Papay'en retard a encore frappé :c
Bonne lecture tout de même xD
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Chapitre 14
Château d'Heinstein, juin 1750...
La nouvelle du retour de l'exquise Fraulein von Heinstein s'était répandue telle une traînée de poudre dans Berlin. La jeune femme était revenue comme une fleur à la fin avril, et en moins d'un mois elle avait recouvré sa place centrale dans les réceptions mondaines. Durant tout le mois de mai, elle avait multiplié ses apparitions, organisé plusieurs bals, et rendu une visité privée à Sa Majesté le roi Frédéric II. Celui-ci ne lui tenait visiblement pas rigueur de son silence de plusieurs mois, accordant à la Fraulein ses faveurs, ses salutations, ses regards à chaque fois qu'il la croisait.
Lorsque, début juin, Pandore avait quitté la capitale, ce ne fut pas sans promettre d'envoyer à tout le gratin prussien de ses nouvelles et une invitation pour sa désormais traditionnelle fête d'anniversaire. On plaisantait encore sur sa disparition, y compris en sa présence. Elle n'avait jamais cherché à expliquer quoi que ce soit. D'expérience, elle savait que toute tentative de justification n'aboutirait qu'à la rendre encore plus suspecte. Sans compter le fait que l'excuse qu'elle trouverait pouvait potentiellement lui attirer hostilité et désapprobation. En gardant le silence, elle cultivait autour d'elle un mystère qu'elle entretenait depuis qu'elle avait mis les pieds à Berlin. D'une certaine manière, elle inscrivait sa disparition dans le rôle qu'elle jouait à la cour : une intrigante, mondaine et secrète, séduisante et distante. Et tout le monde se contentait de cela.
Arrivée à Heinstein, elle avait attendu quelques jours avant de commencer les préparatifs pour sa fête. Elle avait besoin de se reposer, loin de toute agitation. Elle avait passé les dernières saisons entre le Sanctuaire, un nid de scorpions, et la cour prussienne, un nid de vipères. Aucun de ces environnements ne la rassérénait, en particulier en ces temps troublés. Il lui semblait qu'elle avait une montagne toujours grandissante de problèmes à régler, et si peu de temps ! De plus, elle ne pouvait compter sur personne, au fond.
Shion ? Outre son manque de sympathie envers elle, il était avant tout guidé par les intérêts du Sanctuaire et d'Athéna. Par hasard, la menace des Dieux Jumeaux les rapprochait, mais Pandore ne se faisait pas d'illusions : si le Pope trouvait un moyen d'assurer la sécurité du Sanctuaire qui rendait la collaboration de la jeune femme superflue, il n'hésiterait pas et la laisserait tomber. Une décision parfaitement raisonnable que l'ancien Bélier, homme déterminé et impitoyable lorsque les circonstances l'exigeaient, n'aurait aucun scrupule à prendre. Pire : Pandore était certaine que le Pope la sacrifierait sans remords si cela pouvait protéger ses ouailles. Non, vraiment, Shion n'était pas si fiable.
Cheshire ? Encore pire. À chaque fois qu'elle pensait à lui, Pandore devait se forcer à regarder froidement son image, à oublier sa dévotion, leur complicité... Bien sûr, la jeune femme s'était remise de leur rupture, mais la nostalgie la frappait encore avec constance. C'était dangereux, car ce sentimentalisme lui ferait presque oublier que Cheshire ne daignait pas collaborer avec elle par pure bonté d'âme. Oh que non ! Il était avant tout avide de vengeance, déterminé à détruire Thanatos et Hypnos, et voyait Pandore comme sa meilleure chance de succès. De plus, il était fort probable qu'il veuille également garder un œil sur celle qu'il rendait partiellement responsable de la mort de sa chère Mara. La surveiller... pour mieux la tuer quand tout serait fini ? Pandore refusait d'y penser.
Alors elle se murait au fond d'elle, enfouissait profondément ses craintes, se concentrait sur les choses à sa portée. Comme son anniversaire. Elle tenait à ce que la fête soit grandiose, fédératrice. Elle avait envoyé de nombreuses invitations, à ses proches, à ses adversaires, etc... Son but était de réunir, toujours réunir. Mettre en contact les gens, voilà les clefs d'une diplomatie réussie !
