Quand tu t'installes sérieusement sur Word, avec une structure à peu près définie et la ferme intention d'avancer dans le scénario, et que tu te retrouve avec 5 pages de angst gratuit *soupir*
Bref.
Un peu plus d'info sur la relation entre Connor et Amanda, beaucoup de sel
Bonne lecture!


Chaptitre 12: Mother Knows Best

Connor tituba dans l'appartement quelques heures plus tard, son équilibre toujours particulièrement instable, comme si ses semelles avaient été remplacées par des ballon d'hélium qu'il devait écraser à chaque pas s'il voulait ne pas s'envoler. Il re-verrouilla la porte avec un soupir amusé. Bon sang. C'était comme si tout son sang avait été remplacé par le plus effervescent des sodas. Les petites bulles pétillaient en lui comme des milliers de petites mains chatouillant ses côtes. Un sourire béat lui fendait le visage et tous ses efforts pour le faire disparaitre se soldaient par un regain d'amusement. Il persista tout de même. Amanda rentrerait d'ici quelques minutes et il ne pouvait se permettre de lui présenter une telle expression sans s'attirer ses foudres.

Seulement Markus remplissait l'ensemble de son esprit, et son sourire refusait par conséquent de quitter son visage.

_ Je vois que tu as appliqué ma consigne à la lettre.

Il se retourna en un bond, son cœur à deux doigts de lui sortir de la poitrine. Amanda le regarda d'un air perplexe, presque aussi étonnée que lui de le voir sursauter comme un voleur. Lorsque ses poumons parvinrent à attraper une bouffée d'air complète, Connor s'empressa de se justifier.

_ La porte était verrouillée, je pensais que-

Je pensais que j'avais encore le temps de flotter sur mon petit nuage d'endorphines, d'imaginer ce qu'il aurait bien pu se passer s'ils avaient finalement continué sur leur crescendo affolé et-

Ne sachant trop comment finir sa phrase sans avoir l'air encore plus coupable, Connor se contenta d'un vague signe de la main.

_ Ah oui ? s'étonna Amanda sans trace apparente d'agacement. J'ai dû refermer par automatisme.

Elle se retourna d'un geste de main nonchalant.

_ C'est moi qui étais surprise de ne pas te trouver ici en rentrant. Je pensais que tu serais impatient de savoir ce sur quoi nous nous sommes accordés avec M. Anderson.

Ses pieds le guidèrent à la suite d'Amanda sans qu'il ne le réalise, marchant le long du couloir d'une démarche automatique. L'heure du verdict avait sonné. Et vu le sourire en coin d'Amanda et son air faussement avenant, le résultat ne pouvait qu'être une mauvaise nouvelle pour lui.

_ Tu verras, commença Amanda en récupérant sa tablette posée sur la table basse. C'est un peu dense mais ça en vaudra la peine, au final.

Un peu dense ? L'emploi du temps entre ses mains était comme une réinterprétation funeste de Piet Mondrian. Chaque journée était tronçonnée en petites cases de teintes et tailles diverses. Les couleurs chatoyantes auraient pu adoucir la peine qu'il ressentait en les regardant, si seulement celles-ci n'avaient pas été si nombreuses et si densément collées les unes aux autres.

Ses cours occupaient le cœur de l'emploi du temps, bien sûr, et Amanda avait même pris la peine de les détailler avec une précision redoutable. Chaque cours était coordonné par thématique et chaque professeur mentionné. L'emploi du temps était parfaitement en concordance avec les dernières informations de ses professeurs, mais en plus de ses cours habituels, chaque journée au conservatoire était désormais suivie d'une ou deux cases supplémentaires. Le reste de son temps libre était ainsi complètement occupé par des activités bien définies qu'il n'osa passer en revue.

Connor remarqua en revanche que son repas du midi avait été remplacé par une case pourpre sur toute la semaine. Amanda avait seulement nommé cette case 'coach Anderson', comme si son repas-détente avec Hank devait forcément être classé comme une période productive.

Une petite partie de lui voulut dé-zoomer afin de quitter cette vue infernale et par la même occasion, vérifier jusqu'à quand Amanda lui avait déjà planifié ses semaines mais il se força à garder ses doigts fermement clampés sur le cadre de la tablette. Céder à la tentation ne lui arracherait qu'un autre soupir de désespoir. La connaissant, son emploi du temps était fixé jusqu'au premier concert – donc pour plusieurs mois.

