus du corps de son frère cadet, ne cherchant pas à s'y poser, ne cherchant pas à cesser et camoufler les pleurs qui se mêlaient à ses suppliques, ses cris désarticulés.
James serra les dents, ne cherchant pas à détourner les yeux du spectacle. Cela aurait dû être un vrai soulagement, une parfaite vengeance. C'était le cas, n'est-ce pas ? Le voir mourir ainsi, de sa main, sous les pleurs et le regard désespéré de Mycroft … Le regarder mourir, tué d'une balle, comme un chien, dans la quasi indifférence du monde. Lui rendre la pareille.
Il était réglé. C'était ça, n'est-ce pas ? Le fameux « Problème Final » … Il avait gagné. C'était ça, non ?
Avoir soudainement Sherlock rien que pour lui.
Il laissa Mycroft devenir fou, observa la mine figée de Valles, la manière dont Lestrade se couvrait désormais la bouche, aussi blême que sa chemise, aussi tremblant que Mycroft. James baissa son arme en soupirant.
Et puis, soudainement, Sherlock fut à ses côtés. Et, soudainement, il sentit parfaitement sa main droite se glisser dans la sienne, ses doigts tremblants venir s'enlacer aux siens. Loin d'être sur le point de s'effondrer, de craquer, le détective semblait aussi maitre de lui-même que possible, et James parvint tout à fait à s'en rendre compte quand, après quelques secondes de silence supplémentaires, il le lâcha, et fit un pas sur le côté, dépassant ses deux frères pour se rapprocher de Lestrade et Valles, toujours figés dans leurs gestes.
- Isabella, tu devrais raccompagner l'Inspecteur Lestrade chez lui.
Tous deux levèrent les yeux vers Sherlock avec difficulté, comme si reconcentrer leur attention sur autre chose que sur le corps de Sherrinford et le sang qui s'en écoulait était un acte douloureux. Valles ne mit pourtant pas longtemps avant de reprendre contenance et, après avoir hoché la tête et échangé un regard significatif avec Sherlock, rangea son arme. Lestrade semblait sur le point de vomir, ou de tourner de l'œil, mais il n'en oublia toutefois pas de faiblement protester.
- Mais-
- Miss Valles se fera un plaisir de vous ramener chez vous, en toute sécurité. Et, de vous donner tous les détails de cette histoire, j'en suis certain.
James tenta de reprendre une voix calme, neutre. Cacher tout ce qui se bousculait, absolument tout ce qui faisait de son crane un marasme impitoyable et douloureux, ses entrailles un magma incendiaire.
Ne pas penser au puits, à la falaise, ne pas penser, ne pas penser à tout cela, ne pas penser, ne pas penser. Sherrinford était mort, il ne pouvait pas y penser. Sherlock était là, il ne pouvait pas y penser. Ce n'était pas fini. Oh !, si, ça l'était ! Ce n'était que le début. Putain, c'était terminé !
- Vous allez le tuer ?
Lestrade s'arrêta après avoir esquissé quelques pas, la main de Valles autour de son bras, le guidant vers la sortie. Il esquissa un geste du menton, peu assuré, vers Mycroft et sa forme toujours recroquevillée, la voix remplie de doutes, vrillée par le choc. Sherlock ne se tourna pas même vers ses frères, ne fit que froncer les sourcils, sa voix un peu plus ferme.
- Non.
La réponse, courte, définitive, sembla bien assez rassurer l'Inspecteur pour qu'il accepte de reprendre sa marche, et se laisser trainer au-dehors du carnage dont il venait d'être le témoin. Une lutte qu'il abandonnait sans grande peine, certainement dans la terreur de recevoir le même traitement, d'être lui aussi abattu et laissé pour mort dans cet immeuble désaffecté. Avait-il peur que Mycroft ne le pleure pas de la même manière qu'il pleurait maintenant son frère ? James secoua la tête, les pensées voltigeant en tous sens. Il se racla la gorge, sous le regard acéré de Sherlock, cette maitrise de lui-même qui rendait James perdu entre surprise extatique et hébétude admirative.
- Moran est toujours vivant.
James suivit le regard de Sherlock, haussa des épaules.
- Il ne nous causera plus de problèmes.
Cela sembla contenter le détective qui, après avoir enfin jeté un regard furtif vers Mycroft et le corps sans vie de Sherrinford – un regard soudainement brillant d'une douleur latente, d'un éclat particulier -, se détourna.
James savait que ses hommes prendraient le relais, qu'un coup de fil suffirait pour que les choses se mettent en action, pour que tout reprenne rapidement sa place. Bientôt, les appartements et maisons des deux frères seraient fouillés, retournés. Les preuves, effacées. L'argent avait bien assez changé de mains pour qu'ils soient certains qu'aucune autre surprise ne serait à son œuvre, aujourd'hui.
Le jeu était terminé. Le problème, résolu. L'affaire, close.
Ils avaient eu deux ans pour se préparer, y penser, parfaire un plan qu'ils avaient imaginés au plus infime des détails, dans ses moindres soubresauts. L'aspect clinique de la réalisation empêchait peut-être Sherlock de sombrer, de se laisser aller à la culpabilité – cela viendrait, ils s'y étaient tous deux préparés et, désormais, James serait là pour l'en relever. Sa propre folie lui cachait peut-être l'aspect atroce de ce qu'ils venaient de commettre – mais, Sherlock serait là pour lui ouvrir les yeux, le faire redescendre sur Terre : il était là. Cela n'avait que peu d'importance.
James soupira et, après un dernier regard vers Mycroft, une dernière œillade de compassion froide vers sa forme éplorée et culpabilisée, se détourna, et rejoignit Sherlock d'un pas plus léger.
- On se revoit au procès, je suppose. Bonne journée, Mycroft.