1750 ! Le milieu, le tournant du siècle ! Les festivités devaient être éblouissantes, de celles dont on se souviendrait encore en 1800, lorsque l'on célébrerait la fin du siècle. Ambitieuse, Pandore s'était reprise après quelques jours à broyer du noir, et avait convoqué Angus Gärtner pour mettre au point un programme extraordinaire. Elle avait personnellement supervisé un certain nombre de travaux visant à agrandir et moderniser le vieux manoir. Elle s'était assurée que la sécurité n'aurait aucune faille - on ne pouvait se permettre un nouvel incendie meurtrier. Elle avait fait engager toute une armée de domestiques en prévision des préparatifs et de la fête même. Rapidement, le château se remplissait à nouveau de vie.
Au milieu de cette ambiance estivale, Cheshire se sentait morose. Au début, il avait catégoriquement refusé de retourner à Heinstein, avant de céder face aux arguments et aux regards attristés de Pandore. Il aurait dû se montrer plus ferme, beaucoup plus ferme. Partout, il croyait revoir Mara, cette adorable sale gosse, en train de courir, de s'amuser, de... Lorsque le manoir était encore silencieux, il avait pu supporter ces visions : les vieilles pierres s'accordaient avec son humeur, le domaine était résolument lugubre, tourné vers le passé. Cependant, lorsque sa patronne avait lancé les préparatifs en vue de sa fête d'anniversaire... Il s'était senti offensé, trahi par toute cette effervescence, toute cette joie de vivre qui envahissaient le château comme un raz-de-marée, noyant les flammes de l'incendie, les corps mutilés récupérés sous les décombres, et l'année écoulée. Il lui semblait être revenu en juin 1749, quelques semaines avant le drame. Et ce sentiment était insupportable. La seule chose qui le faisait tenir était l'espoir que Thanatos viendrait à la fête. Il savait qu'il ne pourrait pas le tuer librement - il lui faudrait attendre le feu vert de Pandore, à qui il faisait confiance pour mener leur vengeance commune contre les Dieux Jumeaux - , mais il se délecterait de le voir, de l'imaginer hurlant, agonisant. Et puis, on ne savait jamais... Sa patronne déciderait peut-être de passer à l'action de façon musclée...
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Dès le premier jour de la fête, les jardins étaient noirs de monde. L'image évoquait furieusement une fourmilière répandue à terre, ses membres s'agitant en tout sens, dans un ballet complexe mais ordonné. Chacun, chacune connaissait son rôle et le jouait à la perfection. Face à ce tableau, Pandore voyait le reflet de sa propre influence. Pénétrée d'un certain sentiment de fierté, elle sortit de son balcon et regagna ses appartements. Attrapant au passage une poignée de fruits confis dans une petite coupelle, relief de son déjeuner, elle descendit vers le hall du château en dévorant ses confiseries. Au moment précis où les randes portes s'ouvraient, au moment précis où ses convives envahissaient sa maison, elle se posta légèrement en retrait, saluant de la tête telle marquise ou tel vicomte qu'elle estimait plus que les autres. Une hôtesse idéale : présente, accueillante, mais pas envahissante. Une réception trop enthousiaste aurait probablement déplu : les harassantes heures de voyage nécessaires pour gagner Heinstein n'encourageaient pas les mondanités. Demain, on parlerait, on plaisanterait, on intriguerait. Pour l'heure, on n'aspirait qu'à un peu de repos.
Dans la foule qui se pressait pour passer ses portes, Pandore aperçut soudainement Thanatos. Instinctivement, elle se raidit, non pas de peur, mais de méfiance et de colère. Elle s'attendait à sa présence : n'était-il pas Marcus Rosenthal, une des grandes figures de la cour prussienne ? Certes, il avait quelque peu perdu de son éclat, mais son rang et son influence interdisaient à Pandore de ne pas le convier - et interdisaient à Thanatos de ne pas venir. Cette réception à Heinstein faisait partie des animations presque traditionnelles qui rythmaient la vie de la cour. Elle était attendue chaque année avec impatience, on s'y préparait dès le mois de mai. Ne pas s'y montrer, ne pas s'y faire admirer, c'était reconnaître son insignifiance. Voilà pourquoi, sans surprise, Rosenthal était présent.
Et il n'était pas venu seul, constata vite la maîtresse des lieux. Il avait amené sa nouvelle épouse, une petite Italienne, Lucinda, Ludmilla, qu'importe. Une famille plutôt fortunée et titrée, une héritière qui épousait un éminent diplomate prussien. Leur hymen aurait dû être le mariage de l'année. Sauf que l'alliance avait été négociée et conclue très, très vite. Les fiançailles n'avaient précédé la cérémonie que de quelques jours. Tout cela sentait le scandale, et pourtant personne n'avait rien trouvé. Les douairières réputées pour leurs réseaux d'informations, les jeunes fats toujours avides de ragots, les vieux messieurs coincés qui semblaient toujours tout savoir, les petites commères bien formées par leurs aînées, mères ou tantes dévouées... tout le monde avait fait chou blanc.
