Disclaimer: Rien ne m'appartient, les personnages et l'histoire reviennent à Sir Doyle, le contexte et les personnalités à Messieurs Moffat et Gatiss. Je ne fais que spéculer, user et faire souffrir de biens innocents personnages de fiction.
Au départ : La série "Sherlock", créée et développée par Moffat et Gatiss, pour BBC. Adaptation libre de l'oeuvre littéraire de Doyle, la série transpose l'univers et les personnages au XXIe siècle : "Sherlock Holmes est détective consultant et il accueille comme colocataire le Docteur Watson, un ex médecin de l'armée britannique blessé en Afghanistan. Il aide Scotland Yard à résoudre des enquêtes ardues en utilisant ses dons d'observation et de déduction associés aux technologies actuelles. [...]" (cf. Wikipédia). Série géniale. Acteurs monstrueux. Personnages merveilleux.
Le speech : Il y eu une certaine curiosité, au départ, juste quelque chose d'intriguant, de différent et de spécial, chez cet adolescent un peu étrange, un peu comme lui. Puis, il y eu l'obsession, la folie guidée, la folie abreuvée, celle émergeant dans les profondeurs de sa cellule anglaise, celle que Mycroft Holmes était venu chaque jour alimenter. Sherlock Holmes est là, là, quelque part, et il a envie de jouer. James Moriarty souhaite simplement lui trouver un jeu à la hauteur de son génie. Il ne pensait pas que son plan, bien huilé, parfaitement conçu, pourrait prendre une telle tournure. Il ignorait que l'obsession était devenue à ce point hors de tout contrôle.
Ce qu'il faut savoir : C'est un Sherlock/Moriarty. Leur relation, ses hauts, ses bas, ses débuts chaotiques, sont dépeints tout au long de cette fic. Il y aura du John/Mary, du Lestrade/Mycroft, et d'autres couples.
Je vous invite à écouter les chansons suivantes pour vous mettre dans l'esprit du chapitre : MAJOR LAZER FT. ELLIE GOULDING & TARRUS RILEY – « POWERFUL » & SIA – « MOVE YOUR BODY - SINGLE MIX ».
ATTENTION !
Cette fic traite de thèmes parfois durs : usage de drogue, d'alcool, séquestration et kidnapping, mentions d'abus sexuels et psychologiques, PTSD, troubles psychologiques, meurtre, violence, tentative de suicide, pensées suicidaires, dépression.
Des lemons sont également présents, dès le chapitre 4 : description de relations sexuelles explicites.
Lecture réservée à un public averti.
Wow. C'est le dernier chapitre de cette très longue fanfiction, la plus longue que j'ai pu écrire à ce jour. Cela m'a prit trois ans, et j'ai eu de nombreux temps morts, des incertitudes, beaucoup d'instants passés à me demander comment continuer, comment écrire la suite ... Mais, j'y suis enfin parvenue !
J'espère que cette fic vous a plu. J'espère que la fin vous laissera heureux. J'ai adoré l'écrire, adoré dépeindre la vie de ces deux personnages et de leur relation que j'adore. Au-delà de la mini-fic en forme de spin-off à cette fic que je vous concocte, je vous invite également à lire « A GREAT GAME », qui est également autour de la relation entre Sherlock et James, mais dans une AU Hunger Games. J'espère que vous me suivrez encore dans ces aventures.
Votre serviteur,
AMAZINGmadness.
TRENTE-ET-UN
« THE FINAL PROBLEM PT. 2 »
UNE SEMAINE PLUS TARD.
Grégory passa une main nerveuse dans ses cheveux, tira sur sa veste de costume. Il ne savait pas vraiment ce qu'il faisait là. Oh !, la fête était charmante, colorée, et les invités semblaient si heureux …
- Arrêtez de gesticuler, Lestrade. Vous me rendez nerveuse.
Debout à ses côtés, Isabella Valles semblait toute aussi mal à l'aise que lui. Elle piétinait, passait d'un pied à l'autre, parfaite dans son tailleur pantalon noir – quoi ?, il fallait bien l'avouer -, très jolie avec ses cheveux lisses lâchés sur ses épaules, le discret maquillage qu'elle avait osé s'accorder. Elle serrait si fort sa coupe de champagne entre ses doigts que l'Inspecteur se demanda si le cristal n'allait tout simplement pas en imploser. Son air un peu revêche avait, pour le moment, empêché quiconque de s'approcher trop près d'eux, et les salutations d'usage étaient restées très formelles jusqu'ici. Même les Holmes n'avaient pas osés faire de commentaires sur la présence de cette inconnue à son bras. Isabella les avaient dissuadés de faire tous commentaires d'un regard noir qui aurait pu liquéfier Grégory sur place.
Leur association ne semblait pas vraiment déranger, de même que leur présence. Leur silence, passant entre gêne pour lui et une certaine concentration pour elle, ne semblait pas être remarqué. Ils buvaient leurs verres en silence, attendant peut-être la sentence, peut-être un spectacle quelconque, peut-être rien, après tout.
Grégory finit par se racler la gorge, tirant toujours sur sa veste, sa chemise, mal à l'aise.
- Je voudrais bien vous y voir … Je suis censé vous présenter comment, déjà ?
Après tout, c'était vrai. Comment voulait-elle qu'il réagisse, exactement ? Il lui semblait être un prisonnier surveillé, un captif laissé en conditionnel. Le moindre de ses gestes lui semblait épié, le moindre mot était écouté. Valles le collait de si près depuis une semaine qu'il avait presque l'impression de vivre avec elle. Pas une perspective des plus désagréables – il avait déjà fait le répertoire un peu plus tôt, n'est-ce pas ?, et la fixer n'aiderait pas à faire passer la sécheresse dans sa bouche -, si on omettait le fait qu'elle ne le faisait que pour l'empêcher de parler du meurtre qui avait été commis devant ses yeux, pas plus d'une semaine plus tôt.
Comme s'il allait prendre le risque de les dénoncer … Comme s'il le voulait seulement. Il le pouvait, bien sûr, il le devait, même, mais l'envie, vraiment ? Voir Sherlock passer le restant de ses jours en prison pour la folie de ses frères ? Voir Mycroft passer entre les mailles de filet, cet ingrat, ce connard fini, qui l'avait finalement bien fait tourner en rond, lui aussi, qui s'était révélé capable d'actions bien plus folles et affreuses qu'il n'aurait pu l'imaginer ? Sa vie lui semblait plus importante que le reste. Il avait bien assez protégé Mycroft, Sherrinford, Sherlock même, ces dernières années. Ce n'était plus vraiment son rôle, désormais.
A ses côtés, Valles fronça les sourcils, ouvrit la bouche pour répliquer, certainement bien inspirée par sa question, mais fut coupée dans sa tentative par l'arrivée soudaine d'un invité qu'elle sembla identifier d'un coup d'œil, et dont l'arrivée impromptue la renfrogna quelque peu, sous le sourire un peu frêle de Grégory.
- Greg ! Salut !
L'inspecteur quitta Isabella du regard, tournant la tête vers John qui venait de les rejoindre, tout sourire, et qui le salua d'une grande tape dans le dos. L'homme, dont les cheveux avaient un peu blanchis, tenait une coupe de champagne à la main, et avait revêtu une tenue plus sophistiquée qu'à l'ordinaire, sans toutefois être tombé dans le complet costume trois pièces. John lui serra finalement la main, et Grégory, sous l'œil acérée de Valles, fit de son mieux pour rendre le change, pour ne pas simplement laisser sortir les mots qui se bousculaient derrière ses lèvres, la confession qu'il rêvait simplement de faire.
- John ! Quel plaisir … Ça fait un moment, comment vas-tu ?
Grégory se força à sourire, à coller quelque chose qu'il espéra de sincère sur son visage. Il n'avait pas croisé John depuis plusieurs semaines, peut-être un mois, ou plus – Oh !, ils s'étaient bien eu au téléphone deux ou trois fois après que la diffusion des articles concernant Sherlock et Moriarty, mais rien de plus. Cela ressemblait à une éternité, une vie entière. Le médecin pouvait-il soupçonner tout ce qui s'était passé, depuis ?
John semblait en forme, aussi excité et extatique que Grégory aurait pu le croire. Loin de l'ami rancunier qui avait retrouvé Sherlock sur le tarmac d'un aéroport, des années plus tôt, après sa disparition, loin de la mine taciturne et renfermée qu'il avait arboré les premières semaines après la mort de Gabriel, alors que Mary et lui-même se demandaient encore s'il serait bon de lui annoncer que, encore une fois, Sherlock n'avait fait que disparaitre et n'était pas mort. Que la pierre tombale était vide. Le Docteur semblait avoir digéré, compris, accepté. C'était, au moins, une bonne chose dans tout cet amas de nouvelles catastrophiques.
