6 octobre 2012 - 9 : 00
La sensation de martèlement dans ma tête ne ressemble à rien de ce que j'ai ressenti auparavant. Mes yeux, lourds de sommeil, luttent contre la lumière du soleil qui passe par la fenêtre de ma chambre. Je ferme les yeux et respire profondément, sentant mes muscles se tendre en reconnaissant l'odeur puissante et familière de la vanille et de la lavande.
Mes yeux s'ouvrent et mon cœur rate un battement.
Elle est revenue.
Complètement habillée, les chaussures aux pieds, ses cheveux auburn éparpillés sauvagement sur mon oreiller, des lèvres boudeuses, elle est là. Elle est revenue. Ses yeux sont rouges comme si elle les avait frottés donc je ne doute pas qu'elle ait pleuré toute la nuit.
'Je veux juste que ça soit déjà fini.'
Je déglutis difficilement, ayant du mal à croire que j'ai vraiment pu dire un truc pareil.
Quand je l'ai dit je le pensais. A la seconde où les mots ont quitté ma bouche je l'ai regretté. Peut-être qu'elle le sait. C'est pourquoi elle est revenue.
Je ne peux empêcher mes yeux d'errer. Ils atterrissent sur la maison de Canal 3.
A maintes reprises je me dis que je nous fais une faveur en ne sentant pas le bébé donner un coup de pied.
Pourtant je ne peux pas empêcher mes doigts de l'atteindre. La raison de tous mes doutes.
Ça fait tout de même mal. Je peux passer ma vie à faire semblant d'éviter cela mais cela ne fait aucune différence.
"Je ne sais pas ce que nous te faisons," je murmure. Je pose ma paume contre la partie inférieure de son ventre là où la vie dépasse le plus. "J'espère juste que nous faisons ça correctement."
Cela se passe comme avant. Un petit coup, une petite tape.
Un coup de pied.
La vie bouge juste pour me faire savoir qu'il est là. Comme si je pouvais vraiment l'oublier aussi facilement.
Nous n'avons jamais voulu faire ça à l'autre.
Je n'ai jamais voulu ça pour Bella et j'espère qu'elle n'a jamais voulu me faire ça.
Nous l'avons voulu pour lui.
Alors pourquoi est-ce si difficile ?
La réponse semble assez évidente.
Nous essayons d'être rationnels. Essayons de ne pas laisser nos sentiments gêner les choses.
Nous voulons clarifier nos intentions. Nous voulons faire ce qu'il faut.
Alors pourquoi est-ce si difficile. Pourquoi doutons-nous ? Pourquoi ne leur fait-elle pas assez confiance ? Pourquoi pas moi ? Pourquoi est-ce que je me soucie autant de savoir où il va ou de ce qu'elle veut ? Pourquoi ne pas partir maintenant et cesser de m'inquiéter complètement ?
Parce que nous l'aimons et que je ne peux pas vivre sans elle.
Ma douleur, son chagrin d'amour, ma méfiance, son idée fausse - je ne sais pas à quoi tout cela sert sauf à nous déchirer. Je ne sais même pas si ça prendra fin quand il sera parti ou si nous porterons cette décision avec nous pour toujours.
Elle se réveille lentement, me regardant les yeux mi-clos et rouges. En me rapprochant, je tire son corps chaud contre le mien et enroule mon bras autour d'elle.
"Je ne le pensais pas," je parle d'hier soir. "Je suis désolé…"
"Je suis tellement désolée," halète-t-elle, en serrant très fort mon t-shirt. "Je t'en supplie ne me quitte pas."
"Jamais." Je la serre encore plus fort et enfouis mon visage dans ses cheveux. Canal 3 bouge entre nous - juste comme pour nous rappeler qu'il est ici. "S'il te plaît arrête de t'éloigner de moi. "J'agrippe son épaule comme si je pouvais la rapprocher un peu plus de cette façon. "Laisse-moi seulement une chance de dire ce que je veux vraiment dire. Je sais que je ne suis pas bon pour ça mais laisse moi une chance."
Je sens son hochement de tête contre mon épaule. "Dis-moi."
Et je le fais.