Pandore aussi. Ulrich l'avait mise au courant des projets matrimoniaux de Thanatos le jour des fiançailles, à la mi-mai. Cheshire avait été envoyé espionner la cérémonie, mais à part une assistance ridiculement réduite pour un mariage aussi important, il n'avait rien remarqué de suspect. Les rumeurs allaient bon train, sans qu'aucune ne soit confirmée : une grossesse intempestive forçant à précipiter l'union ? un scandale financier, une faillite, une fraude chez l'un ou l'autre des deux partis ? Tout était plausible, possible, mais rien n'était vérifiable. Pandore savait que la fille... Lucrezia, oui, voilà son prénom, n'était pas enceinte. Les rares fois où elle avait croisé le couple à Berlin, ses dons lui avaient révélé qu'aucune âme ne sommeillait dans le ventre de la jeune épousée. Quant au scandale financier, l'enquête menée par Ulrich avait dévoilé quelques manœuvres à la limite de la légalité dans les comptes de Rosenthal comme dans ceux de la famille de Lucrezia, mais rien de bien méchant, ni de très condamnable.
Au départ, Pandore avait également envisagé que cette nouvelle épouse puisse être possédée par Hypnos. D'où la précipitation du mariage : les deux frères souhaitaient être réunis le plus tôt possible, et se débarrasser de l'agaçante famille de la jeune fille. Cependant, cette hypothèse ne satisfaisait pas Pandore : Lucrezia ne dégageait rien, absolument rien qui évoque le dieu du Sommeil. Certes, ces maudites divinités étaient capables de dissimuler leur cosmos, mais les sens de la sœur d'Hadès étaient en alerte, furetant toujours à la recherche de l'énergie caractéristique des Jumeaux. Même si Hypnos était doué pour se dissimuler, tout camouflage a ses limites : face à quelqu'un qui vous cherche, qui pense avoir découvert votre cachette, on ne pouvait intégralement voiler son cosmos. Pandore aurait dû au moins avoir une sensation diffuse, nauséeuse dénonçant la présence du Dieu. Et pourtant, rien.
Lucrezia était donc exactement ce qu'elle semblait être : une aristocrate italienne venant se marier dans une respectable famille prussienne, ignorant que son époux est en réalité une violente divinité maléfique. Pandore la plaindrait presque. Enfin, elle avait d'autres chats à fouetter. Rosenthal l'ayant aperçue, elle le salue d'un gracieux mouvement de tête accompagné d'un fin sourire, puis patiente quelques secondes avant de s'éclipser.
Les couloirs du château qu'elle parcourt désormais sont encore vides : ils le seront moins le lendemain, quand les convives, après une nuit passée dans les quartiers qui leur ont été alloués, se rendront de nouveau dans le hall pour continuer la fête, qui s'achèvera en apothéose les vingt-quatre et vingt-cinq juin, comme chaque année. Aujourd'hui, nous étions le vingt juin. Cinq jours de réjouissances étaient donc prévus, et tout devait se dérouler sans anicroches.
- Angus ! s'exclama soudain Pandore, en accélérant sa marche autant que les convenances le permettaient à une dame de sa condition. Je vous cherchais, justement !
L'homme s'arrêté brusquement et se retourna dans un mouvement fluide, lui lançant un regard torve. Pandore déglutit, surprise par cette expression, ce mépris... Un instant, elle eut envie d'inspecter Angus Gärtner avec son cosmos, poussée par une inexplicable intuition. Elle avait toujours tenu l'homme pour un esprit médiocre et arrogant, manipulable à souhait, guidé par son avidité. Un personnage vil, qui savourait l'exercice de ses petits pouvoirs sur les domestiques. En aucun cas une menace. Pourtant...
Soudainement, le visage de Gärtner s'imprégna de dévouement, et la jeune femme cligna des yeux. À quoi pensait-elle ? Voilà qu'elle voyait des adversaires partout... Ridicule. Elle se reprit et demanda avec autorité :
- Dites-moi, comment avancent les préparatifs ? Tout est en place ?
- Oui, Fraulein, tout est parfait. J'ai déjà pris la liberté d'organiser une petite collation au fond de la salle principale, et les cuisines sont en train de préparer le repas.
