Le Trèfle et le Tartan
Bon lundi à tous, le chapitre 14 est arrivé ! Vous avez eu un petit aperçu de l'île dans le précédent chapitre, mais cette fois, nous allons nous enfoncer dans la jungle à la recherche du trésor et si vous pensiez que le village était lugubre, vous n'avez encore rien vu… J'ai hâte d'avoir vos réactions ! Bonne lecture !
Merci à Wizzette, mon chéri et Nafalny pour leurs reviews !
Nafalny : merci pour ta review ! Ce chapitre devrait répondre à toutes tes questions ahah, j'espère qu'il ne te décevra pas !
oOo
14. Mo Ghille Mear
(My gallant hero)
Après l'incident nocturne, rares étaient ceux qui avaient réussi à fermer l'œil. Pourtant, aucun autre caillou n'avait roulé sur la toiture et aucun autre pied n'avait foulé le sol de la terrasse. Ceux qui avaient vidé les assiettes n'étaient pas revenus et les marins s'étaient bientôt congratulés d'avoir cédé à leur superstition. Brianna, quant à elle, ne décolérait pas. Le peuple d'en bas était une invention des locaux, elle en était persuadée, et c'était eux qui avaient dérobé la nourriture. Tout ce qu'ils avaient fait, c'était de nourrir à l'œil les rares habitants de l'île et fait preuve de faiblesse face à leurs racontars. Assise sur les marches du porche, attendant que les marins rassemblent leurs affaires pour affronter la jungle, elle fusillait les assiettes vides du regard comme si elles étaient responsables de la situation.
Lorsque la colonne d'hommes fut enfin prête à partir, elle prit la route à grandes enjambées, son regard buté rivé droit devant elle. Un peu plus loin, Murphy étudiait la carte détaillée de Bellamy afin de repérer un endroit sur les hauteurs propices à une bonne observation de la zone. Dès qu'il eut décidé d'une direction, elle la prit sans hésitation et sans un regard en arrière. Elle progressait sur le chemin principal qui traversait l'île par l'Est, en silence, donnant de temps à autre un coup de machette rageur pour le dégager de la végétation envahissante. Il s'agissait de bien voir où on mettait les pieds. La roche volcanique formait souvent des trous où il était facile de tomber et de se casser une jambe. Certaines crevasses qu'elle apercevait sur le chemin étaient même assez larges pour permettre de s'y engouffrer entièrement et semblaient former des galeries sous la surface. Un véritable gruyère. Le chemin se divisa bientôt en deux : la partie principale se prolongeait tout droit et un embranchement montait vers l'ouest, sur les flancs du volcan endormi. Elle se retourna, réalisant que les autres étaient à quelques dizaines de mètres derrière elle, et Murphy lui fit signe de loin de prendre à gauche.
La pente jusqu'alors douce se mit à devenir franchement raide, ralentissant toujours plus leur progression. La jungle devenait plus dense, elle aussi, au fur et à mesure de leur ascension. Et les minutes s'écoulaient, apportant toujours plus de chaleur et d'humidité au fil de la matinée. Bientôt, Brianna dut faire une pause et décida qu'elle avait suffisamment ragé dans son coin. Il était temps d'arrêter de bouder et de prendre sur elle. Elle s'assit sur une grosse pierre en bordure du chemin et fouilla dans sa besace pour y trouver sa gourde, avalant une ou deux gorgées d'eau tiède. En contrebas, les pirates approchaient et depuis son perchoir, Brianna pouvait tous les voir en file indienne, penchés en avant et les yeux rivés au sol pour s'assurer de ne pas glisser.
De ce fait, aucun d'eux ne vit que le danger se trouvait aussi au-dessus de leurs têtes. Là où les branches des arbres, placés de chaque côté du chemin, se rejoignaient comme pour former un tunnel de verdure. Brianna vit bouger une liane au-dessus des pirates et fronça les sourcils. Elle comprit son erreur lorsque la liane en question se détacha d'une branche pour se laisser tomber, la gueule grande ouverte et prête à mordre, au milieu de la file.
Flaherty poussa un hurlement déchirant et plaqua sa main sur sa gorge, avant de basculer sur le côté. Quelques cris de paniques retentirent parmi les marins, tandis que plusieurs d'entre eux levaient leurs machettes pour frapper le sol.
« M'sieur Flaherty ! », s'écria Jimmy en se précipitant à ses côtés. Deux mètres plus loin, Ayodeji abattit sa machette dans la boue, tranchant net la tête du serpent. Mais le mal était fait. Brianna dévala la pente à toute vitesse mais comprit très vite qu'il n'y avait rien à faire pour l'infortuné Flaherty. Bonnet s'était penché sur lui, entaillant la plaie à l'aide de son couteau dans une tentative désespérée d'expulser plus rapidement le venin.
Baissant la tête au sol, elle observa le reptile coupé en deux, sans en identifier l'espèce. Un nuage de bave blanche et mousseuse commença à s'échapper de la bouche de Flaherty, tandis que tout son corps se mettait à convulser atrocement. « Seigneur… », gémit Jimmy en essayant de dégager de ses mains la bave qui étouffait Flaherty.
« Ça ne sert à rien… », murmura Brianna, les larmes lui montant aux yeux.
« Qu'est-ce que tu en sais ? », aboya Bonnet, beaucoup plus durement qu'il ne l'aurait voulu. Il s'acharnait toujours sur la plaie, mais le sang qu'il expulsait ne suffirait pas à sauver son matelot.
