J'aurais voulu publier ce dernier chapitre dans d'autres circonstances, mais j'espère que ça vous permettra d'autant plus de penser à autre chose, de vous évader un peu. Un grand merci à tous les lecteurs et à toutes les lectrices qui auront suivi ce texte, qu'ils aient ou non laissé une trace de leur passage par ici !

Je vous laisse pour la lecture.


EFFONDRÉE


En ce chaud mois d'avril 1998, la Chaumière aux Coquillages était des plus paisibles, et ses habitants à peine troublés par la houle roulant délicatement sur le rivage pour leur apporter les débris de la mer. L'eau bleue et soyeuse brillait particulièrement en cette fin de journée, et le soleil épousait au loin d'horizon. Quelques-uns de ses rayons tentaient de résister à l'éloignement inéluctable pour se frayer un chemin jusqu'à sa rétine. Fleur aimait le crépuscule. Les pieds dans le sable humide, elle songea qu'elle était tombée trois fois amoureuse en l'espace de trois ans : de Gringotts, de son époux, et des côtes anglaises. Si les premiers temps avaient certes été compliqués sur le Chemin de Traverse, sa vie avait pris un grand tournant lors de sa rencontre avec Gornuk, avec Bill, puis finalement avec elle-même. Oh, son quotidien était bien sûr rythmé par la guerre plus officielle que jamais, et sa famille en France lui manquait, mais quand elle était à leur petit cottage, elle sentait… apaisée.

Depuis le désastre du mariage, Bill et elle s'étaient terrés. D'abord au Terrier, puis finalement à la Chaumière qu'ils avaient achetée dans la plus grande discrétion quelques mois auparavant. Il leur fallait un endroit isolé, sécurisé, incartable, et surtout inaccessible pour les Sorciers qui n'étaient pas dans le Secret. Ils avaient eu raison d'anticiper leur départ : il ne faisait nul doute qu'ils auraient vite été arrêtés lorsque Gringotts était tombée aux mains du Seigneur des Ténèbres. Cela faisait six mois qu'ils n'avaient pas fichu les pieds à Londres, et autant de temps que le pouvoir avait été renversé.

Fleur frissonna dans les embruns. Mais pas de froid.

L'idée que la banque anglaise puisse désormais être contrôlée par les Mangemorts lui était insupportable. Elle ne savait pas ce qu'il était advenu de Gornuk et des siens. S'étaient-ils pliés aux ordres ou avaient-ils fait front ? Avaient-ils choisi de résister ?

Malgré les réticences du gobelin à garder contact en ces temps troubles, elle lui avait tout de même envoyé une carte. Une toute petite carte. Oh, elle n'avait pas été stupide au point de signer de son nom, mais l'identité de l'expéditeur ne ferait aucun doute pour le gobelin. Elle avait ensorcelé un dessin au fusain pour qu'il s'anime lorsqu'il poserait les yeux dessus. Des fausses larves noires remuaient vivement pour former quelques phrases : « Je repensais à votre ragoût. Beurk ! En espérant que cette nouvelle année sera pour vous riche et prospère… ». Fleur avait attendu avec impatience une réponse piquante qui n'était jamais venue. Le hibou n'avait jamais reparu. Et si le message avait été intercepté par les Mangemorts ? Et si Gornuk l'avait bien reçu mais s'était lui-même débarrassé du volatile pour qu'elle ne cherche plus à le joindre ? Fleur secoua la tête. Pour elle, les personnes de confiance se comptaient sur les doigts d'un Botruc (1), et elle ne pouvait se résoudre à penser que Gornuk puisse commettre ce genre d'atrocités. Après tout, des hiboux mourraient tous les…

Ses réflexions furent interrompues par l'apparition soudaine de plusieurs silhouettes au loin, sur la falaise, faiblement éclairées par la lumière des premières étoiles. Son premier réflexe fut de se retourner vers la Chaumière pour avertir Bill, en dégainant en même temps sa baguette. Lorsqu'elle eut hurlé et qu'elle se retourna de nouveau vers les nouveaux arrivants, prête à en découdre, elle comprit que quelque chose clochait. Ils ne pouvaient décidément pas être des assaillants. Ils semblaient figés sur place. Le temps comme suspendu. Elle vit une personne de la taille d'un Elfe de maison vaciller, avant de s'écrouler dans les bras d'un jeune homme. Cette silhouette-là, elle ne la connaissait que trop bien.

