Episode 10 : Red raven
Par Myfanwi
Les survivants roulaient déjà depuis quelques heures dans une ambiance tendue. L'état de Kumiko continuait de se dégrader. Tombée en hypothermie, elle grelottait dans les bras de William, de plus en plus inquiet quant à sa survie. Elle avait perdu trop de sang, il le savait, et il craignait qu'elle ne les lâche d'une minute à l'autre. De plus, le matériel de soin qu'ils avaient récupéré commençait à se raréfier. S'ils voulaient les utiliser encore dans le futur, il allait falloir faire un choix difficile tôt ou tard. D'autant plus que quelqu'un d'autre pourrait en avoir besoin dans le futur.
La femme enceinte qu'ils avaient trouvée plus tôt regardait à travers la vitre, le regard vide. Elle leur avait appris plus tôt qu'elle s'appelait Anna-Dominique. Avec son sac à dos et ses vêtements de voyage, elle semblait habituée à ce type d'expédition, ce qui inquiétait toujours un peu le vieil homme. Qui était-elle vraiment ? Représenterait-elle un danger dans le futur ? Plus rien n'était certain avec tout ce qui se passait dehors. Le regard de William glissa sur la valise qu'elle serrait toujours contre elle, comme s'il s'agissait du plus précieux des objets. Un symbole d'arche était gravé dessus, unique indice de ce qu'elle pouvait renfermer. Même si elle leur avait montré ce qu'elle contenait plus tôt, William restait sur ses gardes.
Le van s'approchait d'un lieu plus calme, le "Red Raven". Le médecin avait demandé à Jessica de ralentir pour qu'il puisse essayer une nouvelle fois de la sauver, loin de l'agitation des hordes de morts-vivants qui auraient pu précipiter sa fin malencontreuse. La militaire freina quelques instants, ce qui permit à William de coucher la jeune fille à terre. Sa jambe était de plus en plus moche, ouverte, dégoulinante de pus. Canigou chouina et posa sa tête sur le torse de la jeune femme en maigre réconfort. Elle ne réagit pas. William fronça les sourcils et, pris d'un doute, chercha le pouls de la jeune femme, en vain. Il poussa un soupir.
"Je ne pouvais rien faire de plus, dit-il à mi-voix pour se convaincre. C'était déjà trop tard."
Jessica hocha la tête, consternée. Une personne de moins dans ce monde déjà de moins en moins rempli. Cependant, l'urgence n'était pas au deuil, mais bien au besoin de se débarrasser du corps rapidement avant que la transformation ne s'opère et que la japonaise ne devienne un danger pour le groupe. La militaire décida de profiter de cela pour s'arrêter ici. Après tout, ils étaient arrivés à la destination décrite par Jensen avant sa mort. Jessica s'occupa rapidement de s'assurer que Kumiko ne se réveillerait pas d'un coup de couteau dans la tête, puis récupéra son sabre. Ils en auraient plus besoin qu'elle. Abattu, Canigou resta un moment prostré sur son corps, le regard triste, avant de suivre les autres, déjà en train de descendre du véhicule.
La nuit était déjà tombée à l'extérieur, et se posa la question de la lumière s'ils voulaient explorer plus les environs. Leur source de lumière principale était le véhicule, mais il ne pourrait pas les suivre vers le point de rendez-vous. En fouillant dans son sac, Jessica trouva une lampe-torche, maigre consolation. Cela ne suffirait pas à éclairer le groupe dans son intégralité, mais c'était mieux que rien. Les survivants lancèrent un regard méfiant à Anna-Dominique, toujours incertains de pouvoir se fier à elle. Sous la demande passive-agressive de Jessica, elle avait expliqué pendant le trajet qu'elle avait fui la partie arrière de l'île avec un groupe de scientifiques, mais que ces derniers étaient ensuite tombés dans un piège. Elle avait réussi à en réchapper in extremis avec sa précieuse valise qui contenait des éprouvettes soigneusement emballées. Elle leur avait laissé la possibilité d'examiner le contenu pour leur prouver qu'ils pouvaient avoir confiance en elle, mais cela ne convainquait pas vraiment William et Jessica, habitués à la méfiance avec les étrangers. Néanmoins, ils avaient tous les deux décidé de tolérer sa présence pour le moment.