Brianna secoua la tête. Comment pouvait-elle lui expliquer que le venin de ce serpent était visiblement neurotoxique et qu'une telle morsure ne laissait probablement au marin que quelques minutes à vivre. Comme pour lui épargner d'avoir à faire un exposé, Flaherty émit un gargouillis immonde et tous ses muscles se mirent à tressauter de manière incontrôlée. Ses yeux roulaient dans ses orbites et ses doigts se recroquevillaient comme des griffes contre sa poitrine. Le capitaine recula, avec une expression de peur et de dégoût mêlés, et Brianna vit sa respiration s'accélérer, faisant s'élever et s'abaisser sa cage thoracique à un rythme qu'elle ne lui avait encore jamais vu.
« Capitaine… », fit Murphy d'une voix sombre. Stephen se tourna vers lui et vit que le vieil homme désignait du doigt son pistolet à silex à sa ceinture. Le pirate jeta un dernier regard à son matelot agonisant, et tira son arme de son ceinturon pour la charger en poudre et d'une bille de plomb. Quelques dizaines de secondes plus tard, il pointait l'arme sur la tête de Flaherty et les autres marins détournèrent les yeux, tandis que Jimmy s'écartait vivement pour chercher du réconfort auprès de Brianna. Celle-ci sanglotait en silence, incapable de détourner son regard de l'expression soudainement froide de Bonnet. Comme si tirer dans la tête d'un de ses employés n'était qu'un boulot comme un autre. Elle comprenait que la situation l'exigeait, pour que l'homme ne souffre plus, mais le contraste entre le Stephen Bonnet qui tentait de sauver son matelot et celui qui l'achevait d'une balle quelques minutes plus tard était frappant. Avec un fracas assourdissant et dans un nuage de fumée blanche, la bille de plomb fut expulsée du canon et vint se ficher dans le front de Flaherty qui cessa aussitôt de bouger, la bouche obstruée d'un mélange de bave blanche, de bile jaune et bientôt de sang rouge qui coulait depuis la plaie béante dans son crâne. Le coup de feu se répéta à l'infini dans la jungle, effrayant les oiseaux perchés dans la canopée, et il fallut plusieurs longues secondes avant que le calme ne revienne.
Le petit groupe resta immobile une ou deux minutes, considérant gravement le corps de leur ancien collègue et ami, dont le trépas avait été aussi rapide et violent qu'inattendu. Jimmy serrait une main de Brianna dans la sienne, de toutes ses forces, mais elle ne lui fit pas l'affront de lui dire qu'il lui faisait mal. Et de toute manière, elle s'en fichait.
« Et maintenant, capitaine ? », fit Boyle, brisant le silence de mort en premier. « On ne va pas le laisser… enfin, on ne peut pas… pas ici… »
« Son corps reposera en mer, comme il se doit », gronda Bonnet avec hargne. Il se tourna vers deux solides gaillards. « Vous deux, vous redescendez au bateau avec lui. Et restez là-bas. Ne prenez pas de risque inutile en remontant à deux jusqu'à nous. Nous sommes encore dix-sept, ce sera largement suffisant. »
« Oui, capitaine… », marmonnèrent les deux marins faiblement.
Dix-huit, corrigea intérieurement Brianna. Les deux marins désignés saisirent le corps de Flaherty par les pieds et les bras et entreprirent de redescendre la route jusqu'au Bottom, qui les ramènerait au Gloriana. Et c'est le cœur lourd que le reste du groupe reprit son ascension. Jimmy tenait toujours la main droite de Brianna dans la sienne, et de l'autre main, chacun tenait sa machette pour braver les éléments. La jeune femme jetait régulièrement des coups d'œil en direction de Bonnet mais il s'était enfermé dans un mutisme total et dégageait une aura qui dissuadait quiconque de s'approcher de lui.
Trois personnes étaient déjà décédées depuis le début de leur quête. Deux emportées par la grippe et maintenant Flaherty. Et combien d'autres encore avant leur retour à Philadelphie ? Sans compter ceux qui perdraient la vie de la main de MacNamara si jamais ils ne ramenaient aucun trésor. Brianna ne put s'empêcher de se sentir coupable et fautive. C'était elle qui avait embarqué tous ces hommes dans cette horrible épopée. Et pourquoi ? Simplement parce qu'elle n'avait pas voulu laisser Bonnet la toucher dès le premier soir. Alors qu'au final, le résultat est le même. Je couche avec lui, désormais. J'ai causé la mort de trois hommes pour… mon propre confort. Brianna sentit qu'elle avait de plus en plus de mal à respirer. Bien que sa raison lui hurle qu'elle n'avait fait que protéger son corps et sa santé mentale en évitant d'être violée, la voix de la culpabilité était la plus forte. Elle sentit Jimmy serrer sa main un peu plus fort et se tourna vers lui. Elle aurait donné n'importe quoi pour pouvoir s'arrêter dans un coin et hurler un bon coup, mais c'était imprudent dans cette jungle. Et Bonnet ne la laisserait pas s'éloigner de toute façon. Pas après ce qu'il venait de se passer. Brianna se contenta donc de serrer la main de Jimmy en retour et ils poursuivirent leur route jusqu'à atteindre un point de vue plus élevé sur l'île.
Un peu plus d'une heure plus tard, ce fut chose faite et en d'autres circonstances, ils auraient été émerveillés de la vue imprenable qui s'offrait à leurs yeux. Mais la victoire d'avoir atteint cette altitude était ternie par la perte d'un des leurs. Et c'est avec des expressions abattues qu'ils se laissèrent tomber sur l'herbe humide en attendant que Murphy se repère à l'aide de sa carte et de ses souvenirs.