Je commence avec la source de mes problèmes : les deux personnes à qui nous devons faire confiance pour notre monde. Je dis à Bella que je ne voulais pas qu'elle y aille hier parce qu'elle ne devrait pas avoir à faire ça seule et pas que je ne leur fais pas confiance.
"Tu leur fais confiance ?" dit-elle surprise.
"Bon... je pense que je pourrai," je lui explique. "Et peut-être que d'une certaine façon je le fais. Je ne peux pas dire si je ressens ça à cause du bébé ou si je ne leur fais pas confiance dans l'absolu."
"Peut être que nous agissons irrationnellement parce que nous nous inquiétons beaucoup pour Canal 3," marmonne-t-elle, frottant sa peau exposée sous son t-shirt.
"Nous ne sommes pas objectifs," je conclus. "Peut-être que nous devrions impliquer quelqu'un d'autre, du côté de nos parents. Quelqu'un de plus objectif."
"Et si nous ressentons toujours ça lorsqu'il sera né, Edward ?" demande-t-elle, inquiète. "Et si nous ne leur faisons toujours pas entièrement confiance ?"
"Eh bien nous ne le laisserons pas partir."
"Juste comme ça ?"
Je hoche la tête. "Nous ne renonçons pas." .
"Non nous donnons plus," finit-elle. "Mais c'est fou, non ? Ils veulent seulement faire ça si c'est légal, Edward. On ne peut pas faire semblant de leur faire confiance, c'est… cruel."
"Et nous ne ferons cela que s'ils sont vraiment honnêtes."
Nous parlons et résolvons nos malentendus.
J'ai l'impression que nous pourrions les déstabiliser en nous impliquant plus dans leur vie. Je l ui dis que je ne m'en suis jamais fichu, elle essaie tellement d'en apprendre beaucoup sur les gens à qui nous donnons l'autre vie.
"Comment puis-je apprendre à leur faire confiance ?!"
Ensuite nous nous chamaillons pour nos malentendus.
"C'est comme si tu voulais me mettre en veilleuse." Je n'arrive pas à contrôler mon volume. "Hier tu as agi comme si tu ne voulais rien avoir à faire avec moi."
Bella se met à pleurer. Elle veut tout ça aussi. Elle dit qu'elle a l'impression que tout cela pèse sur moi et que je porte trop de culpabilité sur mes épaules.
"Je suis Edward Cullen," je me présente formellement, en tendant la main. Elle rit à travers ses larmes.
Nous nous embrassons et nous réconcilions.
Et parce que nous sommes deux adolescents sans surveillance avec un lit sous nous, nos vêtements se retrouvent par terre à côté du reste de nos problèmes.
Nous les récupérons quinze minutes plus tard.
"Je sais que c'est ridicule," me dit-elle alors que je l'aide à enfiler le jean qu'elle portait avant de devenir distraite. "Mais quand tout le monde a commencé à toucher Canal 3 et que tu étais le seul qui ne le faisait pas, ça a fait mal. Je sais que tu le faisais seulement pour faciliter les choses, alors j'ai pensé que je pourrais peut-être faire ça sans t'impliquer autant. Je pourrais te rendre les choses plus faciles."
"Bella, c'est fou," je chuchote mais cela me permet de la comprendre plus facilement. Ce n'est pas si fou que ça.
J'ai arrêté de la toucher pour faciliter les choses. "Nous sommes dans le même bateau."
"Oui," dit-elle. "Mais si je peux te faciliter les choses en ne..."
Je ne la laisse pas finir. Je sais déjà où elle va avec ça et je ne suis pas ce type.
"Tais-toi."
Elle a presque l'air soulagé, comme si elle pensait vraiment que je la laisserais faire ça toute seule.
"Arrête d'essayer de me faire des faveurs," dis-je, alors que nous sommes allongés dans notre lit, les doigts entrelacés sur l'incubateur de Canal 3. "Tu me tues seulement quand tu t'enfuis, folle."
Nous discutons du pire et du meilleur des scénarios pendant qu'elle mange du cacao en poudre avec ses doigts, de la même façon que les gens mangent généralement les bonbons en poudre.
"Et si... on ne l'abandonne pas ? Et si, on n'est pas fous et que Vic et Jim sont complètement givrés ?" questionne-t-elle devant un doigt recouvert de chocolat. "Est-ce que j'abandonne l'école ou quelque chose comme ça pour m'occuper de lui ?"
