Le lendemain, la jeune femme se réveilla tôt et était déjà prête lorsqu'un garde vint la chercher pour la conduire à la salle du trône. Elle n'en laissait rien paraître mais la jeune femme avait peur que le roi rejette sa requête. Peut-être avait-il interrogé d'autres personnes que le Général Eärnil pour se faire un meilleur avis sur elle ? Elle avait apparemment impressionné le général mais les autres soldats comme l'officier Gwador et le Prince Faramir ne semblaient la porter dans son cœur. La jeune femme ne pouvait pas se permettre d'échouer. L'image d'Amal restait imprimée dans son esprit et l'angoisse d'échouer pesait sur elle comme une épée de Damoclès. Machinalement, sans le remarquer, elle porta la main à son collier plusieurs fois au cours du trajet.
Quand elle arriva dans la salle du trône, le roi et le Général Eärnil étaient les seules personnes présentes. Elle respira un peu mieux en sachant qu'elle n'aurait pas à supporter les regards méprisants du Prince et de l'officier. La jeune femme s'inclina devant le roi avec respect et attendit qu'il parle. Elle regardait ses pieds pour éviter de croiser le regard du roi et du général qui la regardait fixement de la même troublante façon qu'une certaine personne dont elle ne voulait pas se rappeler à cet instant :
—Dame Nwalmendil, j'ai entendu beaucoup de choses sur vous depuis que vous êtes arrivée hier, expliqua le roi avec calme. On pourrait dire que vous soulevez les passions.
La jeune femme, très anxieuse, était l'exact opposé du roi, tranquillement assis sur son trône. Bien sûr qu'il était détendu, ce n'était pas lui qui attendait de savoir ce qu'une personne déciderait pour son avenir et celui d'un petit garçon de onze ans, indirectement :
—Le Général Eärnil m'a fait un résumé très complet des épreuves que vous avez effectué hier après-midi. Vous savez très bien vous battre et vous devez, à ses dires, être la meilleure archère de tout Minas Anor et des régions du Gondor. Et le général a toute ma confiance et n'est un homme prompt à exagérer.
L'intéressée haussa les sourcils en entendant les paroles du roi. Elle était étonnée de l'éloge qu'avait faite le général à son propos. Elle leva discrètement les yeux vers ce dernier et vit qu'il semblait gêné que le roi répète ses dires devant la destinataire de ses éloges :
—Vous semblez donc avoir toutes les qualités requises pour rejoindre mon armée car j'ai toute confiance dans le jugement du général. Néanmoins...
La jeune femme plissa les yeux. Ce « mais » ne présentait rien de bon :
—J'ai eu vent d'autres avis sur votre compte et ils n'allaient pas dans le sens du Général Eärnil. On m'a rapporté que vous étiez une personne froide, que vous vous étiez vantée de vos exploits et aviez été méprisante envers les autres soldats. Je tiens à vous dire que l'humilité et la politesse sont des valeurs indispensables tant dans mon armée que ma cité et mon royaume et je ne tolérerais pas que quelqu'un les transgresse.
La jeune femme sentit la colère monter en écoutant ces accusations mensongères et elle se fit violence pour garder son calme. Le roi était intelligent. Si elle défendait bien sa cause, elle pourrait l'emporter :
—Roi Ondoher, je vous prie de croire que ces valeurs qui sont les vôtres, je les partage. Je ne me suis jamais vantée de mes victoires aux épreuves de la veille. D'ailleurs je ne les considère pas comme des exploits mais comme le fruit du dur et long entraînement que j'ai reçu. Tout ce que je peux faire aujourd'hui, je le dois à cela. Pour ce qui est de la politesse je n'ai jamais méprisé vos soldats. Ce qu'ils ont pu prendre pour du mépris était en fait du sérieux. J'aime rester concentrée sur mon objectif quel qu'il soit surtout quand l'enjeu est aussi important qu'aujourd'hui. Enfin je dois bien avouer que je ne suis pas une personne très loquace ni très sociable. C'est pour cela que je ne parle pas beaucoup. Je ne veux accuser personne de mensonges mais je pense que certaines choses ont été mal interprétées.
Le roi sembla songeur à la suite de sa plaidoirie. L'éloquence de la jeune femme allait sûrement lui sauver la mise. Le général intervint également à son tour :
—Mon roi, je tiens à ajouter que Dame Nwalmendil aurait eu plus d'une fois l'occasion de se rengorger de ses victoires, hier, lors de notre courte discussion mais elle ne l'a point fait. Elle est restée extrêmement humble. Si je peux me permettre, je pense que certaines personnes sont prêtes à beaucoup de choses pour ne pas voir une femme rejoindre nos rangs.
