Partie 13 : Où l'on aime et où l'on perd
24 novembre 2017
07:03
Le jour se leva, blême et poisseux, sur la ville plongée dans le brouillard. L'un de ces matins de novembre où l'on prend conscience que l'été est bien loin derrière, et que devant ne s'étend que l'hiver, à perte de vue, étendue blanche et froide.
Severus jeta un dernier ingrédient dans son chaudron et y plaça un sort de stase . Il releva la tête et grimaça en massant son cou douloureux. D'un geste de sa baguette, il envoya tous les ingrédients se ranger à leur place et dégagea la table.
Se dirigeant vers le salon, il s'aperçut que Sherlock s'était endormi, recroquevillé dans son fauteuil. Le sorcier s'autorisa un sourire attendri et s'approcha pour enlever son ordinateur des genoux du détective.
La veille, Severus s'était relevé aux alentours des trois heures du matin, ne parvenant pas à dormir, pour aller faire quelques potions. Il avait trouvé Sherlock assit devant son microscope.
– Insomnie ? Lui avait-il demandé.
– Yep. Toi aussi je suppose ?
– Oui. Je venais faire des potions. Tu veux que je te laisse ?
– Non, ça va, reste.
Le sorcier s'était donc installé en face de son ami et avait commencé une nouvelle commande de potions qui venait de Scandinavie. Cela faisait maintenant presque un an qu'il vivait à Baker Street, et, étrangement, il y était heureux. Vraiment heureux. Pas tout le temps, pas tous les jours. Mais plus qu'il ne l'avait jamais été de toute sa vie.
Sherlock et lui s'étaient rapidement habitués à la présence de l'autre, et avaient fini par l'apprécier. Il y avait entre eux une complicité que ni l'un ni l'autre n'aurait pu imaginer avoir au bout de seulement quelques mois. Comme s'ils étaient faits pour s'entendre. Ils étaient tous deux tellement marginalisés, tellement brisés de l'intérieur, quoique pour différentes raisons, que cette part de leur âme abîmée s'était reconnue en l'autre. D'aucun jugera qu'une relation basée sur les malheurs passés et le désespoir n'était pas très saine, mais ils se trompent.
Sherlock et John partaient souvent résoudre des crimes ensemble, ce qui avait pour résultat que Severus et Mary s'étaient plus d'une fois retrouvés à prendre un café ensemble, et s'étaient découvert des affinités. Le fait d'avoir tous deux été d'anciens espions censés être morts, ça crée des liens. Ils parlaient de leur vie d'avant, du danger, du mensonge.
Severus s'était aperçut qu'il pouvait sourire, rire même. Certes son visage n'était pas devenu un parfait reflet de son âme, mais il était plus détendu, et les rides de son front commençaient à s'estomper. Il avait l'air plus jeune, un peu moins détruit, peut-être.
Mais tout n'allait pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, loin de là. IL se sentait parfois tellement vide. Cette réalisation soudaine que son amour pour Lily n'avait été qu'un leurre l'avait laissé comme orphelin de tout sentiment positif. Durant toutes ces années, après la guerre, il s'était efforcé de ne pas y penser, usant pour cela de diverses moyens, légaux ou qui est bien quand on se tient loin des gens, c'est qu'on n'est pas soumis à la vue de leurs humeurs. Maintenant qu'il vivait avec Sherlock Holmes, ils se voyait contraint de côtoyer des gens dont le bonheur était une chose visible, et cela le rendait profondément triste, car cela mettait en évidence ce qu'il avait perdu. A lui, il ne restait plus que la haine et la rancœur, la jalousie et les regrets, tant de regrets.
Et puis il y avait eu ce jour, peu de temps auparavant, au début du mois de septembre. Sherlock et lui avaient passé la semaine à courir sur la piste d'un meurtrier tchèque, qu'ils avaient fini par arrêter de façon magistrale, à grand renfort de rideaux de théâtre, de caméra de surveillance éteinte et de téléphone sur écoute. Pour fêter cet heureux dénouement, le détective avait emmené le sorcier manger au Ritz. Après cela, ils n'avaient pas voulu rentrer tout de suite, encore grisés par les événements de la journée. Ils s'étaient alors promenés dans Londres, et Sherlock avait commencé à parler. De lui, de son enfance, de son manque de confiance en lui. De son sentiment d'être profondément différent des autres enfants de son âge. De son admiration pour son frère, Mycroft, de la manière dont il s'était senti abandonné lorsque ce dernier était parti à l'université. De cette sœur qu'il avait oublié. De son passage dans le monde adulte, de ce qui en avait découlé, inévitablement. Sa solitude. Sa rencontre avec John. Ce qu'ils avaient vécu, partagé, jusqu'à ce que l'ex-soldat ne rencontre Mary et l'abandonne à son tour. Sa solitude, à nouveau. La cocaïne qu'il s'injectait quotidiennement, parfois jusqu'à deux à trois fois par jour. La chaleur dans ses veines qui remontait jusque dans sa poitrine, jusque dans sa tête, décomposant les formes en taches de lumières et les sons en ondes sourdes. Son cerveau apaisé, enfin. Son cœur, ce cœur qu'il n'avait parfois pas été sûr de posséder, qui ne ressentait plus rien, pendant quelques instants. La douleur quand la drogue s'évacuait de son organisme et le laissait seul, souvent à même le sol, dans une pièce vide et froide, le corps vide et froid.
