Ils reprirent le chemin emprunté à l'aller dans les ruelles de la cité pour remonter jusqu'à la citadelle. La jeune femme faisait bien attention à garder une distance respectable avec le général, marchant derrière lui. Arrivés aux portes de la citadelle, le général se retourna vers elle et attendit qu'elle soit à sa hauteur :
—Vous avez effectué des performances incroyables au tir à l'arc et au lancer de dagues ma dame. J'en suis très admiratif. Moi-même je ne suis pas aussi bon dans ces domaines.
Le général était décidément une personne très polie mais elle n'aimait pas parler d'elle et attirer l'attention. La journée avait été assez difficile comme ça. Elle tenta de dévier la conversation :
—Et dans quel domaine excellez-vous général ? Demanda-t-elle d'une voix égale mais polie.
—Et bien j'ai réussi à accéder au rang de général grâce à mon habilité à l'épée et tout autre type de lame. On apprécie également mes capacités de stratège. Mais ne parlons pas de moi plus longtemps, c'est de vous dont nous devrions parler.
—Je ne suis pas très... loquace. Je n'aime pas beaucoup parler de moi, contra toujours très poliment la jeune femme.
Le général acquiesça et elle plissa les yeux. Ce dernier avait abandonné bien trop vite la conversation :
—En tout cas je salue encore une fois votre exploit au tir à l'arc. Ce tir était tout simplement parfait.
La jeune femme comprit alors où il voulait en venir :
—La flatterie ne déliera pas ma langue Général Eärnil. Les femmes savent rester humbles, vous savez.
Elle le vit sourire à cette remarque :
—Me permettrez-vous donc d'être direct avec vous ? Demanda-t-il en se tournant vers elle.
—Vous pouvez l'être. Je ne serais, en aucun cas, obligée de vous répondre, répliqua-t-elle d'une voix légèrement effrontée et amusée par l'insistance de l'homme.
—Non bien sûr, vous ne l'êtes pas. Cependant vos réponses pourront influencer le jugement du roi.
La jeune femme ne répondit rien et il continua :
—Votre style de combat, très souple, alliant agilité, rapidité ainsi que des mouvements complexes m'indique que vous n'avez sûrement pas reçu un entraînement normal. Les Hommes ne combattent généralement pas de cette manière. Vous avez aussi été très... évasive sur le lieu dont vous arriviez ce qui m'intrigue et j'aimerais savoir où avez-vous appris à vous battre ainsi et qui vous l'a enseigné ?
Elle avait souri alors le général parlait. Comme elle l'avait deviné, le général était perspicace et intelligent. La jeune femme avait envie d'être honnête avec lui mais elle n'avait pas non plus envie de s'étendre sur sa vie. Elle était quand même venue ici pour oublier :
—J'ai vécu les cinq dernières années de ma vie à Fondcombe, la cité elfique au Nord, à l'Ouest des monts brumeux.
La jeune femme avait essayé de garder un visage et une voix neutre pour parler mais sa voix avait tremblé. Elle sentait l'émotion montée et elle la repoussa du mieux qu'elle put au fond d'elle. Elle avait fait un pari. Peut-être que le fait qu'elle ait vécu chez les Elfes influencerait positivement la décision du roi. Elle était prête à en parler si cela pouvait assurer un avenir stable à Amal.
Le visage du général se fit songeur :
—Je comprends mieux maintenant vos incroyables aptitudes à l'arc et la dague ainsi que votre style de combat. J'ai entendu parler des Elfes et de leurs extraordinaires aptitudes. On dit d'eux que ce sont des combattants hors pair et je ne peux que le croire vu que vous ne vous êtes entraînée que cinq ans en leur compagnie et que vous êtes bien au-dessus de la plupart de mes soldats. Mais vous avez sûrement dû apprendre d'autres choses à part le combat n'est-ce pas ?
—En effet, répondit-elle prudemment, Je parle le sindarin couramment et je me débrouille bien avec le quenya, leur langue soutenue. J'ai aussi appris l'Histoire de la Terre du Milieu, la Géographie ainsi que la Botanique.
La jeune femme se sentait mal à l'aise de discuter de ce sujet encore trop sensible mais elle ne voulait pas offenser le général :
—Je vois que vous avez énormément de connaissances et dans des domaines variés. Mais ce que je ne m'explique pas c'est la raison de votre présence ici. Pourquoi avez-vous quitté Fondcombe ?
La jeune femme ferma les yeux et inspira difficilement. C'était LA question auquel elle ne répondrait pas :
—Cette information, je la garderais pour moi général.
Ce dernier hocha doucement la tête. Un court silence s'installa avant que le Général Eärnil ne reprenne la parole :
—Et comment êtes-vous arrivée à Fondcombe ? Il me semble que les Elfes sont très réservés et ne sont guère ouverts aux étrangers.