- Quand pourrons-nous manger ?
- Je dirais... Vers vingt heures, Fraulein.
- Bien.
Hypnos plongea en une obséquieuse révérence tandis que Pandore s'éloignait dans les couloirs sans lui accorder la moindre attention. Resté seul, il soupira. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas perdu le contrôle ainsi. En entendant la voix honnie de la jeune femme, il n'avait pu contenir un mouvement d'humeur à son encontre, et elle l'avait senti. Elle avait même failli le sonder de son cosmos ! Cela aurait gâché tous ses plans... Une erreur à peine digne de son idiot de frère cadet ! D'ailleurs, où était-il, celui-là ? Le dieu du Sommeil l'avait entraperçu une dizaine de minutes plus tôt, accompagné par une quelconque greluche humaine. Il devait le retrouver, et vite : ils avaient à parler. Hypnos voulait un rapport complet et détaillé sur les derniers événements survenus à la cour prussienne et sur l'avancement de leurs affaires. De plus, cela faisait si longtemps qu'ils ne s'étaient pas vus ! Son imbécile de jumeau, malgré tous ses défauts, lui manquait atrocement. Il se sentait comme amputé d'une partie de lui-même. Soupirant légèrement, le dieu repartit à la recherche de son jumeau.
Malheureusement, entre la collation, le dîner, le petit bal improvisé, Hypnos ne parvint pas à mettre la main sur son frère avant la nuit. Des fois, il enrageait de n'être aux yeux des humains qu'un vulgaire domestique. L'envie le prenait alors de posséder un autre corps, noble cette fois-ci. Toutefois, deux choses le retenaient : tout d'abord, il perdrait sa position privilégiée dans l'entourage de Pandore ; ensuite, celle-ci ne manquerait pas de détecter toute utilisation de son cosmos, et démasquerait donc sa présence. Alors, le dieu du Sommeil soupirait, inspirait, expirait, patientait. Il devait continuer à jouer son rôle jusqu'au dernier moment. Lorsque Thanatos se tiendrait aux portes du Sanctuaire affaibli et ignorant, avec à ses côtés, peut-être, une petite armée humaine, il serait toujours temps de se réveler, de détruire Heinstein et de le rejoindre en grande pompe. D'ici là... Silence et discrétion. Les dieux jumeaux se forçaient à agir avec des moyens humains afin de ne pas attirer l'attention. Chaque jour qui passait les rendait plus forts, mais il valait mieux que le Sanctuaire ne se doute pas de leur retour. Que Pandore soit au courant était déjà un véritable problème.
- Hyp... Monsieur !
L'exclamation attira l'attention d'Hypnos, qui releva la tête, revenant à la réalité. Il se ten ait appuyé contre un mur, à côté de la porte des appartements prêtés aux Rosenthal. Plus d'une heure qu'il attendait ici son frère, et le voilà qui arrivait, décoiffé, débraillé, traînant toujours la petite demoiselle pendue à son bras.
- Monsieur, Madame, salua en retour l'aîné des jumeaux.
Celle-ci gloussa, visiblement un peu ivre.
- Qui est-ce, Marcus ? demanda-t-elle. Une de vos connaissances ? Je ne pensais pas que vous frayiez avec les domestiques...
Hypnos lui décocha un regard noir qu'elle ignora superbement, concentrée sur son mari. Thanatos la fixa quelques instants, puis soupira :
- Monsieur Gärtner est un professionnel dans son domaine, un homme très compétent...
- Et vous pensiez pouvoir le voler à la Fraulein ?
Lucrezia éclata de rire, un rire frais et sonore. Son époux était si amusant, parfois. Glacial, séducteur, violent, brutal, flatteur... Marcus Rosenthal était un méchant homme, cela sautait aux yeux. La jeune Italienne était presque certaine que le sale caractère de son mari avait largement contribué au décès de sa prédécesseure. Cependant, elle ne se faisait guère de soucis pour elle-même. Elle était elle-même quelque peu brutale, sujette parfois à quelques accès de violence. Ces défauts l'avaient plus ou moins exclue du marché du mariage de la République de Venise, alors son père l'avait envoyée en Prusse, hâtant son mariage avec un haut diplomate de Frédéric II. Elle avait vite compris que son nouvel époux menait des affaires louches, et avait aussitôt décidé de ne pas trop s'en mêler, même si elle ne résistait pas à l'envie de lâcher quelques remarques par-ci par là.