- Ça va, le boulot, tu vois, Rosamund grandit vite. Oh !, elle est là-bas, je crois qu'elle joue avec des cousins éloignés. C'est bizarre, tous ces gamins, j'étais certain que la famille de Sherlock ne se limitait qu'à des génies socialement inadaptés.
Grégory daigna tourner un court instant le regard vers le petit groupe, riant quelques mètres plus loin. Mary dans sa robe noire, ses cheveux un peu plus longs relevés - et qui leva sa coupe de champagne à son attention, dans un sourire, lorsqu'elle aperçut qu'il la regardait -, sa fille, aux cheveux dorés et à la tenue presque identique, accrochée à sa jambe. Elle riait, accompagnée de Mrs Hudson. Grégory lui adressa un sourire franc, un peu plus détendu.
- Et … Tu n'es pas seul.
Grégory en sursauta presque, arraché ainsi à sa joie toute simple. John avait le regard fiché dans celui de Valles, un sourire courant entre la moquerie, l'amusement, et la surprise sur les lèvres. Isabella sembla tout faire pour étirer ses lèvres dans autre chose qu'un rictus gêné, et Grégory, un peu pris au dépourvu, se racla la gorge.
- Oh !, oui, non, pardon, je … Voici Isabella, Isabella Valles. Une … collègue.
Valles haussa un sourcil, et Grégory ne fit qu'en hausser discrètement les épaules. John, heureusement, certainement trop surpris par l'apparition et le simple fait que Grégory soit accompagné de quelqu'un d'autre que Mycroft Holmes – le salaud -, n'en vit rien, et tendit la main vers la jeune femme, qui la serra sans retenir sa poigne.
- Enchanté. John Watson. Une collègue ?
- Inspectrice Valles. Je suis également enchantée de vous connaitre. Sherlock m'a beaucoup parlé de vous, Docteur.
Grégory manqua d'en soupirer de dépit. Merde.
Avait-elle raison d'ainsi évoquer son lien avec Sherlock et Moriarty ? En avait-elle seulement le droit ? Mieux, encore, pourquoi le faire, et ainsi le mettre dans une position si précaire, au milieu, encore, de toute cette histoire de dingue ?
Mais, Isabella sourit de manière un peu plus détendu à cela, un sourire sincère et un peu tendre qui interloqua Grégory – la manière dont elle avait prononcé le prénom de Sherlock, l'éclat dans son regard … -, et écarquilla les yeux de John.
- Vous …
- Je fais partie des forces de Police de Puerto Barrios, au Guatemala. Sherlock est consultant pour notre brigade criminelle. Je suis ici … en congés.
Il lui était, bien sûr, impossible de dire qu'elle était en Angleterre pour aider Sherlock et Moriarty à se débarrasser des deux autres frères Holmes et des menaces qui pesaient sur eux, bien sûr. Enfin, impossible … Inconvenant.
John, à ses côtés, sourit plus largement. Il ne semblait pas vraiment avoir cru à la raison, aux mots de Valles en général, et resta un court instant silencieux, son regard passant entre eux deux, cherchant peut-être le lien qui les unissait désormais. Grégory se mordit la langue, certainement pour éviter d'en rougir.
- Eh bien … Bienvenue, Inspectrice.
Valles ne fit qu'hocher la tête, son sourire revenu à son minimum. Grégory savait bien que c'était le plus grand effort d'éloquence qu'elle avait pu réaliser depuis qu'il la connaissait, et il en fut un peu dépourvu, un peu admiratif. Un véritable miracle.
- Tu as regardé le procès ?
- Comme toute l'Angleterre.
- Les parents de Sherlock m'en ont parlés dès mon arrivée.
Grégory et John coulèrent dans le même instant un regard vers les deux parents, badinant joyeusement avec leurs invités, la mère, rayonnante – une nouvelle ère, elle qui avait été si creuse, si vide, depuis des mois -, gesticulait à tout va, embrassait et saluait, jamais avare d'un mot, d'un rire, d'un sourire. Et, le père, bien qu'il semblait encore un peu chamboulé et sur la réserve, avait retrouvé un éclat de vie dans son regard pâle.
Grégory se sentit soudainement plus gêné, fit tourner son verre de champagne entre ses mains, ne sachant quoi faire de ses doigts. Les parents de Sherlock les avaient invités si chaleureusement, bien ignorants de ce qui s'était passé une semaine à peine plus tôt, totalement ignares de la mort de l'un de leur fils, et de l'implication d'un autre dans ce carnage. S'en doutaient-ils ? Mieux encore, avaient-ils un jour pu imaginer qu'un tel drame viendrait secouer leur famille, faire imploser la fratrie, pousser leurs propres enfants à se déchirer et se haïr ? Etaient-ils si aveugles ?
- Tu as des nouvelles de Mycroft ?
John posa la question très innocemment – peut-être trop -, cachant son sourire dans son verre, observant la réaction de Grégory avec insistance. L'Inspecteur en rougit un peu, avant de se reprendre. Il toussota, repensant à la silhouette recroquevillée de son ancien compagnon au-dessus du corps de Sherrinford, son expression bouleversée et son rictus affreux lorsqu'il avait quitté le tribunal et le procès de Moriarty sous l'œil des journalistes et du public présent. John dû prendre sa réaction pour de la gêne, car son sourire s'agrandit, franc et un peu amusé.
- Juste ce que m'en a dit sa mère : il a démissionné de son poste. J'ignore où il se trouve.
Comment lui dire qu'il avait envie d'en vomir, de simplement se détourner et s'enfuir de cet endroit de malheur ? Comment lui faire comprendre que Mycroft avait eu ce qu'il méritait ?
- Moriarty et Sherlock n'y ont pas été de main morte. Mais … je suppose que tout cela fait sens. Je suis peut-être un idiot, mais les preuves sont là, tout semblait très authentique. Il y a toujours un twist avec Moriarty, on ne peut jamais savoir, mais, au fond … Je crois qu'ils n'ont pas mentis. Et, Sherrinford, d'ailleurs ?
Il écouta à peine les paroles de John, dû toutefois se reconcentrer lorsque Valles lui offrit le regard le plus noir de sa panoplie, la menace la plus explicite dans son sourire figé. Oh, oui, ça va, il savait qu'elle portait une arme sous sa veste – il l'avait vu fixer l'étui autour de sa poitrine lorsqu'elle s'était rhabillée le matin même -, qu'elle n'hésiterait pas à s'en servir s'il faisait le moindre pas de travers.
Ce ne fut que lorsque John répéta sa question, dans une insistance qui fit un peu froncer les sourcils de Valles et le fit pâlir davantage, que Grégory s'enquit à se maitriser.
- Quoi, Sherrinford ?
- Eh bien, il n'est pas là. Je ne l'ai pas vu depuis des semaines.
Merde. Grégory ouvrit la bouche, la referma.
- Je … Je ne sais pas. Je ne l'ai pas vu non plus depuis un moment.
Il éluda, fit un geste vague, profita du passage d'un serveur pour poser sa coupe et en reprendre une nouvelle, se gardant quelques secondes pour reprendre contenance. Cela sembla suffire à John : voyant qu'il n'allait pas s'appesantir sur le sujet – qu'il n'essayait même pas d'en parler -, il préféra passer outre.
- Est-ce que tu- ?
- Lestrade, ils sont là.
Valles posa une main sur son bras, pressa légèrement. Un signe de tête en direction de l'entrée, et tous trois tournèrent les yeux vers le soudain spectacle qui semblait attirer toutes les attentions, s'envoler tous les murmures. L'attention clinique, professionnelle de Valles se cristallisa, son regard se fit plus acéré. Grégory en déglutit difficilement.
En voyant les silhouettes parfaitement reconnaissables de Moriarty et Sherlock – ces foutues Divas -, leur nonchalance à peine exacerbée et leurs sourires emplis d'une fausseté contrainte, et les parents de ce dernier accourir vers eux, John eut un rire étrange, entre l'amusement et l'affliction.
- Génial. Allons les saluer.
Grégory tendit la main vers John, certainement pour le retenir, dans un réflexe poussé par ce qu'il savait, ce qu'il ne pouvait plus ignorer. John, toutefois, manqua à son emprise, et s'éloigna vers le petit groupe avec entrain et sans même avoir semblé remarquer son geste. A ses côtés, Valles darda un regard menaçant vers lui, avant de suivre John.
L'Inspecteur bu sa coupe en une gorgée désespérée, cherchant certainement un courage plus liquide, plus exemplaire que celui qui lui faisait défaut à l'instant. Puis, dans un soupir résigné, dans l'affliction la plus totale, prit le pas de suivre son ami.
X
- C'est une très mauvaise idée.
James soupira, incapable de retenir sa mauvaise humeur. A ses côtés, Sherlock, le regard baissé vers son téléphone portable, pianotait sans relâche, silencieux.
