C'est un chapitre un peu particulier parce qu'il n'est pas issu d'un mot tombé lors d'une nuit du FoF ou d'un autre défi. J'avais envie d'écrire un peu et j'étais un peu inspiré. Ce chapitre fait suite à la naissance du fils de Tyrion (chapitre 25), et développe un peu plus Selwyn et son rapport aux autres personnages.

Jaime a 40 ans, Tyrion 36, Brienne 32, Margaery 31, et Selwyn 57 ans.

Ce texte a été écrit en plus d'une heure, mais j'ai pas vraiment chronométré.

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Fiston et fillette

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- Je n'arrive pas à croire que tu ne m'aies rien dit ! s'exclama Selwyn.

- Les choses ont été un peu… rapides, éluda Jaime en bataillant tant bien que mal avec la sauce bolognaise végétarienne qu'il s'efforçait de préparer. Et ne criez pas si fort, vous faites peur au chat.

Le haut-parleur aurait tout aussi bien pu ne pas fonctionner, tant le vieil homme s'époumonait. Pour la deuxième fois en dix minutes, Jaime se fit la réflexion qu'il aurait mieux valu qu'il se taise, sur ce coup. Il espérait de toutes ses forces réussir à calmer Selwyn avant que les filles ne rentrent du cinéma, car sinon, il était certain que Brienne le tuerait avec une lenteur et un sadisme démesurés.

Ils n'étaient toujours pas rentrés chez eux. Tyrion leur avait proposé de les héberger pour deux jours, et Jaime et Brienne avaient pris leurs congés sans solde en urgence, en recevant au passage une diatribe furieuse de leur supérieure. Mais enfin, ils étaient tous à Port-Réal et profitaient de l'appartement de Tyrion. Celui-ci était encore à la maternité, à admirer son fils sous toutes les coutures. Jaime ne l'attendait pas avant une heure au moins. Bébé-chat le vénérable s'était posé sur le canapé et observait son nouveau terrain de jeu d'un air appréciateur.

- Tu m'ignores, râla Selwyn, et Jaime se secoua mentalement.

- Excusez-moi, mais je tente de faire la cuisine tout en essuyant votre mauvaise humeur. Je n'y suis pour rien si tout s'est enchaîné et si vous n'avez pas eu de billet de ferry avant demain. Rassurez-vous, vous aurez tout le temps de venir admirer le dernier-né Lannister et d'engueuler votre fille au passage.

- As-tu la moindre idée du temps depuis lequel j'attends d'apprendre qu'elle est heureuse ?

- Je ne l'ai pas rendue malheureuse, s'insurgea Jaime en mettant sa préparation à chauffer sur la plaque électrique.

- Tu ne l'as pas épousée, rétorqua Selwyn. Mais j'ai dans l'idée que maintenant, je peux faire une croix dessus définitivement.

- Parce que vous y pensiez encore ? Vous savez, au bout d'un moment il faut se faire une raison.

- Cette raison, je m'y suis faite le jour de ses dix-huit ans, grommela le vieil homme. A ce moment-là, je me suis dit que c'est bon, tôt ou tard, je la conduirai à l'autel pour te la laisser.

Jaime esquissa un sourire. Il savait que le ton geignard de Selwyn était un peu exagéré. Bien sûr, le vieil homme avait, comme tout leur entourage, nourri des espoirs et des idées infondés sur leur amitié fusionnelle. Et plus que tous, hormis Tyrion peut-être, Selwyn savait à quel point Jaime aurait fait n'importe quoi pour Brienne si on le lui avait demandé.

Mais ce n'était pas pour ça qu'il avait appelé Selwyn moins de vingt-quatre heures avant qu'il ne vienne rencontrer le fils de Tyrion et lui présenter ses félicitations. L'unique raison de son appel, c'était la lueur d'inquiétude qu'il avait lue dans le regard de Brienne au moment où elle avait proposé à Margaery d'aller au cinéma pour l'une des séances audiodescriptives que proposait l'un des établissements tout proche. Parce que malgré ses trente-deux ans révolus, Brienne était inquiète à l'idée de décevoir ce qui lui restait de famille.

- Tu m'ignores encore, dit Selwyn d'un ton blasé.