- Exactement, lui répondit finalement son mari d'une voix onctueuse.
Et Lucrezia sut qu'il mentait, évidemment. Ce Gärtner n'était pas juste un serviteur compétent de leur hôtesse que Marcus voulait détourner pour défier ou humilier sa rivale. Il y avait plus, bien plus que cela. Bah, peu importait. Ouvrant et agitant avec coquetterie son éventail, elle pouffa et s'exclama :
- Oh ! je vois ! Pauvre Fraulein, attaquée en sa propre demeure ! Enfin, je vous laisse à cette affaire. Il est tard, et j'aimerais garder quelques forces pour les prochains jours !
Elle tendit la main, et Marcus y déposa avec rudesse la clef de leurs appartements. D'un léger signe de la main, Lucrezia ordonna à leurs domestiques de la suivre à l'intérieur. La porte se referma avec un claquement sec. Hypnos et Thanatos restèrent silencieux quelques secondes, puis s'éloignèrent de quelques pas, allant se dissimuler dans un cul-de-sac désert.
- Ma nouvelle épouse, Lucrezia, lâcha Thanatos avec un geste vague de la main.
- Sacré caractère pour une greluche, sourit Hypnos.
Le dieu de la Mort ricana :
- Greluche, greluche... Tu parles ! Cette demoiselle vient de la République de Venise, un des derniers États indépendants d'Italie après le traité d'Aix-la-Chapelle signé il y a deux ans. Si elle est venue se marier en Prusse, et si son père a tant précipité les choses, c'est parce qu'elle a causé plusieurs scandales : elle serait brutale et sournoise, incapable de grâce et d'élégance.
- Elle s'accorde bien avec toi, alors, railla son frère. Mais trève de mondanités. Raconte-moi plutôt tes progrès. Comment avancent nos projets ?
Thanatos resta un instant silencieux, rassemblant ses idées.
- Tout va bien, finit-il par dire. Les choses semblent naturellement bouger dans notre intérêt. La France s'éloigne de nous pour se rapprocher de l'archiduchesse d'Autriche...
- Chose très naturelle vu notre attitude cavalière lors de la précédente guerre...
- ... mais le roi d'Angleterre, George II, semble vouloir un rapprochement avec nous.
Hypnos resta songeur quelques instants, puis commenta :
- George II est également électeur de Hanovre, n'est-ce pas ?
- Oui, répondit Thanatos. Mais je ne sais pas si c'est ce statut de chef d'État germanique qui le conduit à s'allier avec nous. Il a préféré combattre avec Marie-Thérèse d'Autriche lors du précédent conflit.
Le dieu du Sommeil balaya l'objection d'un geste négligent de la main :
- Si tu veux mon avis, il combattait plus contre Louis XV qu'avec Marie-Thérèse. Et maintenant que la France nous tourne le dos...
- ... il faut bien qu'il change de camp pour continuer à la combattre.
- Exact. Et puis, ça l'arrange bien d'avoir un allié puissant sur le continent. L'Empire britannique est avant tout maritime. Enfin, peu nous importe ce genre de trivialités. Qu'en est-il de l'Empire ottoman ?
Thanatos sourit. Il s'attendait à cette question. Une impatience avide transparaissait dans la voix d'habitude neutre de son aîné, signe qu'Hypnos attendait depuis le début de leur entrevue l'occasion de la poser. S'amusant de cet empressement, le dieu de la Mort prit son temps pour répondre :
- Il faut d'abord que je te dise que l'Autriche et la Russie commencent à se rapprocher. Deux souveraines, isolées dans un monde d'hommes, quoi de plus naturel ? Ajoute à cela le fait que la chute de notre Prusse leur profiterait à toutes deux, et tu obtiens un parfait terreau pour une alliance solide.
Frustré, Hypnos hocha sèchement la tête. Il se fichait comme d'une guigne de ces détails. Au fond, la situation politique et militaire de l'Europe ne le concernait pas, sauf lorsqu'il était question de la Grèce, alors son cadet pouvait fort bien abréger son introduction.
- Mais ces deux puissances réunies, poursuivait Thanatos avec un plaisir évident face à l'agacement de son frère, encerclent la Prusse, qui aurait bien besoin de l'aide d'une autre grande puissance continentale... comme l'Empire ottoman.
Le dieu du Sommeil sourit enfin :
- Parfait. Tu as toujours l'oreille de Frédéric II ?
- Moui... susurre son jumeau avec satisfaction.
- Tu peux donc le persuader de nouer une alliance avec le sultan Mahmoud Ier ?