Le roi Ondoher se racla alors la gorge, conscient que son ami accusait ouvertement son fils cadet et déclara, :
—Dame Nwalmendil, vous semblez être une personne sérieuse et responsable. De plus vous possédez aussi une remarquable maîtrise de vos armes, en particulier de votre arc. J'accède donc à votre demande. Vous serez dorénavant un soldat de l'armée du Gondor au même titre que mes hommes. Vous devrez, en revanche, abandonner votre titre de dame et ne répondre qu'au nom de soldat et me jurer allégeance. Vos compétences seront sûrement très appréciées et je pense que vous n'aurez pas de mal à trouver votre place dans nos rangs.
La jeune femme jubilait que sa requête ait été acceptée. Elle mit immédiatement un genou à terre :
—Roi Ondoher, je vous jure allégeance et vous promets de servir fidèlement, et ce jusqu'à ma mort, le royaume du Gondor.
Le roi hocha la tête :
—Le Général Eärnil m'a également rapporté que vous parliez le sindarin couramment. Est-ce réellement une autre de vos compétences ?
La jeune femme frémit. Cela, elle ne s'y attendait pas et se demandait anxieusement ce qui allait suivre mais mentir n'était plus une option à ce stade :
—Oui mon roi. Je le parle couramment, de la même manière que la langue commune.
—Alors je vous propose également un poste de précepteur en complément de vos activités soldatesques. Mes fils sont destinés à prendre ma succession et il est hors de question qu'ils ne reçoivent pas une éducation adaptée. Cependant il m'a été impossible pendant des années de trouver une personne capable de leur enseigner le sindarin pour qu'ils soient en mesure de converser avec des Elfes. J'ai été informé que cela pouvait être un sujet sensible pour vous mais je suis sûre que vous comprenez ma demande, n'est-ce pas ?
Elle ne put s'empêcher de fermer les yeux lorsque le roi Ondoher formula sa demande, polie mais teintée d'une ordonnance qu'elle percevait très bien et qui l'incitait par instinct à ne pas refuser. Mais quelle torture cela allait être de se mettre à la place de Maître Ardamir et d'enseigner à ce prince prétentieux !
—Je suis très honorée, mon roi, de la confiance que vous placez en ma personne et je tâcherais de remplir au mieux la mission que vous me confiez.
Le Prince Faramir ne devait certainement pas être au courant de cette décision. La jeune femme eut un léger rictus en imaginant sa réaction lorsque son père lui annoncerait :
—Le Général Eärnil va vous conduire à vos nouveaux appartements dans le quartier des soldats de la cité. Vos affaires y seront déplacées.
Elle s'inclina devant le roi et suivit le général qui se dirigeait déjà vers les grandes portes du hall de la citadelle. Quand ils furent dehors, la jeune femme inspira profondément l'air frais du matin. Elle était un soldat du Gondor. La jeune femme eut presque envie de rire franchement à cet instant car si quelqu'un lui avait tenue de tels propos quelques années plus tôt, elle aurait ri et ne l'aurait cru pour rien au monde, sauf une apparition des Valar en personne :
—Votre arrivée ne va pas passer inaperçue Nwalmendil, déclara le général en lui souriant.
Cette dernière fut surprise par la familiarité avec laquelle il s'adressait à elle, lui qui l'avait toujours appelée « Dame Nwalmendil ». Puis elle se souvint qu'il était maintenant son supérieur et qu'elle lui devait le plus grand respect :
—Je préfèrerais passer inaperçue Général Eärnil. Je n'aime pas beaucoup que l'attention soit fixée sur moi.
—Appelez-moi simplement général, Nwalmendil. Et je doute que vous passiez inaperçue ces prochains jours, ni ces prochains mois. Vous êtes la toute première femme à rentrer dans l'armée gondorienne. De plus vous voilà désormais préceptrice des deux princes héritiers du royaume. Cela vous accorde un haut statut dans notre cité au cas où vous n'en auriez pas conscience. Les savants sont très respectés ici.
—Je doute que cela plaise à beaucoup de monde, surtout aux princes...
—Ne vous inquiétez pas. Le Prince Faramir est très orgueilleux mais je pense que vous vous imposerez bien assez vite ; et s'il vous fait offense, faites-moi un rapport et je le transmettrais au roi, il a l'habitude de reprendre son fils. Le Prince Artamir est bien plus calme et respectueux. Vous verrez, c'est un excellent futur stratège.