À la place, il resta sur la semaine affichée et étudia en silence les activités ajoutées à son emploi du temps.

Amanda lui avait affirmé être satisfaite de sa forme physique. Elle ne lui épargnait pourtant pas un petit détour à la salle de sport les lundis. Il ne connaissait pas le cross-fit, mais le nom ne lui inspirait rien de bon. Ses journées du mardi étaient complétées par une petite séance de théâtre, le mercredi par une séance de danse et le jeudi par de la piscine. Le vendredi était réservé à des cours approfondis de chant. Il ne put s'empêcher de grimacer en remarquant le nom du professeur en charge de ses cours particuliers. Todd Williams. Son prof de chant au conservatoire et le seul dont Connor n'arrivait toujours pas à savoir s'il était chanceux et incompétent ou parfaitement compétent mais incroyablement désabusé par son travail – et en conséquence, le pire professeur qu'il n'ait jamais eu.

Devant son mutisme, Amanda jugea bon de lui rappeler.

_ C'est la dernière ligne droite, Connor. La vraie dernière ligne droite.

Elle fit une pause, comme pour lui laisser le temps pour la contredire ou protester. La tentation était forte, mais il se contenta d'un pincement de lèvres imperceptible. Ça n'était pas la première fois qu'elle lui présentait un emploi du temps ou une activité désagréable comme le dernier effort à fournir mais il ravala la petite voix pétulante qui mourait d'envie de le lui faire remarquer. La dernière avant la prochaine conclut-il en silence avant d'acquiescer.

_ Nous ne pouvons plus ni nous permettre de faux pas, ni ne réussir qu'en demie teinte. Tu dois tous les émerveiller dès le premier concert si on veut espérer faire le buzz.

Comme si Amanda avait besoin de lui rappeler.

_ C'est pour ça que ton emploi du temps est aussi chargé, lui indiqua Amanda en désignant la tablette.

Par pur réflexe, Connor dé-zooma, et il ne put retenir une inspiration sèche lorsque le calendrier bascula sur une vue plus globale. L'écran s'illumina en un flash éblouissant, avant de laisser place à plusieurs centaines – non des milliers- de petits rectangles colorés collés les uns aux autres dans un motif abstrait. Ils dansèrent soudain devant ses yeux, une danse morbide qui l'envoya presque dans le fond de son dossier. S'il parvint de justesse à garder son équilibre, Connor ne put cacher l'expression d'effroi qui accompagna son vertige.

_ Oui, comme tu peux le voir, je n'ai pas lésiné sur les moyens. Comme on dit au poker : All in.

Au poker. Comme si sa vie n'était un jeu.

Alors qu'il tentait vainement de ravaler la balle amère de rancœur, Amanda réajusta sa position sur le fauteuil. Son visage, jusque-là plutôt neutre prit soudain un air plus sérieux, plus menaçant.

_ Considère cela comme mon dernier investissement, pour que tu commences enfin à ramener les comptes en positif – comme le prévoyait la section 16-6 de ton contrat.

Cela faisait des mois qu'Amanda ne lui avait pas rappelé l'existence du contrat qui les liait, mais Connor ne sourcilla pas devant ce rappel opportun. Amanda était peut-être sa marraine, mais elle ne s'acharnait pas sur sa carrière pour le plaisir et la satisfaction de le voir devenir mondialement célèbre. Non. Elle le considérait comme un investissement, un bien. Il connaissait la section en question par cœur. Amanda couvrait tous les frais liés à sa carrière jusqu'à ce qu'il puisse lui rembourser – plus intérêt, et commission.

Même s'il changeait de plans pour sa carrière aujourd'hui, Connor lui devait toujours chaque dollar dépensé pour sa scolarité, ses entrainements, le temps passé par Amanda à jouer des coudes pour lui trouver des scènes sur lesquelles chanter, les billets d'avion pour rejoindre ces scènes, les chambres d'hôtels… Même le surplus de loyer pour sa chambre et ses consommations d'eau et de nourriture étaient comptabilisés.