« …COURS ! AU SECOURS ! (2)
— Arry ! » s'époumona-t-elle avant de s'élancer dans leur direction.

À mesure que les herbes sèches fouettaient ses jambes nues, elle discernait de plus en plus clairement des visages : le jeune frère de Bill, l'ancienne cavalière de Viktor, un jeune métis qu'elle avait croisé quelques fois à Poudlard, l'étrange fille Lovegood, un vieil homme aux cheveux grisonnants, un Elfe en piteux état, et puis… Elle déglutit.

Gripsec.

La nuit avait été courte. L'atmosphère lourde. Humide… Cela n'avait pas grand-chose à voir avec le temps au-dehors.

L'Elfe n'avait pas survécu à ses blessures.

Loin de se laisser abattre, Fleur s'était occupée d'autant plus férocement des blessés. D'abord, elle était longuement restée auprès d'Hermione. Les entailles profondes dans sa peau lui remémoraient douloureusement la nuit où elle avait failli perdre Bill. Les regards de Ronald à l'égard de la brune ne lui avaient pas échappé… Est-ce qu'il ressentait la même chose qu'elle avait ressenti l'année passée ?

Gripsec, lui aussi, semblait avoir été particulièrement malmené au manoir Malefoy. Il avait été installé dans une chambre fraîchement repeinte à l'étage. Elle ne s'était pas attendue à ce qu'il la retienne soudain le deuxième jour, après le changement de ses bandages :

« Miss Delacour, attendez ! avait-il grondé.
— C'est Weasley maintenant, lui apprit Bill en frottant son alliance.
— À moins que Miss Delacour n'ait été frappée par un maléfice l'incapacitant à vie pour communiquer intelligemment par elle-même, nous devrions pouvoir nous passer de vous, Mr Weasley. J'ai à vous parler, ajouta-t-il à l'attention de Fleur.
— Que lui voulez-vous ?
Sortez, Weasley. »

Sa voix avait claqué dans l'air. Cela rappelait douloureusement à la Sorcière celle de Gornuk lorsqu'il la rabrouait parfois.

« Nous sommes encore chez nous, Gripsec, répliqua sèchement Fleur. Bill, mon amour… pourrais-tu nous laisser quelques instants, s'il te plaît ? »

Bill referma la porte bleue après un dernier regard morgue en direction du gobelin.

« Je ne pensais pas un jour être réduit de nouveau à un vulgaire hibou… grommela Gripsec en se grattant l'extrémité du nez et en faisant tomber quelques croûtes.
— Eh bien, dites ? exigea Fleur.
— Gornuk était avec nous.
— Gornuk ? », demanda-t-elle en fronçant les sourcils.

Gripsec acquiesça silencieusement. Les Gobelins et leur avarice en mots…

« Pourquoi me dites-vous cela, Gripsec ? Pourquoi me parlez-vous de Gornuk ? Que faisait-il avec vous ?
— En fuite.
— Et où est-il maintenant ? »

Fleur avait senti sa gorge se serrer à mesure qu'elle prononçait ces mots. Gripsec la regardait avec ce flegme à toute épreuve si caractéristique du peuple gobelin. Impossible de ne pas songer à la même impassibilité dont Gornuk avait fait preuve à leur première rencontre, au silence qu'il lui avait imposé alors qu'ils arpentaient le dédale souterrain dans ces maudits wagonnets.

« Gornuk était avec nous. »

La Française mit un instant pour comprendre la marque du passé dans la phrase prononcée en anglais. C'était… étrange. Soudain. Impensable. Invraisemblable. Révoltant. Gornuk était…

« Gornuk était d'un naturel bavard… »

Si la discussion n'avait pas été aussi grave, Fleur aurait sans doute ri aux éclats. Gornuk, bavard ? Et puis quoi encore ? Elle était suspendue aux lèvres sèches et craquelées de la créature.

« …l'autre nuit, il s'est confié à nous – nous tous, humains compris… »

Il avait craché ces derniers mots.

