TALLNESHIA

Chapitre 15

Show me how to do


.


Par un pur miracle, il se trouva que Balthazar avait raison. Les transformations qui s'opéraient lorsque Tallneshia se nourrissait de sang n'étaient que temporaires. Il fallut tout de même trois jours avant que l'adolescente ne perde les attributs de Shyrnhaâm et ne redevienne totalement elle-même. Trois jours durant lesquels son angoisse ne fit que croître et où l'abattement la minait un peu plus chaque jour. Lorsqu'enfin, un beau matin, elle s'éveilla sans que ses griffes ne s'accrochent aux couvertures ni que ses ailes ne la fassent souffrir parce qu'elle était restée allongée dessus toute la nuit, quand elle eut vérifié en tâtant prudemment son crâne que ses cornes n'étaient plus là, et en passant sa langue sur ses lèvres pour constater l'absence de ses crocs, alors elle poussa un cri ravi et sauta au cou de Balthazar. Lui s'éveillait à peine, mais comprit rapidement les raisons de sa joie et la partagea avec elle. Ce fut un réel soulagement pour eux deux.

Après de longues négociations, le pyromancien parvint à convaincre Tallneshia de réessayer de boire du sang de son plein gré. L'adolescente était terrifiée à cette idée. Elle n'avait aucune envie de recommencer. Quand elle s'était nourrie de Balthazar, elle n'avait pas réussi à se contrôler. Il avait fallu qu'il s'évanouisse pour qu'elle réalise qu'elle était en train de lui prendre trop de sang, et qu'elle s'arrête juste à temps. Elle aurait pu le tuer. Cette expérience l'avait traumatisée. Mais à force de patience et d'arguments, son ami finit par la faire changer d'avis, même si la tâche fut compliquée.

Les essais qu'ils effectuèrent sur plusieurs animaux différents répugnèrent un peu Tallneshia, mais elle ne pouvait s'empêcher d'être toujours attirée par l'odeur du sang frais, même si aucun ne sentait aussi bon que celui de Balthazar. Ils finirent par découvrir qu'en plus de modifier son apparence et de régénérer ses blessures, se nourrir ainsi lui octroyait les mêmes capacités physiques que celles de Shyrnhaâm : sa vitesse, son agilité et sa force étaient accrues durant le laps de temps de sa transformation. En revanche, ses cauchemars s'en trouvaient renforcés. Sans pour autant prendre le contrôle, l'entité maléfique était éveillée, s'adressant parfois à elle en pleine journée, et cela n'apaisait pas sa faim.

Quant à la durée de sa transformation, cela variait en fonction de l'être dont elle se nourrissait et de la quantité de sang qu'elle lui prélevait. Cela pouvait passer d'à peine un quart d'heure, lorsqu'elle prenait deux gorgées d'un lapin fraîchement tué et qu'ils mangeaient normalement par la suite, à une demi-journée entière. Cela s'était produit lorsqu'ils avaient trouvé en forêt un cadavre de cerf encore chaud. Tallneshia avait lutté contre ses pulsions inhumaines pendant plusieurs minutes. En pleine crise de larmes, effondrée contre un arbre, ses mains couvrant son nez et sa bouche pour s'empêcher de sentir l'odeur terriblement attirante, elle avait fini par céder. Balthazar l'avait amadoué, en lui répétant doucement qu'ils étaient éloignés de n'importe quel village, qu'il en serait le seul témoin, qu'il l'avait déjà vu faire, et que c'était l'occasion ou jamais d'en connaître les effets. Ses jambes l'avaient trahi, et elle s'était ruée vers l'animal. Puis elle n'avait plus réfléchi. Elle avait aspiré avidement, gorgée après gorgée, ce sang épais, nourrissant, aux arrière-goûts d'herbes et de champignons.

Lorsqu'elle avait relevé la tête des entrailles de l'animal, haletante, les cheveux poisseux, son visage entièrement recouvert de rouge, elle avait croisé le regard de Balthazar. Son cœur s'était serré. Aucun dégoût. Aucun rejet. De la tendresse, même, et de la compassion. De la compréhension. Pas une seule fois le pyromancien n'avait détourné les yeux. Il l'acceptait telle qu'elle était. Ni plus humaine, ni plus inhumaine que lui. Elle était Tallneshia, sa sœur de cœur, et il avait juré d'être toujours là pour elle.

Lentement, il s'était approché, avait imbibé un bout de tissu d'un peu d'eau, et s'était appliqué à lui essuyer le visage, patiemment. Il ignorait ses crocs, ses griffes, son regard inhabituel. Il avait même été jusqu'à suivre de l'index la ligne recourbée de ses cornes brunes.

« Tu veux que je te dise ? » avait-il murmuré d'un ton doux, tranchant totalement avec le tableau qu'ils offraient – eux deux agenouillés auprès d'un cerf quasiment vidé de son sang.

Elle lui avait adressé un regard perdu et interrogateur. Un petit sourire était apparu au coin de ses lèvres quand il avait continué :

« T'es adorable avec ces cornes. Sincèrement. »

« Tu… tu trouves vraiment ? »

« Mais oui. »

Elle avait baissé la tête, peu convaincue par ses mots. Ce qui ne l'avait pas empêché d'accepter sa main tendue pour l'aider à se relever.

« Merci… »

Une fois remise sur ses pieds, il lui avait tapoté le dos, entre ses deux ailes, et ils avaient poursuivi leur route. Six heures s'étaient écoulées avant qu'elle ne redevienne elle-même. Balthazar avait supposé que si elle se nourrissait d'humains, voire de créatures magiques, la durée de sa transformation augmenterait. Mais cela, Tallneshia avait strictement refusé de l'essayer, et cette fois il n'avait pas cherché à l'en convaincre.

Deux nouvelles années s'écoulèrent ainsi. Deux ans semblables à ceux qu'ils avaient toujours vécu jusqu'alors, à errer à travers le Cratère, de région en région, de village en village, obligés parfois d'en partir plus précipitamment que prévu suite à une nouvelle folie meurtrière de Shyrnhaâm. Ils rencontraient à présent des troupes de paladins dans chaque bourg, quelles que soient leurs Églises. Mais la terreur ambiante des premiers mois s'était calmée. Les paysans avaient appris à vivre avec leur peur de cet être sans pitié, et savaient qu'ils ne pouvaient rien faire mis à part prier pour ne pas être ses prochaines victimes.