Il n'avait rien soupçonné lorsqu'Amanda lui avait présenté le contrat à ses dix-huit ans, idiot et crédule qu'il était à l'époque. C'était un tutorat tout à fait courant dans le milieu de la musique. Des gros studios pratiquaient ce genre de contrat depuis des années jusqu'en Asie, et puis les contreténors célèbres sur la scène internationale se comptaient sur les doigts d'une main. Percer dans le milieu ne pouvait pas lui prendre plus de trois ou quatre ans. De plus, le contrat avait l'air tout à fait raisonnable. Amanda s'occupait de lui depuis l'enfance. Elle avait toujours été l'image même de la bienveillance.

Qu'est-ce qu'il avait pu être stupide.

Stupide et encore trop jeune et trop naïf pour reconnaitre Amanda pour ce qu'elle était vraiment : un anaconda. Une créature immobile et luisante, magnifique et remarquable, s'enroulant lentement autour de sa proie jusqu'à la soumettre à sa volonté. Connor se souvenait de la première fois où il avait réalisé sa position précaire comme si c'était hier. Comme toute proie avec un cœur pulsant encore du sang jusque son cerveau, son premier instinct avait été de se débattre, de combattre corps et âme cette restriction fatale et d'essayer de s'enfuir. Quand sa rébellion ne rencontra qu'une poigne plus ferme à mesure qu'il se débattait, Connor avait finalement abandonné la lutte – juste le temps de trouver un meilleur angle d'attaque.

Sa reddition fut signée et Amanda avait éventuellement desserré son étreinte mortelle – jusqu'à leur bras de fer suivant.

Leur danse se répétait par phase de lutte plus ou moins longues et intenses mais Amanda parvenait toujours à le ramener dans les rangs. Avec le temps, et avec sa dette grandissante Connor avait peu à peu perdu toute volonté et s'était résigné à mener ce contrat à bien – qu'importe le prix et qu'importe l'inconfort de vivre sous la pression perfide de sa manager. Il avait étouffé les braises de sa rage, enterré sa rébellion et s'était fait une raison à devoir vivre ainsi – avec le gout amer des cendres sur sa langue.

Seulement les braises avaient repris vie et il peinait à contenir la fumée qui s'en échappait.

Amanda faisait bien de lui rappeler sa dette, c'était après tout la meilleure douche froide, mais celle-ci ne fit rien pour calmer la rage latente qui rougeoyait en lui depuis des semaines. Il ravala pourtant sa rancœur contre Amanda. Elle n'avait pas lieu d'être se rappela-t-il. S'il devait être en colère contre quelqu'un, c'était après lui-même.

_ Oui Amanda, grinça-t-il finalement.

Un claquement sec et particulièrement agacé lui fit brusquement relever les yeux.

_ Oh arrête un peu avec ce simulacre de docilité. Je connais les signes et je sais très bien que tu es sur la pente ascendante de ta prochaine insurrection.

Après un froncement de sourcil perplexe, Connor fit place nette sur son visage et dans son esprit. Amanda savait trop bien déchiffrer ce genre d'expressions, et il ne pouvait pas se permettre d'être distrait lorsqu'elle l'observait avec autant d'attention - avec l'attention du prédateur sur sa proie.

Ravalant son inconfort, il observa Amanda d'un air neutre. Feindre l'innocence ne lui vaudrait qu'un regain d'animosité, aussi il garda le silence, refusant de confirmer ou infirmer l'hypothèse de sa manager.

_ C'est bien ce qu'il me semblait, murmura Amanda en s'enfonçant dans le canapé, bras et jambes croisés. Tu veux peut-être que je te présente les chiffres de tes encours pour t'aider à faire tomber le soufflet de ta rébellion ?

Le sourire accompagnant sa proposition suffit à Connor pour deviner l'ampleur de sa dette mais la menace ne fit rien pour calmer sa colère – au contraire. Il lui accorda tout de même un soupir de défaite alors qu'il déposait la tablette sur la table basse. Il n'avait pas envie de finir sa journée sur un nouveau bras de fer – ou pire.

_ Ça ne sera pas nécessaire, soupira-t-il.

_ Regarde-moi.

Alors qu'une soudaine vague de fatigue tenta de l'enfoncer plus loin dans un mélange visqueux d'apathie, Connor s'exécuta. Sa gorge convulsa sous la douleur de ravaler l'armée de mots acres qui ruisselaient depuis l'arrière de ses pensées, leurs lances pointues écorchant l'intérieur de son œsophage comme s'il avait avalé un oursin.