Le criminel laissa ses yeux passer sur son profil, ses traits anguleux, sa coiffure plus courte et plus ordonnée qu'avant. Il portait un costume aussi sombre que le sien, de haute facture – de l'Yves Saint Laurent, à sa plus grande satisfaction -, une chemise noire au premier bouton ouvert, une apparence un peu plus négligée et décontractée que la sienne, parfaitement rangée, du costume bien boutonné à la cravate noire qui venait se presser sur sa chemise blanche impeccable. Son éternel trench-coat bleu marine reposait sur le siège arrière : ils ne s'étaient pas arrêtés depuis qu'ils avaient quittés Heathrow, et James avait dû augmenter un peu la température, pas simplement pour forcer Sherlock à enlever le bouton suivant, mais aussi pour se réchauffer dans ce mois de Mai, certes ensoleillé, mais froid en comparaison de l'endroit qu'ils venaient de quitter.
Ils avaient dû faire un aller-retour rapide vers le Guatemala, d'abord pour y régler quelques affaires urgentes, ensuite pour s'offrir un assez bon alibi quant à ce qui serait, dans les prochaines heures, la découverte du corps noyé et mutilé de Sherrinford dans les eaux boueuses de la Tamise.
- Je déteste l'Angleterre.
- Tu adores l'Angleterre.
Sherlock releva un instant les yeux, plongeant son regard acéré dans le sien, lui offrant un sourire qui se voulu apaisant. James soupira, bougonnant un peu. Il ignorait toujours pourquoi ils devaient faire une telle chose. La partie était gagnée, non ? Sherrinford mort, Mycroft limogé. Qu'y avait-il de plus à faire ?
Oh !, si, c'était une idée brillante, bien sûr : ils allaient se presser dans le cercle familial, amical, s'attirer questions et sympathie, et sourire et rire de tous les mots, de toutes les questions. Dire tout ce qu'il y avait à dire, ne rien omettre. Insuffler la rage. Faire s'effondrer toutes les défenses des Holmes restants et les faire dérailler. Tout cela semblait parfait. C'était peut-être une étape supplémentaire qu'il jugeait non essentielle, mais Sherlock avait insisté, alors …
Sentant son inquiétude, voyant certainement dans sa posture crispée, sa conduite plus brutale, les signes de son mécontentement, Sherlock passa une main sur la sienne, l'attira sur sa cuisse, entrelaça leurs doigts.
- Tout va bien se passer.
James passa sa main libre sur son visage, lâchant un court instant le volant, frotta ses yeux fatigués, ses traits tirés par le long voyage qu'ils venaient de faire pour rentrer à Londres. Ils avaient laissés derrière eux une maison parfaite, un paradis qu'il n'aurait jamais souhaité quitter. Le Guatemala et son soleil lui manquait déjà. Putain d'Angleterre.
Il desserra légèrement leurs doigts, et vint attraper la main gauche de Sherlock, lui faisant lâcher son portable dans le même temps. Son pouce vint immédiatement passer sur l'anneau que Sherlock portait à l'annulaire, le faire tourner dans un élan inconscient. S'assurer qu'il était toujours là, peut-être. Le geste, comme toujours, fit légèrement sourire Sherlock, qui reprit son portable de la main droite, les yeux toujours baissés vers l'interface.
- L'expression de Watson sera très amusante. Surtout lorsque tu vas lui exposer ça sous les yeux. Tes parents vont en défaillir.
Sherlock n'en dit rien, mais l'idée sembla également l'amuser. Il finit par laisser son portable retomber sur ses cuisses, après l'avoir verrouillé, et frotta ses yeux fatigués par l'écran et le décalage horaire. Il se redressa un peu, cherchant à délier ses muscles ankylosés. Le mouvement brutal dans son épaule le fit grimacer. Le mouvement alerta immédiatement James, qui tourna rapidement la tête vers lui.
- Comment va ton épaule ?
Comme d'habitude, Sherlock lui jeta un regard noir, comme s'il se sentait personnellement attaqué par la question, la sollicitude pourtant sincère. James ne s'en formalisa pas.
- Ça ira.
Le criminel serra un peu plus fort la main du détective dans la sienne, laissant l'anneau lui rentrer dans la peau, avant de la lâcher, ralentissant un peu, la maison de campagne des Holmes désormais bien en vue.
- Nous y sommes.
Sherlock, à ses côtés, se redressa, les lèvres un peu pincées. Tous deux restèrent un instant silencieux, repassant le plan dans leurs têtes, ou simplement s'offusquant du nombre impossible et exubérant de voitures déjà stationnées devant l'endroit.
- D'accord … Tes parents ont invités absolument tout Londres, apparemment.
Le détective en soupira un peu de dépit. Le stress monta, grignota sa bonne humeur. Il s'observa un court instant dans le rétroviseur - sous le regard un peu amusé de James -, nota la soudaine pâleur de son visage, contrastant avec le hâle plus persistant de sa peau, et la cicatrise rosée qui ressortait sur le côté gauche de son visage, bien visible, bien trop. Il détourna le rétroviseur d'un geste brusque, alors que James s'arrêtait dans un crissement de pneus, un bruit de moteur bien appuyé, et sur une place somme toute hasardeuse.
Le criminel vérifia à son tour son apparence, dans un sourire, et s'apprêta à sortir, lorsque Sherlock le retint d'un geste sur son bras.
- Attends.
Il avait besoin d'un peu de chance. Juste un peu. Ou, le sentiment simple que les choses allaient se dérouler telles que précisées dans le plan. Un peu de soutien. Un peu de confiance.
James n'eut pas besoin de poser de question, ou simplement de s'arrêter. Il sourit davantage et se pencha vers lui, posant ses lèvres sur les siennes, une main dans sa nuque. Un baiser chaste, tendre, qui ne s'éternisa pas. Ils échangèrent un sourire, un regard, avant de se tourner vers leurs portières respectives.
- Je t'aime.
- Oh !, tant d'amour avant de faire exploser le chaos, tu sais que j'adore ça, love.
Sherlock roula des yeux, ne pouvant s'empêcher, toutefois, d'en sourire. Il sortit de la voiture, claqua la portière sans s'en priver, sachant déjà que le son, allié à celui du moteur de la voiture de luxe qui venait de se garer, sans aucun respect pour celles déjà présentes et la configuration des lieux, allait attirer les attentions. Il ne prit pas son manteau, jugeant la température bien trop élevée, et boutonna sa veste d'un geste. Il ne lui fallut que quelques pas pour se trouver à la hauteur de James, quelques secondes pour repenser leur plan, pour finir de se convaincre que c'était la bonne chose à faire. La dernière étape.
- Lever de rideau. Que le spectacle commence.
Sherlock soupira et James ne fit qu'y répondre d'une œillade empreinte d'excitation – Sherlock n'était pas assez dupe pour totalement ignorer la vague inquiétude qui brillait encore dans ses yeux marron -, avant qu'il ne vienne passer un bras dans son dos et une main contre sa chute de reins, le poussant un peu à avancer. La fête avait lieu dans le jardin de la grande propriété, facilement visible depuis le parking où ils se trouvaient et l'entrée. Une bonne partie des regards convergeaient déjà vers eux et, dans un pincement de lèvres, Sherlock se força à paraitre détendu.
- On pourrait d'ailleurs baiser sur l'une de ces superbes tables, est-ce que tu crois que ça les surprendrait ?
Sherlock s'apprêtait à répondre, entre l'exaspération et l'amusement, sous le sourire grandissant de James, lorsque ses parents firent leur apparition, plus proches qu'ils n'auraient pu le croire, certainement bien assez pour avoir entendu les derniers mots de son compagnon.
Cela fit, bien sûr, sourire davantage le criminel, qui recula d'un pas lorsque la mère de Sherlock se précipita vers eux pour prendre son dernier né dans ses bras en une embrassade intrusive.
- Sherlock !
Le détective ne daigna pas rendre l'embrassade, et repoussa même doucement sa mère après quelques secondes, sous sa mine inquiète, la joie brillant dans son regard.
- Bonjour, Maman. Papa.
Son père était resté un pas en arrière, mais lui adressa bien un sourire un peu ému, vraisemblablement tout aussi heureux de le revoir que sa mère. Cela serra un peu le cœur de Sherlock. Cela fut suffisant pour qu'il consente, enfin, à leur rendre leur sourire.
Ils n'étaient pas si loin des autres invités, qui s'étaient maintenant un peu tus, observant, ne s'empêchant pas de commenter dans des murmures frénétiques la réjouissante scène.
Margaret Holmes essuya avec emphase la larme qui roula sur sa joue, fit briller ses yeux plus sombres que ceux de son fils, ne baissant pas la voix, ne donnant apparemment que peu d'importance aux oreilles qui trainaient autour d'eux. Etonnant.