« Spring Bay est là-bas… », fit-il en désignant une enclave de mer entre deux avancées de terre. « The Bottom est bien derrière nous. Ce que nous cherchons doit donc se trouver quelque part entre nous et la baie. Dans cet axe. »
« Ce village, là-bas, c'est donc Hell's Gate ? », demanda Bonnet en scrutant les toits visibles à proximité des falaises. Murphy acquiesça. « Et ça, un peu plus haut, qu'est-ce que c'est ? Il y a comme un cercle vide au milieu de la pente. Aucun arbre, aucune habitation… »
Le charpentier mit sa main en visière au-dessus de ses yeux. « Je ne sais pas. Mais ça mérite qu'on aille jeter un œil, si vous me permettez une suggestion. C'est peut-être par-là que s'ouvrent les portes de l'Enfer du poème… »
Bonnet hocha la tête, les lèvres pincées.
« Je ne veux pas paraître défaitiste », fit Boyle en observant la direction indiquée par les deux hommes, « mais il n'y a pas de chemin pour aller là-bas. Ce n'est que de la jungle… »
« Le chemin, nous le créerons. »
La voix de Bonnet était sans appel et Boyle referma aussitôt la bouche, comprenant qu'il n'y avait pas matière à discuter. Après quelques gorgées d'eau, ils s'enfoncèrent dans la végétation, coupant un maximum de branches et de lianes sur leur passage, tout en surveillant l'éventuelle présence de reptiles au-dessus de leurs têtes. Etrangement, descendre n'était pas plus facile que grimper. La mousse humide qui recouvrait les sols faisait glisser les pieds et les cailloux ne permettaient pas de prises solides dans la terre meuble. Chaque pas devait être calculé, mesuré et exécuté avec une attention infinie.
Les insectes faisaient un boucan de tous les diables mais alors qu'ils pénétraient toujours plus loin dans la forêt, Brianna aurait pu jurer entendre chuchoter. Le vent… ce n'est que le vent dans les feuilles… Redoublant de prudence en voyant se présenter un enchevêtrement assez haut de racines, elle se déporta de quelques mètres sur un côté afin de les contourner et de s'en servir comme prise pour dévaler une pente plus abrupte. Elle avait presque réussi, lorsque tout près de sa main, entre deux racines, quelque chose bougea. Quelque chose de rond, gluant, et qui poussa un petit cri aigu avant de bondir en direction de son visage. Surprise par l'énorme crapaud qu'elle venait de déranger, Brianna eut un mouvement de recul et fit deux pas en arrière sur les pierres glissantes. Avec un hurlement, elle bascula dans la végétation et dévala la pente en roulant sur elle-même, ne s'arrêtant que lorsqu'un épais buisson freina sa longue chute. Le souffle coupé et son dos lui faisant souffrir le martyre, elle toussa bruyamment, tandis que l'écho de son prénom lui parvenait depuis les hauteurs.
Elle roula péniblement sur le ventre, cherchant à reprendre sa respiration et grimaça de douleur. Plus aucun des marins n'était visible et elle en déduisit qu'elle avait bien dû dévaler la pente sur une cinquantaine de mètres avant de se faire engloutir par la jungle. Elle s'apprêtait à hurler pour révéler sa position, lorsque ça chuchota à nouveau. A gauche, à droite, devant… les chuintements surgissaient de nulle part et de partout à la fois et cette fois, elle discernait presque des mots. Regardant tout autour d'elle, elle avisa sa machette qui avait roulé quelques mètres plus loin et se mit à ramper pour la récupérer. C'est alors qu'elle en vit un. Un homme blanc, mais plus sale qu'un cochon qui se serait roulé dans la boue, aussi trapu qu'un gorille, la dévisageait dans l'ombre d'une énorme plante tropicale à larges feuilles. Son visage noirci par la crasse contrastait avec le blanc de ses yeux et Brianna eut un haut-le-cœur en découvrant les malformations diverses de son crâne. L'un de ses yeux semblait enfoncé vers l'intérieur, tandis que l'autre arcade formait une protubérance saillante au-dessus de la pommette. Le haut de sa tête était étrangement plat et ses mâchoires désalignées ne se fermaient pas correctement.
Mais ce qui la révulsa le plus était le regard affamé qu'il lui lançait et le filet de bave qui pendait à la commissure de ses lèvres. Brianna aurait voulu hurler, mais sa voix restait coincée dans sa gorge. Ils restèrent tous les deux-là, à se regarder sans bouger, pendant quelques secondes et alors que Brianna s'attendait à ce qu'un des matelots arrive et fasse fuir l'horrible créature, elle entendit l'équipage pousser des hurlements et un tir de pistolet claqua dans l'air moite. Comme s'il avait attendu un signal, l'homme surgit hors de la végétation et fondit sur Brianna avec un grognement. Celle-ci tendit la main vers sa machette, mais l'individu la tira par la ceinture de son pantalon et la fit glisser vers lui avant de lui plaquer le dos au sol. Avec un hurlement de douleur, elle sentit sa peau à peine croûtée céder sous le choc et fut certaine que quelques plaies s'étaient rouvertes. L'être ne sembla pas faire grand cas de ses protestations et tira sur les boutons de son pantalon de fortune, qui devait dater d'une autre vie, dévoilant un sexe sale et malodorant en érection.
Non, non, non…, gémit intérieurement Brianna en tentant de ramper sur le sol pour attraper son arme. Mais son agresseur lui asséna une claque magistrale qui la sonna quelques secondes. Juste assez pour lui laisser le temps de déboutonner le pantalon de la jeune femme. Les paupières de Brianna papillonnèrent un instant et lorsqu'elle tourna de nouveau la tête vers la bête au-dessus d'elle, elle vit le filet de bave se détacher et s'écraser mollement sur la peau nue de son bas-ventre.