Severus avait compris, avait compati, avait été là pour lui. Et pendant que Sherlock parlait, les yeux fixés droit devant lui, de sa voix un peu cassée, tandis qu'il disait des choses qu'il n'avait jamais imaginé raconter à quiconque, Severus avait senti une chaleur se répandre dans sa poitrine, dans sa tête, dans tout son corps. Une douce vague qui serrait son cœur de la manière la plus exquise. Il ne voulait pas le perdre. Il l'aimait. Il ne voulait pas le perdre. Il aimait. Il savait que c'était de l'amour. Il le savait, non pas dans son esprit, mais dans sa chair même, de manière aussi intrinsèque qu'indescriptible. Et il comprit aussi que ce n'était pas un sentiment nouveau. IL n'en avait juste pas pris conscience avant.
L'amour n'arrive pas toujours d'un coup, par une révélation soudaine. Il s'installe doucement, se love discrètement dans le quotidien, entre la routine et la tendresse, comme s'il avait peur de déranger, jusqu'au jour où un rayon de soleil oblique ou une inflexion de la voix nous fait réaliser que notre coeur est prit, irrémédiablement, comme une condamnation, mais si douce, si légère, que s'y perdre devient la première des priorités et la dernière des damnations.
Alors voilà, il était tombé amoureux. Severus Snape était tombé amoureux. Cela vous étonne ? Et pourtant, c'est comme s'il avait attendu ce moment toute sa vie. Ce moment où il serait enfin prêt à s'abandonner à quelqu'un, ce moment où une personne comptait tellement pour lui, pour lui et non pas pour un quelconque vieux fou ou un quelconque intérêt national, qu'il serait prêt non pas juste à tuer, mais aussi à mourir, s'il lui arrivait malheur.
A partir de ce moment-là, il se raccrocha à cet amour pour affronter les épreuves qui pourraient arriver. Il se doutait bien que, comme le désir qu'il avait éprouvé pour lui le premier jour, ses sentiments ne seraient jamais partagés par le détective. Mais il ne tentait pas pour autant d'effacer ce qu'il ressentait. C'était trop beau, trop précieux, trop humain, pour qu'il veuille l'oublier. C'était un beau sentiment, et il avait ressenti tellement de noirceur tout au long de sa vie pour tenter de garder celui-là le plus longtemps possible.
Peut-être bien que ce n'était pas très sain de faire grandir et d'entretenir en lui un sentiment qui ne serait jamais payé de retour, au lieu de l'étouffer et de passer à quelque chose de plus constructif, mais que voulez-vous que je vous dise ? On fait avec ce qu'on a, et quand on n'a pas beaucoup, on fait quand même.
Ce matin-là donc, ce matin gris, rien n'aurait laissé présager qu'il allait être le début d'une journée qui allait être le début de tout le reste. Tant de jours importants commencent ainsi, sans qu'on ne se doute de rien… C'en est presque terrifiant.
Sherlock se réveilla au moment où Severus sortait de la douche. Le détective se releva de son fauteuil avec une grimace due à la position peu agréable dans laquelle il s'était endormi et fut surpris de trouver une couverture sur ses épaules. Son téléphone sonnait avec insistance. Il le prit, décrocha, attendit quelques secondes pendant lesquelles son interlocuteur parlait, puis son visage s'éclaira, faisant inconsciemment sourire le sorcier qui se tenait en face de lui.
Il raccrocha et se précipita pour saisir son manteau, fébrile.
– Nouvelle affaire ! J'y vais ! Mais je serai de retour à vingt heures, promis !
Et il disparut dans l'encadrement de la porte, ne laissant qu'un claquement de manteau et une fragrance de son parfum si familier à Severus.