- Je suis désolée, te voir, te savoir bien là, c'est …
Sherlock senti sa gorge se serrer.
- Oui, je comprends. Je …
Il serra et desserra sa main gauche, bougea un peu, mal à l'aise.
- Je suis aussi très heureux de vous voir.
Le dire, prononcer ces mots sans y ajouter une dose supplémentaire de sarcasme, sans verser dans l'émotion, fut difficile. James dû s'en apercevoir, car il ne manqua pas l'occasion de détourner l'attention en faisant à nouveau un pas en avant, passant légèrement devant le détective pour tendre une main qui ne tremblait pas à Margaret et Philip Holmes, dans un sourire désarmant et ravageur de charme que Sherlock savait bien loin d'être joué.
- Mrs et Mr Holmes, je suis enchanté de vous revoir.
Ses parents semblèrent si désarmés par cette interruption et sa présence qu'ils en oublièrent à la fois les mots de James, et de cacher toute l'espèce de mépris/dégoût/suspicion/méfiance/peur qu'ils ressentirent en voyant le criminel paraitre ainsi aux côtés de leur fils, dans tout son bagout et sa désinvolture.
Sa mère se reprit, toutefois, en quelques secondes, son sourire fané revenant un peu, l'éclat paniqué dans son regard tentant de se faire plus avenant. Elle serra doucement la main de James, alors que son mari ne fit que l'observer avec dureté, les sourcils froncés, la mine sombre, sans qu'un mot ne vienne franchir la barrière de ses lèvres pincées. Sherlock s'en mordit la langue pour ne pas parler à son tour.
Ils ne dirent rien. Pas de présentations formelles. Ils n'essayèrent pas de s'avancer et la mère de Sherlock recula même d'un pas, revenant près de son mari, lorsque James lui lâcha la main. Bien que préparé à cela, à l'indifférence générale et glacée, au jugement, le détective ne put s'empêcher d'en être déçu. Le rictus figé sur les lèvres de son père ne lui plaisait pas.
- Votre procès, Moriarty, a été très suivi …
La voix de Philip Holmes, froide, tranchante, ne fit pas fondre le sourire de James, qui ne fit que s'en tenir à son rôle de gendre prévenant et idéal – y coller au plus proche de ce qu'il pouvait accomplir, cela valait s'en dire. La froideur des parents de Sherlock ne semblait pas le gêner – en apparence -, et il ne fit que sourire davantage à cela, sa voix calme et enjouée, ses yeux brillants d'une lueur un peu trop extatique.
- En effet … C'était juste une formalité.
Une formalité … Sherlock ignorait vraiment si le mot était adéquat.
Deux jours avaient suffis pour envoyer l'Etat dans les cordes, un temps dérisoire dans la lenteur procédurière des administrations anglaises qui avait notamment beaucoup alarmé ses représentants et fait grincer des dents les autorités. Mais, les preuves fournies avaient été validées, reconnues authentiques, analysées et enregistrées. Les mots avaient faits leur chemin, réussis à imposer, au-delà de leur innocence, le parfait complot qui s'était construit autour d'eux. Une formalité, peut-être, dans une vue extérieure, car leur plan avait été parfaitement répété et synchronisé, jusque dans ses moindres détails, durant des mois.
Cela avait été aussi épuisant qu'excitant. Une vraie montagne russe. Mais, Sherlock ne regrettait pas d'y avoir participé, d'avoir été celui qui avait insisté pour que le coup soit porté à Mycroft : l'expression de son visage, à leur sortie du tribunal, avait été très satisfaisante, une grande rétribution face aux efforts fournis.
- Tout sera très vite réglé, nous sommes revenus pour cela.
Le détective tenta de parler d'une voix détachée, calme.
Ils avaient des rôles bien précis à tenir, n'est-ce pas ? Lui, mesuré, calme, froid : il devait rester clinique, méthodique, surtout pour que les choses restent sur les rails, pour que le sentiment d'angoisse et de colère qui faisait toujours de son ventre un bain bouillant et qui contractait douloureusement sa poitrine ne vienne pas à sortir, se répercuter sur ce qui lui restait de famille. James, lui, devait là jouer avenant, souriant, charmeur : il devait rester solaire, tenir le rôle très positif qu'il avait déjà joué au tribunal, qui contrastait parfaitement avec le rôle de méchant et toutes les horreurs qui avait été dites sur son compte lors du procès et dans les médias.
Noyer le poisson. Passer entre les mailles du filet. Se faire petits, assez petits, mais visibles, impossibles à manquer. Que les gens inventent, veuillent en savoir plus. Que les gens s'en prennent à rêver, fantasmer. Pour en devenir intouchables.
- Je suis un peu déçue que tes frères ne soient pas là. Sherrinford ne répond pas à son téléphone depuis plusieurs jours, ce qui n'est pas tant inquiétant : ce n'est pas comme s'il daignait prendre de nos nouvelles et répondre à nos appels, en règle générale, n'est-ce pas, Philip ? Et, Mycroft … Oh !, mon pauvre Mycroft …
Sherlock ne put s'empêcher de se figer à ces mots. Il se mordit la langue pour éviter de parler trop vite, aussi pour se reprendre. La main de James, toujours dans son dos, bougea un peu, se fit plus présente et pressante contrer sa colonne vertébrale.
Sherrinford était mort. Il l'avait tué – ou James l'avait fait, mais qu'importe, c'était la même chose. Il aurait été mentir de dire qu'il n'en ressentait rien, qu'il n'avait pas ressenti la même ombre s'étaler sur son esprit que le soir où il avait tiré une balle dans la tête de Magnussen, mais, eh bien … Tout cela était mieux pour tout le monde, il en était désormais certain.
C'était froid, inhumain. C'était une réaction à glacer le sang. Oui, il avait pleuré, oui, son estomac en était resté retourné les jours suivants, oui, il s'était maudit. Mais, il n'en éprouvait pas le moindre regret.
Le jeu était terminé.
Mycroft, suite au procès, avait donné sa démission avant de se voir officiellement limogé du Gouvernement. Une enquête interne avait été ouverte et son service allait être entendu pour les preuves qui avaient été fournies au tribunal et qui les incriminaient. Il y avait de grandes chances pour que le tout soit étouffé et enfoui sous une bonne dose d'hypocrisie, mais, eh bien, le mal était fait, n'est-ce pas ? Mycroft avait perdu la seule chose qu'il aimait tout à fait vraiment : son pouvoir.
Les complots prenaient fin.
- Les allégations que vous avez portées contre notre fils sont graves, Moriarty. J'espère que vous en avez conscience. Elles lui ont values son poste, sa réputation.
James eut un léger mouvement d'humeur, d'irritation, qu'il contint tout du moins parfaitement derrière un sourire peut-être un peu plus figé. Sherlock n'en fut pas dupe et ne se pria pas d'envoyer un regard noir vers son père, qui n'osa toutefois pas le regarder directement en face.
- Toutes les preuves ont été fournies au juge, au procureur et aux avocats. Elles ont toutes été reconnues authentiques.
Le ton de James s'était fait un peu moins enthousiaste, mais il se força à donner le change. Sherlock su pourtant parfaitement qu'il se contenait pour ne pas rouler des yeux et simplement dire tout ce qu'il en pensait. Suivant le plan, le détective se racla la gorge, son regard se durcissant.
- Cela fait des années que Mycroft joue avec le feu. Il n'a que ce qu'il mérite.
Sa mère afficha immédiatement une mine peinée, presque scandalisée. Son père en sembla presque surpris. Offusqués de ses mots, de sa sentence si marquée contre son frère aîné, sa mère recula d'un pas supplémentaire – comme si leur présence avait été soudainement dangereuse -, la mine froissée, son père en haussa les sourcils, son visage se contractant sous la colère qui devait rapidement monter en lui. Sherlock soutint leurs regards sans ciller.
James pressa un peu plus fort sa main contre sa chute de reins en le sentant se figer davantage, prêt à bondir. Bien sûr que ses parents n'avaient d'yeux que pour le procès, pour ses frères. Leur bref échange, à peine quelques minutes passées par ordinateurs interposés lors de leur exil avait été basé sur les mêmes faits. Ses parents le regardaient à peine, son père n'avait fait que passer un bref regard sur sa silhouette, sa mère, après l'étreinte, avait détourné les yeux dès que son regard s'était posé sur la cicatrice sur son visage.
Bien sûr que James pouvait parfaitement sentir la peine, l'amère rancœur qui revinrent le hanter, qui forgeaient la colère dans sa voix, le poison qui roulait dans ses veines. Les pièces du puzzle s'emboitaient, n'est-ce pas ? Sherlock aurait presque voulu espérer qu'il n'ait pas raison, pour une fois.