La jeune femme acquiesça à l'écoute de toutes ces informations :
—Les entraînements se dérouleront le matin. Le premier débute à huit heures. La moitié de votre après-midi sera consacré à votre enseignement et pour le reste vous serez libre de venir vous entraîner ou comme vous avez l'air d'aimer les livres, vous rendre à la bibliothèque. Même si les femmes y sont interdites, votre statut auprès des princes vous autorisera à y entrer. Bien sûr, le roi est conscient que vous ne pourrez pas toujours être présente auprès de ses fils au vu des nombreuses missions que nous devons régulièrement effectuer à nos frontières depuis quelques années. Votre paye s'effectuera toutes les fins de mois. Seuls vos repas et vos loisirs personnels seront à votre charge. Vos appartements se trouvent à l'écart de ceux des soldats pour plus de tranquillité et d'intimité. Je vous conseille de retenir le chemin pour pouvoir y retourner par vous-même.
Arrivés, le général lui désigna sa chambre du doigt :
—Vos appartements se trouvent ici. Vous devez être à sept heures cinquante demain matin sur la place où vous avez disputé vos épreuves. Là, vous commencerez l'entraînement.
—Avez-vous faim ? Demanda-t-il ensuite comme si la question était d'une parfaite logique avec les propos qu'il avait tenu une seconde auparavant.
La jeune femme fut un instant désarçonnée par la question puis en s'écoutant un peu elle se rendit compte que, oui, elle mourrait de faim vu qu'elle n'avait rien avalé ce matin :
—Hum... Oui en effet, répondit-elle légèrement gênée par ce constat.
—Alors je vous conseille l'auberge d'Amrad. Ce n'est pas un lieu très fréquenté par les soldats. Je suis le seul à ma connaissance. Vous y serez tranquille. Cet homme sert de très bonnes collations... et de très bonnes pintes. Si vous appréciez l'alcool bien entendu.
Elle repensa brièvement à son expérience à Bree ou chez le Seigneur Thranduil :
—Ne vous inquiétez pas, général, je sais très bien apprécier les bienfaits de l'alcool...
—A consommer avec modération tout de même, ajouta-t-il d'un ton professionnel, D'ailleurs il est interdit de boire lors de votre service, seulement lors de votre jour de repos, le dernier jour de la semaine. Disons qu'un soldat imbibé d'alcool ternit l'image de notre armée, si vous voyez ce que je veux dire...
La jeune femme acquiesça :
—Bien sûr. Et où se trouve cette auberge ?
—Un peu plus bas dans la cité. Je ne peux pas vous y conduire moi-même car j'ai des obligations aujourd'hui mais si vous demandez à des passants ils vous guideront jusque là-bas sans problème.
Alors qu'il allait partir, il se retourna vers elle :
—Mais j'y pense vous n'avez peut-être pas d'argent...
—Hum... Oui disons que... je suis simplement venue avec mes affaires et mon cheval, répondit-elle, songeant à l'avance qu'elle avait versé à Gaedha et à son collier qu'elle gardait précieusement caché sous ses vêtements et qu'il était hors de question de vendre :
—Voulez-vous garder votre cheval ? S'enquit-il immédiatement. Je l'ai aperçu hier et il est absolument magnifique. Un très bel étalon.
La jeune femme n'y réfléchit pas longtemps. Terendul appartenait à Fondcombe d'une certaine manière et si elle pouvait se débarrasser de tout, cela la rendrait heureuse. Elle ne voulait pas le garder :
—Non. Vous pouvez le garder dans les écuries de votre armée ou pour votre usage personnel.
Le Général Eärnil chercha alors quelque chose sous sa ceinture :
—Tenez ! Alors prenez ça, fit-il en lui lançant une petite bourse de pièces.
La jeune femme l'attrapa par réflexe, interloquée :
—Je vous l'achète, expliqua le général, C'est un magnifique spécimen. Je ne sais pas pourquoi vous vous en séparez mais vous devez avoir vos raisons pour laisser partir un aussi beau cheval... Enfin, prenez cet argent, je vous l'achète à un très bon prix.
Elle ne répondit rien :
—Vous n'essayez pas de refuser ou de me faire revenir sur ma décision ? Demanda le général, surpris et amusé dans le même temps, s'attendant à une politesse.
L'intéressée haussa les épaules :
—A quoi cela servirait-il ? Vous m'avez tout l'air d'être une personne têtue. Essayer de vous faire changer d'avis serait une pure perte de temps et de salive.
Le général eut un grand sourire :
—Et bien bonne journée... Soldat Nwalmendil. J'espère que nous nous recroiserons bientôt.
Puis il la laissa seule et repartit vers le palais.