Jamais ils n'avaient franchi les portes d'une grande ville, ni même n'avaient osé s'en approcher. C'était trop dangereux. Notamment Castelblanc, leur fameuse destination illusoire où Balthazar annonçait à chaque fois qu'ils se rendaient dès que la question leur était posée. Toujours, ils ne faisaient que contourner l'immense cité, berceau de l'Église de la Lumière, qui malgré ses murailles blanches faisait planer sur eux une ombre menaçante. Ils avaient été à l'est, par-delà les montagnes et les territoires nains, mais n'avaient pas poussé trop loin. Cela les avait fait découvrir des terres arides, escarpées et volcaniques, qui avaient fait le bonheur de Balthazar mais dans lesquelles son amie était loin de se sentir à l'aise. Ils y avaient passé quelques semaines, mais la chaleur et la sécheresse couplées à l'agacement croissant de Shyrnhaâm de n'y trouver que peu d'humains les avaient rapidement fait rebrousser chemin pour revenir sur des terres du Cratère au climat plus clément.

Lorsqu'ils étaient seuls et qu'elle se résignait à boire quelques gorgées de sang ici ou là, Tallneshia tentait de mettre ses temps de transformation en pratique pour apprendre à se servir de ses ailes, ce qui ne fut pas chose aisée. Mais puisqu'elle ne pouvait pas s'en défaire, alors autant qu'elles lui soient utiles… Elle dut tout d'abord comprendre comment les faire bouger. Ce n'étaient pas vraiment des muscles qu'elle utilisait en temps normal. Puisqu'il était absolument hors de question, malgré les propositions amusées et moqueuses de Balthazar, qu'elle se jette du haut d'une falaise et qu'advienne que pourra, elle commença à apprendre à décoller seule, depuis le sol. Mais ses battements d'ailes n'étaient pas encore assez puissants, et ne parvenaient à la soulever péniblement que d'un mètre ou deux.

Quant à son vol, si l'on pouvait vraiment appeler ça comme ça, il était tellement chaotique qu'il valait mieux ne pas en parler. Elle n'arrivait pas à changer de direction en cours de route, et il lui était déjà arrivé plusieurs fois de terminer sa course dans des buissons, ou par de violentes rencontres avec des troncs d'arbres qu'elle n'avait pas su esquiver. Le pyromage s'inquiétait toujours de savoir si elle allait bien. Puis, après s'être assuré qu'elle n'avait rien de cassé, il laissait retomber la pression et éclatait de rire. L'air boudeur qu'elle avait arboré les premières fois n'avait fait que redoubler son hilarité. Tallneshia avait fini par s'accommoder de ces humiliants déboires, et en riait à présent avec lui.

Cela faisait un peu plus de deux semaines qu'ils n'avaient pas croisé le moindre village. Cette après-midi-là, quand en parvenant à l'orée de la forêt qu'ils traversaient, ils aperçurent au loin dans le ciel céruléen des volutes blanchâtres, ils échangèrent un sourire.

« Feux de cheminées ? » espéra Tallneshia.

« Mh… je pense que oui. » répondit Balthazar en plissant les yeux. « Si Brasier lambine pas trop, on y sera avant ce soir ! »

Il baissa la voix, par automatisme.

« Ça ira ? »

« Oui, ça devrait. J'ai pas fait de cauchemars depuis un moment. »

« Nickel, on va enfin pouvoir passer une nuit digne de ce nom ! De la bière et un vrai lit. Mais que demande le peuple, franchement ? »

« Des filles ? » le taquina-t-elle gentiment, ayant appris à le connaître et à répondre à ses pointes d'humour, depuis le temps.

« Mh… Bonne idée ! »

Il esquissa un sourire teinté d'une légère amertume, songeant que cette soirée serait semblable à toutes les autres. Ils partageraient une bière ou deux. Peut-être du cidre ou du jus de pommes pour Tally. Cette dernière resterait la tête baissée, ou alors le fixerait pendant qu'ils parleraient, tout en jetant de discrets coups d'œil à droite ou à gauche – mais jamais des regards francs. Cette leçon de son enfance lui était décidément trop bien rentrée dans le crâne. Lui, en revanche, ne se gênerait pas pour se dévisser le cou et admirer les jolies serveuses qui passeraient à portée de ses yeux. Ils allaient parler de tout et de rien, partager quelques souvenirs, quelques délires, et avec un peu de chance, Balthazar parviendrait peut-être à voler un baiser à l'une des charmantes demoiselles lorsqu'ils monteraient se coucher.

Comme il l'avait prédit, Brasier avança d'un bon pas et ils parvinrent au village en fin d'après-midi. Ils y entrèrent sans problème. Depuis le temps, leur petit numéro d'Aventuriers voyageurs et intrépides était au point, et Shyrnhaâm ne leur posait plus problème comme elle avait pu le faire autrefois. Les paladins notèrent leurs informations sur un bout de parchemin, puis s'écartèrent en leur souhaitant un bon séjour. Ils appartenaient à l'Église du Feu, et l'un d'eux, ayant pris les deux amis en affection, alla même jusqu'à les accompagner à l'auberge. En retournant à son poste, il adressa un clin d'œil entendu à Balthazar, qui déglutit. Il avait aussi son petit succès auprès de la gent masculine et c'était loin d'être la première fois qu'un homme lui faisait des avances, mais ça restait toujours aussi déroutant.

Ils passèrent une dizaine de minutes à l'auberge, pour se réserver une chambre. L'établissement était petit et quasiment complet. Ils haussèrent les épaules avec indifférence face aux excuses du gérant, et se retrouvèrent avec un lit double. Cela ne les gênait en rien. Même maintenant qu'ils étaient adultes, ils n'avaient pas perdu cette habitude de dormir parfois ensemble, et Tallneshia continuait d'aller se réfugier dans les bras de Balthazar lorsque Shyrnhaâm se faisait trop agressive dans ses rêves au point de la réveiller. Ou au contraire, c'était lui qui venait l'enlacer lorsqu'elle commençait à s'agiter dans son sommeil, sans pour autant parvenir à échapper à ses cauchemars.

