Le marché de San Telmo
"Donc vous êtes en train de me dire que les deux plus grosses affaires qui secouent la presse anglaise ces derniers temps seraient en fait liées ?" Susan Bones lâcha un soupir à fendre le cœur d'un dragon en se rasseyant sur le bureau le plus proche. Hugo, James et Constance l'avaient interceptée dans l'open space du Bureau des Aurors, alors qu'elle s'apprêtait à rentrer chez elle, sac sur l'épaule et veste sous le bras.
James s'empressa de sortir de nulle part un petit journal à la couverture en cuir noir qui avait vu de meilleurs jours. Il le feuilleta un instant puis le présenta à l'Auror Bones pour appuyer ses propos.
"La famille Tribbioni était apparemment en très bons termes avec Gerbold Ollivander à la fin du 19e siècle, et lui a fourni du bois d'olivier, très certainement pendant des années afin qu'il fabrique des baguettes. Connie, tu disais que les baguettes en olivier étaient plutôt rares ?"
Constance s'arracha à ses pensées et planta son regard dans les yeux de James, qui attendait sa réponse.
"Ehm, oui. J'ai fait des recherches sur le sujet ces derniers jours et effectivement, il n'y a que quelques fabricants européens qui se sont lancés là-dedans, surtout dans les années 1700-1800, quand c'était un peu la mode d'expérimenter avec toutes sortes de bois. Tout laisse à penser qu'on avait affaire qu'à un ou deux fournisseurs à l'époque. Mais ce qui m'intrigue le plus c'est que l'olivier est un bois très peu conduct-"
"Est-ce que toutes les baguettes folles viendraient donc de la famille Tribbioni ? Est-ce qu'on a un moyen de remonter jusqu'à eux ?" Hugo avait interrompu le blabla technique de Constance sans ménagement.
Autour d'eux, les Aurors quittaient peu à peu leurs bureaux, remplacés par l'équipe de nuit en train de partager un café à quelques pas du petit groupe.
"En théorie non, mais si mon intuition est correcte alors peut-être que-"
"Papa !" Cette fois-ci c'était James qui l'avait coupée. Constance refoula son agacement pour regarder avec curiosité le nouvel arrivant s'approcher.
Elle eut à peine le temps de se dire que James ressemblait définitivement à son père - quoique plus grand et avec le regard plus espiègle - que les portes du Bureau s'ouvraient dans un grand battement. Hugo et Susan étaient trop occupés par l'arrivée de leur chef, mais Constance suivit des yeux la silhouette vêtue de noir qui s'engagea dans le couloir à sa droite. Constance observa sa progression à travers les vitres des différents bureaux, sa cape flottant derrière elle. Malgré l'agitation autour d'elle, Constance ne pouvait se détacher de l'intru, qui entra dans la salle des scellés, où l'examen des baguettes explosives s'était déroulé quelques jours auparavant. La personne eu un temps d'arrêt, sembla murmurer un sort, puis se mis à fouiller frénétiquement dans les boîtes empilées sur l'un des bureaux. Sans hésiter, Constance se leva, un mauvais pressentiment venant lui tordre le bas du ventre.
La silhouette s'arrêta soudainement, sortit de la pièce en trombe, et remonta le couloir au pas de charge.
Devant la porte de sortie du Bureau des Aurors, Constance l'attendait.
Alors les secondes s'effacèrent pour ne laisser place qu'à un enchainement flou d'actions pures. Constance croisa le regard de la femme vêtue de noir. Cette dernière sorti sa baguette de sa manche et la pointa directement sur la poitrine de celle qui lui barrait le passage. Constance leva la sienne, lança un sortilège informulé, et attrapa du même mouvement le bras de son opposante. Trois baguettes - ou presque - jaillirent de sous la cape noire de l'inconnue, pour atterrir aux pieds de James et Harry Potter, toujours en pleine discussion. Le silence intense qui s'installa dans la pièce fut immédiatement brisé par le cri de James quand Constance disparu avec la voleuse dans le "pop" retentissant d'un Portoloin s'activant.
...
"Maldita bruja inglesa, no puedes quedarte en tu pais horrible y dejarme sola. No no no tienes que seguirme asi y pertubar todos mis planes. Ojala ningun otro de tus amigos esta aqui. Que voy a hacer contigo ahora eh…"
Une baguette entre les reins et une main lui tenant fermement le biceps, Constance avançait dans une ruelle sombre. La sorcière qu'elle avait suivi marmonnait des phrases à toute vitesse en espagnol dans son dos, tout en la poussant en avant. Le Portoloin qu'elles avaient emprunté devait être extrêmement puissant en plus d'être illégal, puisque, ne s'y attendant pas, Constance s'était retrouvée le nez dans la poussière à l'atterrissage.
La soirée était déjà bien entamée à Londres, mais ici le soleil brillait encore. Si le raisonnement de Constance était bon, la femme qui s'était introduite au Ministère de la Magie pour voler les baguettes d'olivier en possession des Aurors anglais faisait partie du clan Tribbioni. Elles devaient donc être en Argentine.
Relevant la tête, Constance plissa des yeux, éblouie par les rayons du soleil alors qu'elles sortaient de la ruelle, et se retrouvaient sur une place très animée. Une pancarte rouge et dorée indiquait "Feria de las artes - San Telmo - Buenos Aires". C'était bien l'Argentine donc.