_ Regarde-moi et promets-moi de t'engager à 100% - et pas un pourcent de moins – sur cet emploi du temps et sur ce concert.

_ Je m'engage à faire tout mon possible pour m'assurer un succès fulgurant et des revenus suffisants pour rembourser ma dette.

Et me débarrasser enfin de ce fichu contrat.

Son visage ne trahissait rien à part une résignation lasse, mais il pouvait sentir les braises bruler l'arrière de la rétine alors qu'il dévisageait sa manager - la raison de toutes ses souffrances. Celle-ci l'observa longuement avant de laisser échapper un grognement évasif et de se lever.

_ Bien, déclara-t-elle en reboutonnant la veste de son tailleur. N'oublie pas notre rendez-vous demain pour les derniers ajustements sur ton costume de scène.

_ J'ai bien reçu le memo.

_ Bien.

Elle le toisa pendant plusieurs interminables secondes avant de quitter le salon. Connor profita du silence pour laisser son humeur retomber vers un état plus stable. Alors qu'il tentait de refouler le désir pugnace d'envoyer la tablette voler au travers de la pièce, Connor jura pouvoir entendre l'air grésiller sur sa peau frémissante d'anticipation, comme un steak jeté dans la poêle brûlante de sa rancœur. Une chose perverse se délectait déjà de voir l'objet se briser sous l'impact, répandre du verre et des composant comme une pluie de grêle. Une vague d'adrénaline lui gonfla la poitrine alors qu'il imaginait Amanda revenir dans la pièce, le visage déformé en une grimace meurtrière tandis que sa rage formait des volutes noires autours d'elle. Une partie de lui grogna d'envie à l'idée de leur confrontation et du carnage qui en résulterait.

Pour en finir une fois pour toute.

Lorsqu'il regagna ses esprits, sa main était suspendue au-dessus de la tablette et il se leva d'un bond. La porte de sa chambre était la seule barrière en laquelle il pouvait avoir confiance ce soir. Il la laissa supporter son poids, supporter son dos frissonnant sous la sueur glaciale qui coulait le long de son échine.

Son cerveau était hors de contrôle. Une menace pour lui et sa carrière. Le statu quo instauré entre lui et sa manager ne tenait plus qu'à un fil depuis plusieurs mois mais il ne pouvait céder à cette chose vicieuse qui lui chuchotait de répondre avec une hargne égale aux paroles blessantes d'Amanda. De se lever et la toiser avec autant de condescendance – et moult déclarations de guerre qu'il ne voulait pas contempler plus longtemps.

Ses doigts se refermèrent autour du cou délicat du violoncelle de sa mère sans qu'il ne réalise avoir traversé la pièce. Le dossier de sa chaise grinça doucement lorsqu'il s'installa, caché derrière son plus vieil ami. Il n'était pas encore assez tard pour que les voisins se plaignent et Amanda ne venait jamais l'interrompre lorsqu'il jouait – sous réserve d'avoir terminé toutes les taches inscrites à son emploi du temps.

La berceuse de sa mère était un choix évident qu'il rebuta dès la première note. Sa main gauche était agrippée presque tout en haut du manche, comme s'il se tenait suspendu au-dessus du vide, retenu uniquement par cet accord alors qu'il contemplait le gouffre béant qui s'ouvrait à ses pieds. L'archet glissa sur les cordes et Connor ne put retenir un grognement étranglé sous la note dissonante qui en ressortit. Il pressa avec plus de force, chassant les notes les plus graves avec vengeance alors que le bois vibrait contre ses côtes. Oui, c'était la musique qui faisait vibrer son sternum, et non pas la balle d'émotion qui rebondissait dans sa poitrine comme un chat enragé évitant l'heure du bain. Il s'accrocha à cette certitude jusqu'à ce que ses doigts brûlent sous l'effort continu et que son esprit ne soit plus qu'une marre d'eau stagnante.

Oh, il voyait toujours les ombres dangereuses tapies sous la surface huileuse. Mais au moins l'eau était de nouveau calme et silencieuse. C'est aussi avec calme et silence qu'il se changea pour un t-shirt délavé et son bas de pyjama préféré. En extirpant son téléphone de la poche de son pantalon, il remarqua un message de Markus, aussi court que cryptique.