Après être monté déposer leurs affaires, ils verrouillèrent la chambre derrière eux et redescendirent pour déambuler tranquillement dans les rues du village, profitant de la fin de journée, du coucher de soleil qui faisait rougeoyer l'horizon et des températures agréables du printemps. Bientôt, l'été arriverait, et Tallneshia passerait ses journées à rechercher la moindre parcelle d'ombre tout en transpirant et en s'éventant inutilement de la main, pendant que Balthazar afficherait un grand sourire tout content, heureux comme un poisson dans l'eau sous ces températures infernales.

Ils savourèrent de pouvoir se promener posément, comme n'importe quels êtres humains normaux, sans avoir l'impression habituelle d'être surveillés à chacun de leur pas et traqués comme de vulgaires bêtes sauvages. C'était devenu rare, ces dernières années.

Ils en profitèrent pour se racheter un peu de nourriture, et comme à chaque fois qu'elle en avait l'occasion, Tallneshia traîna de longues minutes dans l'apothicairerie du bourg. Les déblatérations de la vieille femme qu'elle avait interrogée étant plus jeune, juste après qu'ils soient passés à Érodant chez la mère de Balthazar, l'avaient vraiment passionné. Grâce à son ami, elle connaissait par cœur le contenu médical de leur sac de voyage et les différentes fonctions de chaque végétal ou produit, ainsi que les moyens de les administrer. En grandissant, elle avait fini par perdre un peu de cette timidité et de cette méfiance maladives qui l'avaient envahies pendant un temps étant adolescente, et elle allait fréquemment discuter avec les apothicaires qu'elle rencontrait pour en apprendre davantage sur les plantes utiles en cas de blessures et les mélanges qu'il était possible de faire. Cela leur était d'autant plus utile que si elle-même pouvait se guérir seule en buvant un peu de sang, ce n'était pas le cas de Balthazar, qui devait se faire soigner dès qu'il était blessé.

Le pyromancien taquina un peu son amie, en l'empêchant soi-disant d'acheter toute la boutique, puis ils achevèrent leur balade et retournèrent à l'auberge partager un repas chaud. Tallneshia lâcha un discret soupir de soulagement lorsque des bols de soupe épaisse et consistante arrivèrent devant eux. Une fois, une seule, ils avaient bien failli avoir un énorme problème. On leur avait servi de la viande, dont certaines portions étaient encore saignantes, et elle avait mangé sans y prêter attention. Jusqu'à entendre dans son esprit, à peine quelques minutes plus tard, la voix de Balthazar résonner par télépathie, au moment même où elle commençait à sentir son dos la tirailler désagréablement.

« Oh merde, faut qu'on monte tout de suite, Tally. »

Elle l'avait regardé un instant sans comprendre, puis avait baissé la tête vers son assiette, et la viande brune qui baignait dans sa sauce teintée de rouge. Du sang.

« Oh non… » avait-elle laissé échapper à son tour.

« Monte, Tally, monte, monte, monte ! »

Brusquement, elle s'était levée, attrapant au passage la clé de leur chambre que Balthazar lui tendait, et avait presque couru dans les escaliers. L'angoisse lui nouait l'estomac. Il lui avait semblé batailler avec la serrure pendant une éternité, alors que ses ailes se déployaient déjà, parfaitement visibles de tous. Si une seule personne décidait de passer dans le couloir à cet instant, ils étaient fichus… Heureusement, elle était parvenue à s'enfermer dans leur chambre sans que rien de fâcheux ne se produise. Le jeune homme l'avait rejoint quelques minutes plus tard, le temps de répondre aux inquiets et aux curieux du rez-de-chaussée que sa petite sœur ne s'était pas sentie bien. Fort heureusement, les effets de sa transformation s'étaient estompés dans la nuit, et le lendemain matin, Tallneshia était redevenue elle-même. Ils avaient quand même eu sacrément chaud, cette fois-là.

Depuis ce temps, elle se méfiait toujours de ce qu'ils mangeaient dans les auberges, et lorsqu'elle avait un doute, elle préférait se servir dans leurs réserves personnelles plutôt que de tenter le diable. À ce sujet, d'ailleurs, ils n'avaient plus entendu parler d'Enoch depuis qu'ils l'avaient rencontré, quatre ans plus tôt. Mais par moments, Tallneshia avait la désagréable impression qu'on l'observait, et elle aurait juré qu'il s'agissait de lui. Elle n'en avait pas parlé à Balthazar, mais il devait sans doute ressentir la même chose. Il se crispait parfois sans raison, lorsqu'elle-même l'était. Le Diable les épiait dans l'ombre, et la jeune femme appréhendait le jour où il se présenterait de nouveau face à eux.

« Une petite bière avant de remonter ? » proposa le pyromancien après qu'ils eurent fini leur repas.

« D'accord. »

« Bouge pas, j'vais aller les chercher au bar direct… Ces demoiselles n'ont plus l'air de savoir où donner de la tête. » se moqua-t-il gentiment en lorgnant pendant de longues secondes le ballet des serveuses avant d'enfin se lever.

« T'as pas plutôt repéré celle derrière le comptoir ? »

Debout derrière sa chaise, appuyé au dossier de celle-ci, qu'il balançait doucement d'avant en arrière, Balthazar tourna la tête à ses paroles pour jeter un regard à la fille qui courait de bouteille en bouteille pour remplir tant bien que mal les verres vides qu'on lui tendait. Il la jaugea d'un bref coup d'œil. Poitrine franchement opulente, maquillage exagéré, cheveux blonds et lisses, déjà un peu luisants de sueur, qui lui rappelaient trop une certaine Lita. Rien pour lui plaire, en somme.

« Alors là, absolument pas. » rassura-t-il son amie avant de s'en aller prendre leurs boissons, la laissant seule quelques instants.

Elle le suivit des yeux, esquivant habilement les autres tables. Focalisée sur le rouge de sa robe de pyromage, elle fit un violent bond sur sa chaise lorsqu'un liquide lui trempa l'épaule droite et se mit à dégouliner le long de son bras. Elle tourna la tête dans cette direction et se retrouva nez à nez avec un jeune homme confus, une main sur la bouche, l'autre tenant une chope de bière dont un bon quart venait d'être renversé sur elle.

