La quiétude de la salle du trône du Sanctuaire Sous-Marin est brutalement brisée par le portail dimensionnel qui vient de s'ouvrir. Poséidon se redresse immédiatement sur son siège, attentif. Kanon est le premier à jaillir de l'ouverture, suivit de près par Sarpédon, Aiacos, Saga, Minos et enfin Albafica.

Sans réfléchir, le Dieu des Mers s'approche immédiatement de ce dernier, inquiet de ce qui a bien pu lui arriver entre les mains de Grelhart. Il ralentit toutefois en sentant nettement une différence dans l'aura dégagée par son fils : bien plus divine. Et même physiquement, il note les subtiles modifications : les cheveux plus soyeux et aériens dans leurs mouvements, leur aspect plus clair, presque lumineux. Ses yeux rappelant un soleil dans un ciel d'azur en train de se mirer dans l'eau…

- Tout va bien ? s'enquiert-il.

Le jeune homme lui sourit en hochant la tête.

Poséidon s'autorise à poser une main sur son épaule et à la presser brièvement. Kanon hausse les sourcils en voyant le geste, sachant que c'est surement ce qui se rapproche le plus d'un câlin d'un père à son enfant, aux yeux du Seigneur des Mers.

- Et l'homme ? Ce Grelhart ?

- Problème réglé ! chantonne joyeusement Aiacos en enfonçant ses mains dans ses poches.

Saga ferme le portail et c'est à ce moment-là que Poséidon remarque qu'il manque un membre du groupe :

- Il y en avait un autre, non ?

- Il est resté sur Anthéma, répond Albafica. Et ici ? Il y a eu du nouveau, en notre absence ?

Le visage de son père s'assombrit :

- Oui. Je vous préviens, Zeus est de mauvaise humeur, le temps va rester orageux pendant plusieurs jours.

- Pourquoi ? demande immédiatement Minos en croisant les bras. Que s'est-il passé ?

- C'est en rapport avec la requête de Cronos ? suppose Sarpédon.

- Quelle requête ? s'étonne Albafica en tournant la tête vers lui.

C'est le rouquin qui entreprend de lui expliquer :

- Il a accepté de nous aider à te trouver. En échange, il voulait partir dans un autre univers, avec les Titans.

- Oh… murmure le jeune homme en lançant un coup d'œil à son père.

Celui-ci soupire en s'asseyant à nouveau dans son trône :

- Oui, c'est effectivement ce qu'il vient de se produire. Mon Père a trouvé un monde stérile qui ne demande qu'à être construit. Hadès a libéré les autres Titans qui sont immédiatement partis avec leur chef.

- Partis ? répète Saga. Comme ça ? Directement ? Sans créer d'ennuis ?

- Tout à fait, approuve le Dieu des Mers. Mon Père ne cherchait aucunement le conflit, il voulait juste s'en aller.

Albafica hoche posément la tête en décrétant d'une voix calme :

- Vous avez bien fait.

- Vraiment ? marmonne Minos sans masquer son air sceptique. Il risque pas de revenir un jour pour tous nous faire la peau ?

Poséidon ouvre la bouche pour répondre, mais est interrompu par Albafica dont le regard est perdu dans le lointain :

- Non, nous ne craignons rien de la part des Titans. Ils n'ont plus le moindre intérêt pour notre monde et nous sommes bien plus en sécurité ainsi qu'en les gardant prisonnier du Tartare.

Les autres le regardent avec étonnement, sans oser faire le moindre bruit. Les yeux du jeune homme ont luit d'un éclat particulier au moment où il prenait la parole et ses mots semblent empreints d'une vérité indéniable.

Aiacos hoche la tête en murmurant :

- S'il le dit comme ça, alors c'est que c'est vrai.

Poséidon observe son fils dont le regard semble lointain. Il n'a pas oublié que ce dernier est doté d'un don de Vision. Il finit par acquiescer :

- Très bien, dans ce cas nous sommes tranquilles et la colère de Zeus finira par s'apaiser.

Il pose à nouveau sa main sur l'épaule d'Albafica qui sursaute, comme tiré de sa trance :

- Asopos s'est inquiété, il faudra que tu ailles le voir pour le rassurer.

Le jeune homme sourit en opinant du menton :

- J'irais bientôt, oui.


Plusieurs mois se sont écoulés sur la Terre, depuis le retour d'Albafica et de ses proches.

Zeus arpente les allées de son jardin, sur l'Olympe, le visage pensif. Il observe chaque végétal avec attention, confirmant une impression qui le hante depuis déjà plusieurs semaines. Depuis qu'Albafica est passé, il y a de cela un sacré moment déjà, pour retirer le poison de ses plantes, ces dernières sont particulièrement magnifiques. Et depuis quelques semaines, à l'instar du jeune Dieu aux cheveux bleus qui rayonne de plus en plus chaque jour, les fleurs de ce jardin semblent également de plus en plus belles.

Le Maître de l'Olympe tressaille en sentant une présence divine qui vient d'apparaitre dans son temple. Les sourcils froncés, Zeus fait demi-tour et s'empresse de rentrer dans son domaine.

