Chapitre XIII – Confidences
Un grand merci à Miss MPREG pour sa review : j'espère que la suite te plaira ;)
Luna emboîta donc le pas de sa collègue en direction de la Tour Nord. Elle ne savait trop quoi dire, mais le silence lui pesait. Et les regards des quelques élèves qu'elles croisèrent finirent de la mettre mal à l'aise. Elle tenta de briser la glace.
— Étrange journée, marmonna-t-elle, ne sachant si elle se parlait davantage à elle-même ou à son interlocutrice.
— Singulière, certainement. Malheureusement quand la double vue vous prévient à l'avance, on n'est plus vraiment surpris.
— Comment cela ?
Luna écarquilla les yeux, intriguée.
— Qu'avez-vous… vu ?
— Ce n'est pas vraiment si simple, expliqua Delphia d'un ton léger alors que la situation semblait se détendre. Ce ne sont pas des visions ou des révélations ; davantage des sortes de pressentiments.
— Comme si vous deviniez à l'avance ?
— On pourrait plus ou moins exprimer la chose ainsi, j'imagine.
Elles discutèrent de divination jusqu'à ce qu'elles se trouvent seules dans les appartements de Delphia. Cela changea un peu les idées de Luna. Elle sentait ses pensées toutes embrouillées par les Joncheruines.
— Un peu de thé ?
— Volontiers.
Enfoncée dans un des fauteuils confortables, elle crispait ses doigts sur les accoudoirs, pour se raccrocher à quelque chose. La lumière qui filtrait à travers les rideaux colorés donnait à la pièce une ambiance brumeuse. Cela ne l'aidait pas à y voir clair dans les questions qui se bousculaient dans sa tête.
Tandis que la professeure de divination la servait, elle s'enferma dans un mutisme soudain, le regard vide.
— Vous m'avez l'air très troublée.
La voix de Delphia était inquiète, douce et rassurante à la fois. Elle tira Luna de sa torpeur.
— Un peu, je crois… Il faut que je mette de l'ordre dans ma tête.
— Si vous préférez un peu de temps seule…
— Non, au contraire. Je crois que… Vous avez l'air de vouloir m'aider ? M'écouter, tout du moins.
— Tout à fait.
Delphia s'installa face à elle, et serra ses doigts entre les siens. Ses mains potelées étaient douces et chaude, et Luna perçut une sorte d'étreinte maternelle.
— Je m'excuse sincèrement pour mes propos lors de notre dernier entretien. J'ai été brusque, indélicate, mon but n'était en rien de vous mettre mal à l'aise, Luna.
— Non, c'est moi qui… Je n'ai pas su écouter, et, j'avais peur, alors…
— Et voulez-vous me parler de ce qui vous effraie tant ?
Luna tremblait presque imperceptiblement, mais son interlocutrice ressentait ses tressautements jusqu'au bout de ses doigts. La jeune femme avait peur d'enfin révéler ce qui lui pesait sur le cœur, et dans le même, temps, elle se sentait soulagée d'enfin se débarrasser de ce poids qui l'écrasait.
— Je ne sais par où commencer…
Elle papillonna des yeux, détaillant la pièce. Les tentures et les décorations aux couleurs chaudes donnait au salon une ambiance chaleureuse et rassurante. Elle se sentait en sécurité. Elle se redressa sur son assise.
Autant commencer par le début.
— Je ne m'appelle pas Likewell. Je m'appelle Luna Lovegood.
— Ce nom me dit quelque chose.
— Xenophilius Lovegood, peut-être ?
— Tout à fait ! Je ne l'ai pas en classe, mais tout un chacun connait ce personnage de réputation. Êtes-vous parents ?
— C'est mon père.
Luna scruta le visage de Delphia, mais n'y lut pas le choc auquel elle s'attendait. La devineresse haussa un sourcil, et ses lèvres charnues s'étirèrent en un maigre sourire, tâché de compassion.
— Oh, je vois très bien, tout s'éclaire.
Elle se pencha en direction de Luna, et passa ses bras autour de ses épaules, dans une étreinte emprunte de compassion.
— Vous n'êtes donc pas de notre époque. Vous êtes une voyageuse temporelle, n'est-ce pas ?