Battant des pieds de toutes ses forces, elle chercha à déstabiliser son adversaire, mais celui-ci se contentait d'émettre un caquètement odieux qu'elle identifia comme… un rire. D'une main qui ne comptait plus que trois doigts, aussi difformes que le reste du personnage, il vint caresser son ventre et Brianna se sentit prête à vomir. Saisissant une poignée de terre, elle la lui jeta au visage et alors que l'homme se détournait pour protéger ses yeux, elle se tortilla pour se soustraire à son poids et tendit la main vers sa machette. Elle en effleurait à peine le manche, lorsque les mains de l'insulaire plongèrent sous le tissu du pantalon pour tenter de l'arracher et elle tendit le bras au maximum pour assurer sa prise.
Avec un hurlement de désespoir, elle sentit son assaillant la ramener vers lui mais trop tard. Son arme était déjà dans sa main et la lame fendit l'air jusqu'à se ficher profondément dans la tempe de la créature. Celle-ci se figea avec un air surpris, ses yeux asymétriques la fixant sans comprendre et sa bouche humide s'ouvrant et se refermant sans un bruit. Brianna libéra ses jambes et tira sur le manche de la machette pour l'extraire du crâne, avant de l'abattre de nouveau sans aucune pitié, encore et encore, tout en hurlant comme une forcenée.
Lorsqu'elle s'arrêta enfin pour reprendre son souffle, l'individu ne bougeait plus depuis longtemps et son crâne fendu laissait apparaître un amas poisseux de sang, d'os et de matière grise. La blouse, le pantalon et le visage de Brianna étaient mouchetés de gouttelettes de sang, projetées par les mouvements répétés de la lame. Tremblante, elle refermait machinalement son pantalon et ramassait sa besace tombée un peu plus loin, lorsqu'un bruit dans les fourrés la fit se retourner. Un autre homme, moins difforme que le premier, mais tout aussi sale et effrayant, dévisageait le cadavre de son congénère avec une expression indéfinissable. Brianna leva sa machette devant elle et il tourna la tête pour la regarder droit dans les yeux. Furieux. Comprenant qu'il allait se jeter sur elle, Brianna tourna les talons et prit ses jambes à son cou, essayant de mettre un maximum de distance entre elle et l'espèce d'homoncule qui la pourchassait.
Elle courait droit devant elle, sans la moindre idée d'où elle allait, cherchant simplement à éviter de trébucher sur une racine ou de s'assommer avec une branche. Chaque seconde d'avance sur son poursuivant pouvait faire la différence entre vivre ou mourir. Sur les hauteurs, un autre tir claqua dans l'atmosphère et elle sut que les marins seraient beaucoup trop occupés pour venir la sauver. Elle ne devait compter que sur elle-même. Raison de plus pour faire attention où je mets les pieds…, pensa-t-elle en sautant par-dessus des racines.
Au loin, la végétation semblait devenir moins dense et elle poussa plus fort sur ses jambes. Une silhouette surgit hors d'une cavité volcanique sur sa droite et elle comprit qu'elle avait vu juste en supposant que tout un système de galeries se trouvait sous leurs pieds. Elle bifurqua sur la gauche et après un énième rideau de végétation, elle déboula subitement dans une sorte de grotte creusée dans la roche et s'arrêta en comprenant qu'elle venait de se jeter dans la gueule du loup. La caverne était 'meublée', dans le sens où la paroi avait été taillée pour former des étagères et des niches qui servaient tour à tour à entreposer des objets ou faire office de four ou de foyer. Des lits de fortune, faits de lianes tressées, étaient disposés un peu partout. En la voyant, d'autres de ces êtres étranges se levèrent, prêts à se défendre, tandis que ceux qui la poursuivaient arrivaient à leur tour.
Brianna pivota, les menaçant de sa machette, avant de comprendre que tout ceci avait été en réalité savamment orchestré. Les hommes de la forêt l'avaient dirigée vers leur antre. Pour une raison qu'elle avait désormais sous les yeux. Attachées par le cou comme des chiens en laisse, deux femmes blanches entièrement nues étaient recroquevillées dans un coin de la grotte, leurs ventres proéminents ne laissant aucun doute quant à leur état. Lorsque les deux femmes virent Brianna, elles se redressèrent, les yeux écarquillés et se mirent à hurler en néerlandais. « Alsjeblieft, je moet ons helpen ! Alsjeblieft ! »
« Nom de Dieu… », jura Brianna en reculant vers l'entrée de la grotte. Ces monstres ne voulaient pas la tuer, ni la manger. Ils cherchaient simplement à se reproduire… L'un d'eux avança un peu trop près et Brianna se mit à aboyer : « Reculez ! Reculez ou je vous jure que vous allez le regretter ! » Au fond, les deux captives hurlaient de plus belle, mais Brianna ne pouvait pas envisager de les délivrer. Sinon, elles finiraient toutes les trois attachées. Je suis désolée…, gémit-elle intérieurement en continuant de reculer vers la sortie. Elle commençait à paniquer sérieusement, lorsque soudain trois silhouettes apparurent à leur tour hors de la jungle et fondirent en hurlant sur les insulaires. Boyle, Jimmy et Ayodeji plantèrent chacun leur machette dans l'un d'eux, tandis que Brianna profitait de l'effet de surprise occasionné pour faire de même avec celui qui était le plus proche d'elle.
« Courez, Mam'zelle Brianna ! », hurla Jimmy, tandis que Boyle écrasait un peu plus le crâne de l'un des hommes d'un coup de botte.