Elle craqua. Elle avait vécu une séparation difficile aujourd'hui alors rouvrir ce dossier était vraiment... juste trop pour elle :
—Général Eärnil, je ne voudrais pas vous offenser mais j'apprécierais grandement que vous n'abordiez plus ce sujet... Et pour votre information les Elfes sont ouverts aux étrangers pacifiques désireux d'en apprendre plus sur le monde qui nous entoure. Cependant ils ne sont pas en bon terme avec les Nains.
—Le message est passé ma dame, lui assura son interlocuteur.
Ce dernier s'arrêta sur le seuil d'une porte. La jeune femme mit la main sur la poignée quand le général la retint pour une dernière question :
—Ma dame, j'ai l'impression que votre nom a une consonnance elfique. Signifie-t-il quelque chose en particulier ? Simple curiosité d'un homme épris de nouvelles connaissances, ajouta-t-il par mesure de précaution.
La jeune femme évita le regard du général en restant face à la porte, dos à lui. C'était plus facile de parler ainsi :
—Il signifie « Amie de la souffrance ».
—Ce n'est pas un nom très allègre, remarqua-t-il, Quels parents donneraient à leur enfant un prénom aussi lourd de sens ?
—C'est un prénom de circonstance Général Eärnil, répondit-elle froidement, espérant ainsi le repousser.
Elle ouvrit la porte mettant ainsi fin à cette conversation qui la rendait extrêmement mal à l'aise :
—Bonne soirée général, dit-elle simplement.
—Bonne soirée Dame Nwalmendil. Quelqu'un va venir vous porter votre dîner et j'enverrais un soldat vous faire quérir demain matin pour entendre le verdict du roi.
—Merci, murmura-t-elle avant de refermer la porte.
La jeune femme souffla de soulagement contre la porte. Ce général était curieux et très intelligent. Elle avait eu peur qu'il n'arrive à lire en elle mais heureusement elle avait réussi à rester neutre. Elle avait réussi à en dévoiler juste assez sur elle pour qu'il ne sache rien de véritablement important. La jeune femme se surprit à tripoter encore une fois le collier d'Elladan entre ses doigts. C'était vraiment un tic démontrant un haut taux d'anxiété chez elle désormais. Heureusement personne ne le savait et il était hors de question que la symbolique de son objet le plus cher soit connue de quelqu'un.
La chambre était simple, de taille moyenne, dénuée de décorations superflues. Les murs étaient blancs et une grande fenêtre donnait sur le côté Est de la cité en contre bas.
La chambre contenait un grand lit, une commode de bois, une chaise et une table près de la fenêtre ainsi qu'un paravent dans un coin. Derrière celui-ci se trouvait un broc d'eau pour le visage, un grand miroir et des draps de bain.
Elle se demanda où se trouvait la baignoire pour se laver car elle rêvait d'un bain chaud et relaxant. L'officier Gwador n'avait pas retenu ses coups et elle était sûr d'avoir deux hématomes sur la poitrine le lendemain. Mais elle s'en occuperait plus tard. Pour l'instant elle souhaitait se reposer car cette journée l'avait fatiguée plus que de raison.
Elle posa sa cape sur la chaise et ses armes sur la table, se déchaussa et s'allongea sur le lit. Ce n'était pas le confort elfique mais c'était tout de même agréable. La jeune femme ferma les yeux et somnola jusqu'à l'arrivée de la domestique lui apportant son dîner. Elle se réveilla quand elle frappa. Elle se sentait comateuse, comme enveloppée dans du coton. Elle n'avait pas vraiment dormi. Elle avait somnolé, le sommeil peuplé de rêves étranges auquel elle préférait ne pas penser. La jeune femme secoua la tête pour reprendre ses esprits et se dépêcha d'aller ouvrir.
Maintenant elle souhaitait réellement aller se laver. Pour se nettoyer et aussi enlever cette désagréable sensation de coton autour d'elle.
Elle ouvrit et une jeune fille environ du même âge qu'elle attendait. La domestique lui sourit gentiment. La jeune femme lui sourit faiblement en retour et se poussa pour la laisser rentrer :
—Bonsoir Dame Nwalmendil, s'exclama la jeune femme, on m'a ordonnée de vous apporter de quoi vous restaurer et de m'assurer que vous vous sentiez bien. Avez-vous besoin de quelque chose ?
Elle posa le plateau entre deux armes sur la table et se retourna vers son invitée :
—Hum... Eh bien je me demandais s'il ne manquait pas une baignoire dans ma chambre, répondit la jeune femme à sa question, J'aimerais me laver entièrement.
La domestique rit doucement à sa remarque :
—Non, Dame Nwalmendil, il ne manque pas de baignoire dans votre chambre. Ici tout le monde se lave dans les bains communs. Ils sont constamment alimentés par les sources de la montagne et chauffés. Je peux vous conduire à ceux destinés aux femmes si vous le désirez.