Philip Holmes semblait près de l'explosion, et allait bien certainement en faire profiter tous ceux aux alentours, mais sa montée en pression fut coupée dans son élan par l'arrivée brutale et presque bénie de John, Mary, Isabella et Lestrade, qui s'avancèrent vers eux sans pensée aucune quant à la scène en demi-teinte qui se jouait sous leurs yeux – béni, en effet, soit John Watson.
- Sherlock !
Sherlock n'eut que quelques secondes pour balayer la silhouette de son ami du regard, pour récolter toutes les informations manquantes, les changements de ces deux dernières années. Il semblait aller bien. Il ne semblait pas lui en vouloir. Il ne réfléchit pas deux fois à son geste, John l'attirant dans une étreinte en souriant, et Sherlock se surpris à en sourire sincèrement à son tour, heureux également de retrouver son meilleur ami.
James avait fait un pas sur le côté, certainement pour leur donner de l'espace, et Sherlock ne manqua pas le sourire un peu plus moqueur qu'il offrit aux nouveaux arrivants.
John lui demanda s'il allait bien, et Sherlock répondit à demi-mots, notant avec un clair plaisir l'éclat dans son regard, l'absence totale d'animosité sur son visage. Il avait eu un peu peur de retrouver un John amer, aussi bouleversé et aigri que lors de sa dernière disparition, son retour d'exil et de Russie.
Mary poussa doucement son mari avant de venir enlacer Sherlock à son tour, dans une étreinte plus brève, mais peut-être aussi plus terre-à-terre. Il la vit bien détailler rapidement d'un regard sa silhouette, les blessures bien visibles, les signes, à peu près tout ce qu'elle pouvait lire sur son visage. Comme il l'avait espéré, toutefois, ni elle, ni John ne firent de commentaires. Aucun d'eux ne laissa ses yeux trainer trop longtemps sur la cicatrice sur son visage, ne s'alarma de crainte et de pitié. Leurs sourires n'avaient pas changés, leur chaleur non plus. Cela rassura le détective, le poussa à se détendre un peu, à alléger son esprit d'un obstacle.
- Wow. Quelle entrée. Sherlock, comment vas-tu ?
- Bien, merci.
Lestrade, un peu blanc, visiblement mal à l'aise, ne fit que le saluer d'un signe de la tête, auquel il répondit bien obligeamment. A ses côtés, Valles, imperturbable, lui offrit un regard exaspéré auquel il répondit d'un sourire.
Lestrade semblait aller bien, mieux que la dernière fois qu'ils s'étaient vus, bien sûr. Valles avait veillé sur lui, à la fois sur son silence comme sur sa personne, et il semblait bien plus maitre de lui-même que ce que Sherlock avait pu penser. Moins proche de les dénoncer qu'il l'avait craint. Après tout, il avait partagé la vie de Mycroft pendant des années, avait certainement été plus proche de ses secrets que quiconque. Avait-il tout découvert des machinations de son ancien compagnon ou avait-il été un peu dans le secret ? Sherlock se souvenait bien de son expression, de l'horreur pure qui avait déformé son visage lorsqu'il s'était rendu compte des actions de Sherrinford et de Mycroft, bien avant même que Sherlock ne blesse mortellement son propre frère. Il avait semblé sincère. C'était peut-être la seule raison qui faisait qu'il était d'ailleurs toujours en vie.
Ses parents, toujours là, s'étaient faits silencieux, ruminant apparemment leurs mots et émotions. Ils eurent d'ailleurs un moment d'attente en sentant l'attention glisser, revenir vers James, qui se tenait toujours, observateur, un peu en retrait. En voyant que les regards convergeaient, un peu forcés, vers lui, James revint près de Sherlock, si proche que leurs bras se touchaient, ne laissant aucun doute sur leur lien et leur proximité. Si cela n'avait pas été si visible, Sherlock en aurait volontiers roulé des yeux, d'un amusement un peu exaspéré.
- Inspecteur Lestrade, Mr et Mrs Watson … Inspectrice Valles. Ravi de vous revoir.
Valles ne se pria pas pour cacher ce qui devait être un juron dans son verre de champagne, sous le sourire soudain de Grégory, certainement bien assez proche d'elle pour l'entendre. John et Mary restèrent de marbre, leurs sourires un peu plus figés mais pas moins grands, offrant en retour un signe de tête et, pour John, quelques mots un peu inintelligibles.
C'était le plus proche d'une bénédiction qu'il aurait jamais pu recevoir de leur part, une espèce d'acceptation muette, et Sherlock s'en contenta parfaitement, son sourire s'agrandissant un peu plus.
Mais, ils n'étaient pas là pour cela, n'est-ce pas ? Pas seulement, non ?
- C'est une fête charmante, Mrs Holmes. Rappelez-moi ce que vous fêtez … ?
James redonna le ton en se tournant à nouveau vers ses parents, usant de sa voix un peu plus sirupeuse, douce et charmeuse, et de son sourire avenant sur elle. Sherlock vit clairement John en hausser un sourcil de surprise. Sa mère, elle, ne retrouva que plus difficilement ses manières et son sourire de circonstance. Elle fut d'ailleurs devancée par la voix toujours tranchante de son père, qui avait posé une main sur l'épaule de sa femme, et les observaient tous deux désormais d'une œillade suspicieuse.
- Notre anniversaire de mariage. Quarante ans, pour être exact.
- Et, nous voulions également fêter le retour de Sherlock, bien sûr ! Tout le monde est si heureux de te voir !
Sa mère se précipita sur les mots, et ils sortirent bien trop forcés pour que tout le monde puisse en être dupe. Le malaise fit baisser un peu les yeux de John vers son verre, froncer les sourcils de Mary. Sherlock pouvait presque voir les rouages tourner dans l'esprit de l'ancienne mercenaire. Reprenant son rôle, il ne fit que soupirer.
- Je l'imagine …
Prenant certainement cela pour un encouragement, sa mère sourit davantage, avança de nouveau d'un pas. Elle offrit son sourire à son fils, à ses amis, sous l'œillade noire de son mari, sous la claire tension de Sherlock qui sentit clairement dans l'instant que les choses allaient empirer.
- Oh, j'aurai tellement aimé que Mycroft et Sherrinford soient là également. Myc' va retomber sur ses pieds, c'est certain. Il est avocat, savez-vous, il saura parfaitement retrouver du travail, il a beaucoup de relations hauts placées. Je me fais plus de soucis pour Sherrinford, mais, eh bien, il n'a jamais été le plus facile.
Sherlock vit clairement Lestrade se détourner, faire mine de tousser et de regarder quelque chose sur son téléphone portable pour camoufler son trouble, sa mine soudainement blême. A ses côtés, James se tendit un peu à cela, mais un regard de Valles, qui en savait apparemment plus qu'eux, suffit à les rassurer.
Sentant à nouveau la colère gronder face aux élucubrations sans sens de sa mère, Sherlock se détourna dans un soupir discret pour attraper deux coupes de champagne sur le plateau d'un serveur qui passait près d'eux – intériorisant la douleur dans son épaule lorsqu'il dû lever un peu trop haut le bras droit pour se faire. Le temps fut suffisant pour qu'il reprenne un peu de contenance, et tende une coupe à James dans un sourire que ce dernier lui rendit.
- Attends une seconde. Est-ce que c'est … ?
Mary fit un pas en avant, le ton de sa voix soudainement bien trop excité et joyeux pour que cela soit une bonne chose. Elle tendit la main vers lui, un grand sourire sur les lèvres, et Sherlock, dans un soupir un peu théâtral, voyant parfaitement où elle voulait en venir et ce qu'il avait volontairement montré en se tournant, avança sa main gauche obligeamment vers elle.
Bien sûr qu'elle avait vu l'anneau qui entourait son annulaire. Bien sûr qu'elle déporta rapidement son regard pour vérifier que James portait bien le même type de bague à la main. Bien sûr qu'elle s'esclaffa, joyeuse de sa découverte et en fit profiter les autres. John et Lestrade semblèrent en avoir perdus leurs mots, et Sherlock se demanda même si ce dernier n'allait pas tourner de l'œil.
- Oh ! Vous êtes fiancés ? C'est vraiment charmant !
La voix de sa mère était un peu nasillarde, mais Sherlock ne s'en soucia pas. Ses parents aussi paraissaient surpris, presque paniqués. Le détective remarqua parfaitement l'emphase sur le dernier mot, pas comme si sa mère ne l'avait pas vraiment pensé, plutôt comme si elle ne se l'imaginait pas tout à fait. Il se racla la gorge avant de parler à nouveau, un peu indécis.
- Eh bien …
A ses côtés, James sourit fièrement, vint serrer sa main dans la sienne et entrelacer leurs doigts, dans un geste fluide, naturel. Il ne semblait pas pouvoir être plus heureux de lui-même qu'en cet instant. Certainement bien assez dans son élément, extatique à l'idée de provoquer le chaos. Cela en était même un peu effrayant.