"Allez, avance. A cause de toi il reste des baguettes en liberté, et ça, ça ne va pas plaire à Nino…"
Une étincelle de curiosité s'alluma dans le regard de Constance. Elle tenta de se retourner pour faire face à sa kidnappeuse, sans succès.
"C'est donc bien vous qui êtes derrière tous ces vols… Vous cherchez à protéger l'arbre, c'est ça ?"
La femme en noir s'arrêta brusquement au milieu du marché, la pression de la baguette dans le dos de Constance s'intensifia. Autour d'elles les passants vaquaient entre les étals d'antiquités et des danseurs de tango s'installaient au centre de la place. Le visage plus fermé qu'un coffre de Gringotts, la sorcière s'approcha tout près de la joue de Constance et murmura vicieusement : "Quel arbre ?"
Elle se recula en secouant la jeune fille et voulu reprendre sa route, mais les danseurs de tango avaient maintenant lancé leur musique et la foule amassée obstruait le chemin.
La femme sortit une montre à gousset de sa poche, et entraina Constance derrière elle dans un soupir.
"Jamais à l'heure celui-là."
Elle se dirigea vers un café à l'angle de la place.
"Je te préviens, si tu tentes quoi que ce soit, je réduis d'abord ta baguette en poussière, puis ensuite ce sera toi."
Constance déglutit. Bien qu'un peu effrayée, elle était surtout rongée par la curiosité. Elle avait devant elle une occasion en or de confirmer ses soupçons et d'aller au fond de cette histoire. Ou bien de finir aux mains de la mafia la plus redoutée du monde sorcier.
Les deux sorcières s'assirent à une table près de la fenêtre, parfaite pour observer à la fois les passants au-dehors et la porte d'entrée du café. Sous la table, la baguette de la femme en noir était toujours pointée droit sur Constance.
"Il est en train de mourir, c'est ça ?"
Le menton de la femme se releva, les muscles de sa mâchoire se serrant brièvement. Elle ne répondit pas.
"Il est en train de mourir, et vous essayer de limiter les dégâts."
Le silence s'étira entre elles, jusqu'à perdre tout sens. Constance n'avait pas besoin de confirmation, finalement. Elle était certaine de ce qu'elle avançait.
"Ollivander est vraiment le seul à avoir… expérimenté ?" repris Constance en changeant de sujet, déterminée à tirer profit de sa situation malencontreuse.
L'ombre d'un sourire vint étirer le coin de la bouche de son interlocutrice.
"Si ça peut vous rassurer, les baguettes que vous vouliez récupérer au Ministère ont déjà été mises hors service, de manière définitive." L'intérêt se manifesta dans le froncement de sourcils de la femme. Elle ouvrit la bouche, puis se résigna.
Constance arborait elle un sourire franc maintenant. Elle avait trouvé un point d'attaque. "Oui, oui, même celle qui n'était pas complètement détruite. Je suppose que vous avez ramené toutes les autres auprès de l'arbre ?"
La sorcière argentine gardait obstinément le silence, mais ses traits s'étaient quelque peu adoucis. Si Constance avait eu un peu d'audace, elle aurait qualifié son air d'admiratif.
"Ce que je trouve le plus étrange - et impressionnant - dans toute cette histoire, c'est le fait que la famille Tribbioni a réussi à cacher l'explosion continuelle d'un arbre originel en train de mourir en plein cœur de Buenos Aires… Parce qu'on est quand même en train de parler d'une bombe de la taille d'une maison qui se consume en feux d'artifices depuis des mois là ! Ce n'est pas censé passer inaperçu tout ça, surtout que c'est d'une rareté presque inégalable. Et je suppose qu'il est bien dans les parages votre olivier, non ?"
La femme se redressa dans son siège, ajustant sa cape sur ses épaules.
"Toi, tu vas avoir une jolie discussion avec mon frère, ma belle. Je ne sais pas qui t'a donné toutes ces informations sur notre famille ou l'Olivier, mais crois-moi, tu vas finir par cracher le nom de cette taupe."
Constance écarquilla les yeux. "Non, non, personne ne m'a rien dit ! J'ai seulement fait quelques recherches sur les arbres originels, et en étudiant les baguettes à ma disposition j'ai pu tirer des conclusions suite à mes observat-"
"Noelia que estas haciendo tomando un cafecito ? Tienes las ultimas varetas ? Vamos, la Ocampo nos espera. Vamos !"
"Nino, callate !"
En voyant le nouvel arrivant, la prénommée Noelia s'était levée de son siège, et faisait signe à son frère de se taire. Après tout, la fouineuse anglaise parlait peut-être espagnol.
Constance, en voyant la confusion créée par Nino, sauta sur cette ouverture en or. Faisant appel à tous ses talents de sorcière et priant pour que les cours en Magie Naturelle de l'Institut Wombat ne lui fassent pas défaut, elle se concentra et referma la main quelques secondes plus tard sur sa baguette en Chêne blanc qui venait de s'échapper de la cape noire de Noelia.
Les deux argentins se tournèrent vers elle au moment où elle transplana hors du café.
Hola todos !
Voici l'avant dernier chapitre en ce début décembre... Les différentes pistes parsemées dans l'histoire se rejoignent enfin ! J'espère que tout cela vous aura plu et que vous avez apprécié réviser votre espagnol avec moi :)
Dans le dernier chapitre : le plus bel endroit de Buenos Aires revisité à la sauce sorcière, le syndrome du sauveur des Potter, et puis une boucle qui se boucle...
A très bientôt !
Emma