La vérité, entière, énoncée avec tant de simplicité. Luna laissa sa tête reposer sur l'épaule de Delphia. Cette dernière avait formulé sa question avec tant de tendresse, tant de compassion, que la jeune femme ne parvint à contenir ses émotions. Un sanglot terrible monta dans sa gorge, et elle l'étouffa à grand peine. De lourdes larmes amères dévalèrent ses joues. Le soulagement n'était pas si faste qu'elle l'eut espéré. L'amère réalité de sa condition semblait terriblement plus réelle, ainsi prononcée.
— Oh, Luna, ne désespérez pas.
D'un mouvement de baguette, elle attira à elles une boîte de mouchoirs qu'elle proposa à la jeune femme. Celle-ci se redressa finalement, essuya ses joues mouillées sans parvenir à calmer l'épanchement, et décida donc de cacher sa figure derrière le tissu.
— Ce n'est pas si grave que cela le paraît. Regardez-vous : professeure à Poudlard, adulée par la moitié de vos élèves ! Personne ne se doute de rien.
— Vous vous doutiez de quelque chose, objecta-t-elle.
— Mais la situation est différente. Vous êtes en sécurité ici, plus que n'importe où ailleurs.
— Plus pour très longtemps.
Une nouvelle flopée de pleurs menaçait de la submerger, mais Luna retrouva une certaine constance. Elle n'était pas du genre à désespérer, non. S'apitoyer n'apportait jamais rien de bon. Sa mère – la femme qu'elle avait connue – à sa place, aurait cherché une solution à ses maux.
— Comment cela ? demanda Delphia en fronçant les sourcils.
Elle lui résuma grossièrement son entretien avec Dumbledore. Ces nouvelles déclarations laissèrent Delphia songeuse. Elle s'accorda un moment de silence, paraissant réfléchir. Luna ne savait comme elle réussissait à garder ce visage serein face à tant de révélations.
— Et bien, cela fait beaucoup d'informations.
— Je suis désolée de vous plonger dans mes états d'âmes, s'excusa immédiatement Luna, réalisant la situation délicate dans laquelle elle mettait sa collègue.
— Mais enfin, ne vous reprochez rien : c'est moi qui aie insisté pour en savoir plus après tout. Une part de moi soupçonnait déjà tout cela, dans les grandes lignes. Mais les détails apportent des éléments qui emberlificotent encore davantage la situation.
— J'ai toujours eu une certaine capacité à me mettre dans des situations impossibles, songea la jeune femme à haute voix.
— Je serais ravie d'entendre un jour les aventures que vous avez à compter, dans ce cas ! Mais peut-être devrions-nous nous concentrer sur les problématiques les plus éminentes, pour le moment ?
— Si vous le dites.
— Prenez donc un biscuit. Vous êtes toute pâle, cela vous fera du bien.
Luna obtempéra. Le gâteau sec craqua durement sous ses dents, mais elle devait bien avouer qu'elle sentit le nœud qui serrait son estomac se dénouer. Delphia s'affairait pendant de temps, tirant devant elles une table basse qu'elle débarrassa des manuscrits et différents ouvrages qui s'y entassaient. Elle se munit un rouleau de parchemin, et d'un encrier, puis se rassit face à son invitée.
— Dans quelques circonstances vous êtes-vous retrouvée à voyager jusque chez nous, très chère ?
Luna conta pour la seconde fois le récit de son voyage. Elle n'épargna aucun détail, de la fougue qu'elle éprouvait pour son amant au besoin viscéral de se confier à sa mère, en passant par le drame qui l'en avait privée si jeune. Ses mots coulaient, fluides, et à aucun moment elle ne se sentit chagrinée ou apeurée. Raconter son histoire, c'était y faire face, l'accepter, en quelque sorte. Delphia l'écoutait, attentive, tout en couvrant le parchemin de notes, de formes et de symboles divers. Quand elle eut achevé son récit, le contenu de l'encrier avait diminué de moitié.
— La situation est si complexe, constata Delphia en observant son œuvre, jonchée de flèches et d'annotations qui se croisaient et se superposaient.
Derrière son expression contrite, elle peinait à masquer son excitation. Il n'était pas donné à tout le monde de pouvoir face à pareils mystères.
— Avez-vous parlé de votre… condition à qui que ce soit d'autre ?