- Nous nous sommes mariés l'année dernière.
John en recracha sa gorgée de champagne, manqua de s'étrangler avec. Lestrade émit un son étrange et Mary cacha son rire soudain derrière sa main.
- Pardon ?!
Sherlock roula cette fois-ci clairement des yeux sous le cri de John, son air hébété et effaré. Mary le fit toutefois taire d'un regard noir, avant de leur présenter ses félicitations, que Sherlock accueillit avec un remerciement du bout des lèvres, James d'un grand sourire pas peu fier.
- C'est … N'est-ce pas un peu précipité ? Je veux dire … Je suis désolée, mais vous êtes tellement …
Les visages, voguant encore entre surprise et joie, se tournèrent vers Margaret, et sa voix soudainement plus tremblante, plus haut perchée encore. Sherlock sentit immédiatement la poigne de James se raffermir sur sa main, ses doigts serrèrent plus forts les siens : le regard de Philip Holmes était devenu noir, son visage avait viré au rouge, sous la colère. Il eut un reniflement dédaigneux, un trait de colère dans le regard lorsqu'il baissa furtivement les yeux vers leurs mains enlacées.
- Ce que ta mère essaye de dire sans y parvenir, c'est qu'il est tristement célèbre pour être James Moriarty. Excusez-moi, mais malgré ce procès et toute la comédie que vous y avez jouée, vous restez un criminel. Que tu te sois enfui, marié sans prévenir qui que ce soit, de plus avec cet homme … relève d'une indolence et d'une bêtise dont nous ne te pensions pas capable, Sherlock.
Cette fois, ce fut lui qui serra la main de James dans la sienne. Bien assez fort pour qu'il n'avance pas d'un pas et prenne sa défense devant une assemblée entière qui écoutait leurs mots d'une oreille indiscrète et ses amis qui paraissaient soudainement bien assez mal à l'aise. Le sourire du criminel s'était fané, avait presque disparu, l'éclat dans ses yeux avait été remplacé par une froide colère, faisant écho à celle de son père.
Sherlock se mordit la langue. Assez fort pour que le goût du sang se propage, assez fort pour que ses pensées restent en place. Il resta immobile, haussant à peine un sourcil de surprise lorsque sa mère, semblant horrifiée par les mots de son mari, se tourna légèrement vers lui, lorsque son père se noya seul dans sa propre colère.
- Philip, je ne pense pas que-
- Quoi ? Je devrais me taire ? Mycroft ne retombera pas sur ses pieds, Margaret, car cet homme et son propre frère vont l'envoyer directement en prison ! Un homme, un criminel, que tu as rencontré, eh bien !, quoi ?, il y a deux ans ?
Sherlock grinça des dents, cette fois bien certain qu'il allait laisser la colère se propager, éclater. James semblait tout aussi prêt à bondir. Sentant la situation s'envenimer, Mary tenta l'apaisement, et Lestrade et Valles daignèrent même faire un pas en arrière, bien certainement pour fuir la dispute familiale.
- Mr et Mrs Holmes, je crois-
- Nous nous connaissons depuis bien plus longtemps que cela, à vrai dire.
Cette fois-ci, le ton de James fut cassant, glacé. Son sourire se modifia, devint plus froid, moqueur. Cela ne sembla que renforcer la colère de Philip Holmes, qui semblait enfler comme une grenouille face à eux, ivre de colère.
- Ne jouez pas sur les mots. Très bien. C'est donc cela que tu souhaites pour ta vie, William ? Une existence de paria, de criminel ? Nous ne voulions pas cela pour toi, ta mère et moi. Nous avons tout fait pour que tu puisses avoir toutes les chances, même avec la drogue, nous avons tout fait … Excusez-moi.
C'est donc ainsi qu'ils souhaitaient le jouer ? Ainsi qu'ils souhaitaient procéder ? Sherlock fut un peu surpris que son père ose parler ainsi, usant de ces mots, de ce ton cinglant, devant tant d'oreilles curieuses et avides, en plein public mais, eh bien, s'ils voulaient que les choses se fassent de cette manière, il n'allait certainement pas les décevoir.
Il observa son père se détourner avec froideur, ne cherchant pas à le retenir. Les mots en eux-mêmes ne lui firent que peu de choses – il avait imaginé toutes les possibilités, tous les rejets, l'acceptation, tout avait été scrupuleusement analysé -, la réaction ne le surprit pas. De James et lui, vraiment, il ne fut pas même surpris de se rendre compte que c'était le criminel qui semblait le plus troublé par les mots de son père.
- Je … Je suis désolée. Veuillez excuser mon mari … Sherlock, mon chéri, je suis-
Sa mère semblait proche des larmes. Il ne se laissa pourtant pas attendrir.
- C'est bon. Ça va.
Il eut du mal à desserrer les dents, mais resta aussi froid que possible, laissant la colère simplement brûler à l'intérieur, empoisonner son cœur. James serrait si fort sa main dans la sienne que cela en était douloureux. Il ne chercha pas, pourtant, à desserrer leur étreinte.
Les visages de ses amis étaient tordus dans des illustrations assez amusantes de malaise et de gêne. Sherlock fit comme si de rien n'était, comme s'il ne l'avait pas remarqué. Sa mère, plus attentive à l'image que les autres avaient d'elle et de sa famille, tenta de se reprendre, de coller à nouveau sur son visage un sourire de circonstance, une chaleur rassurante – peine perdue.
- Il a été secoué par toutes les choses qui ont été dites sur Mycroft. Toutes ces preuves, ces faits … Cela nous a un peu bousculés, je suis désolée. Donc … Le mariage, oui, c'est cela. C'est … C'est très bien, je suis très heureuse pour vous. Il est navrant que vous n'ayez pas pu avoir une vraie célébration, et … Est-ce que le mariage homosexuel est seulement autorisé au Guatemala ?
L'homophobie latente de ses parents était-elle générée par la pression sociale qu'ils s'imposaient sans cesse ou par une volontaire et claire répugnance ? Est-ce que c'est ce qui avait poussé Mycroft à ne jamais s'afficher en public avec Lestrade ? Oh !, bien sûr, ils faisaient bien semblant d'y sembler ouvert, ils avaient toujours aimés se draper de tolérance et de perfection, mais, vraiment … ? Le dégoût latent dans les yeux de sa mère n'était pas feint et, même si elle aurait souhaité l'inverse, il se voyait bien.
- Ils reconnaissent les lois internationales. Nous nous sommes mariés au Mexique. Et, oui, le mariage est valide. Et, non, nous n'allons certainement pas recommencer ici, en Angleterre.
Il anticipa les prochaines questions de sa mère, qui avait déjà ouvert la bouche, certainement prête à sortir toutes ces âneries auxquelles il avait déjà pensé, et dont il avait déjà eu à répondre par le passé. Rien que l'idée d'avoir à rejouer cette cérémonie, dans un contexte que ses parents allaient souhaiter religieux, devant un public dont il ne voulait pas, lui donnait la nausée.
- Sherlock, voyons, ne le prends pas ainsi. Je suis certaine que tes amis auraient voulus partagés avec toi un tel événement, n'est-ce pas ?
Sa mère reprit un peu contenance et ses sourcils se froncèrent, ses gestes embrassèrent Mary, John et Grégory qui se retinrent de sourire, à cela, certainement bien aussi mal à l'aise à l'idée d'avoir à assister à pareille scène que lui. John eut un sourire goguenard, un léger rire.
- Oh, oui, ça a dû être … un sacré événement.
Valles, proche de Lestrade et de Mary, en soupira, buvant une longue gorgée de son champagne, son accent hispanique roulant entre ses lèvres un peu pincées.
- Vous êtes loin du compte, croyez-moi.
Valles avait été leur seule invitée – au-delà du service de sécurité, bien sûr -, la seule présente du moins : Molly et Irène avaient acceptées d'être leurs témoins, et avaient assistés à la cérémonie depuis leur appartement, à Osaka, un verre de champagne en main dans la matinée bruyante et froide de cette ville japonaise qu'ils envisageaient de quitter sitôt que James leur en aurait donné la possibilité. Cela avait été bien assez. Cela avait été une simple cérémonie laïque, purement administrative. Vraiment, le jour, le lieu, les invités, tout cela n'avait eu aucune importance.
James, comme à son habitude, dans un geste certainement inconscient, fit tourner son alliance, vérifia qu'elle était bien là, accrochée au doigt de Sherlock. Comme d'habitude, ce dernier ne put s'empêcher d'en sourire.
- Vous revenez définitivement à Londres ?
Mary posa innocemment la question, sous l'intérêt soudain de sa mère, qui avait d'ailleurs posé la même question lorsqu'ils avaient échangés, quelques semaines auparavant, et ne s'était vu répondre qu'une vague incertitude. James répondit à sa place, haussant des épaules, son sourire avenant revenu.