Sans grande surprise, il découvre Albafica qui l'attend posément, debout, à quelques mètres de son trône. Le jeune homme semble l'attendre, le visage serein.

Les yeux du Dieu de l'Olympe balaye rapidement les alentours et constatent ce qu'il a déjà ressenti en réalité :

Il a réussi à venir seul, sans que Poséidon ait besoin de l'emmener. Il prend de plus en plus conscience de ses pouvoirs divins et arrive à les maîtriser sans difficulté.

Le jeune homme lui sourit simplement tandis que Zeus s'assoit sur son trône, sans prendre la peine de lui proposer un siège où s'asseoir également. Il dévisage son neveu, sans masquer son agacement en constatant que ce dernier est beaucoup plus sûr de lui dans sa posture, plus rayonnant, plus à l'aise. Et il ne peut pas nier qu'il parait également plus beau que jamais.

Le statut divin lui sied à merveille.

Cette pensée contrarie prodigieusement le Père des Dieux, autant que la présence de son neveu chez lui.

- Quelle est la raison de ta venue ici ? demande-t-il directement sans perdre du temps en politesse.

- Te voir. Et te parler, bien sûr, répond l'intéressé sur un ton tranquille. Voilà bien six mois que je suis rentré de mon premier séjour à Anthéma et je m'attendais à ce que tu me convoques ou quelque chose comme ça.

- Pourquoi aurais-je fait ça ?

- Tu le sais très bien.

L'un des sourcils de Zeus tressaille, tandis qu'une de ses mains se crispe légèrement sur l'accoudoir. Il reste silencieux, drapé dans un voile de méfiance, constatant que malgré sa politesse, son interlocuteur se permet à présent de le tutoyer.

Tout en observant l'architecture du Temple, Albafica reprend la parole :

- Je suis au courant des rumeurs qui circulent : tu crains ce que je suis. Tu as peur que je veuille t'évincer de ce trône pour prendre ta place au sommet de l'Olympe.

Le Maître des Dieux fronce les sourcils, sans le quitter des yeux. Le jeune homme continue en posant ses yeux magnifiques sur les siens :

- Tu n'as rien à craindre de moi, pourtant. Ton Royaume ne m'intéresse pas, le pouvoir non plus.

- Vraiment ? rétorque Zeus d'un air sarcastique. Tu oses me dire ça alors même que le Grand Pope vient de mettre toute l'Armée d'Athéna à ton service ? Alors même que mon fils, Minos, élabore des plans de construction visant à te dresser un Temple à Knossos ? Tu voles les Chevaliers de ma fille et tu cherches à obtenir le soutien des humains.

S'il pensait mettre Albafica en colère ou le voir surpris, il ne s'attendait certainement pas à le voir éclater spontanément de rire, comme s'il venait de lui raconter une excellente blague.

- Quelle paranoïa ! s'esclaffe le Seigneur de la Création. Tu crois peut-être que les Chevaliers vont me servir pour attaquer l'Olympe ?

- Je ne te permets pas de…

- Et moi, je ne te permets pas de me donner des mauvaises intentions, fausses qui plus est, le coupe le jeune homme en reprenant son sérieux.

L'interruption fait frémir le Père des Dieux de colère, il est à deux doigts de se lever :

- Dans ce cas, explique-toi ! A quoi riment ces actions ?

Croisant les mains dans le dos, visiblement peu impressionné, Albafica répond :

- Athéna a accepté la situation de Paix et la fin des Guerres Saintes. Une petite discussion avec elle te confirmera mes paroles. Elle ne compte pas se réincarner sur Terre, de ce fait, elle laisse son Armée vacante, d'une certaine manière. Je n'invente rien, Athéna te le confirmera en personne, je te l'assure. Les Armures sentent le changement de situation et comme l'actuel Grand Pope refuse que ça soit la fin des Chevaliers, il a demandé à Shion de communiquer avec elles pour les informer de ce qu'il se passe et leur faire part d'une proposition. Les Armures de Bronze, d'Argent et d'Or se sont raccordées d'elles-mêmes sur ma fréquence Energétique, en lieu et place de celle d'Athéna, après la discussion avec le Grand Pope et Shion. J'ai été mis devant le fait accompli.

- Tu oses prétendre ne pas avoir été mis au courant.

- Oui, affirme le jeune homme. J'ignorais totalement ce que Saga avait en tête et je ne pensais pas que les Armures changeraient si facilement d'allégeance.

Agacé, Zeus tape du poing sur l'accoudoir de son trône :

- Permets moi d'en douter, surtout lorsqu'on sait que ton fameux Grand Pope est, comme par hasard, l'un des descendants du Dragon Originel et que ce Shion est ton ami d'enfance.

- Là encore, tu n'as qu'à demander directement à ta fille si elle prend mal cette modification, soupire Albafica. Tu verras vite sa réponse. De plus, il ne s'agit plus vraiment d'une Armée à proprement parler puisque les Chevaliers interviennent plutôt pour aider les victimes d'accidents graves et de catastrophes naturelles. Aucun d'eux ne souhaite entrer dans le moindre conflit.