[Merci.]

Markus avait dû lui envoyer le message pendant son échange avec Amanda, presque deux heures plus tôt. Une partie de lui songea vaguement à s'excuser et demander une clarification pour ce simple 'merci' mais ses doigts optèrent pour une toute autre option : un cri à l'aide, une bouteille à la mer qu'il envoya avec un soupir tremblotant.

[J'aimerai tellement que tu sois là, avec moi.]

[Oh ?]
[Pour une activité en particulier ? )]

Connor reconnut le sous-entendu en un battement de cil, mais il opta plutôt pour une réponse dont la sincérité lui brula les yeux.

[Pour que tu me prennes dans tes bras.]
[Et que tu ne me lâches plus jamais.]

[Aw Connor... ]
[Tu sais bien que je ferais n'importe quoi pour te servir.]

Son téléphone vibra alors que les messages affluèrent les uns après les autres. Des gifs uniquement, des illustrations animées de ce que leur étreinte aurait pu ressembler s'ils n'étaient pas actuellement séparés par plusieurs kilomètres et par les murs épais de la forteresse dans laquelle Amanda le gardait prisonnier. Les messages continuèrent d'affluer et, ravalant un sanglot, Connor pressa son téléphone contre son sternum avec force, poussant l'appareil comme s'il pouvait l'assimiler entièrement et l'utiliser pour boucher le trou béant qui lui perçait la poitrine de part en part. La chaleur de l'écran se diffusa rapidement contre son T-shirt pour ne laisser qu'une empreinte froide et trop dure pour être considérée comme confortable mais Connor ne put se résoudre à le déloger. Il ne bougea plus, pas même lorsque Markus continua de l'assaillir de messages, et ce jusqu'à ce que Morphée ne vienne enfin mettre un terme à ses souffrances.

Après leur discussion de la veille, Connor rentra chez le tailleur le lendemain avec une humeur exécrable. Le prix d'un costume de scène chiffrait dans les milliers de dollars au bas mot. Il ne pouvait voir cet achat autrement que par une ligne supplémentaire sur sa dette, plusieurs mois de servitude dont il devrait encore s'acquitter, et tout ça pour avoir l'air professionnel. Il allait chanter à au moins une dizaine de mètres du premier rang, et sa photo pour les supports de communication allait de toute façon être photoshopé.

Un costume standard aurait tout aussi bien fait l'affaire.

Il rumina cette certitude toute la journée. Il la rumina lorsqu'il retrouva Amanda devant la boutique, en encore lorsqu'on l'accompagna vers le salon d'essayage. Lorsqu'il se retrouva devant le miroir, cependant, toute objection s'envola comme une nuée d'étourneaux sur un ciel pourpre de fin d'après-midi et il se trouva bouche bée devant son propre reflet.

Le jeune homme qui l'observait dans la glace avait l'air d'une poupée de cire dans un musée, chaque ligne ajustée pour atteindre la perfection visuelle tout en gardant ce désagréable soupçon de beauté factice, trop immobile et trop parfaite pour être vraie. Le tissu noir du costume semblait aspirer la lumière de la pièce comme un objet céleste improbable, sa noirceur encore renforcée par la blancheur virginale de sa chemise. Le tissu blanc et épais remontait le long de sa poitrine jusqu'à s'ouvrir en un col court et rigide, comme un bouton de rose prête à éclore. Les deux coins de la chemise étaient rabattus en deux oreilles qui soulignaient la ligne de sa mâchoire de la plus subtile des façons, qu'importe la direction dans laquelle il choisissait d'orienter son visage.

Il avait l'air d'une star de cinéma un soir de gala, attendant son tour avant de passer devant les journalistes. Lorsque l'illusion manqua de lui faire entendre le chaos des photographes, criant son nom pour attirer son attention, Connor dut baisser les yeux vers sa poitrine pour s'assurer que le miroir en face de lui n'était pas un écran lui projetant une simulation. Non, le mélange de soie et de laine brillait du même éclat noir qu'il le regardait de ses propres yeux ou au travers du miroir et les lignes épousaient sa silhouette avec autant de brio depuis cet angle. Il regarda de nouveau son reflet, se demandant si ça n'était pas finalement leur meilleur investissement jusque-là.