— Un centaure de la Forêt Interdite, avoua Luna en rougissant. Macsen. Enfin, je ne lui ai rien raconté à proprement parler. Il paraissait déjà tout savoir de moi ; peut-être plus que je n'en comprends moi-même.
Delphia éclata d'un rire cristallin.
— Les centaures sont de braves créatures, et ils aiment nous faire qu'ils percent à jour des secrets dont nous n'avons pas conscience. Mais la vérité est qu'ils ne sont souvent pas beaucoup plus avancés que nous. Ne vous laissez pas avoir par leurs tirades mystiques faussement pleines de sagesse.
— J'ai pourtant eu l'impression que…
— Macsen est une brave personne, cependant. Il est bien l'un des seuls qui me tolère.
— Vous entretenez des relations avec les centaures ?
Les yeux de Luna s'étaient agrandis de nouveau, et brillaient de curiosité. L'information était si précieuse qu'elle en oubliait vite ses soucis.
— Des relations, c'est beaucoup dire. Mais le Troisième Œil sait rassembler ses protégés. Je n'ai que peu d'interlocuteurs avec lesquels échanger sur les présages que je perçois, tout naturellement, je me suis tournée vers les rares qui puisse me comprendre.
— Vous aussi, devez vivre de sacrées aventures.
— Pas le moins du monde, rit de nouveau la devineresse. Je me contente de les observer de loin. C'est le rôle qui m'a été accordé.
Ces paroles sonnèrent aux oreilles de Luna comme les phrases mystiques de Macsen, que sa collègue avait pourtant détractées quelques instants plus tôt. Cela la fit sourire. Les voyants et autres devins se ressemblaient donc plus qu'ils ne le pensaient.
— Mais il ne s'agit pas de parler de moi. Revenons-donc à vous. Vous êtes notre grande énigme du moment, n'est-ce pas ?
— Si vous le dites.
Le ton léger et les plaisanteries de Delphia réussissaient à rassurer la jeune fille.
— Prenons les choses une par une. Vous étiez morte d'inquiétude tout à l'heure, quand vous avez franchi le seuil de mon bureau. C'était donc à cause des déclarations d'Albus ?
— Oui. Je crois que… J'ai peur Delphia. Quand le professeur Brûlopot reviendra, je devrai m'en aller et… Je n'aurai nulle part où aller.
— Ne dites pas ça, voyons ! Nous trouverons bien. J'ai des contacts, des amis, qui seront prêts à vous héberger avec un simple mot de ma part.
— Mais si je pars de Poudlard, j'ai peur de ne jamais… Macsen m'a dit que si mon sortilège m'avait fait remonter le temps, ce ne pouvait être un hasard. Je me demande si je ne me suis pas simplement trompée mais…
— Cela paraît hautement invraisemblable, et vous vous en souviendriez. Je suis d'accord avec Macsen, votre présence ici a forcément un but.
— Et cela doit être lié à ma mère, pas vrai ?
— C'est très probable, en effet.
— J'y ai beaucoup réfléchi, et je ne vois pas d'autre explication. Mon père paraît… déjà le même. Il parait si distant, je n'ai pas l'impression de – comment dire ? D'interférer dans le cours de son existence. J'ai peur de ne pas être très claire.
— Je comprends ce que vous voulez dire. Continuez.
— Avec ma mère – Pandora, c'est différent. Quand je l'ai rencontrée elle était si… Elle n'était en rien celle que j'avais connue, c'était à peine si je la reconnaissais. Mais dernièrement, j'ai eu l'impression d'un changement, petit à petit.
— Voilà qui me paraît bien intéressant…
— Je l'ai trouvée en pleurs au sortir de la Grande Salle ce matin, et nous sommes sorties discuter. Elle s'est confiée à moi, et j'ai compris que… elle est en train de changer. Je crois qu'elle… est en train de devenir celle qu'elle était dans ma mémoire.
— Et vous l'aidez donc à devenir celle qu'elle doit être. Oh ! Que c'est brillant.
Les yeux de Delphia brillaient d'admiration, comme une fillette à laquelle on eut fait découvrir les sortilèges les plus élémentaires, avec cette innocence mêlée d'enthousiasme. Luna avait la sensation de s'alléger. Elle la comprenait, et paraissait aller dans son sens.
— Ce serait donc cela, n'est-ce pas ? La raison de votre présence. L'aider à trouver sa voie, ses objectifs de vie ; sa vraie nature.