La jeune femme ne se le fit pas dire deux fois et fonça vers la sortie, aussitôt prise en chasse par un bossu sorti de nulle part. Elle avait déjà entendu parler en Histoire de ces îles perdues où les sociétés anciennes se débarrassaient de leurs citoyens alors considérés comme des 'monstres' et il semblait que Saba en faisait partie. Le pire du patrimoine génétique de l'humanité s'était reproduit en vase clos dans les tréfonds du volcan pendant probablement de nombreuses décennies, abandonné de tous. Elle aurait probablement été touchée par leur sort si l'un de leurs congénères n'avait pas tenté de la violer quelques minutes auparavant. Mais pas maintenant. Elle avait parcouru deux ou trois cents mètres à la sortie de la grotte lorsqu'elle s'arrêta brusquement. Quelques mètres plus loin, la route débouchait sur un précipice et en levant les yeux au-dessus d'elle, elle vit qu'elle se trouvait dans un immense trou circulaire dans le flanc de la montagne, avec une vue imprenable sur le ciel et le soleil des tropiques. Le cercle vide…, pensa-t-elle en se rappelant du débat entre Murphy et Bonnet lorsqu'ils étudiaient la carte. Elle se pencha au bord du gouffre et vit que le fond était rempli d'une eau d'un bleu magnifique et profond. « Un cénote… », murmura-t-elle avec un sourire.
Elle en avait presque oublié son poursuivant, qui se rappela à son bon souvenir en arrivant à son tour près du précipice. Le bossu grogna et Brianna brandit son arme vers lui, avec un regard menaçant, mais il ne cessa pas d'approcher pour autant. Jetant un nouveau coup d'œil en contrebas, elle décida qu'il valait mieux risquer sa peau et sauter que de finir attachée avec les néerlandaises au fond de la grotte. Elle fusilla le bossu du regard et marmonna : « Va te faire foutre… », avant de se détourner pour prendre de l'élan et bondir.
Elle venait de frapper le sol une dernière fois avec son pied d'appel, s'élançant au-dessus du vide, lorsqu'un gargouillis retentit dans son dos. Bonnet avait surgi derrière le bossu et lui avait tranché la gorge d'un coup sec à l'aide de son couteau. La dernière chose qu'elle entendit avant de tomber dans le cénote fut la voix horrifiée du pirate hurler son prénom.
La chute dura de longues secondes, pendant lesquelles elle ne percevait plus que le sifflement de l'air dans ses oreilles. Une seconde avant l'impact, elle se raidit pour entrer dans l'eau à la verticale et prit une grande inspiration. Le moment de vérité… L'eau était froide. Bien plus froide que l'air ambiant. Et alors qu'elle s'enfonçait à la vitesse d'un boulet de canon dans les profondeurs du cénote, Brianna fut soulagée de ne pas sentir ses jambes se briser contre un rocher. L'eau était profonde, largement assez pour pouvoir sauter depuis le promontoire sans se blesser. Lorsque son corps eut achevé sa course vers le fond, elle ouvrit les yeux et battit des pieds et des mains pour remonter. Une fois la tête à l'air libre, Brianna ouvrit la bouche et prit une longue inspiration, tout en continuant d'agiter ses membres pour se maintenir à la surface. Levant le nez, elle vit les visages catastrophés de Bonnet et de quelques autres pirates penchés au-dessus du vide.
« Je vais bien ! », hurla-t-elle tout en voyant nettement Stephen se passer une main lasse sur le visage, avant de pointer un index vers le ciel. « Regardez où on est ! »
Boyle, tout juste rejoint par Murphy, suivit la direction indiquée et éclata de rire. Mais le capitaine ne semblait pas trouver la situation très drôle. Se redressant, il se tourna vers les autres marins qui arrivaient au compte-goutte. Ils venaient de massacrer une bonne douzaine d'hommes tous plus effrayants les uns que les autres et étaient tous plus ou moins couverts de sang. Un peu plus haut sur le chemin, il vit deux de ses hommes approcher, torses nus, leurs blouses ayant été prêtées aux deux femmes nues et enceintes qu'ils venaient de détacher.
« Ramenez-les au bateau. Nous les débarquerons à Saint-Eustache au retour. Même consigne que pour les deux autres qui ont ramené Flaherty : restez là-bas et soyez prudents. »
Les deux marins hochèrent la tête et grâce à quelques mots d'anglais simples, firent comprendre aux femmes qu'ils allaient les sortir de là. Bonnet se tourna de nouveau vers le cénote, où Brianna nageait pour gagner la rive, et poussa un soupir. « Maintenant, il faut trouver un moyen de descendre… »
« J'ai trouvé », fit Boyle avec un sourire ravi. Et sans attendre la réaction de son capitaine, il fit glisser sa besace et sa machette le long de la paroi abrupte du cénote, prit quelques pas d'élan et se jeta à son tour dans le vide, hurlant de joie comme un adolescent. Il s'enfonça dans l'eau avec un plouf sonore et Brianna salua sa performance d'un éclat de rire lorsqu'il refit surface. Un par un, les marins se laissèrent tomber sous le regard médusé de Bonnet. Murphy sauta parmi les derniers, jetant d'abord ses cartes et sa ration le long de la pierre pour ne pas les mouiller, non sans avoir d'abord tapoté l'épaule du pirate pour lui donner du courage.