« Oh ! Oh pardon mademoiselle, je suis vraiment désolé ! Je, j'ai reculé, pour laisser passer une serveuse, et je ne vous avais pas vu… Excusez-moi, je suis désolé… »

« C'est pas grave. » fit Tallneshia à mi-voix en essuyant du bout des doigts quelques restants de mousse blanchâtre.

« Comment je peux… euh… attendez ! »

Il posa sa chope de bière sur leur table, disparut quelques secondes, et réapparut presque aussitôt avec entre les mains une large serviette de tissu qu'il avait été pêcher elle ne savait où, et avec laquelle il commença à lui frotter doucement le bras en répétant des excuses à tout bout de champ. Prise au dépourvu par sa réaction, elle le laissa faire quelques secondes, avant de se dégager plus brusquement qu'elle ne l'aurait voulu.

« Je vous ai dit que c'était pas grave. » répéta-t-elle.

Le jeune homme avait l'air tellement confus, avec ses cheveux châtains mi-longs en bataille qui lui retombaient sur le front et ses joues rouges, qu'elle prit sur elle et lui adressa un petit sourire. Il serra nerveusement la serviette entre ses mains, et son regard noisette fit un rapide aller-retour de haut en bas avant de revenir la fixer dans les yeux.

« Vous êtes sûre que vous ne m'en voulez pas, mademoiselle, euh… mademoiselle ? »

« Oui, oui. » lui assura-t-elle gentiment, sans avoir compris qu'il espérait connaître son prénom.

Il était toujours aussi rouge. Pourtant, elle ne trouvait pas qu'il faisait si chaud dans la salle. Hésitant, le jeune homme revint néanmoins à la charge, plus clairement cette fois.

« Je peux… savoir comment vous vous appelez ? »

« Euh… Tallneshia. » répondit-elle avec un brin de méfiance, surprise de sa question. « Pourquoi ? »

« Tallneshia… » répéta doucement le jeune homme sans cesser de la dévorer du regard. « C'est original, comme prénom ! Et… très beau. Un peu comme… comme v… »

Un raclement de gorge l'empêcha de finir sa phrase. Il tourna la tête vers Balthazar, revenu du bar, qui tenait leurs deux chopes de bière dans ses mains et adressait au nouveau venu un regard interrogateur.

Et peut-être aussi un brin agressif, dans le fond.

« On peut t'aider, mon gars ? » lança-t-il joyeusement tout en se réinstallant aux côtés de Tallneshia.

« Euh… J'ai renversé de la bière sur votre amie sans faire exprès, je suis vraiment désolé. » s'excusa une dernière fois le jeune homme en panique avant de récupérer sa propre boisson et de mettre les voiles.

« … Mouais, c'est ça. » lâcha le mage avec dédain en l'observant partir. « Allez, va réviser tes techniques de drague ailleurs. »

« Ah, il me draguait ? » comprit tardivement Tallneshia.

« Oh que oui, et pas qu'un peu ! » s'esclaffa moqueusement Balthazar, luttant de toutes ses forces contre l'amertume qui l'avait envahi, et qui n'était en rien due à la bière. « Te renverser un truc dessus pour t'approcher, te sortir que ton prénom est le plus beau du monde… On l'a tous fait, ça. C'est lourd. Et cliché. » commenta-t-il de son avis d'expert, tout en sirotant distraitement sa boisson. « C'est pas ça qu'il faut leur dire, aux filles, pour les faire tomber dans tes bras. »

« Faut leur dire quoi, alors ? »

« Mh… Montre déjà que tu t'intéresses à elles. À ce qu'elles font, à ce qu'elles vivent. Discute avec. Fais-les rire, surtout. Et quand c'est elles qui commencent à te poser des questions, c'est que toi aussi tu les intéresse un peu, c'est bon signe. Mieux que son approche de débutant, en tout cas. Je faisais ça à L'Hermitage quand j'avais quinze ans. » ricana le pyromancien.

Il se tut, laissant la jeune femme pensive, et en profita pour l'observer à la dérobée par-dessus sa chope, réalisant avec un léger malaise qu'il avait effectué toutes ces étapes avec elle. Cela avait pris beaucoup plus de temps qu'une simple soirée de séduction, et il ne s'en était pas rendu compte sur le coup, évidemment. Elle n'était qu'une enfant, elle était sa sœur… Mais il s'était intéressé à elle. À ce qu'elle avait fait à la Tour des Mages, à ce qu'elle avait vécu avant d'apparaître dans le Cratère. Il s'était évertué à la faire rire, à lui montrer à quel point le monde pouvait être beau. Et en retour, elle l'avait interrogé, encore et encore, d'abord sur des choses banales, l'herbe, le vent, les moulins, et puis sur lui. De manière générale, puis elle avait voulu en savoir encore plus, quand il lui avait enfin dévoilé l'existence de Philippe. Tallneshia s'était intéressée à lui…

Balthazar grommela sourdement dans sa barbe et finit sa bière cul sec. Il détestait quand son esprit partait se perdre dans ce genre de considérations.

« Dis ? »

« Oh, oh, quand on parle du loup…»sourit-il mentalement face à sa voix hésitante et son regard fuyant. « Et une nouvelle question existentielle de Tally, une. Ça faisait longtemps, tiens… »

« Oui ? »

« Comment ça se passe… après ? »

Ahem. Là, pour le coup, elle l'avait un peu perdu.

« Après ? Après quoi ? »

« Quand on se fait draguer. » le questionna-t-elle innocemment. « Enfin, je sais, on se retrouve seul avec le gars ou la fille, on se met nus et on se câline. Ça je t'ai vu le faire avec les serveuses, quand j'étais petite. Mais… comment ça se passe, exactement ? Tu m'as jamais expliqué ça. J'aimerais savoir. »

Balthazar hésitait. Sincèrement. Il savait pas s'il devait être heureux d'avoir déjà fini sa chope de bière, ce qui lui avait évité de s'étrangler avec, ou bien s'il devait le regretter. Parce que là, tout de suite, il avait une subite envie de s'en enfiler deux ou trois à la suite. Et sans respirer. Il toussota nerveusement, chercha l'inspiration, n'en trouva pas, et se résigna à proposer, ne faisant que retarder de quelques minutes le moment fatidique où ils seraient bien obligés d'aborder enfin le sujet :

« Hem… On devrait monter pour parler de ça. On sera mieux là-haut qu'ici au milieu des gens. »

Tallneshia accepta d'un hochement de tête sans protester, songeant naïvement qu'ils seraient effectivement sans doute plus à l'aise de n'être que tous les deux. Elle se doutait que lui demander ça au beau milieu du rez-de-chaussée de l'auberge n'était pas l'idéal, mais… elle se posait la question, depuis un long moment. Et même si cela les gênait un peu tous les deux, ça lui serait certainement utile de connaître ce genre de choses un jour, et elle savait qu'il pourrait les lui expliquer. Elle n'avait personne d'autre vers qui se tourner pour chercher des réponses. Balthazar pouvait les lui apporter. Comme il l'avait toujours fait à chacune de ses questions, en lui faisant découvrir tout ce qu'elle ne connaissait pas.