- Il est trop tôt pour le dire. Nous allons devoir faire quelques allers-retours histoire de régler de la paperasse.
Ils acquiescèrent tous en silence, profitèrent de l'instant pour porter leur champagne à leurs lèvres. Margaret Holmes finit par se racler la gorge, son sourire revenu, plus d'assurance dans ses mots maintenant que Philip s'était éloigné et que les choses semblaient s'être calmées.
- Très bien … Je suppose que votre retour permanent à Londres serait bien accueilli ... Allez-vous vivre tous les deux à Baker Street ? Ou … Excusez-moi, mais James Moriarty est-il seulement votre véritable nom ? Doit-on également vous nommer Holmes ?
Elle prononça ces derniers mots avec un pincement non contrôlé, une aigreur qui se refléta dans ses beaux yeux, dans l'air un peu plus fermé qu'elle adressa à James. Oh !, rien que l'idée que le criminel puisse porter leur nom semblait la rendre malade. L'idée aurait pu faire sourire Sherlock, si toutefois il n'avait pas immédiatement su ce que ses mots allaient déclencher, ce que sa question allait enclencher.
James eut un petit rire, son sourire se figea un peu, juste un instant, Sherlock le vit bien. Le criminel finit par lâcher ses doigts, passa son bras autour de sa taille, le serrant contre lui. Pour se rassurer. Pour les préparer. Sherlock riva son regard dans celui de sa mère, plein d'attente, retenant soudain sa respiration sans réellement y penser.
- Vous avez raison, Mme Holmes : Moriarty n'est qu'un pseudo. Mon vrai nom est Victor Trevor.
Le chaos.
Quel était le plan, déjà ?
Neutraliser Sherrinford.
Couper Mycroft du monde, de son si précieux pouvoir, en lui prenant absolument tout ce qu'il possédait : son travail, le peu d'amour qui parvenait à faire battre son cœur, sa famille …
Confronter Margaret et Philip Holmes à leurs erreurs.
Le rythme cardiaque de Sherlock s'accéléra. Les yeux de sa mère, toujours fixés sur James, s'écarquillèrent doucement. Sa bouche s'entrouvrit, perdit lentement son sourire, son expression de fausse gaieté et d'inquiétude glissa. Le sourire de James s'agrandit, il serra plus fort son bras autour de sa taille.
Margaret et Philip Holmes. Les géniteurs de ces trois génies instables, inqualifiables. Issus de familles respectables, bien assez riches pour permettre à leurs enfants de tout posséder, avoir toutes les chances de leur côté. Emmurés dans les apparences. Incapables de voir, de lire entre lignes, de se défaire des œillères qui les avaient toujours recouverts, qui les avaient toujours suivis. Juste deux êtres humains normaux qui avaient couverts les travers de leurs enfants, jusqu'à, parfois, sombrer dans l'illégalité, dans la folie, cachant leurs vices sous des secrets toujours plus gros, des silences plus oppressants.
C'était eux qui avaient volontairement séparés deux gamins entichés l'un de l'autre, trop proches pour que cela ne fasse pas jaser le voisinage. Qui avaient couverts la tentative de meurtre, approuvant les actions de Mycroft qui avait tout fait pour éloigner les Trevor, exilant et cachant le responsable au lieu de le remettre à la justice. Ceux qui avaient détruits leur monde, aussi efficacement que Mycroft et ses manigances, Sherrinford et sa folie.
Sherlock refusa de détourner le regard, même lorsque la réalisation heurta brutalement sa mère, même lorsqu'elle comprit, enfin, qui était James, qui se trouvait devant elle, lorsqu'elle parvint enfin à voir le garçon dont elle avait couvert l'assassinat plus de vingt ans plus tôt en lieu et place du criminel, du compagnon de son propre fils.
La dernière pièce du puzzle.
Le putain de « Problème Final ».
C'était ça, le plan.
- Mrs Holmes, tout va bien ?
Mary avait froncé les sourcils, et fit un pas sur le côté, s'avançant vers Margaret lorsque celle-ci se figea, le teint de son visage se faisant soudainement, non pâle, mais presque gris. Sherlock ne cessa de l'observer, regarder avec une claire indifférence, sans émotion, son expression sombrer, sa silhouette vaciller.
- Donc … ? Sherlock et Victor Holmes ?
James, qui n'avait pas jeté un regard à Margaret depuis ses derniers mots, sourit davantage à la remarque de John.
- Nous avons préféré Trevor. Cela semblait … plus juste.
Sherlock vit les mains de sa mère se mettre à trembler, ses doigts lâcher la coupe de champagne qu'elle tenait encore. Le verre se fracassa contre le sol.
- Je … Je vais aller … Oh mon Dieu !, je vais … m'asseoir un instant. Excusez-moi.
La voix de sa mère s'était faite aiguée, terrorisée. Elle chancela, et Mary se précipita pour lui prendre le bras, inquiète face à ce qu'elle prit pour un malaise soudain. Ils s'affairèrent tous, soudain, Mary aux petits soins, John à ses côtés, Grégory tout aussi inquiet. James en haussa un sourcil, clairement amusé.
- Êtes-vous sûre d'aller bien ? Vous êtes très pâle.
- Oui, on pourrait croire que vous avez vu un fantôme, Mrs Holmes.
Sherlock manqua d'en lever les yeux au ciel, ne fit que cacher sa lassitude dans son verre, laissant James – Victor - savourer la répartie qui ne fit rire que lui. Cela fut toutefois suffisant pour redonner vie à Margaret qui, soudainement, repoussa l'aide de Mary, le bras qu'elle avait entouré autour de son corps pour la stabiliser. Avec peut-être un peu trop de brusquerie, de détermination, bien sûr, pour que cela ne mène au doute.
Elle s'éloigna à son tour à grands pas, comme si elle était effectivement pourchassée par un esprit malfaisant, une vision d'outre-tombe, dardant toutefois un dernier regard vers son fils et son compagnon lorsqu'elle fut suffisamment éloignée. James lui offrit un clin d'œil qui la fit accélérer, son regard hanté d'une culpabilité qui dérida un peu Sherlock, le fit légèrement sourire.
C'était terminé.
Sherlock baissa les yeux vers son verre de champagne, observant sans vraiment les voir les bulles remonter et éclater à la surface. Le dernier-né des Holmes se mordit la lèvre, réprimant les larmes, réprimant la colère, réprimant les sentiments, gardant tout, encore un peu, juste un peu, jusqu'au moment où ils seraient enfin seuls, où le jeu prendrait bien fin.
Il sentit James déplacer son bras, le passer à nouveau dans son dos, sa main passant sous sa veste, restant, chaude, contre sa chemise. Il n'osa pas le regarder, pas tout de suite.
C'était terminé.
Il aurait pu s'y appesantir. Rester sur la sensation étrange qui prit place dans son ventre, vint lentement prendre la place de toute autre chose : un sentiment étrange de liberté, de soulagement, de peur. Le plan leur avait permis de poser les bases de ce qu'ils s'apprêtaient encore à construire, avait permis d'affaiblir leurs opposants, de réduire la charge des suspicions et des preuves. Le Gouvernement ne s'en prendrait plus à eux, les services de renseignements divers se tiendraient tranquilles, les luttes internes et intestines s'étaient calmées, la clarté et l'exposition les avaient rendus intouchables.
James allait désormais passer pour un businessman un peu borderline, mais allait apprendre des méthodes de Smith pour garder la face, et lui allait reprendre son rôle de détective consultant, d'enquêteur pour Scotland Yard si Lestrade le souhaitait encore. Ils allaient vivre, ensemble. Allaient affronter le peu de suspicion qui remonterait à la découverte du corps de Sherrinford – les funérailles allaient être une dernière épreuve difficile -, peut-être se confronter un peu plus à ses parents lorsque l'information de l'identité de son compagnon sera bien passée entre Margaret et Philip et que les pièces allaient s'emboîter, mais …
C'était terminé. Les jeux. Les pièces de théâtre. La folie. Les mensonges. Il était là où il devait être, n'est-ce pas ? Là où il aurait toujours dû se trouver. Près de son ami d'enfance, de son premier amour, près de la seule personne qu'il ait jamais vraiment aimé, près d'enfin pouvoir affronter l'ennui et la banalité de leur vie de couple ensemble, toujours, sans que quiconque ne puisse, cette fois, venir les séparer.
Sherlock perdit un peu la connexion avec la réalité, un peu perdu dans ses pensées, ne reprit ses esprits que lorsque la sonnerie du téléphone portable de James – un titre de David Bowie, quelque chose comme ça - retentit dans le silence qui s'était posé sur leur petit groupe.