- En réalité, j'essaie de vous poser une question mais je ne vois pas comment la formuler de manière polie, avoue Jaime. Donc je vais y aller franchement : est-ce que ça vous pose un problème que Margaery et Brienne sortent ensemble ?

Pendant une seconde, ce fut le silence. Puis :

- Tu es réellement en train de t'inquiéter de ça ? Non, ne réponds pas, je rectifie : Bri est très sérieusement en train de s'inquiéter de ça ? Par les Sept Enfers, fiston, est-ce que vous êtes sérieux ?

- Elle ne l'a pas formulé de cette manière, dit prudemment Jaime. Mais oui, un peu.

- L'un de vous deux saurait-il me rappeler qui a hébergé Renly et Loras lorsque Stannis a pété un câble à son mariage ?

Jaime grimaça. Le mariage de Stannis Baratheon ne resterait pas l'un de ses meilleurs souvenirs, même s'il avait bien ri de la tronche du premier intéressé. Renly était out auprès de toute sa famille depuis l'adolescence, mais la désapprobation de son frère aîné n'était un secret pour personne. Alors quand il l'avait vu arriver au bras de Loras, revenu en permission juste à temps pour la fête, ç'avait fait des étincelles. Et s'il s'était tenu environ dix minutes, Stannis s'était ensuite montré proprement odieux.

Manque de chance pour lui, non seulement Renly et Loras n'avaient pas l'intention de se laisser insulter, mais en plus, Brienne était elle aussi revenue de mission pour l'occasion et Robert avait fait pression pour qu'elle fasse partie des invités au même titre que son père, allié commercial des Baratheon depuis plusieurs années, et surtout au même titre que Jaime et Tyrion, qui représentaient des alliés de poids et des personnes qu'on ne pouvait pas se permettre de frustrer. Il avait résulté de tout ça un parfait scandale, des cris, des insultes de la pire espère et, pour Stannis une dent cassée et deux côtes froissées, même si Brienne et Loras avaient juré leurs grands dieux qu'ils n'y étaient pour rien et que Tyrion s'était magnifiquement porté garant d'eux, alors même qu'il avait passé tout son temps à bécoter sa femme dans les recoins du septuaire et n'avait aucune idée de ce que fabriquaient les deux militaires. Mais pour oser traiter Tyrion Lannister de menteur, il fallait se lever tôt, et Stannis lui-même y avait renoncé en réalisant que ses propres parents défendaient Renly et son groupe. Le soir même, pour éviter d'en rajouter en les faisant tous dormir dans le même hôtel, Selwyn avait offert l'asile à la troupe de rebelles.

- C'est un peu différent, dit Jaime. Là, ça nous concerne directement.

- Passe-moi ma fille que je lui dise à quel point elle est stupide.

- Elle est au ciné, tenta Jaime au moment même où la porte d'entrée s'ouvrait sur les filles.

Bébé-chat poussa un miaulement paresseux en guise de salut.

- Et là, grinça Selwyn, qui le chat vient-il d'annoncer ?

Jaime croisa le regard de Brienne et sentit son courage s'évanouir. Il était tard, il voulait finir sa bolognaise et se battre à Mario Kart, merde. Il attrapa le téléphone à l'abandon sur le plan de travail, quitta le mode haut-parleur et le fourra dans les mains de Brienne.

- Ravi de t'avoir connue, lâcha-t-il avant de saisir Margaery par le bras. A ta place, lui glissa-t-il, je m'esquiverai le temps que Selwyn passe une soufflante à sa fille.

- Espèce de sale… commença Brienne, mais déjà, Jaime avait entraîné Margaery dans le salon.

Et déjà, surtout, la voix de son père s'élevait de l'appareil avec un ton blasé.

- Donc, comme ça fillette, tu croyais que j'allais te déshériter ?

Brienne soupira, les yeux au ciel. Elle aurait donné cher pour étrangler Jaime, mais il s'était carapaté, et Margaery avec lui. Et maintenant, il fallait bien qu'elle assume.

- Papa, je n'ai jamais dit ça…

- Mais tu as soigneusement évité de me dire que tu sortais avec Maggie.