Ils montèrent donc dans leur chambre. Là, ils s'assirent sur le lit, face à face. Aucun d'eux deux n'osait parler. Ils étaient plongés dans la pénombre : d'habitude, Balthazar allumait une flamme au creux de sa paume, ou bien jouait négligemment avec en la faisant serpenter autour de son poignet. Mais pas ce soir, ce qui étonna la jeune femme. Ce fut d'ailleurs elle qui osa la première reprendre leur conversation là où ils l'avaient interrompue.

« Alors ? »

« Deux secondes… » marmonna nerveusement le pyromancien. « Si tu crois que c'est facile de te parler de ça… »

« Ben… tu m'avais bien expliqué, quand j'ai eu mes règles pour la première fois. »

« Peut-être, mais là ça n'a rien à voir, Tally… Argh. » grogna-t-il en se passant une main lasse sur le visage. « Bon, quand faut y aller… »

Lentement, patiemment, il tenta de lui expliquer ce qu'il se produisait, lorsque deux personnes se plaisaient et décidaient de pousser les choses un peu plus loin ensemble. Si Tallneshia n'était pas idiote et savait bien que les hommes et les femmes n'étaient pas constitués de la même manière, elle avait en revanche un peu de mal à visualiser. Quant au concept de faire l'amour, elle se demandait bien ce que pouvait être le plaisir qu'on ressentait. Il était rare que ses questions restent sans réponse, et elle devait avouer qu'intérieurement, elle s'en sentait un peu frustrée.

« Voilà, je… je sais pas trop ce que je pourrais te dire d'autre. »

Entendre de l'hésitation dans la voix de Balthazar la perturbait, lui qui était d'ordinaire si assuré, quel que soit le type de sujet. Même le sexe ne le gênait pas tant, habituellement. C'était sans doute le fait de devoir en parler avec elle qui le bloquait. Ayant deviné cela, Tallneshia pria pour que sa prochaine question n'accentue pas davantage le malaise profond qui s'était lentement établi entre eux deux depuis plusieurs minutes. Pour ne rien arranger, le pyromancien continuait à les laisser dans le noir, et ne pas pouvoir voir l'expression de son visage quand elle lui parlait la déstabilisait. Il aurait tout aussi bien pu avoir les larmes aux yeux ou la foudroyer du regard, elle n'en savait rien.

« Tu crois que… »

Elle avala péniblement sa salive, faillit renoncer. Mais son éternelle curiosité fut plus forte que tout, et lui donna suffisamment de courage inconscient pour oser achever, du bout des lèvres, sa question qui fit tressaillir Balthazar. Parce qu'il l'attendait, autant qu'il la redoutait.

« … tu pourrais… me montrer ? »

Il ferma les yeux et inspira profondément. Un chaos d'émotions tourbillonnait dans sa tête. Il ne savait même pas comment il parvenait à garder son calme, alors qu'il avait en même temps envie de vomir, de sauter sur ses jambes pour courir aussi vite et aussi loin qu'il lui était possible, de se rouler en boule sous les couvertures et de ne plus jamais en bouger… mais aussi, il devait bien se l'avouer, de répondre à ses attentes.

« Je… je sais pas, Tally. » murmura-t-il d'une voix étranglée, sans oser rouvrir les yeux, tordant entre ses doigts un pauvre bout de tissu qui ne lui avait rien fait. « Je veux pas te… te… »

« Me quoi ? »

« … te faire du mal. » souffla-t-il.

Il ne pouvait pas s'en empêcher. Elle lui avait pardonné, depuis le temps, mais lui non, et il n'y parviendrait jamais. Toujours, la même scène revenait le hanter, encore et encore. Cette fois où elle avait failli se faire violer. À seulement onze ans. Par sa faute.

Balthazar rouvrit brusquement les paupières, la respiration saccadée. Les yeux fermés, il revoyait trop bien la chambre d'auberge plongée dans la pénombre, le petit lit au fond de la pièce, contre le mur de gauche, et cette espèce de porc immonde à califourchon sur elle, en train d'essayer de la déshabiller et de la caresser, alors qu'elle n'était encore qu'une enfant, et qu'elle se débattait de toutes ses forces, impuissante… C'était la dernière chose qu'il avait vue, avant que sa rage ne l'envahisse et que le démon ne prenne le contrôle pour lui faire comprendre, à ce pervers dégueulasse, que toucher Tallneshia serait sûrement la dernière action de sa misérable existence.

« Justement… » chuchota la jeune femme, toujours sans savoir si chercher à le convaincre était vraiment la meilleure des idées. « Comme ça je saurai comment ça se passe. »

Et c'était qu'elle avait raison, en plus. Si le premier avec lequel elle le faisait était un sale type qui ne cherchait qu'à abuser d'elle ? Elle pourrait comprendre que la situation n'était pas normale, et arrêter les choses tant qu'il en serait encore temps, quitte à se servir de Shyrnhaâm, comme lui l'avait fait cette fois-là avec Philippe… même s'il la connaissait. Jamais elle ne ferait une chose pareille. Elle craignait trop son entité maléfique pour ça. Elle avait appris à cohabiter avec elle, mais elle en aurait toujours peur, quoi qu'il advienne.

« T'es comme ma sœur, Tally. » essaya-t-il une fois encore, faiblement.

« Oui… mais on n'est pas de la même famille. »

Il n'avait jamais su lui résister. Jamais. Comme cette fois-là, quand il était parti d'Érodant seul. Elle l'avait rattrapé, elle l'avait supplié de la laisser l'accompagner. Elle ne voulait plus être seule. Et il lui avait cédé. Comme…

Comme il le faisait de nouveau cette nuit.