- Oups ! Excusez-moi, on ne peut jamais rester trop loin des affaires …
John eut un reniflement un peu dédaigneux, sous le regard noir de Mary. James, toutefois, ne sembla pas y prêter attention, sortant son téléphone de la poche intérieure de sa veste de costume et observant rapidement l'interface – sous le regard rapide de Sherlock qui eut le temps de voir qui osait l'appeler dans un pareil moment.
La prison du comté d'Izabal, au Guatemala : cela ne pouvait signifier qu'une seule chose et, en effet, c'était bien assez important pour pousser James à y répondre.
Ils n'eurent pas besoin de se concerter : James se détacha de son conjoint, frôla ses doigts des siens un instant, lui offrant le plus grand sourire de sa panoplie avant de s'éloigner, répondant à l'appel, parlant un espagnol peut-être un peu trop enjoué pour un appel d'une si grande importance. Le détective n'eut qu'un regard à échanger avec Isabella pour que cette dernière comprenne, pour que la tension dans ses épaules se relâche.
Paco Jemni, l'homme qu'ils avaient tous deux traqués pendant deux ans, venait très certainement de mourir, tué dans sa cellule d'isolement. C'était une grande nouvelle. Une bonne nouvelle.
- Lestrade, accompagnez-moi jusqu'au buffet.
Isabella se détourna après un regard explicite, un haussement de sourcil bien assez appuyé pour que le détective comprenne : elle avait besoin d'un peu d'air, de digérer la nouvelle. Grégory sembla un peu hésitant, mais il ne pipa finalement mot et suivi immédiatement l'Inspectrice lorsqu'elle s'éloigna – l'expression ébahie de John fut très drôle à voir. Sherlock cacha son sourire dans son verre de champagne. Leur association n'avait été qu'un pari, et il fut un peu soulagé de voir qu'elle fonctionnait. Peut-être que cette histoire-ci se réglerait d'elle-même, finalement.
- Tu nous raconteras un jour ?
La voix calme de Mary brisa le silence revenu. Elle l'observait en souriant. Magnifique dans sa robe noire, rayonnante au bras de John. Ses yeux pétillaient, brillaient de curiosité, d'une joie tendre qui serra un peu le cœur de Sherlock.
Ils étaient tous les trois, maintenant. Perdus dans ce grand jardin, dans cette partie du jeu montée de toutes pièces. Trois pions immobiles. Libres, peut-être, pour la première fois, pour de vrai.
- Vous êtes partis précipitamment, laissant la nouvelle de ta mort se répandre. Vous fuyiez quelque chose. Si vous êtes revenus, c'est parce que la menace a été neutralisée, n'est-ce pas ?
John haussa un sourcil, mais l'expression de son visage semblait trahir le même cheminement de pensées. Sherlock, cette fois, n'eut aucun mal à sourire.
- Un jour, peut-être.
Mary sourit davantage, à cela. Sherlock n'était pas dupe sur le fait qu'elle avait dû deviner une grande partie de ce qui s'était joué ces dernières années, mais il leur devait bien une part de la vérité, n'est-ce pas ?
« Sherrinford n'a jamais été celui qu'il prétendait être. A l'adolescence, il n'est pas parti à cause d'une bagarre qui aurait mal tourné avec un de ses amis du lycée. Il a quitté l'Angleterre parce qu'il a incendié notre maison, manqué de me tuer, et a manqué de noyer un enfant du village. S'il n'a été qu'exilé, c'est parce que Mycroft a réussi à lui procurer de faux papiers que mes parents ont payés. Ces derniers ont, ensuite, grassement indemnisés la famille du garçon pour qu'elle oublie l'incident et m'ont faits interner pour que je m'en remette … Sous le couvert de Mycroft et des appuis sur les relations qu'il possédait au Ministère de la Justice. J'ai oublié tout cela. Mycroft m'a montré comment faire, et je l'ai fait, j'ai effacé ces souvenirs. Parce qu'ils m'ont tous répétés que Victor était mort, parce que je ne savais pas que Sherrinford en était coupable, parce qu'ils étaient tous tellement tristes …
Et puis, Victor est devenu James Moriarty. Je suis devenu aussi manipulable qu'espéré. Tout a été fait pour me garder sous contrôle, la drogue, l'argent, Scotland Yard. Mycroft était toujours derrière chaque geste, chaque action. Il a su le premier qui était vraiment Moriarty, qu'il était l'ami d'enfance disparu, devenu aussi fou que son tueur présumé, il en a profité. Nous garder à distance, distiller la folie dans l'esprit de James, me façonner à sa vision, sa perfection. Laisser croire à James que Sherrinford était innocent, qu'un tour de son esprit l'avait fait imaginer la tentative de meurtre de son enfance. Le faire revenir, contrôler à nouveau tous les pions sur l'échiquier pour les faire redevenir une famille unie, la vision sacro-parfaite de la famille et de la fratrie qu'il avait toujours eu à l'esprit.
Un jour, peut-être, je vous parlerai de la manière dont Mycroft a manipulé Sherrinford à son tour. De la manière dont Sherrinford s'est libéré de ses contraintes en poussant plus loin encore les limites, en enrôlant Gabriel, en le poussant à faire pire encore. Je vous parlerai de la manière dont le plan a été conçu, le leur, le nôtre. Comment le procès a été orchestré. De quelle manière et dans quelles circonstances Sherrinford est réellement mort. Pourquoi il fallait procéder de cette manière. Les bons côtés d'une vengeance lente et implacable. »
Un jour, peut-être.
- Tu es heureux ?
Sherlock n'eut même pas besoin de réfléchir à sa réponse.
- Oui.
Le sourire de Mary s'agrandit. Elle hocha la tête, prit la main de John dans la sienne.
- Bien. C'est tout ce qui compte.
Sherlock l'observa avec un peu de surprise, un peu d'émotion également. Mary contourna les questions qui persistaient dans son regard – tous les non-dits, tout ce qu'il avait pensé devoir leur dire, les preuves supplémentaires, les justifications – d'un sourire espiègle. John, à ses côtés, ne fit que boire son champagne avec nonchalance, sans remise en question, sans animosité, dans un sourire tout aussi grand.
Et, c'était vrai, n'est-ce pas ? Bien sûr que cela l'était.
« - Ne pars pas. Je ne veux pas de toi, mais je n'arrive pas à me passer de toi. Je ne veux pas de ça, mais j'aime tellement lorsque ça arrive. Je déteste lorsque tu m'embrasses, mais j'en redemande encore. Je perds la tête. Tu me rends cinglé. Tout cela est fou et dangereux, tout cela va finir par me tuer, mais je n'en ai rien à faire. »
« - Personne ne viendra te sauver, Sherlock. Tu es à moi. »
« - Toi et moi, nous sommes pareils. »
« - Toi et moi, nous sommes semblables ».
« - Tu n'es plus seul, désormais, car je suis là ».
« - Ne t'inquiète pas, love. Je prendrai soin de ton âme. »
« - Je t'aime. Et, je suis désolé pour ce que je vais faire. »
« - On va faire l'amour. Et, on va recommencer. Toute la nuit, s'il le faut. »
« - Je t'aime. Je ne veux pas que tu t'enfuis, à nouveau. Et, ma famille, mes amis, les enquêtes … ce n'est rien à côté de cela. D'accord ? »
« - Je t'ai embrassé. Sur cette falaise, près du manoir. Tu m'as dit que les pirates ne pouvaient pas s'aimer. Je t'ai dit qu'ensemble-
- Ensemble, nous serions plus forts. »
« - Je t'aime. Je t'ai toujours aimé. Depuis le premier jour. »
« - Il n'y avait que toi. Il n'y a toujours eu que toi. »
Il était à Londres. Il était entouré de ses amis, ses seuls amis. Il y avait James, Victor, il était là. Plus de menaces. Plus de jeu. Il y avait là tout ce qui lui importait, désormais. Et, oui, c'était tout ce qui comptait.
Le détective pinça un peu les lèvres, finit pourtant par répondre à leurs sourires, détourna un court instant les yeux pour qu'ils ne puissent pas voir les larmes, l'émotion qui montait – peine perdue au vue du sourire un peu goguenard et de l'éclat tout aussi ému qui vint faire briller le regard de John. Mary le prit par le bras dans un élan gai et joyeux, babilla rapidement à propos de Mrs Hudson et de Rosamund qui les attendaient un peu plus loin, trépignaient d'impatience à l'idée de les revoir. John fit un commentaire sur Lestrade et Isabella qui discutaient à voix basse près d'un buffet, paria avec Mary sur les chances de les voir un jour se mettre ensemble. Mary s'esclaffa. Sherlock ne put s'empêcher d'y sourire. James les rejoignit après quelques instants, et Sherlock saisit sa main et entrelaça leurs doigts sans se poser de questions, sans arrière-pensée.
C'était tout ce qui comptait.
Désormais, tout allait bien se passer.
