Avertissement : Encore une fois, le chapitre est très citronné... Dame Pulco is back ! ;-)

Chapitre 33 : … Suis-moi, je te fuis.

« Commissaire ? »

Laurence sortit de ses pensées pour constater que Marlène était debout devant lui et lui tendait un nouveau dossier. Elle devait être là depuis un moment, car elle le regardait avec une inquiétude non dissimulée.

« Vous allez bien ? »

Il éluda la réponse. Depuis cette fameuse nuit avec Avril trois jours auparavant, il s'était immergé dans le travail pour avoir le moins souvent possible à penser à la tornade rousse. Concentré comme jamais sous les yeux de Marlène, impressionnée par sa détermination, il travaillait d'arrache-pied, sans même se préoccuper de savoir si ses subordonnés arrivaient à le suivre ou pas. Bardet avait bien essayé de lui faire comprendre que ses hommes avaient besoin de souffler, il s'agaçait que personne ne tienne le rythme imposé et que les pièces demandées n'arrivent pas. Clairement, il voulait terminer au plus vite pour se débarrasser de la partie la plus rébarbative de l'enquête. Seule Cassel se réjouissait des rapports qui affluaient sur son bureau et de l'efficacité du policier, sans se douter qu'elle cachait les contradictions qui l'agitaient.

Ne plus voir Avril était à la fois une bénédiction et une malédiction. Ce matin, par exemple, il avait eu l'impression de se lever avec la gueule de bois et d'être totalement à côté de ses pompes depuis. Alors que le week-end approchait et qu'il avait bien l'intention de poursuivre ses efforts, il s'était rendu compte que peu de choses avait de l'importance dans sa vie en ce moment, en dehors de la rouquine qui ignorait la place qu'elle occupait désormais dans son cœur. Tout avait un goût terriblement insipide, sauf son rire, la douceur et l'odeur de sa peau qui lui manquait avec une acuité redoublée, maintenant qu'il ne la voyait plus.

Comme il aurait aimé qu'elle fût avec lui au réveil de cette nuit hors norme, pour pouvoir la caresser et lui faire à nouveau l'amour… Combien de fois depuis avait-il eu envie de la retrouver, pour terminer une discussion intense ou régler une dispute avec elle sur l'oreiller ? A chaque fois, il avait dû réprimer ce besoin et se raisonner.

Inutile de retourner le couteau dans la plaie, elle avait été suffisamment claire en mettant un terme à leur histoire. Avec une autre femme, il se serait montré insistant, en jouant de son charme, en cherchant la faille dans laquelle s'engouffrer pour un retour en grâce. Devant la rousse cependant, il ne voulait pas paraître pathétique et ridicule, c'était une question de fierté et d'ego ! S'il tenait bon, les images impudiques de la rousse finiraient bien par disparaître d'elles-même. Quant à l'idée de mettre une autre femme dans son lit, pour l'avoir déjà fait, il savait qu'il n'en retirerait que frustrations et déceptions. Si c'était pour regretter davantage l'absence d'Avril, ça n'en valait pas la peine.

Il prit le dossier en remerciant Marlène machinalement et le déposa sur son bureau sans même jeter un œil à son titre.

« Vous ne l'ouvrez pas ? »

Marlène fronça les sourcils. D'abord, ce comportement d'acharné au travail assez inhabituel chez son patron, et maintenant, ce total désintérêt pour l'affaire…

« Quelque chose vous tracasse, commissaire, je le vois bien. »

Laurence regarda tous les papiers étalés sur son bureau, comme s'il les voyait pour la première fois. Il n'eut soudain plus le courage de poursuivre. Il se leva en boutonnant sa veste.

« Je vais voir Tricard, Marlène. Vous voulez bien remettre de l'ordre dans ces notes s'il-vous-plaît, et les ranger ? »

« Bien, commissaire, mais vous êtes sûr que… ? »

La blonde le vit passer devant elle sans un seul regard. Préoccupé, le commissaire l'avait totalement oubliée, elle en était certaine, alors qu'il quittait le bureau sans rien ajouter. Elle resta perplexe quelques secondes et revint s'asseoir à son bureau où elle ouvrit un magazine. Un peu plus tard, quelqu'un frappa et le divisionnaire passa la tête par la porte.