À tâtons, il attrapa sa main et la serra. Elle fut surprise de le sentir trembler.

« Une seule fois, Tallneshia… On le fait une seule fois, pour que je te montre comment ça se passe, et que je t'apprenne comment faire… Mais on n'ira pas plus loin, d'accord ? Tu restes ma petite sœur… »

« Et toi mon grand frère. » accepta-t-elle en hochant de tête dans le noir, avant de murmurer avec reconnaissance : « Merci, Balthazar… »

« Tu me remercieras après, Tally. »

« Ah ? Quand ça ? »

« Oh… tu trouveras le bon moment toute seule. T'auras pas besoin de mon aide pour ça, je te le garantis. »

Il se pencha en arrière, sa main tenant toujours celle de Tallneshia, la faisant s'avancer un peu. Par instinct, elle se plaça directement à califourchon sur lui, appuyant exactement là où il le fallait sans le vouloir, et il se mordit les lèvres. Maintenant, il allait devoir se contenir pour aller à son rythme. Mais leur position actuelle lui convenait parfaitement. C'était elle qui allait gérer… il était hors de question que ce soit lui qui se place au-dessus d'elle. Jamais. Il en était incapable.

« Tu veux faire ça dans le noir ou avec la lumière ? »

« Euh… je sais pas… Ça se fait comment, normalement ? »

« Absolument comme tu le veux. » sourit Balthazar dans l'obscurité. « Après… Si vraiment tu veux voir à quoi ça ressemble, il vaudrait mieux allumer. Si ça ne te dérange pas. »

« C'est vrai… J'y vais. »

Tallneshia allait se lever, mais le jeune homme l'agrippa doucement par la taille pour l'en empêcher, tout en lâchant entre ses dents :

« Tut, tut, tut, ne bouge pas. Laisse-moi faire… Ça sert à quoi d'être un pyromage sinon, hé ? »

Il tendit un bras en direction de la table et de longues flammèches longilignes s'échappèrent de ses doigts pour fuser vers les bougies, qu'elles allumèrent. La chambre se retrouva enfin éclairée d'une douce lueur orangée, parfaitement propice à ce genre d'instants intimes. Lentement, Balthazar revint poser sa main sur la hanche de Tallneshia, avant de commencer à parcourir son dos. Les caresses qu'il lui prodiguait étaient différentes de celles dont il le gratifiait habituellement lorsqu'ils s'endormaient ou qu'elle cauchemardait. Elle le ressentait. Doucement, il l'attira à lui. Elle hésita, puis finit par déposer une main sur son torse. Il l'encouragea à mi-voix :

« Viens, Tally. Touche-moi, touche mon corps. N'aie pas peur. »

Il remonta encore, caressa son cou, son visage. Avec timidité, elle lui obéit et commença à écarter sa robe de mage. Il était torse nu en dessous. Il ne put retenir un long frisson lorsqu'elle glissa enfin ses doigts sur lui. Elle découvrit à son rythme sa peau tiède, ses pectoraux, ses abdominaux, ses côtes. Puis elle s'arrêta, ne connaissant pas les limites qu'il lui imposait.

Elle ignorait encore qu'il n'y en avait aucune.

« Tu veux que je termine de me déshabiller ? » lui demanda-t-il doucement dans un murmure, sentant qu'elle bloquait.

« Euh… »

Elle déglutit en le fixant sans trop savoir quoi répondre, ni comment réagir face à ce sentiment confus qu'elle sentait monter peu à peu en elle, qui n'était autre que de l'excitation. Il lui adressa un sourire rassurant.

« On va à ton rythme, Tally. Si finalement tu n'es pas prête… c'est pas grave. C'est normal. »

« Je… tu… tu es vraiment d'accord pour me montrer ? »

Balthazar étouffa un soupir. Ils venaient d'avoir cette conversation. Oui, il était aussi mal à l'aise qu'elle, parce qu'il l'avait toujours vu comme sa sœur, et ne parviendrait jamais à la voir autrement. Mais d'un autre côté, elle avait raison : aucun lien du sang ne les reliait directement. Alors… Ils ne faisaient rien de mal, au fond…

Cela faisait des années qu'ils se côtoyaient, et cela aurait été mentir de dire qu'il n'avait pas remarqué le changement de physionomie qui agissait sur Tallneshia depuis plusieurs mois. D'adolescente, elle était devenue femme. Il s'en était souvent voulu de laisser traîner trop longtemps son regard sur elle et sur ses formes naissantes, en songeant qu'elle était belle. C'était aussi pour ça que ces derniers temps, il passait plus de temps à reluquer les serveuses. Il préférait fantasmer sur elles, plutôt que de laisser son esprit dériver vers des pensées dérangeantes concernant sa sœur de cœur…

Et puis, comme il le lui avait si bien dit et répété, ça ne serait qu'une seule fois, juste pour lui faire découvrir et lui éviter de mauvaises expériences par la suite. Comme toujours, il ne voulait que la protéger. Bon, d'accord, il allait en profiter au passage. Mais après tout, c'était le concept même de l'amour : que les deux partenaires y trouvent du plaisir.

« Si c'est ce que toi tu veux, oui. » souffla-t-il gravement.

Elle le dévisagea longuement, avant de hocher la tête. Il ne l'avait que rarement vue dans cet état de fébrilité un peu honteuse, et il ne pouvait pas s'empêcher de la trouver absolument adorable, avec ses joues rosies par la gêne et ses yeux brillants. Sans cesser de soutenir son regard d'améthyste, il déboutonna son pantalon et le fit glisser sur ses cuisses. Tallneshia se mordit la lèvre inférieure en fixant son entrejambe, et rien que de la voir ainsi l'électrisa plus qu'il ne l'aurait cru possible. Il fit de même avec son sous-vêtement, et laissa quelques instants à son amie pour étudier avec curiosité ce à quoi il ressemblait en étant nu. Puis, lentement, il mêla ses doigts aux siens, prit sa main, et l'amena sur lui. La respiration de Tally s'accéléra, imitant les battements chaotiques de son cœur. Il la laissa découvrir à son rythme. Glissant sa paume dans sa nuque, il approcha son visage du sien et déposa ses lèvres sur les siennes avec tendresse. Elle lui répondit maladroitement, inhabituée à ces échanges sensuels. Peu importe. Il les lui enseignerait. Ils avaient toute la nuit devant eux pour ça…

Bon sang, ce qu'il adorait cette fille…

Ce qu'il aimait cette femme.