Amanda l'observait aussi avec une expression satisfaite. Glissant soudain une main sur le dessus de son épaule, elle ne put retenir un rire victorieux.

_ Kamski peut trembler, jubila-t-elle. Son heure a sonné.

Il soutint son regard avec surprise, frappé par l'assurance de ses propos et par l'absence de méchanceté sur son visage. Alors qu'elle avait pu douter de lui la veille encore, le menaçant avec toutes les armes en sa possession, Amanda célébrait désormais déjà leur victoire. Le contraste le poussa instinctivement à rester sur ses gardes. Un costume ne pouvait pas faire toute la différence – n'est-ce pas ?

Il n'eut pas la chance de poser sa question que déjà Amanda lui indiquait de se changer pour qu'ils puissent se rendre à leur rendez-vous suivant chez le coiffeur. Il s'exécuta sans broncher, regrettant seulement de ne pouvoir prendre une photo pour Markus. Vu la qualité de la contrefaçon qui lui servait de téléphone, peut-être était-ce mieux qu'il se contente d'attendre les clichés du photographe professionnel qui lui tirerait le portait le lendemain.

Oui. C'était certainement mieux ainsi.

Il s'accorda seulement un message, une vérité quelque peu déformée - une perche tendue qui, il le savait, trouverait rapidement des mains expertes pour s'en saisir.

[Je ne pensais pas prendre autant de plaisir à me faire habiller par quelqu'un d'autre.]

Ça n'était rien comparé au plaisir qu'il avait pu ressentir lorsque Markus l'avait effeuillé sous le couvert intime du kiosque fleuri. Mais Markus n'avait pas besoin de le savoir en cet instant.

[ ?]
[Pardon ?]

Connor ne put retenir un rire discret devant la vitesse à laquelle les messages de Markus lui parvenaient.

[Tu me trompes déjà ? :O]

[C'est pour la bonne cause. Promis : )]

Sa promesse devint comme un mantra pendant tout son trajet jusque New-York, et il s'y accrocha avec force lorsque les hautes colonnes de l'opéra le surplombèrent de nouveau et qu'il se trouva soudain à douter de la solidité de tout cet arrangement. Son contrat était pourtant signé par toutes les parties, copié, scanné et nettement rangé dans une enveloppe kraft sous le bras d'Amanda. Et pourtant, il ne pouvait empêcher le doute de raccourcir ses foulées à mesure qu'ils approchaient de l'entrée de l'opéra. Lorsqu'Amanda se retourna pour le trouver plusieurs mètres derrière elle, et lui envoya un regard sévère, Connor se força à trottiner à sa suite.

Ça n'était qu'une photo. Rien de déterminant pour la suite du concert. Une séance de quelques minutes. Une broutille en comparaison avec son audition. Rien qui ne mérite de le voir soudain souffrir d'un trac atroce.

Rien, à part peut-être-

_ Dehors ! Oust !

Les membres de l'équipe qui l'avait aidé à se maquiller et à s'habiller s'exécutèrent sans sourciller, sans doute habitués à de telles injonctions. Amanda, elle, s'y opposa avec une rage tout juste contenue.

_ Pardon ? Siffla-t-elle.

_ Je travaille mieux quand je suis seul avec mon modèle, expliqua le photographe. Je vous appellerai quand on aura fini. Merci. S'il-vous-plaît. Dehors. Merci. Au revoir.

La requête du photographe et sa litanie d'injonctions entrecoupées de remerciements ne s'arrêta que lorsqu'il eut poussé Amanda hors de la pièce et refermé la porte avec un soupir satisfait.

_ Enfin !

Connor l'observa revenir vers lui avec une pointe d'appréhension. Une personne prenant le risque d'ordonner Amanda avec aussi peu de formes ne pouvait qu'être sincèrement dérangé. Et il était désormais seul avec lui.

_ Il te faut un verre d'eau avant de commencer ? Lui demanda le jeune photographe. J'ai des cookies et des croissants aussi si besoin.

Ok. Maintenant, Connor était vraiment inquiet. Son photographe essayait-il de réinventer la vieille combine du meurtrier marchand de glace attirant ses proies avec des sucreries ou bien Connor était-il tombé sur un personnage tout droit sorti des Bisounours ? Le raton laveur dessiné sur le devant de son sweatshirt aurait dû le classer dans la catégorie hipster un peu extravagant, mais son regard brillait d'une lueur bien trop inquiétante pour que Connor puisse se prononcer.