« Marlène, je viens de voir Laurence. Il vous a dit pourquoi il prenait un congé ? »

« Le commissaire prend un congé ? » Répéta t-elle, atterrée.

Laurence détestait les vacances et l'inactivité ! Tricard devait le contraindre tous les étés à prendre les journées qu'il cumulait invariablement !

« Il m'a seulement dit qu'il voulait travailler au calme pendant quelques jours et s'éloigner de la presse... C'est assez exceptionnel pour être souligné, d'autant que l'affaire n'est pas complètement bouclée. Il ne vous a rien dit ? »

« Non, mais c'est vrai qu'il est bizarre depuis ce matin, il était comme... absent. »

« Je suppose qu'avec toute cette pression médiatique sur lui ces derniers temps, il veut être tranquille et changer d'air... Bah ! Si vous aussi, vous souhaitez prendre quelques jours ?... »

Marlène secoua la tête.

« Non merci, Commissaire, mais c'est gentil à vous d'avoir proposé. »

« Pas de souci. Bonne journée, Marlène. »

Tricard s'en alla. La blonde attendit quelques minutes, puis sortit du bureau.

oooOOOooo

« Il est parti sans même te dire au revoir ? Comme ça ? » Demanda Alice, le soir même.

« Et il n'était pas chez lui non plus. Je suis passée deux fois dans l'après-midi. Personne. »

« Écoute, il avait peut-être effectivement besoin de souffler un peu en s'éloignant ? L'enquête a été dure et a mobilisé beaucoup d'énergie. »

« Tu ne veux pas qu'on aille le voir après ? »

Alice eut un moment de gêne. Elle avait tout fait pour ne pas le revoir depuis cette fameuse nuit, pas sûre de pouvoir lui dire non encore une fois, si d'aventure… En même temps, elle n'était pas sûre non plus qu'il lui propose de coucher avec lui à nouveau… En son for intérieur, elle était partagée. Par moment, elle regrettait sa décision, et à d'autres, elle se félicitait de sa force de caractère… qu'elle refusait de voir faiblir.

Ce premier matin, après la Nuit comme elle l'appelait désormais, il lui avait semblé sentir son odeur sur elle, comme si l'être tout entier de Laurence s'était infiltré sous sa peau. Exceptionnellement, après la douche, elle s'était parfumée, comme si c'était le seul remède efficace pour effacer le souvenir de leurs deux corps enlacés et les larges mains de Swan en train de la caresser, sa bouche lui donnant du plaisir...

Ce souvenir olfactif associé à son eau de toilette si familière revenait malgré tout. Avec détermination, elle écarta les sensations brûlantes que ses pensées vagabondes avaient fait naître en elle et se força à sourire :

« Marlène, je suis sûre qu'il va bien. Et puis, tu imagines s'il n'est pas seul ? Tu vas te faire du mal pour rien. »

Qu'est-ce que je me raconte, là ? pensa Alice. Même si Marlène était inquiète, elle avait désormais Richard… N'était-ce pas plutôt elle qui redoutait de le voir dans les bras d'une autre femme, remplacée aussi sec ? Il en était capable, elle le savait. Ne serait-ce que pour lui donner une bonne leçon après son départ précipité...

« Demain alors ? »

« Demain. »

Mais ni le lendemain, ni le surlendemain, il n'y eut de nouvelles de Laurence. Il avait tout bonnement disparu.

Alice commença sérieusement à s'inquiéter au bout du troisième jour. Dès qu'elle ne travaillait pas sur son manuscrit, ses premières pensées allaient vers le commissaire avec une inquiétude grandissante.

Marlène avait remué ciel et terre pour avoir des informations. En vain. Elle avait même essayé de convaincre Tricard de lancer des recherches en le croyant en danger !

Avril commença également à craindre pour la vie de Laurence quand elle reçut un courrier anonyme qui lui mit la puce à l'oreille. Elle se précipita chez le Divisionnaire en lui montrant la carte postale contenue dans une enveloppe banale, sans cachet de la poste toutefois. Tricard prit à peine de temps de la regarder et se contenta de rassurer la journaliste. Laurence voulait qu'on le laisse tranquille, un point, c'est tout… Il fallait le laisser travailler en paix, loin de tout journaliste, elle y compris.