Plus que tout au monde.


.


Comme il s'en était douté, Silverberg était exactement l'homme qu'il lui fallait. En tant qu'inquisiteur de la Lumière, il traquait lui aussi les démons à travers leur monde, qu'il appelait le Cratère. Il serait donc un rival pour lui, mais à l'heure actuelle, Thérion comptait bien profiter de sa présence pour continuer à le leurrer en lui faisant croire qu'ils appartenaient au même camp, et lui soutirer autant d'informations que possible.

Le paladin et le Démonier avaient commandé des bières à la taverne avant de se retirer dans la chambre réservée à Silverberg, momentanément transformée en salle de réunion. Écartant affaires de toilette et bouteilles vides, Théo avait étalé sur la table une carte de la région et quelques comptes-rendus griffonnés en hâte par les paladins qui surveillaient les villages attaqués. Toujours le même scénario : sans prévenir, une créature se mettait à agresser les habitants, allant parfois jusqu'à les chercher chez eux. Elle les écorchait vif et les laissait sans vie derrière elle, vidés de leur sang.

« Des griffes, des crocs. Agile, puissante, maligne, rapide et discrète. Des caractéristiques de vampire. » résuma sobrement Thérion, que toutes ces nouvelles n'émouvaient guère. « Rien d'inhabituel dans les villages attaqués ? »

« Rien. » lui confirma Théo en jetant un coup d'œil à ses papiers, avant de les tendre à son camarade. « Des allées et venues de voyageurs et de marchands. On retrouve souvent certains noms, mais on s'est renseigné et c'est normal, ça fait partie de leurs circuits habituels. On peut pas non plus bloquer complètement les routes, on aurait la moitié des Guildes du Cratère sur le dos. » grommela-t-il avec mauvaise humeur.

« Mh. »

Thérion parcourut du regard les notes que lui avaient confié le jeune homme au bandeau jaune. Rien de bien intéressant. Les réponses des différents passants au même genre d'interrogatoire dont il avait été lui aussi gratifié à l'entrée du village, avant de se faire prendre pour l'un des leurs malgré lui… Soudain, ses yeux s'arrêtèrent sur un prénom écrit à la va-vite. Mal orthographié, mais il l'aurait reconnu sans peine. Il revenait régulièrement, toujours accompagné d'un autre. Décidément, ce Théo de Silverberg était une véritable aubaine. Il lui épargnait des mois de recherches.

« Des Aventuriers ? » lut-il en haussant un sourcil perplexe.

« Ah, ouais, ces deux-là… Lennon et Keryar, c'est ça ? »

« Karydrar. » corrigea sèchement Thérion par automatisme. « Ils appartiennent à une Guilde en particulier ? »

« Sais pas. » répondit Théo avec nonchalance en haussant les épaules. « Si c'est le cas, ils l'ont jamais déclaré. »

« Que savez-vous sur eux ? »

« Boah, rien de plus que ce que y'a écrit là-dessus. »

« Parfait… » murmura néanmoins le Démonier à mi-voix en caressant sa barbe.

Il étudia les différents documents mis à sa disposition. Les informations ne variaient pas d'un parchemin à l'autre : Balthazar Octavius Barnabé Lennon et Tallneshia Eryhaname Artalidren de Karydrar, respectivement vingt-deux et seize ans, Aventuriers, en provenance de la Tour des Mages et à destination de Castelblanc ou d'ailleurs. Celui qui accompagnait sa démone de sœur était donc un mage ? Pourquoi pas. Il se demanda s'il avait connaissance de la véritable nature de celle-ci.

« Eh. »

Thérion acheva de comparer rapidement toutes les notes et releva la tête vers Silverberg, qui l'interrogeait d'un regard sombre, les bras croisés et sa chope de bière en main.

« Vous pensez qu'ils pourraient être nos hérétiques ? »

« Je me méfie de la fille. » lâcha seulement le jeune homme.

« Et moi du mec. Apparemment, c'est un mage de Feu. Je les aime qu'à moitié, ces gens-là. Toujours prêts à tout faire cramer. »

« D'après ces papiers, ils sont passés à Aleysk récemment. » annonça Thérion en reposant les comptes-rendus sur la table, ayant appris ce qu'il voulait savoir. « Je connais mal cette région du Cratère, où se situe ce village exactement ? »

« Ici. » le renseigna Théo en tapotant la carte de l'index. « Une semaine et demie vers le nord, à peu près. »

Il étudia les alentours du secteur que lui désignait l'inquisiteur de la Lumière. Selon leur trajet, sa sœur et son ami provenaient de l'ouest. Sûrement poursuivraient-ils leur route vers l'est… ou bien bifurqueraient-ils vers le sud-est, en direction de ce petit village qu'il apercevait près d'une forêt. Impossible de le savoir. Il ne connaissait pas encore suffisamment leurs habitudes de voyage pour le deviner.

Thérion avait obtenu tout ce qu'il désirait de la part de Silverberg. Grâce à son aide, il fut convenablement logé le soir même. Le lendemain matin, il prit congé des paladins de la Lumière, vola quelques pièces d'argent à un passant qu'il croisa dans la rue principale, puis quitta le village en direction du nord. Sa tâche était claire : pister Tallneshia et son compagnon de route. Une fois qu'il les aurait trouvés, il aviserait sur la manière de les approcher. Il préférait étudier de ses propres yeux ce qu'était devenue sa sœur durant ces dix années avant de décider quoi que ce soit.

La tâche fut longue et fastidieuse. Elle lui prit deux ans. Les Démoniers n'avaient pas de scrupules et étaient prêts à tout pour parvenir à leurs fins. En outre, ils étaient patients. Thérion continua à voler lorsqu'il en éprouvait la nécessité et qu'il ne rencontrait pas sur son chemin des paladins faciles à berner. Peu importait leur Église, l'excuse de l'armure de remplacement était souvent bien suffisante. Quand les hommes tombaient dans le panneau, cela lui fournissait également quelques renseignements sur les déplacements de Tallneshia et du fameux Lennon. Mais au fil des mois, jamais il ne retrouva d'informations aussi précises que celles de l'inquisiteur de la Lumière qui l'avait accueilli au Cratère.