De par son passé scientifique, William avait bien évidemment cherché à en savoir plus sur ce que contenaient les éprouvettes. Malheureusement, la jeune femme n'avait pas les connaissances pour, puisque ses accompagnateurs étaient ceux qui l'avaient conçue, et ils étaient sans doute morts désormais. Néanmoins, elle expliqua les avoir entendu parler de remède, de vaccin et cela suffit à convaincre le médecin que cette valise avait vraiment de l'importance. Un autre détail avait attisé sa curiosité : plusieurs des échantillons portaient leurs noms, y compris celui du chien, sans qu'elle ne sache expliquer pourquoi. Tout ce qu'elle savait était qu'il fallait remettre cette valise à une fratrie de scientifiques, les Rivière, nom qui par ailleurs était déjà familier à William, pour l'avoir vu sur la grange, plus tôt dans leur aventure.
Jessica huma l'air nocturne. Canigou bondit du véhicule et alla se soulager contre une carcasse de voiture, visiblement ravi de poser patte à terre. La militaire se tourna vers les autres, toujours hésitant. Elle se mordit la langue.
"Vous feriez mieux de rester là. Vous êtes faibles et lents, et il n'y a qu'une lampe-torche. Je reviens vous chercher si c'est dégagé."
Nathanaëlle fronça les sourcils devant ce manque de tact, mais ne répliqua rien. William approuva et la laissa partir. Fatigué, le vieil homme avait juste envie de se reposer. La militaire pouvait néanmoins compter sur la présence de Canigou, toujours motivé pour aider.
Après quelques pas hésitants sur la chaussée, le Red Raven apparut dans son champ de vision. Il s'agissait d'un bâtiment partiellement en ruines entouré de barrières, des aménagements qui indiquaient qu'il y avait eu de l'activité humaine récemment. Elle s'assura qu'il n'y avait pas de danger et fit signe aux autres de les rejoindre sans faire de bruit. Ils s'exécutèrent en quelques secondes, abandonnant le corps de Kumiko à l'arrière du van. La militaire observait les environs, sur ses gardes. La végétation avait repris ses droits, explosant ici et là hors du béton et pouvant possiblement abriter des créatures moins sympathiques. Elle ne voulait courir faire courir aucun risque aux autres. Les goules ne tardèrent d'ailleurs pas à apparaître. Empalés sur les barricades, les morts-vivants tendaient des bras désespérés vers eux en poussant des grognements sauvages.
Mal à l'aise, Canigou plaqua ses oreilles sur sa tête et poussa un faible grognement dans leur direction. Jessica décida de se débarrasser d'eux rapidement avec l'aide des autres pour s'assurer qu'ils n'en attireraient pas d'autres. William la regarda partir, mais lui ne se sentait plus capable d'aider. Affaibli par le naufrage, l'attention qu'il avait dû porter aux blessés et cette nouvelle épreuve qui se présentait à lui, il était épuisé et tout simplement inapte à faire quoi que ce soit. Contrairement aux autres qui se trouvaient dans la force de l'âge, lui était âgé et n'avait plus la vigueur de sa jeunesse pour tenir aussi bien les nuits blanches.
"Regardez ce que vous me faites faire, soupira-t-il. Je n'en peux plus pour ma part. Il faut que l'on trouve un endroit où passer la nuit, je ne pense pas être capable de tenir encore longtemps.
- Ne t'inquiète pas, Papy, se moqua gentiment Jessica. On va te trouver une petite camomille et trouver un endroit pour se reposer."