Entre temps, Brianna avait gagné la rive et s'était hissée à la force des bras dans ce qui ressemblait à une immense caverne naturelle. L'eau dans son dos avait apaisé la brûlure de ses blessures, mais sa blouse trempée collait maintenant désagréablement à ses plaies rouvertes. Elle se tourna vers Boyle, qui sortait à son tour de l'eau et lut dans son regard que son haut devait laisser voir bien plus de choses qu'elle ne le voudrait. Sans corset ni aucun linge de corps entre la chemise et sa poitrine, seuls les bandages qui l'entouraient pouvaient dissimuler ses formes. Mais elle savait déjà que lesdits bandages avaient été mis à mal par son agresseur…
Gênée, elle croisa les bras sur sa poitrine et Boyle détacha difficilement son regard avant de se tourner vers Bonnet, désormais seul en haut du cénote. « Prenez votre temps, capitaine, je vais surveiller Mademoiselle Brianna et m'assurer qu'elle n'attrape pas mal… Elle a l'air d'avoir assez froid, vu d'ici… »
« Vous voulez mourir ou quoi ? », siffla Brianna en se demandant quelle mouche l'avait piqué.
Boyle esquissa un sourire. « Ça va le faire descendre… »
Le matelot avait raison, mais la descente ne fut pas aussi directe qu'il l'avait prévue. Refusant tout net de plonger dans l'eau, Bonnet s'était laissé glisser le long de la paroi, se raccrochant à des pierres saillantes, des racines et des lianes, et manqua de se rompre le cou deux ou trois fois, sous le regard inquiet de son équipe.
« Pourquoi tu n'as pas juste… sauté dans l'eau ? », demanda Brianna tandis qu'il approchait d'eux avec un regard furieux en direction de Boyle. Le capitaine ne répondit pas à sa question et déboutonna son gilet pour le retirer et le lui donner.
« Enfile ça. »
Brianna tendit une main pour attraper le vêtement et le mit. Il était beaucoup trop grand pour elle, mais offrait une meilleure protection contre les regards indiscrets et elle se sentit plus à l'aise. « Merci. Mais tu n'as pas répondu à ma question. »
Il la dévisagea un instant sans rien dire, puis haussa les épaules. « Pour ne pas mouiller ma réserve de poudre. » Joignant le geste à la parole, il tapota la petite bourse accrochée à son ceinturon, près de son pistolet. La raison était certes valable, mais quelque chose lui disait qu'il n'y avait pas que ça.
Autour d'eux, les marins s'étaient dispersés dans la cavité à la recherche d'un quelconque indice pouvant suggérer qu'un trésor avait été enfoui quelque part par ici. Un peu plus loin dans les profondeurs de la cavité, de l'eau ruisselait le long des parois et ils arrivèrent bientôt à une rivière souterraine qui disparaissait dans une autre galerie. Brianna en profita pour remplir sa gourde et fut bientôt imitée par les autres. L'eau de la rivière était plus pure que tout ce qu'elle avait jamais goûté auparavant, ou bien peut-être avait-elle tellement soif que même une eau croupie lui aurait semblé délicieuse. Malheureusement, l'endroit où la rivière plongeait plus profondément sous terre était aussi un cul-de-sac et la grotte s'arrêtait là.
« La rivière a l'air plus profonde qu'on ne le pense… », fit Jimmy, qui s'était mis à plat ventre sur le sol pour essayer d'en toucher le fond avec les bras. Il plongea le haut du corps sous l'eau, et lorsqu'il en ressortit, la tête dégoulinante, il souriait largement. « Il y a un passage sous la roche. Quand on est sous l'eau, on distingue de la lumière de l'autre côté. Je vais aller voir. »
Sans attendre, il se glissa dans le cours d'eau et après avoir pris une grande inspiration, se plaqua contre le fond pour passer sous l'amas rocheux. Pendant une trentaine de secondes, il n'y eut plus le moindre bruit, tous les marins scrutant la rivière dans l'espoir de voir réapparaître la tête de leur jeune mousse. En vain.
« Jimmy ? », hurla Brianna dans le vide. Mais personne ne lui répondit.
« Monsieur Walsh ! » Stephen avait aboyé plus qu'il n'avait appelé et l'écho brutal de sa voix fit sursauter quelques marins. « Répondez, c'est un ordre ! »
L'Américaine lui jeta un regard interrogateur, percevant dans sa voix qu'il n'était pas dans son état normal. Mais avant qu'elle n'ait pu pousser plus loin sa réflexion, la voix de Jimmy, étouffée et étrangement déformée par la réverbération, leur parvint depuis le haut de la caverne. Brianna leva les yeux et remarqua un point légèrement plus clair sur la paroi. S'aidant des aspérités de la roche, elle se hissa jusqu'à un petit trou discret, d'à peine une trentaine de centimètres de diamètre, creusé dans le fond de la grotte.
« Jimmy, tu m'entends ? »
« Oui ! »
Brianna poussa un soupir de soulagement. « Qu'est-ce que tu vois ? »
« Il y a une galerie de ce côté ! », expliqua le mousse tandis que Brianna plaquait son oreille contre le trou pour mieux l'entendre. « Je pense qu'on est sur le bon chemin, des espèces de meurtrières ont été creusées dans la roche tout du long pour apporter un peu de lumière. »
« Combien de temps pour sortir de l'eau et rejoindre la surface ? »
« J'ai compté jusqu'à vingt-cinq… Ce n'est pas très long mais la galerie creusée par la rivière descend avant de remonter. Il faut se tenir aux parois pour ne pas perdre ses repères et les longer tout en nageant. »
Brianna se retourna vers les marins avec un sourire. « Il y a une galerie de l'autre côté. Vingt-cinq secondes sous l'eau maximum… »
« Il doit y avoir un autre moyen », aboya abruptement Stephen en longeant la paroi à la recherche d'une issue.