"Non," dis-je immédiatement. "Personne n'abandonne rien."
"Oh merde," chuchote-t-elle, les yeux écarquillés. "Je n'arrive pas à croire qu'on parle de ça. Tu réalises à quel point c'est fou ?... Je ne sais même pas comment m'occuper d'un chat."
Je fronce les sourcils. "M. Meowgi était un accident," je lui rappelle. "Et oui, cela est un très long engagement."
Nos conversations s'étendent sur tout le samedi.
Elle me demande : "Tu vois Jim être papa ?" alors que je fais le tri dans l'armoire de la salle de bain, en essayant de trouver des anti-vomitifs pour que son estomac aille mieux. Elle tient une bouteille de Pepto. "Qu'est-ce que c'est ? On dirait mil-blah à la fraise !" Elle s'étouffe et tend la bouteille.
"Je suppose que je pourrais... Vic semble porter le pantalon dans la relation, Jim se soumet beaucoup à elle," je constate. Je verse Pepto dans une tasse pour elle. "Tu crois qu'ils se disputent beaucoup ?"
"Je ne sais pas," marmonne-t-elle. "J'espère que non. Tu crois que Vic est une maniaque du contrôle ?"
Je secoue la tête. "Je ne la connais pas assez bien."
"C'est mal qu'on parle d'eux ?"
"Je pense que ce serait mal si on ne parlait pas d'eux, Bella."
Ça continue comme ça pendant des heures. On discute de tout et de rien puis de tout à nouveau. Nous pointons... de simples défauts de Vic et Jim mais convenons qu'il s'agit de problèmes mineurs. Nous n'avons pas de raison de nous méfier. Sur le papier, ils sont parfaits, en personne, nous n'en sommes pas si sûrs mais ils semblent être parfaits là aussi.
Je sens que Canal 3 donne deux coups de pied. Une fois quand j'aide Bella à nettoyer le vomi de ses cheveux et un autre pendant que nous sommes assis sur mon canapé.
"Il ne donne des coups de pied comme ça que lorsque je suis près de toi," me dit-elle en me caressant les cheveux. "C'est comme si mon cœur battait plus vite quand tu es avec moi et que le bébé devient dingue et se met à danser."
Il est difficile de ne pas sourire. "Est-ce que ça fait mal ?"
Elle penche la tête sur le côté. "Parfois. Imagine qu'on te frappe de l'intérieur avec un pamplemousse. Mais il a des bras et des jambes et connaît le karaté pour bébé. Tu connais le karaté ?"
Je lui raconte que mon père nous emmenait, mon frère et moi, faire du karaté quand j'étais petit. Elle m'interroge sur lui et je n'oublie rien quand je lui raconte l'histoire. Je lui parle de comment j'ai découvert quand il est mort, comment maman est venue nous chercher à l'école, Emmett et moi. Je n'ai même pas réalisé qu'il était parti jusqu'à ce que nous soyons rentrés chez nous et que je vois que son camion n'était pas garé dans l'allée.
"Il voulait être médecin et sauver des vies, comme ma mère." Je lui ai dit que ma mère payait ses prêts d'étudiant, même après sa mort. Elle devait trouver un moyen de s'occuper de nous, de travailler et de payer les factures.
Bella sanglote quand j'ai fini, et je ne sais pas vraiment comment l'expliquer à ma mère quand elle rentre à la maison.
"Es-Es-Esmée." Elle pleure, haletant entre deux sanglots. "Je t'aime."
Maman laisse tomber son sac et l'embrasse. "Chérie, je sais que tu es très émotive en ce moment" - elle me lance un regard interrogateur et je hausse les épaules : "mais tu dois te calmer, tu es tellement contrariée."
Un peu plus tard, maman commande une pizza et Bella n'est pas si triste quand elle arrive. Nous mangeons sur la petite table dans ma cuisine pendant que ma petite-amie renifle et picore sa nourriture. Maman a l'air fatigué, ne mange pas vraiment mais picore sa pizza comme le fait Bella. Elle demande ce que nous avons fait toute la journée.
"On a parlé."
"De quoi ?"
"De garder le bébé."