Par pitié, Anna-Dominique s'approcha pour soutenir William et le guider vers l'intérieur du bâtiment. Jessica se sentit dépasser par la situation : une blessée, une femme enceinte, un vieillard et un chien… Cela faisait un bien piètre groupe de survie. Si elle voulait les protéger, elle n'allait pouvoir compter que sur elle-même. Après s'être débarrassé de deux zombies qui logeaient dans le bâtiment avec Canigou, Jessica put enfin laisser son "groupe" s'installer pour se reposer un peu. Ce n'était pas franchement idéal, mais ça ferait l'affaire pour l'instant. Son travail à elle n'était pas terminé pour autant. Elle commença à fouiller la grande pièce devant eux et remarqua rapidement qu'il s'agissait d'un endroit de passage : des traces de pas apparaissaient nettement dans l'épaisse couche de poussière du sol. Celles-ci quittaient le bâtiment et se dirigeait vers une autre entrée. Jessica lança un regard nerveux aux autres, assis près d'une grosse commode. Elle ne pouvait pas leur demander de la suivre, aussi décida-t-elle de partir en éclaireur et de laisser la surveillance des autres à Canigou. Elle savait que si le chien repérait un danger, il se mettrait à aboyer ce qui attirerait forcément l'attention, elle ne s'en faisait donc pas vraiment. Après un dernier regard pour eux, elle s'enfonça dans la nuit.
Les quelques minutes de silence firent beaucoup de bien à William. Le groupe était silencieux et sa main passait inlassablement dans le pelage de Canigou pour se rassurer. Malheureusement, comme bien souvent, les choses ne duraient jamais longtemps ici bas. Un bruit suspect fit se redresser le chien, oreilles pointées vers l'avant avec méfiance. Canigou poussa un faible grognement qui alerta immédiatement les autres. En écoutant bien, William réalisa qu'il s'agissait de pas qui crissait dans les cailloux et avançaient de manière discrète vers eux. Pas un zombie, donc. William se releva et s'approcha de la fenêtre. Dans l'obscurité, il perçut difficilement une silhouette humaine, plus loin devant. La lumière de la lune se reflétait dans une tenue très inhabituelle anti-radiations aux bandes fluorescentes. La combinaison était sale, couverte de morceaux de chair, et il n'arrivait pas à savoir s'il s'agissait d'un mort-vivant ou de quelqu'un bien en vie. William ne perdit pas une seconde et se tourna vers ses compagnons.
"Regardez là-bas, chuchota-t-il."
Le chien hésita, et décida finalement de s'avancer vers la forme à tâtons, malgré les tentatives des survivants pour l'en empêcher. Il semblait bien décider à inspecter cet inconnu. En l'apercevant, l'homme rebroussa chemin, peut-être effrayé par l'animal. William ne sut quoi en penser, peut-être était-ce pour le mieux ?
De son côté, Jessica continuait d'avancer lentement, sa lampe-torche braquée devant elle pour garder un oeil sur tout ce qui l'entourait. Elle suivit les traces de pas jusqu'à une autre porte qui menait à l'arrière du bâtiment. Elle la poussa doucement et entra dans une nouvelle pièce. Un zombie tenta de la saisir par surprise, mais, plus rapide, Jessica le décapita avec le sabre de Kumiko sans sourciller. La pièce était encombrée de planches vides, mais un début d'escalier contre le mur attira tout particulièrement son attention. Dans une discrétion qui datait de ses années d'enterrement, elle grimpa prudemment les marches un à une. Elle ne tarda pas à voir apparaître à l'entrée de l'étage une barricade clairement dressée là par quelqu'un qui habitait ici. En tendant l'oreille, elle réussit bientôt à percevoir des voix humaines.
"Écoutez, dit une première voix, je ne vous fais pas entièrement confiance. Je ne peux pas vous emmener dans cet endroit. C'est impossible, vous le savez très bien. Je suis garant de la sécurité de ces gens, je ne peux pas.
- Oui, je comprends, répondit une voix plus essoufflée. Mais les Maraudeurs, ils sont dans le coin. Je sais de quoi ils sont capables. Je sais parfaitement de quoi ils sont capables. Il faut que j'informe les communautés encore vivantes de ce qui se prépare, il est impératif de les prévenir. Je comprends votre prudence, vraiment, mais il va falloir prévenir vos amis vite."