« Il n'y a rien, c'est une impasse… », soupira Brianna du haut de son perchoir. « Bellamy ne se serait pas embêté à cacher sa fortune sur cette île infernale si on pouvait y accéder aisément… »
« Hein ? », fit Jimmy de l'autre côté de la roche.
« Le capitaine cherche un autre passage ! », hurla Brianna dans le trou pour qu'il suive ce qu'il se passait de leur côté. A sa grande surprise, un rire gêné s'éleva dans la galerie. En contrebas, elle entendit Bonnet jurer à mi-voix.
« Je ne peux pas plonger avec mon arme, elle serait inutilisable… », fit-il d'un air buté.
« Si ce n'est que ça, on peut la faire passer par le trou. Tout comme la poudre et les cartes… », proposa Brianna tandis que Jimmy hurlait un « Quoi ? » de l'autre côté. Brianna se pencha vers le trou pour lui répéter à tue-tête ce qu'elle venait de dire, puis reporta son attention sur Stephen, qui semblait pâlir à vue d'œil. « Passe-les-moi, je vais les envoyer à Jimmy. Jimmy, tu rattrapes ? »
Un « oui » étouffé leur parvint depuis la galerie voisine et Brianna fit signe à Stephen de grimper jusqu'à elle pour lui donner ce qu'il ne voulait pas mouiller. Murphy lui donna sa besace avec les cartes et sa machette, tout en lui tapotant une nouvelle fois le dos. Brianna fronça les sourcils. Il se passait quelque chose qu'elle ignorait visiblement. Malgré tout, Stephen approcha de la paroi et se hissa jusqu'à Brianna pour lui faire passer leurs affaires. Un par un, sacs, rations, armes et cartes passèrent par le trou dans la roche, réceptionnés par Jimmy de l'autre côté. Il y eut un couinement de douleur quand le lourd pistolet à silex lui atterrit dans les doigts, mais il ne le fit pas tomber.
Pendant ce temps, les marins les plus hardis avaient plongé dans la rivière et disparaissaient progressivement sous la roche. Lorsque Brianna eut fini de faire passer toutes les affaires par le trou, il ne restait plus qu'elle, Murphy, Bonnet et Boyle. Ce dernier échangea un regard entendu avec le charpentier, qui lui fit signe de passer à son tour. Le jeune homme pinça les lèvres, comme s'il appréhendait quelque chose, mais plongea pour rejoindre les autres.
Brianna regagna la terre ferme après avoir fait passer ses propres affaires par le trou, et entra dans la rivière glacée. L'eau ne devait pas faire plus de quatorze ou quinze degrés, soit deux fois moins que l'air extérieur, même si celui de la grotte était un peu plus frais. Elle s'apprêtait à plonger lorsqu'elle vit Stephen se figer et serrer les poings. « Qu'est-ce qu'il y a ? »
Il ne répondit pas, mais sa mâchoire contractée et son regard fébrile parlaient pour lui. Il est terrorisé… ?, comprit Brianna, décontenancée. Serait-il claustrophobe ? Elle plissa les yeux, se rappelant soudain qu'il avait aussi préféré la périlleuse voie terrestre pour descendre dans le cénote. Il a peur… de l'eau ? Cela semblait absolument ridicule pour quelqu'un qui passait la majeure partie de sa vie en mer, mais c'était la seule explication possible. Doucement, elle tendit la main vers lui. « Viens… C'est notre tour. Tout le monde est déjà de l'autre côté. Sains et saufs. »
Mais Bonnet ne fit pas un geste. Il fixait le point où la rivière disparaissait dans les entrailles de la terre, complètement tétanisé. Brianna regarda en direction de Murphy et elle lut dans les yeux du charpentier que la peur du pirate n'était pas une surprise pour lui. Un marin qui a la phobie de l'eau… Bon sang, mais c'est une blague… Brianna sortit de la rivière et se planta devant lui, prenant son visage entre ses mains.
« Vingt-cinq secondes… même pas la moitié d'une minute… », murmura-t-elle en caressant les joues du pirate avec ses pouces. « Tu seras sorti avant même d'avoir réalisé… » Les yeux verts de l'Irlandais quittèrent la rivière souterraine pour se déporter sur Brianna. « Je serai là, juste devant toi… »
« Tu ne comprends pas… », gronda-t-il entre ses dents.
« Je sais que quelques secondes, ça peut sembler interminable quand on a peur, mais pense à ce qu'on va trouver là-bas… »
« C'est l'eau… », l'interrompit-il à mi-voix. Quelque chose avait vrillé dans son regard et Brianna comprit qu'il se laissait peu à peu submerger par sa phobie. « Elle m'appelle… Je lui ai déjà échappé une fois. Si je plonge, elle ne voudra plus me lâcher. »
« Tu sais qui d'autre ne te lâchera pas ? », fit Brianna avec un sourire rassurant. « Moi. » Elle pressa son front contre le sien et se mit à chuchoter : « Vingt-cinq… secondes… »
Lentement, elle recula en direction de l'eau, ses mains quittant le visage de Stephen pour attraper ses doigts et l'entraîner avec elle. Il résista légèrement mais elle ne lâcha pas prise, et descendit progressivement dans la rivière, sans jamais briser le contact visuel entre eux. Il grimaça légèrement quand ses jambes entrèrent à leur tour dans l'eau froide, qui atteignit bientôt sa taille, puis ses épaules. Sous la surface, Brianna entrelaça ses doigts dans ceux de Stephen et sourit de nouveau. « Monsieur Murphy passera après toi. Quoi qu'il arrive, tu auras toujours quelqu'un pour te faire sortir de là. D'un côté ou de l'autre, peu importe. Mais tu sortiras. »
« Je serai juste derrière toi, lad… », assura le vieil homme avec cette familiarité qu'il ne lui réservait que lorsqu'ils étaient seuls. Le cœur de Brianna fondit en l'entendant à nouveau l'appeler lad, mais elle se garda bien de leur révéler qu'elle les avait déjà surpris dans cette situation.