La jeune femme acquiesça à la proposition. Elle prit sa serviette de bain et suivit la jeune domestique. Celle-ci la mena à travers les couloirs de la grande citadelle, qui s'étendait en réalité également à l'intérieur de la montagne, en silence ce que la jeune femme apprécia énormément.
Quand elles arrivèrent aux bains, elle fut impressionnée. La salle était très grande et haute, creusée à même la montagne. Le sol était carrelé et les deux grands bassins étaient entourés de colonnes de marbre noires et blanches :
—Le bassin de droite est froid et celui de gauche est chauffé. Vous pouvez trouver des savons là-bas, lui expliqua la domestique. Vous serez tranquille je pense. A cette heure-ci il n'y a pas grand monde. Il est tard pour aller se baigner.
Puis elle laissa la jeune femme seule. La domestique avait raison. Elle était l'unique personne dans l'immense pièce, ce qui l'arrangeait bien vu qu'elle n'aurait pas particulièrement apprécié de devoir se laver devant d'autres femmes. Elle n'aimait pas toujours pas que d'autres voient son corps. Ce n'est pas qu'elle n'aimait pas son corps, elle n'y prêtait pas vraiment attention. C'était une simple enveloppe charnelle. Sa relation avec son corps s'arrêtait là. Écouter son corps ? Elle n'avait jamais compris à quoi cela pouvait bien servir à part faire preuve de narcissisme et ralentir chaque activité effectuée.
De plus la jeune femme n'aimait pas que d'autres la voient nue car elle se sentait vulnérable, comme si sa carapace s'écroulait. Elle détestait sentir les regards des autres sur elle, hommes ou femmes. C'était sûrement dû à son enfance où elle avait toujours été regardée comme le vilain petit canard. Leur regard étaient toujours mauvais et plein de rage. Elle avait parfois ressenti la même chose à Fondcombe dans les yeux de certains Elfes, en particulier Ether et cela lui avait fait mal. Cependant la jeune femme avait aussi rencontré des personnes qui l'avaient appréciée alors qu'elle n'était même pas de leur famille. A Fondcombe elle avait rencontré les premières personnes qui l'avaient appréciée pour ce qu'elle était. Elle s'était faite des amis.
La jeune femme se déshabilla et rentra dans l'eau chaude.
Je sais que vous ne le pensez pas Helwa mais vous êtes belle. A mes yeux vous êtes magnifique. Je ne me lasserai jamais de vous regarder.
La jeune femme secoua la tête et plongea sous l'eau, assaillie par des souvenirs de la voix d'Elladan. Sa voix résonnait dans sa tête comme le faisait auparavant la petite voix. Cela lui arrivait parfois quand elle était vraiment très fatiguée et qu'elle n'arrivait plus à tout enfermer en elle. Elle aurait voulu s'en débarrasser, se souvenir de tels mots étant trop douloureux.
Elle ressentait cette douleur, ce vide, ce manque, plus fortement aujourd'hui que les autres jours. Cependant son estomac cria famine, la sortant de son apitoiement. Elle décida d'accélérer sa toilette et de rentrer manger et dormir dans sa chambre. Mais quand la jeune femme sortit de l'eau et se sécha, elle se demanda comment elle allait réussir à retrouver sa chambre toute seule. Elle se rappelait bien quelques couloirs que la domestique lui avait fait emprunter mais elle ne pourrait pas rentrer seule.
Alors quand elle sortit des bains quelle ne fut pas sa surprise en découvrant la jeune domestique toujours dans le couloir ! Elle l'avait attendue tout ce temps :
—Que faites-vous là ? Demanda-t-elle surprise.
—Je vous attendais Dame Nwalmendil, lui répondit-elle calmement, j'ai pensé que vous auriez du mal à rejoindre votre chambre sans un guide.
La jeune femme hocha la tête, remercia la domestique et toutes deux prirent le chemin du retour :
—Est-ce que vous allez bien Dame Nwalmendil ? Demanda-t-elle en se tournant vers elle.
—Je vais très bien, pourquoi cette question ? répliqua l'intéressée, immédiatement sur la défensive.
—Je heu... Vous avez les yeux rouges. Vous semblez avoir pleuré. Alors si quelque chose ne va pas et que je peux faire quelque chose...
Le regard froid et presque meurtrier que lui renvoya la jeune femme suffit pour qu'elle ne finisse pas sa phrase :
—Je vais très bien et je n'ai pas pleuré. Merci bien.
Le reste du trajet se passa sans un mot. La jeune femme n'appréciait pas du tout que quelqu'un puisse remarquer un de ses moments de faiblesse. Ils étaient intimes.
Arrivée à sa chambre, elle ne jeta pas un regard à la domestique et ferma sa porte. Ensuite elle mangea machinalement et se mit au lit, fatiguée par les épreuves.