- Et le Temple ? renchérit le Seigneur de l'Olympe décidé à ne pas lâcher le morceau.

- Allons… Je n'en reste pas moins un Dieu et j'ai droit à mon propre Temple, comme c'est le cas pour toutes les Divinités. Les humains ne sont pas idiots, tous les Crétois ont fini par comprendre que le « Prince de Knossos » est un peu plus que ça. Ce sont les premiers à réclamer un Temple en mon honneur, Minos accède seulement à leur requête.

- Rien ne semble être de ta volonté, n'est-ce pas ? grince Zeus. Les gens se dévouent naturellement à ton service ?

- En quoi est-ce un problème ? Je ne reste pas inactif, je vis au milieu des Hommes et mes origines sont Anthémiennes, le tout donne ce que tu me reproches. Je ne menace personne et ne manipule pas mon prochain, c'est un processus naturel.

Sans plus de cérémonie, Aggelos s'assoit en tailleur à même le sol, sous le regard stupéfait du Père des Dieux qui ne s'attendait pas à ça. L'attitude est presque enfantine et, parce geste, le Seigneur de la Création semble même se rabaisser devant lui. Toutefois, Zeus se sent davantage mal à l'aise, sa nervosité monte d'un cran, comme si en se rabaissant, Albafica ne faisait que démontrer sa supériorité. Et pourtant, le Seigneur de l'Olympe a beau sonder le beau visage qui soutient son regard, il ressent profondément que le mouvement n'était pas calculé comme il aimerait effectivement le croire.

- Ne t'en fais pas, reprend le jeune homme. Je vais effectivement avoir un temple, mais les visiteurs seront surtout de Knossos, parce qu'ils me connaissent. En comparaison, toi, tu as des dizaines de temple sur tout le territoire Grec et Crétois, leurs fréquentations maintien un cap très élevé depuis les Inondations de Poséidon.

Zeus se crispe, ne pouvait démentir cette information.

Le Dieu en face de lui est d'une pureté qu'il a du mal à suivre. Cet entretien irrite toujours Zeus d'une certaine manière, mais finalement n'est-il pas tout simplement en face de ses propres craintes ? De sa propre incertitude et de sa propre infériorité ? Aggelos n'a réellement aucune intention hostile et tout ce qu'il dit est sincère. Le Seigneur de la Création est bien plus puissant que lui mais n'utilise pas ce Pouvoir pour assoir une domination ou lui voler son trône. Ce n'est pas une attitude normale, aux yeux du Père des Dieux, il n'a pas l'habitude de ce mode de fonctionnement. Il a toujours appris que les plus forts prennent l'ascendant sur les plus faibles, de préférence par la force.

Il tressaille en comprenant qu'il n'a pas le choix. Le changement est en marche et il est en marche depuis qu'il a, il y a de cela environ vingt-cinq ans, décidé d'offrir à Minos le sosie de Milétos. Cette réflexion fait froncer ses sourcils.

Non, le changement date encore d'avant.

La Création et la Destruction ont toujours eu un lien avec la Terre, il suffit d'entendre Hadès lui raconter ce qu'il a trouvé dans ses livres. Les Enfers actuels sont ce qu'ils sont à cause des Divinités d'Anthéma. Poséidon a su tirer profit de l'Orichalque durant des siècles, or ce trésor appartient à Aggelos à l'origine. Les Descendants du Dragon Originel vivent sur cette même Terre. Et est-ce un hasard si la Destruction s'est réincarné en tant que frère de Minos et fils de Zeus ? Ce malaise qu'il a ressenti lorsque l'enfant est né ne provenait pas uniquement de sa ressemblance avec Cronos, il le comprend maintenant, il provenait également de l'Energie de la Destruction qui vivait déjà dans l'enfant. Une trace infime, mais tout de même présente.

Il lui suffit de creuser un peu pour comprendre que le lien entre Anthéma et la Terre est, en réalité, profond.

Zeus continue d'observer Aggelos devant lui, plongé dans ses réflexions.

Leur vie actuelle n'est-elle, au fond, qu'une suite logique découlant d'évènements qui se sont produits il y a déjà des siècles ?

Quoiqu'il en soit, le Seigneur de la Création n'a jamais été quelqu'un de mauvais et tout ce qui l'entoure semble, à un moment où à un autre, baigner dans sa bénédiction. La Terre subit déjà cette conséquence, à priori positive, depuis la naissance d'Albafica. Peu importe qu'il prenne le trône de l'Olympe ou non, les modifications vont forcément continuer à avoir lieu, que le Père des Dieux le veuille ou non. Surtout dans la mesure où le jeune homme n'a pas non plus une emprise totale sur son Dunamis qui apporte le changement tout autour de lui.

Zeus soupire intérieurement. Et lorsqu'Aggelos repart, un moment plus tard, il ne peut s'empêcher d'admirer cette Beauté sereine qui s'éloigne, enviant quelque peu Minos d'avoir le privilège de l'avoir dans son lit.


L'épilogue sera mis en ligne demain (dimanche)