« Prêt ? Quand je te lâcherai, tu attraperas mon pied et je te guiderai de l'autre côté. Mais ne tire pas trop, quand même. »
Le regard de Stephen hurlait qu'il n'était absolument pas prêt du tout, mais elle l'ignora et gonfla ses poumons d'air pour disparaître sous la surface de l'eau. Lorsque sa tête disparut sous la roche, un frisson de panique parcourut le pirate, mais il se souvint de ce qu'il devait faire et saisit la botte de Brianna avant de plonger à son tour. Une faible lueur indiquait où se trouvait la sortie, mais en-dehors de ça, le boyau était plongé dans l'obscurité la plus totale. Même sans avoir particulièrement peur, la jeune femme aurait plus qu'apprécié être équipée d'une lampe torche sous-marine. Le fait de sentir tout autour d'elle les parois du boyau était extrêmement oppressant et elle commença à ressentir une légère claustrophobie. Mais la main serrée de Bonnet sur sa cheville lui rappelait en permanence qu'elle avait une mission : le faire traverser.
Agrippant de ses mains les aspérités de la roche, elle progressait dans la galerie en s'efforçant de se maintenir le plus possible au fond pour ne pas que son dos, déjà trop abîmé à son goût, racle contre le plafond au-dessus d'elle. Même si elle s'était montrée rassurante avant de partir, passer vingt-cinq secondes en apnée dans cette galerie étroite, obscure et remplie d'eau froide, avait quelque chose d'angoissant. Elle ne s'était posée aucune question, étant donné que Jimmy et les autres étaient passés sans problème, mais maintenant qu'elle y était, elle se sentit admirative du courage du jeune mousse pour y être allé à l'aveugle sans savoir ce qu'il trouverait de l'autre côté.
Enfin après une trentaine de secondes interminables, alors que ses poumons semblaient prêts à exploser, elle émergea et ouvrit aussitôt la bouche à la recherche d'oxygène. Puis récupérant la main de Bonnet toujours serrée autour de sa cheville, elle le guida jusqu'à la surface. Son expression faisait peine à voir, mais il s'extirpa précipitamment de l'eau pour s'asseoir sur le bord de la rivière et se recomposa un visage neutre, sous les regards compatissants de son équipage. Murphy apparut à son tour et Brianna le remercia d'un sourire pour son aide. Boyle tendit une main à son capitaine pour l'aider à se relever et il la saisit, tandis que Jimmy lui remettait son pistolet et sa poudre avec un sourire radieux. Brianna sortit à son tour de l'eau et récupéra sa besace et sa machette. Les marins, quant à eux, s'engouffrèrent dans la galerie, qui était effectivement éclairée grâce à des ouvertures creusées par la main de l'homme, très haut au-dessus de leurs têtes. Brianna s'apprêtait à leur emboîter le pas, lorsque la main de Bonnet la retint pour l'attirer contre lui.
Une vague lueur de terreur animait encore son regard, mais Brianna y lut surtout une immense reconnaissance. Elle était sur le point de lui dire que c'était inutile de la remercier, lorsqu'il approcha son visage du sien et l'embrassa. Ils devaient avoir l'air de deux chiens mouillés, avec leurs cheveux plaqués sur leurs têtes et les vêtements dégoulinant d'eau froide, mais Brianna n'en avait rien à faire. Elle répondit avec ardeur à son baiser et l'espace d'une minute, elle en oublia presque qu'elle se trouvait à une trentaine de mètres sous terre, sur une île perdue au milieu des Caraïbes. Mais toutes les bonnes choses ont une fin et les lèvres du pirate finirent par quitter les siennes. Retour à la réalité. Les paupières de Brianna se rouvrirent et elle vit qu'il avait retrouvé son air narquois habituel.
« Bon, et si on allait trouver ce trésor ? Tu nous ralentis, mon cœur… »
Brianna pouffa et après un dernier regard dans sa direction, suivit l'équipage dans la galerie.
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Qu'avez-vous pensé de ce chapitre ? Nous avons perdu Flaherty mais donné une belle raclée au peuple souterrain. Les avez-vous trouvés suffisamment effrayants ? Je me suis un peu inspirée de grands classiques comme La Colline a des Yeux pour cette partie-là, j'espère que ça vous a fait froid dans le dos ! Et à la fin, notre petit capitaine qui panique d'aller dans l'eau… Sans mentir, c'est une facette de Bonnet qui m'a toujours fascinée et qui rajoute encore de la profondeur à son personnage. Un pirate qui a la phobie de l'eau, on peut se dire « c'est une blague, pourquoi il ne change pas de métier dans ce cas ? ». Mais quand on y réfléchit, ça correspond bien à sa vision des choses : il est terrifié par l'eau mais il passe sa vie dessus, il fait tout pour ne pas être intégré à la société en versant dans le crime mais en même temps il jalouse les grands de ce monde et veut rentrer dans la bourgeoisie… Il vole et trompe la confiance des gens qu'il rencontre, mais tout en espérant désespérément être aimé par un autre être humain un jour. En permanence, il n'est que contradictions et dilemmes, et c'est ce que j'aime dans ce personnage…
En attendant de lire vos commentaires, je vous souhaite une merveilleuse semaine et à lundi prochain !
Xérès