- Je suis confiant.
Le sourire d'Hypnos s'élargit encore. Sans ajouter un mot, le dieu salua son cadet d'un signe de tête plus formel et s'éloigna, disparaissant par un escalier de service. Thanatos ne s'attarda pas plus longtemps et regagna promptement ses appartements, laissant le silence reprendre possession du couloir.
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Château d'Heinstein, 24 juin 1750, pendant la messe de la Saint-Jean...
S'introduire dans la propriété n'avait pas été difficile. Un précédent repérage leur avait permis de découvrir une brèche dans le mur ceignant le domaine, un lieu de passage oublié en plein milieu d'une forêt touffue. Profitant de cette faille de sécurité, les quatre hommes, qui dissimulaient leur cosmos depuis leur arrivée dans la région, avaient discrètement envahi la propriété.
Les ordres du Pope étaient clairs : Pandore ne devait rien savoir de cette expédition. Myssna, qui guidait l'expédition, n'avait pas été étonné par cette directive. Tout d'abord, il était évident que Pandore n'approuverait pas cette intrusion sur ses plates-bandes, ayant explicitement réclamé que le Sanctuaire se tienne loin de sa vie prussienne. De plus, ni Shion, ni les autres dignitaires au service d'Athéna n'avaient vraiment digéré l'humiliation que la jeune femme leur avait infligée : leur ignorance complète des plans des Dieux Jumeaux, opposée à la connaissance précise qu'en avait Pandore, les avait mis dans une position de faiblesse embarrassante.
Cette mission devait rééquilibrer la balance. Apprenant grâce à un courrier de la jeune femme que Thanatos était présent à sa fête d'anniversaire, Shion n'avait pas hésité. Sans perdre de temps, il avait sélectionné trois excellents agents et les avait envoyés en Prusse sous la direction de Myssna. Objectif : collecter un maximum d'informations sur Thanatos. Une mission de routine, presque, si l'on oubliait que la cible était une divinité maléfique.
En silence, les quatre espions arrivèrent aux abords des immenses jardins. Encore cachés sous le couvert des arbres, ils se changèrent rapidement, enfilant des habits simples, mais de très bonne facture. Sous ce déguisement, ils évoquaient un groupe de petits bourgeois inintéressants. Ils seraient complètement invisibles. On ne leur parlerait pas, on ne leur demanderait rien. Myssna avait déjà pu constater l'efficacité de cette stratégie six ans plus tôt, en 1744, lors de la première fête organisée par Pandore. Tous étaient confiants. Qu'est-ce qui pouvait mal tourner ? D'ici quelques heures, ils seraient en route vers le Sud, ramenant de précieuses informations au Sanctuaire, sans avoir été remarqués par personne.
À cette heure, la grande majorité des gens assistaient à la grande messe de la Saint-Jean donnée dans la chapelle entièrement rénovée du château. Un aristocrate de l'envergure de Marcus Rosenthal, l'identité empruntée par Thanatos, ne pouvait se permettre de manquer un tel événement - et cela valait aussi pour Pandore. Les différents bâtiments de la propriété seraient donc presque vides. L'occasion idéale. Myssna inspira un bon coup, puis fit un signe discret à ses coéquipiers. D'un pas décidé, les quatre compères s'avancèrent en pleine lumière, traversant les jardins pour remonter vers le bâtiment principal.
Guidés par Myssna, seul à déjà connaître les lieux, ils dédaignèrent les reliefs du buffet du matin, les salles de jeux d'où s'échappait une légère rumeur d'activité - plusieurs religions et confessions se côtoyaient chez Pandore, et toutes ne reconnaissaient pas la messe de la Saint-Jean - , et s'engouffrèrent directement dans l'aile ouest, sachant pertinemment que les Rosenthal y avaient leurs appartements. Leur chef avait envoyé l'avant-veille, soit le vingt-deux juin, quelques oiseaux s'en assurer. Pas des chouettes, bien sûr, car Pandore aurait aussitôt compris, mais des moineaux, des pigeons. Les talents de Myssna pour voir à travers les yeux des oiseaux et de contrôler ceux-ci ne semblaient pas avoir de limites. Ses compagnons avaient d'abord été surpris, étant persuadés que leur chef n'avait d'emprise que sur les chouettes sacrées, mais ils n'avaient pas posé de questions.