- C'est tout récent ! s'exclama Brienne. Je ne te tiens pas au courant de tout ce que je fais et des personnes avec lesquelles je sors…

- Quand tu vois un mec trois soirs d'affilée puis plus rien, je suis sincèrement ravi que tu ne m'en tiennes pas informé, rétorqua Selwyn. Je n'ai pas besoin de tout savoir, c'est sûr. Mais on parle d'une fille sur laquelle tu flashes depuis des années, avec qui tu vis depuis des mois, et à propos de laquelle tout le monde est au courant sauf moi. Or, au risque de te surprendre, fillette, ces derniers temps, tu as inquiété ton entourage, dont ton vieux père, et j'aurais bien apprécié d'apprendre que tu allais mieux depuis que tu avais sauté le pas.

L'argument fit mouche, et Brienne se laissa aller contre le plan de travail, vaincue. Vu sous cet angle, la situation paraissait effectivement limpide, et la colère de Selwyn légitime. Elle ne pouvait pas nier que son état s'était détérioré ces derniers mois. Depuis que Margaery avait commencé à vivre avec Jaime et elle, Brienne avait eu le sentiment de se sentir mourir jour après jour. Elle avait essayé de donner le change, mais elle voulait bien admettre que son père avait fini par avoir vent de sa dépression. Et avec tous les appels et les SMS que Selwyn échangeait avec Jaime et Tyrion, c'était impossible de dissimuler la vérité.

- Je suis désolée, soupira-t-elle. J'ai déconné.

- Tu m'as oublié, rectifia Selwyn avec douceur. Essaie juste de te souvenir que j'ai ton petit grand frère au téléphone tous les dix jours, et ton coloc deux fois par semaine. Et avant que tu ne poses la question, je me fiche comme d'une guigne que tu sois avec une fille. La seule chose qui me pose problème dans cette équation, c'est qu'avec le jeu des alliances et des mariages, cet abruti de Stannis se retrouve dans notre famille. Après m'avoir imposé les Lannister, il fallait que tu te mettes en couple avec la belle-sœur de Renly. Tu veux m'achever, c'est ça ? Tywin te semblait insuffisant ?

Brienne se sentit sourire malgré elle. Elle reconnaissait le sens de la dérision de son père, qui n'était surpassé que par celui de Jaime, quand il décidait de faire le clown. D'un geste distrait, elle remua la bolognaise végétarienne avec la spatule.

- Tu voudras la rencontrer officiellement, j'imagine ?

- A ton avis ? s'exclama Selwyn. Evidemment. Dès demain, une fois que j'aurais fini de m'extasier devant le fils de Tyrion, je la passerai à l'interrogatoire.

- Tu sais que je ne te permettrai pas de lui imposer l'Inquisition comme tu as pu la faire subir aux garçons ?

- Je serai adorable de tolérance et de tact, promit Selwyn. Sur ce, je vais te laisser, je dois te laisser, mon ferry part aux aurores demain matin.

Ils échangèrent encore quelques banalités, puis raccrochèrent. Brienne attendit dix bonnes secondes avant de se rendre au salon où Jaime et Margaery l'attendaient devant une émission musicale dont le son était bas.

- Alors ? s'enquit Margaery d'une voix forte. A quoi dois-je m'attendre ?

- Un interrogatoire dans les grandes largeurs, soupira Brienne en se laissant tomber sur le canapé. Jay, pourquoi…

- C'est Tyrion, la coupa-t-il. Il a appelé ton père pour lui apprendre la naissance de Wylliam et il lui a appris pour Maggie et toi. Il est si fier, ajouta-t-il d'un ton théâtral. Sa petite sœur qui se pose enfin. Il a changé ta sonnerie d'appel, tu sais ? Il a mis « Un jour, ma princesse viendra ». Il a trouvé un cover sympa sur Internet…

- Je vais le tuer, gémit Brienne.

- Je trouve ça mignon, dit Margaery. Je trouverai gentil que Loras fasse la même.

- Il tient trop à ses dents, rétorqua la géante en ignorant soigneusement le fait qu'elle était en train de rougir. Tyrion a beaucoup moins d'instinct de survie.

- Fais gaffe à toi, sourit Jaime. Si tu l'esquintes maintenant, Shae va faire la gueule.

Brienne se secoua mentalement. Son petit grand frère et le châtiment qu'elle lui ferait subir pouvaient attendre un peu.

- Oublie Tyrion. Tu as appelé mon père.