Thérion parvint à les suivre de loin. Trois fois, il tenta de les devancer en les attendant dans un village où il supposait qu'ils passeraient. Mais toujours, ils se trompa et dut patienter quelques semaines avant de parvenir à retrouver leur trace. Il finit par renoncer à essayer de deviner leur trajet. Il se contenta de les pister de bourg en bourg durant plusieurs mois, et un soir, en interrogeant les paladins du Feu à l'entrée d'un village, il parvint enfin au lieu où ils se trouvaient. Préférant ne pas les aborder directement, ni même les croiser, il négocia avec ses prétendus collègues un logement situé ailleurs qu'à l'auberge. Décidément, son armure de Démonier ne lui avait jamais autant servi hors de ses combats contre les démons.

Le lendemain, à l'aube, il se tenait déjà prêt, dissimulé dans l'ombre à l'entrée d'une petite ruelle qui donnait sur la place centrale du village… et l'auberge. Il attendit durant plusieurs heures, relevant brusquement la tête dès qu'il entendait la porte grinçante de l'établissement s'entrouvrir, quelques mètres plus loin, de l'autre côté de la rue, presque face à lui. Mais ce n'étaient jamais les personnes qui l'intéressaient qui y entraient ou en sortaient.

Il avait longuement discuté avec un jeune paladin du Feu la veille au soir, autour d'une bière ou deux, et celui-ci lui avait brièvement décrit la jeune femme à la robe de mage jaune, avant de s'étendre passionnément sur son compagnon, le maître des flammes au regard impétueux. Thérion l'avait laissé jacasser tout son soûl sous l'effet de l'alcool. L'entendre baver sur Lennon lui avait donné la nausée, et il s'était une fois de plus questionné sur les mœurs décidément bien étranges de ce Cratère. Un homme épris d'un autre ? Quelle idée stupide. Cela ne l'avait pas empêché de tendre l'oreille et de retenir la description du pyromancien.

Ce fut lui qu'il reconnut le premier. Grand, robe de mage rouge, longs cheveux bruns, aucun doute, il s'agissait bien du fameux Balthazar Octavius Barnabé Lennon. Ils quittèrent enfin l'auberge, peu avant midi, pour la plus grande satisfaction agacée de Thérion. Il commençait à avoir des courbatures. Le Démonier se détacha du mur auquel il était adossé depuis plusieurs heures, s'étira distraitement, et observa du coin de l'œil le jeune homme qu'il recherchait sortir le premier de l'établissement et tenir la porte à la femme qui le suivait. Thérion plissa les yeux. C'était donc elle.

S'il se souvenait bien, elle était majeure depuis deux ou trois mois. Il grimaça en constatant qu'elle ne s'était pas privée d'adopter les coutumes locales : aux quelques mèches noires qui voletaient de part et d'autre de son visage s'ajoutait une queue de cheval dont la longueur lui arrivait au creux des reins. Décidément, il ne comprenait pas comment les cheveux longs pouvaient être autorisés dans ce monde… Ses yeux mauves étaient toujours aussi clairs, bien plus que ceux du reste de leur famille. Elle devait tenir ça du regard cristallin de leur mère. Leur mère qu'elle avait tué en venant au monde… Jamais il ne le lui avait pardonné. Il entraperçut la cicatrice qu'il lui avait faite autrefois, sous son œil droit, toujours visible. Elle portait sous sa robe de mage couleur d'or des habits noirs qui lui permettaient de se déplacer aisément et soulignaient sa poitrine. À ses pieds, des bottes de cuir. Et de discrets renflements sur le côté, en haut de ses cuisses, laissaient deviner qu'elle portait sûrement à sa ceinture de quoi se défendre.

Thérion n'était pas surpris de la trouver si… banale. Il était courant chez les démons de dissimuler leur véritable nature lorsqu'ils se mêlaient aux humains. Ils étaient même relativement doués à ce genre de petit jeu. Sans doute n'adopterait-elle sa forme réelle qu'un peu plus tard, lorsqu'ils auraient quitté le village et seraient de nouveau seuls tous les deux. Ou bien Lennon ne savait rien de ce que sa sœur abritait en elle. Cela, il n'allait pas tarder à le découvrir.

Il les laissa partir, fouilla à sa propre ceinture et ouvrit un mousqueton accroché à une boucle d'acier. Il en retira une chevalière aux couleurs du Royaume : or rose serti d'un lapis-lazuli bleu sombre, qu'il passa à son doigt. Le jeune homme avait beau avoir la magie en horreur, il était forcé de reconnaître que celle-ci pouvait parfois être bien utile. Ainsi, cette bague l'entourait d'un halo qui le rendait difficilement perceptible aux yeux des autres êtres humains. Le procédé n'était pas infaillible : en fixant l'endroit où il se trouvait, on pouvait avoir une impression de flou, ou discerner une ombre. Mais c'était mieux que rien.

Ainsi équipé, il quitta sa ruelle et emboîta le pas au duo. Il les suivrait à distance pendant un moment. Le temps qu'il faudrait. Patiemment, il étudierait leurs habitudes, leurs mouvements, leurs comportements. Surtout ceux de Tallneshia. Jusqu'à les connaître par cœur.

Ensuite, seulement, il déciderait de la meilleure méthode pour la ramener à Caeron sans trop de dommages collatéraux. Pour elle et lui, tout du moins. Concernant ce qui pourrait arriver au Cratère et à ses habitants… il n'en avait que faire.


.


Et voilà, c'était le quinzième chapitre de "TALLNESHIA" !

Ce rapprochement entre Balthazar et Tallneshia me met mal à l'aise autant qu'il me fait fondre... 3 Et vous ? C'est mignon ou trop perturbant à votre goût ?

J'espère en tout cas que ça vous a plu !

N'hésitez pas à laisser une petite review si le cœur vous en dit, et on se donne rendez-vous dans une semaine pour le prochain chapitre !

D'ici là, prenez soin de vous, servez-vous en cookies et en chocolat chaud virtuels, et des bisous ! :-)

Et... JOYEUX NOËL ! :D