— Cela paraît bien pompeux dit comme cela, constata la jeune fille. Pourtant cela se pourrait ?
— Cela me semble tout à fait logique.
Delphia réfléchissait à toute vitesse, et griffonnait de nouvelles annotations sur son parchemin. La feuille était si couverte d'encre qu'elle paraissait noircie.
— Oui, oui, chuchotait-elle avec passion. La boucle serait complétée, et alors, vous pourriez donc enfin rentrer chez vous.
— Vous pensez que ce soit possible ? Que ce soit si simple ?
— Et pourquoi pas ? Ce sont souvent les choses les plus évidentes qui nous échappent.
Le silence retomba sur la petite pièce. Chacune réfléchissait à ces propos. Cela se tenait. Une aura plus paisible les entourait. La panique et la fièvre qui les avaient animées auparavant se dissipaient. Elles s'étaient un peu plus enfoncées contre les dossiers moelleux de leurs sièges. La tension qui maintenait les muscles de Luna se relâchait.
La jeune femme eut envie de rire.
— Je vais pouvoir rentrer chez moi.
La phrase fut prononcée avec une innocente particulièrement enfantine. Son visage s'était éclairé d'un sourire un peu niais.
— Alors je n'ai qu'à attendre… Que les choses rentrent dans l'ordre ? Comment cela va-t-il donc se passer ? Je ne vais pas disparaître d'un instant à l'autre, pas vrai ?
Elle se redressait doucement. Après un court instant de calme, sa curiosité et sa soif de science reprenaient le dessus.
Le regard de Delphia se perdait dans les teintes orangées du ciel crépusculaire. Elle affichait une mine toujours flegmatique, mais derrière cette façade, ses pensées fusaient à une vitesse folle.
— Pas si simplement, non, articula-t-elle lentement alors qu'elle continuait de réfléchir. Le sortilège que vous avez effectué, Luna… Vous l'avez effectué dans sa totalité ?
— Oui, oui, jusqu'à la fin.
— Il n'y avait pas d'indication… De contre-sort ? Non, naturellement, cela aurait été ridicule. Mais il manque quelque chose, c'est évident. De quoi clore l'enchantement. Pas d'incantation ? Pas d'objet particulier ?
— J'ai utilisé un médaillon. Le médaillon de ma mère. Et l'incantation… C'est une demande, adressée à des figures mythologiques – je dois pouvoir remettre un nom sur elles. Quelques recherches et je le retrouverai.
— Très bien. Oui.
Elle se redressa à son tour. Elle récupéra une petite bouteille qui trônait fièrement avec d'autres fioles sur le buffet, et remplit l'encrier, puis déroula une longueur de parchemin et tendit la plume à Luna.
— Il va falloir que vous me décriviez l'enchantement, le plus précisément possible. Pensez-vous réussir à vous en souvenir ?
— Oui, souffla Luna en sondant les profondeurs de sa propre mémoire. Cela me revient déjà – Eostre et Ostara…
— Parfait. Avec un peu d'analyse et l'aide de précieuses consœurs, nous allons nous pencher sur la question.
— Je n'ai jamais entendu parler de ce type de choses. Des enchantements en deux temps ? Est-ce réellement possible ?
— C'est ce que nous allons découvrir, ma chère, répondit Delphia d'un ton où perçait toute son excitation. Mais cela me paraît tout à fait plausible. Avez-vous exploré les domaines ésotériques de la Magie ? Le mystique ?
— À vrai dire, je ne…
— Naturellement, vous m'avez l'air très terre-à-terre. Vous feriez une parfaite élève pour Serdaigle.
Luna ne put retenir un petit rire en entendant ce commentaire.
— Il s'agissait effectivement de ma maison. Ou s'agira, j'imagine.
— Voyez-vous ? Le Troisième Œil, plaisanta la professeure de Divination.
Delphia continua ses divagations, traitant de mythes et de sciences occultes, tandis que Luna l'écoutait d'une oreille distraite, concentrée sur la retranscription du fameux enchantement. Le comique de la situation l'amusait. Elle qui avait toujours été plus que septique face aux arts divinatoires s'en remettait aux spéculations d'une voyante.
Après tout, sa foi était peut-être une de ses forces.