Jaime lui renvoya un regard qui disait « critique, vas-y, comme si tu n'étais pas soulagée que j'ai pris la température ». Mais la fierté de Brienne lui interdisait d'admettre qu'elle lui en était reconnaissante. Jaime ne s'inquiétait pas, elle saurait lui dire merci d'une dizaine de façons différentes. Alors il la laissa soupirer profondément et lâcher :

- Rappelle-moi de t'étrangler la prochaine fois que tu appelles mon père pour lui parler de ma vie amoureuse.

Pendant une seconde, le silence fut le seul à lui répondre. Puis le sourire de Jaime s'étira d'une oreille à l'autre, largement moqueur, amplement joyeux, et Brienne rembobina ses propres paroles. Oh misère… Elle se tourna vers Margaery, qui donnait presque l'impression de la voir tant elle paraissait attentive, le visage tourné vers Brienne, les yeux largement ouverts. Brienne déglutit. Respire Bri, ce n'est pas comme si tu ne l'avais pas déjà dit dès le début…

- Je crois, dit lentement Margaery, que c'est la première fois que l'une de mes relations me dit qu'elle est amoureuse de moi deux fois en moins de trois semaines. Surtout durant les trois premières semaines.

Brienne se sentit virer au cramoisi. Comme Jaime continuait de sourire démesurément, elle étira le bras et le frappa assez fort pour qu'il pousse un cri.

- Tu viens encore de le frapper, pas vrai ? demanda Margaery avec un léger sourire. C'est décidément une habitude.

- Une très mauvaise habitude, marmonna Jaime en se frottant le bras. Je vais vraiment finir par m'en plaindre à ton père, tu le sais ça ?

- Au secours, j'ai peur ! pépia Brienne.

- On en parle, du fait que tu viens de me faire ta deuxième déclaration ? insista Margaery.

- Ce n'est pas une déclaration ! protesta Brienne en se sentant rougir d'autant plus fort, et au même moment, Jaime brailla :

- Oui, on en parle !

Il bondit immédiatement du canapé pour se mettre hors de portée puis, comme s'il estimait que le regard de Brienne allait finir par le tuer ou qu'elle allait réellement l'étrangler, il se réfugia dans la cuisine. Brienne aurait vraiment voulu passer ses nerfs sur lui, mais avant qu'elle parvienne à s'extirper du canapé, Margaery l'avait attrapée par le bras et attirée contre elle. A tâtons, la jeune aveugle remonta jusqu'à son visage et lui posa un baiser rapide au coin des lèvres. Brienne se suspendit en plein geste. Rattraper Jaime avait soudain beaucoup moins d'intérêt. Surtout maintenant que Margaery avait trouvé sa bouche et l'embrassait pour de bon.

- C'est peut-être un peu tôt, souffla Margaery en s'écartant après un instant, mais en restant assez proche pour que Brienne puisse sentir son souffle. Mais si tu veux savoir, je crois que je suis moi-même un peu amoureuse. Peut-être même un peu beaucoup.

Brienne bafouilla quelque chose, sans trop savoir quoi. Elle aurait préféré que sa petite-amie s'éloigne un peu, juste le temps qu'elle rassemble ses pensées et qu'elle aille s'en prendre à l'imbécile qui ricanait depuis la cuisine. Sauf qu'évidemment, Margaery ne s'éloignait pas, elle était même en train de se blottir un peu plus contre elle.

Brienne profita de cette chaleur douce contre elle plusieurs minutes. Il n'y avait pas le feu, au fond. Elle n'arrivait pas à réfléchir plus loin que la jeune femme lovée dans ses bras, mais elle pouvait oublier le sourire trop large de Jaime. Elle pouvait juste essayer de profiter de la chaleur qui se répandait dans sa poitrine.

Elle était en train de se détacher doucement de Margaery pour aller aider Jaime à mettre la table quand la porte d'entrée s'ouvrit sur un Tyrion dont le regard pétillait de la fierté de jeune papa. Cette fois-ci, Brienne bondit du canapé et, par un instinct durement acquis au fil des années de cohabitation, le nain eut un mouvement de recul.

- Qu'est-ce que j'ai encore fait ? glapit-il.

- Fuis pour ta vie ! cria Jaime.

Bébé-chat miaula paresseusement et se blottit sur les genoux de Margaery en attendant que les trois adolescents attardés qui lui tenaient lieu de maîtres aient fini de s'entretuer.