Maman laisse tomber la tranche de pepperoni dans sa main, complètement prise au dépourvu. "Vous êtes... vous...allez le garder ?"
"Nous voulons aller jusqu'au bout de l'adoption, Esmée," chuchote Bella. Elle fixe sa serviette, probablement aussi nerveuse que moi de le dire à ma mère. "Mais nous ne voulons pas le donner à quelqu'un en qui nous ne pouvons pas avoir confiance ou en qui nous n'avons pas entièrement confiance".
"Avez-vous du mal à leur faire confiance ?"
Bella et moi restons silencieux pendant un moment, nous nous regardons nerveusement puis nous revenons vers elle. "C'est... c'est… juste que nous pensions avoir plus de confiance que cela. Nous ne pensions pas que ce serait si difficile."
Je ne peux pas dire à ma mère que je pense que je ne leur fais pas confiance. Je pense que j'aurais du mal à faire confiance à quiconque voudrait adopter Canal 3.
"Nous les apprécions," poursuit Bela. "Nous ne savons pas s'ils pourraient lui donner le genre de vie que nous voulons pour lui."
Ma mère lève les sourcils. "Quel genre de vie veux-tu pour lui ?" me demande-t-elle, en me regardant.
"Nous voulons tout pour lui mais je pense que son bonheur est la chose la plus importante," je réponds dans un murmure. "Nous savons qu'ils peuvent subvenir à ses besoins. Nous n'avons pas peur de cela."
"Vous ne pensez pas que Victoria et James sont heureux ?" demande-t-elle.
"Nous ne savons pas, Es", marmonne Bella, les joues rougissantes. "On ne sait pas... c'est tout."
Elle se penche sur la table et saisit la main de Bella. "Regardez-moi, tous les deux," demande-t-elle. Je déglutis et me force à la regarder. Je n'ai jamais vu ma mère arborer une expression aussi sérieuse. Ses lèvres forment une fine ligne, ses sourcils sont ensemble, ses yeux sont larges et suppliants. "Bébé, je ne peux rien te faire faire. Je vous admire tellement d'avoir le cœur à le faire mais vous devez vous rappeler pourquoi vous vouliez l'abandonner au départ. Vous aviez un objectif, n'est-ce pas ? Le donner à quelqu'un qui lui assurerait une bonne vie ?"
Bella, les yeux écarquillés et la bouche ouverte, hoche lentement la tête. "O-Oui."
Ma mère hoche la tête. "Je ne sais pas ce qui vous fait douter d'eux, mais si vous écoutez votre cœur et s'il vous dit que vous ne devriez pas faire cela, vous devriez écouter un peu plus attentivement. Je ne peux pas… vous arrêter mais je peux dire que ce choix vous appartient et seulement à vous. Et si tes parents ne sont pas d'accord avec ça, tu auras toujours un chez toi ici avec nous. Je ne suis pas parfaite mais je ferai tout ce que je peux pour vous aider quel que soit le choix que vous faites. Victoria et James auront un bébé un jour mais cela n'a pas à être lui."
Les yeux de Brightside pétillent de larmes, les courbes douces de ses joues deviennent roses. "Pourquoi est-ce que c'est si compliqué ?"
"Ce n'est pas censé être simple, chérie," marmonne-t-elle, en embrassant ses mains avant de les poser sur la table. Elle reprend sa place et se tourne vers moi. "Je sais que vous voulez ce qu'il y a de mieux pour lui mais vous deux savez mieux que quiconque ce que cela peut être. Pas ta mère..." dit-elle en regardant Bella "... pas ton père et pas moi."
Elle soupire, laissant tomber ses mains sur ses genoux.
"Maman," je marmonne. Elle lève la tête avec précaution et me lance un regard interrogateur. "Merci."
Elle sourit doucement. "Vous avez encore un peu de temps. J'espère que quand le moment sera venu, vous saurez si c'est juste."
Bella fronce les sourcils. "Et si on ne le fait pas ? Et si..."
"Qu'est-ce que j'ai dit ?" demande maman, en pointant sa poitrine. " Arrêtez de penser aux autres pendant une minute et réfléchissez à ce que vous voulez."
Bella ne dit rien.
Je me demande s'il est même possible qu'elle arrête de penser aux autres.