Dans le doute, il déclina l'offre

_ Non. Ça ira, murmura Connor.

_ Eh bien moi je ne vais pas me gêner. C'est l'opéra qui offre après tout.

Connor l'observa s'installer sur le bord de la table qui était à moitié ensevelie sous du matériel photo et d'autres babioles diverses. Le tiers restant était recouvert d'une carafe de jus d'orange, des verres et bouteilles d'eau, et de quoi nourrir toute l'équipe que son photographe venait de renvoyer. Celui-ci aspira la première viennoiserie comme s'il n'avait pas mangé depuis des semaines et c'est seulement au bout du troisième gâteau que le jeune homme se retourna vers Connor.

_ Je suis Ralph, au fait. C'est Connor, nan ?

Il ne put que lui répondre par un hochement de tête.

_ Tu devrais goûter. Ils sont délicieux.

Devant son hésitation, il insista.

_ Viens. Je suis payé à la journée, c'est pas parce qu'on aura pris dix minutes pour déjeuner que toi ou moi seront payés moins cher.

Alors que Connor s'installait précautionneusement sur une chaise voisine, Ralph lui tendit l'assiette de cookie avec un clin d'œil.

_ Et puis personne n'a besoin de savoir de toute façon.

Son estomac grogna d'approbation et Ralph lui envoya un sourire candide qui finit par le décider à céder à la tentation. Ils mangèrent en silence, gloussant doucement comme deux enfants faisant une razzia dans le placard de bonbons sous le couvert de la nuit. Il n'avait jamais eu d'ami d'enfance à cause de ses nombreux déménagements et changements d'école, et ça ne l'avait jamais particulièrement gêné. Néanmoins, Connor se surprit à regretter de ne pas avoir rencontré Ralph à l'époque. Il avait bien plus de conversation que son fidèle violoncelle, même peut être un peu trop de conversation, mais sa présence était bizarrement aussi réconfortante.

_ Tu as déjà fait un shooting photo ? Demanda Ralph après un long silence.

_ Non.

_ Moi non plus.

L'admission lui fit relever les sourcils avant qu'il ne puisse cacher sa surprise, mais au lieu de se trouver honteux ou insulté, Ralph rigola doucement.

_ Du moins jamais avec toi, alors soit indulgent.

Alors que Connor l'observait d'un air perplexe, Ralph lui servit un verre de jus d'orange. Le silence ne dura pas plus de quelques secondes avant qu'il ne reprenne la parole.

_ Faisons un pacte, déclara-t-il soudain. Tout ce qui se passera ici restera entre toi et moi – sauf une photo que tu choisiras. Tu ne diras rien de mon appétit et de ma fainéantise et je ne dirais rien de ton silence complice. Deal ?

Connor considéra sérieusement la proposition, à laquelle il ne put s'empêcher d'ajouter un amendement.

_ Seulement si tu arrives à faire en sorte que personne ne rentre ici avant midi.

Basculant dans le fond de sa chaise en un rire approbateur, Ralph leva les bras en l'air comme s'il pouvait toucher le plafond des doigts depuis sa position.

_ Très cher, cette pièce sera notre forteresse jusque midi. Juré, craché.

Aucun crachat ne fut heureusement expulsé, mais ils scellèrent tout de même leur pacte par une poignée de main ferme. C'était un pacte d'écolier, une promesse dans la pénombre feutrée de leur forteresse de draps bariolés – un pacte qu'il scella sans hésitation et sans douter une seule fois de la bonne foi de son nouveau camarade.

_ Prêt ? Demanda Ralph en se levant subitement.

_ Prêt.


2021/01/16:
Ralph: tu veux de l'eau? du jus d'orange?
Connor: Non merci
Ralph: des cookies? des croissants?
Connor: nan vraiment, merci
Ralph: un raton laveur grillé?
Connor:...

* petite note: Ralph s'est imposé au cours de l'écriture de ce chapitre dans le rôle du photographe. Je l'avais pourtant mentionné au chapitre 11 dans le cadre d'une embrouille avec Ruppert et l'entretien du parc dans lequel nos deux amoureux se sont bécotés.
le chapitre 11 a été amendé pour corriger cette erreur.

des poutoux!
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