En quelques minutes, les quatre arrivèrent devant la porte des appartements des Rosenthal. Prudemment, ils frappèrent à la porte et attendirent quelques minutes avant de faire jouer la poignée. Silence complet, porte verrouillée : personne. Sans hésiter, ils forcèrent discrètement la serrure et s'introduisirent à l'intérieur. L'obscurité y régnait, ainsi qu'une vague odeur de parfum et de transpiration mêlées. L'appartement ressemblait à celui de n'importe quel couple noble d'Europe. Des toilettes de Madame par-ci, de Monsieur par là, un salon avec un reste de collation entamé, un canapé et des fauteuils élégants, une chambre avec un large lit fermé par des baldaquins en velours, un boudoir avec un bureau avec du matériel de correspondance... D'un geste vif, un des espions s'empara des papiers laissés là et les parcourut rapidement, pendant que les autres s'occupaient du reste.
Mais après une heure de recherches acharnées, ils durent se rendre à l'évidence : il n'y avait rien ici. Les lettres étaient de la main ou adressées à Lucrezia, la nouvelle épouse de Thanatos, et ne racontaient que des bêtises convenables. Impossible de mettre la main sur la correspondance du dieu lui-même, impossible de retrouver la piste d'Hypnos, dernier inconnu dans l'équation, impossible de découvrir un indice supplémentaire sur les plans des jumeaux... Pire encore : une rumeur venue du dehors signalait la fin de la messe. Les Rosenthal ne tarderaient pas à regagner leur nid, et les espions devaient d'ici là effacer toute trace de leur passage.
Conservant malgré tout leur calme, les quatre hommes remirent tout en place, s'assurant que rien ne dénonçait leur passage, et s'échappèrent par la porte, tournant au coin du couloir au moment précis où Lucrezia et Marcus faisaient leur apparition. À vrai dire, les agents du Sanctuaire auraient pu réussir leur coup : Thanatos n'y vit que du feu, et pas un seul instant, en entrant dans son salon, il ne se douta qu'on était passé par là en son absence, et qu'on avait fouillé ses affaires. En revanche, lorsque Lucrezia entra dans le boudoir et alla s'asseoir à son bureau pour terminer la rédaction de sa lettre... La jeune femme fronça les sourcils. Il y avait quelque chose de bizarre. Ses papiers semblaient à la même place que précédemment, mais... quelque chose clochait.
Intriguée, elle sortit sa paire de lunettes de sa poche, et la posa sur son nez, corrigeant aussitôt sa myopie. Voyons voir... C'était quelque chose dans l'alignement des papiers. Ceux-ci n'étaient pas tout à fait droits, comme si on les avait replacés à la va-vite. En soupirant, Lucrezia rectifia ce petit désordre puis se leva et rejoignit son époux.
- Très cher, je crains fort que quelqu'un ait pénétré chez nous, lâcha-t-elle avec beaucoup de sérieux. Ma correspondance a été dérangée.
Thanatos se retourna vers elle. Il ne la connaissait que depuis deux mois, à peine, mais il avait eu le temps de saisir ses principaux traits de caractère, et notamment sa façon presque maniaque de maintenir l'ordre dans sa correspondance. À leur arrivée à Heinstein, dans leurs appartements, la jeune femme avait consacré au moins une heure à déballer, plier, ranger, aligner ses précieux papiers, et la moindre remarque de son époux avait été accueillie d'un regard noir. Si Lucrezia disait que ses lettres avaient été dérangées, les chances étaient minces que cette négligence soit le fait de la jeune femme ou de leurs domestiques, à qui on avait défendu d'approcher le bureau.
On s'était donc introduit dans ses appartements. La nouvelle le refroidit. Pandore avait probablement envoyé quelqu'un, cette garce. Oh, bien sûr, il n'y avait rien à découvrir ici, Thanatos transportant ses papiers les plus compromettants sur lui. Mais tout de même...
- Nous devons partir, annonça-t-il avec brusquerie.
Lucrezia soupira, apparemment déçue :
- Quel dommage... Moi qui me faisais une telle joie d'assister à l'anniversaire de la Fraulein. Une grande dame, vous savez ?
Thanatos haussa les épaules, ignorant le babillage sans intérêt de son épouse. Celle-ci n'attendait d'ailleurs pas de réponse, ayant parfaitement conscience de l'inanité de ses propos. Sans cesser toutefois son verbiage, elle retourna dans le boudoir pour ranger sa correspondance. Pendant ce temps, le dieu donna les ordres nécessaires à leur départ.