« Gornuk n'était pas mon ami… continua Gripsec en étirant un sourire mauvais. Mais je crois qu'il vous considérait comme telle. »

Fleur hoqueta. C'était absurde. Gornuk, un ami ? Un collègue, oui. Son premier collègue. Une relation cordiale particulièrement intéressée. Elle repensa à ses sourires doucereux et à son air goguenard. À ses piques et à ses sautes d'humeur. À ses remarques acerbes et à ses plaisanteries douteuses. À ses encouragements discrets et ses maudites larves de mouches. Après des mois, des années à se plaindre de l'un et de l'autre, étaient-ils devenus amis ? Cela lui faisait quelque chose, bien sûr, d'apprendre que Gornuk était…

« Miss ? »

Gripsec la regardait étrangement. Elle passa rapidement ses mains sur son visage. Est-ce qu'elle s'était mise à pleurer ?

« Merci, Gripsec. »

Était-ce à cela que ressemblait sa voix ? Elle glissa une mèche derrière son oreille. Qu'est-ce qu'elle la gênait cette mèche !

« Je vous souhaite un bon rétablissement. Je vais vous laisser vous reposer. »

En trois ans et demi, son anglais était devenu presque parfait. Parmi les natifs, elle faisait presque illusion. Alors pourquoi sa phrase sonnait si faux ? Elle lui tourna le dos pour sortir de la chambre. L'air était devenu irrespirable. Elle agrippa le bouton de porte avec une force qu'elle ne se connaissait pas. Jamais elle n'avait vu ses jointures si blanches. Les tendons étaient tendus comme des baguettes et menaçaient de déchirer sa peau. Elle inspira difficilement une bouffée d'air et tourna la poignée. La porte s'ouvrit. Elle sortit dans le couloir.

Vide.

Lorsqu'elle referma la porte, elle colla aussitôt son dos contre la peinture encore fraîche. Son corps fut pris d'incontrôlables tremblements, ses yeux noyés par l'humidité ambiante. Non, non, non. Ça n'était pas possible. Pas Gornuk. Pas lui. Pas elle. Pas eux…

Quelque chose criait à l'intérieur.

Comment se débarrassait-on de cette affreuse pointe au cœur ? Pourquoi était-ce aussi douloureux ? Est-ce qu'on survivait à ce genre de choses ?

Elle venait de perdre son tout premier ami.


(1) Le Botruc est une créature magique semblable à un tas d'écorces et de brindilles. Il possède deux longs doigts à chaque "main" (Les Animaux fantastiques) d'où l'expression sorcière "quelque chose que l'on peut compter sur les doigts d'un Botruc". L'équivalent Moldu serait bien entendu "que l'on peut compter sur les doigts d'une main".
(2) Harry Potter et les Reliques de la Mort, Le manoir des Malefoy.
(2) (bis) À noter que je fais un petit écart au canon : normalement, Dobby fait un premier aller-retour pour mettre en sécurité Dean, Luna, et Ollivander. Ce n'est que plus tard qu'il réapparaît gravement blessé aux côtés du Trio et de Gripsec.
(3) Pour celles et ceux qui n'avaient pas encore fait le lien (puisque j'ai intentionnellement brouillé les pistes), Gornuk est le gobelin assassiné en même temps que Ted Tonks par les Rafleurs.


C'est extrêmement bizarre de mettre un point final à cette histoire et de la marquer comme "terminée". Ça me rend très triste de me séparer de ces personnages. Pardon pour Gornuk. Je n'envisageais juste pas d'autre conclusion.

J'ai adoré écrire cette fiction, écrire sur les Gobelins, écrire sur Fleur. J'espère que vous aurez ri, peut-être pleuré, été agacés, été émerveillés, que sais-je... J'espère que vous aurez juste passé un bon moment. N'hésitez pas à me faire part de vos impressions ! La review est le seul salaire des auteurs, alors même si vous ne vous étendez pas sur des lignes et des lignes, ne serait-ce qu'un simple "merci" ou "j'ai aimé cette histoire", ça fait toujours chaud au cœur.

Merci de m'avoir lue, et à bientôt pour d'autres aventures !