Le sorcier resta planté là un instant, encore pris au dépourvu par la lumière des yeux du détective, puis vaqua à ses occupations jusqu'à vingt heures, heure à laquelle Sherlock et lui avaient prévu d'aller manger au restaurant.
Une chose étrange aussi, cette manière qu'ont les jours importants de passer à une vitesse ridiculement lente, jusqu'à ce que l'élément perturbateur arrive et déclenche l machine infernale qui transforme les heures en minutes et les minutes en battements de coeur.
Vingt heures. Sherlock n'était pas rentré. Severus ne lui en tint pas rigueru et l'attendit patiemment.
Vingt-et-une heures. Impatience.
Vingt-deux heures. Exaspération.
Vingt-trois heures. Inquiétude.
Minuit. Panique.
Severus décida de partir à sa recherche, imaginant déjà le pire. Au moment où il se levait de son fauteuil, son portable sonna. Le coeur du sorcier se mit à battre de soulagement quand il vit le nom de son ami s'afficher sur l'écran. Il se saisit de l'objet et décrocha, un vague sourire au lèvres, riant de sa propre panique.
Mais ce sourire disparut et il se tendit immédiatement en entendant la voix à l'autre bout du fil. Car ce n'était pas la voix du détective. Elle était moins grave, plus douce aussi, une sorte de douceur amère. La douceur du poison.
– Bonsoir… Severus, c'est ça ? Il semblerait que tu tiennes une place très importante dans le coeur de notre cher détective. Il est avec moi d'ailleurs, tu veux lui faire un petit coucou ?
Severus, tétanisé, entendit la voix rauque de celui qu'il aimait sortir du haut-parleur :
– Severus ne viens pas, c'est un piège s'il te plaît ne sois pas stupide ne viens pas !
Le.a reprit le téléphone.
– Je crois que tu en as assez entendu, Sevy. Viens nous rejoindre. Mais attention, si tu ramène la police, sache que je le saurai, et que ton cher amour risque d'en payer les conséquences.
– Vous bluffez, dit Severus d'une voix calme.
– Je bluffe ? Peut-être …
On entendit un coup sourd suivit d'un cri de douleur.
– Ou peut-être pas…
« Viens nous rejoindre Sevy. La fête n'attends que toi pour commencer. »
Et il ne resta plus au bout du fil que la tonalité morne indiquant que l'autre avait raccroché.
Severus s'aperçut alors que son corps tremblait et que ses genoux étaient faibles. Son cœur battait à toute allure, son souffle était saccadé. Il tomba sur une chaise, sentant sa tête tourner.
Il se força à se calmer. Il avait été espion pendant des années, par Merlin ! Il devait se calmer. Il s'efforça de ne pas penser à Sherlock, Sherlock kidnappé, torturé peut-être. IL se concentra sur les battements de son cœur, et s'efforça de ne penser à rien.
Petit-à-petit, sa respiration s'apaisa. Ses tremblements cessèrent. Son visage redevint impassible.
Il rouvrit les yeux et jeta un coup d'œil à l'horloge. Il lui avait fallu vingt-quatre secondes pour reprendre son calme. Il vieillissait.
Son esprit était calme à présent. Il pouvait réfléchir posément.
Il allait y aller, bien sûr. Il allait sauver Sherlock. Le contraire n'était même pas envisageable. Il se sentait confiant : il était un sorcier, l'un des meilleurs espions du monde magique. Il avait vécu deux guerres, et même s'il avait failli y laisser sa peau, il était toujours là.
Il sauverait Sherlock. Quel choix avait-il ? Il ne pouvait pas vivre sans lui. Il savait qu'il avait l'avantage de ses pouvoirs, quel l'autre était fort probablement moldu.
Le téléphone vibra à nouveau. Un message apparut à l'écran :
Lockwood industrial park
Mill Mead Road, Tottenham Hale
Dépêche-toi ;)
Severus transplana.
Bonjour/bonsoir (il est 1h39am au moment où j'écris ces lignes donc BON). Mille fois navrée pour cette longue attente ! Maintenant que j'ai repris les cours, je devrais me remettre à publier plus régulièrement ^^' Enfin, ne prenez pas ça pour argent comptant non plus hein !
Sachez en tout cas que je n'abandonne jamais une histoire en cours. Il peut y avoir de longues poses imprévues, mais il y aura toujours une suite ou une fin, même six mois plus tard.
Merci beaucoup à katymyny dont les reviews m'ont ait chaud au cœur !