Une demi-heure plus tard, leurs valises étaient bouclées, prêtes à être descendues et chargées dans leurs berlines. Lucrezia s'avança vers son époux, portant à bout de bras un grand coffret en bois ouvragé.
- Impossible de le confier à qui que ce soit d'autre ! déclama-t-elle avec théâtralité. Mon cher, si vous pouviez...
- Votre correspondance, je suppose ? répondit Rosenthal avec ennui en attrapant la boîte.
- Exact ! s'exclama la jeune femme avec un grand sourire. Vous êtes adorable, merci !
En soupirant, Thanatos sortit à grands pas de leurs appartements. Bientôt, le couple était confortablement installé dans sa voiture, et celle-ci quittait de façon fort impolie la propriété d'Heinstein, passant les grilles avec fracas, suivie par une seconde berline transportant les bagages. Ce départ précipité eut de fâcheuses conséquences sur l'ensemble de nos protagonistes, influençant grandement leurs relations pour les années à venir.
Mais il faut pour mieux comprendre revenir un peu plus tôt dans la journée. Alors que Myssna et ses hommes fouillaient les appartements des Rosenthal, alors qu'une bonne partie des convives assistaient à la messe de la Saint-Jean, trois domestiques s'occupaient de nettoyer les appartements privés de Pandore. Il faut savoir que ces demoiselles ne faisaient pas partie de la domesticité régulière du château, et avaient été engagées en renfort le temps des festivités. Elles ne savaient donc pas que, à l'instar de Lucrezia, la maîtresse des lieux veillait jalousement sur sa correspondance et interdisait formellement que quiconque y touche.
Pleines de bonne volonté, les trois servantes nettoyèrent donc consciencieusement le bureau, remettant parfaitement en place ce qu'elles déplaçaient. Soudain, l'une d'elles avisa un paquet de lettres tombé à terre. Incapables de lire, elles jugèrent que, puisque toute cette paperasse était sur le sol, dans la poussière, il devait probablement s'agir de déchets, de vieux brouillons ou d'anciennes missives inutiles. Elles ramassèrent donc ce qui constituait l'intégralité de la correspondance entre Pandore et le Sanctuaire et fourrèrent le tout dans un grand sac.
Deux heures plus tard, elles regardèrent avec étonnement les berlines des Rosenthal franchir en trombe les portes du domaine, puis allèrent balancer leur sac sur un tas d'autres ordures situés dans une arrière-cour, à l'écart des lieux fréquentés par la bonne société réunie par la Fraulein. Estimant que le tas montait assez haut, elles y mirent aussitôt le feu.
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Inutile de dire que Pandore paniqua en constatant la disparition des lettres révélant explicitement son alliance avec le Sanctuaire. De plus, il ne lui fut guère difficile de "comprendre" ce qui s'était passé : Thanatos venait de s'échapper d'Heinstein, lançant ses chevaux au galop comme s'il avait le diable aux trousses, partant sans souci des convenances... Un comportement scandaleux, mais infiniment compréhensible si on admettait qu'il venait d'entrer en possession de documents prouvant que son hôtesse qu'il considérait comme inoffensive s'était acoquinée avec son pire ennemi.
- Hors de question que je remette un pied à Berlin ! siffla-t-elle à Cheshire. Il doit m'attendre, il est rentré si vite pour me tendre un piège... Il sait tout, et son horrible frère aussi ! Je ne peux pas... je ne peux pas les combattre ouvertement, je n'en ai pas la force...
Elle se laissa tomber sur le canapé, des larmes de frustration, de panique et de fatigue coulant sur ses joues. Cheshire ne savait pas quoi dire ni quoi faire. Il sentait au fond de lui que se terrer à Heinstein n'était pas une bonne idée, et que sa patronne devrait rentrer à Berlin, sous le feu des projecteurs, là où les Dieux Jumeaux, qui semblaient vouloir jouer selon les règles humaines, auraient plus de mal à l'atteindre. Mais il ne savait pas comment le dire, pas comment le faire entendre à cette femme paniquée.
- Madame, se contenta-t-il donc de dire avec maladresse, dois-je vous excuser au repas de midi ?
Pandore se redressa, ses yeux lançant des éclairs. Son expression était féroce, agressive, mais ses yeux étaient perdus.
- Surtout pas ! s'exclama-t-elle avec hargne. Laisse-moi seule quelques minutes. Je descendrai sans faute. Et prends les dispositions nécessaires à mon séjour prolongé à Heinstein.
Cheshire s'inclina, et sortit sans demander son reste. La jeune femme resta seule, plongée dans ses pensées.