Tout est dans l'enveloppe, était-il seulement écrit au dos de la carte. Seulement, il n'y avait rien de plus dans ladite lettre. Des propos très sibyllins dont elle ne comprit le sens qu'après être sortie du bureau du Divisionnaire. En effet, il y avait trois mots inscrits sur le papier intérieur de l'enveloppe, qu'elle n'avait pas pris le temps d'étudier dans le détail : Croix-en-Ternois.

Ce mot était écrit à sa seule intention, cela ne faisait plus de doutes, et il émanait du policier sans l'ombre d'une hésitation. Cela ne signifiait qu'une chose : que Laurence voulait qu'elle le rejoigne à cet endroit.

Que devait-elle faire ?

Ne pas y aller, c'était entériné une rupture de fait, ou plutôt refuser de se lancer dans une relation qui s'annonçait difficile, et revenir à une amitié bancale, probablement pleine de ressentiments et de non dits, et surtout, faite de regrets... Ne pas y aller, c'était ne plus évoquer cette nuit entre eux, faire comme si rien n'avait changé, nier que tout avait basculé au cours des ses dernières semaines, alors que ce n'était pas la réalité… Car c'était bien de ça dont il s'agissait. Ils avaient franchi un cap ensemble. Avaient-ils tout détruit en couchant ensemble ?

Y aller, c'était apporter des réponses à son dilemme, parler avec lui, mais sans la garantie que le perfide soit honnête. Pourquoi le serait-il ? Et communiquer ? Au point où ils en étaient tous les deux, parler était bien la dernière chose dont ils avaient envie !

Les intentions de Laurence n'étaient pas claires, mais connaissant le personnage, il n'allait probablement pas filer le parfait amour avec elle. Seigneur ! que pensait-elle là ? Elle n'envisageait tout de même pas une minute de devenir sa maîtresse régulière ?!

Alice tentait de résister, mais ne plus le voir ne faisait qu'attiser une angoisse qui lui tordait les entrailles à chaque fois qu'elle pensait à lui, c'est à dire, quasi en permanence ! Y aller, c'était de ce fait accepter de prendre des risques, de vivre une aventure intense mais brève, c'était risqué de mettre son cœur à mal, sauf si elle s'en tenait à son plan de ne pas tomber amoureuse de lui... Plus facile à dire qu'à faire ! Pouvait-elle y parvenir ? Là était toute la question. Et la peur, sa vieille ennemie qui l'avait fait fuir cette même nuit, resurgissait. Elle ne pouvait pas, ne devait pas succomber.

Cet envoi marquait cependant la volonté de Laurence de faire un pas vers elle et son envie de la revoir. Il lui appartenait de prendre ensuite une décision pour eux deux. Mais cette fois respecterait-il son choix si elle n'allait pas dans son sens ? Leur relation ne partirait-elle pas à vau-l'eau par la suite ? Autant être honnête, d'une façon ou d'une autre, elle allait se détériorer, constata t-elle avec amertume. Peut-être valait-il mieux en tirer le meilleur parti et accepter ce qui venait ?

Elle appela Marlène au commissariat après avoir pris sa décision.

« Marlène, je pars à sa recherche. Je ne crois pas qu'il lui soit arrivé quelque chose, mais je ne peux pas rester là sans savoir et sans rien faire. »

« Où vas-tu commencer à chercher ? »

« A Croix-en-Ternois. » Répondit-elle en lui parlant de la carte postale.

« Mais il n'y a rien là-bas, à part des champs de betteraves sucrières ! C'est la campagne ! »

« Peut-être qu'il veut que j'enquête sur quelque chose qu'il a découvert ? Je vais chercher, Marlène. J'espère que ce n'est pas un jeu de pistes, parce que je n'aurai pas la patience. »

« Tu es sûre que c'est bien lui qui t'a envoyé cette carte ? Et si c'était un piège ? »

« Tendu par qui ? Prizzi est mort ! Tous les autres sont sous les verrous ! Franchement, je vois pas qui aurait les moyens de s'attaquer à lui, même s'il a de nombreux ennemis. »

« Et si on le faisait chanter ? »

« Tu vois quelqu'un faire chanter Laurence ? Nan, j'y crois pas deux secondes. »

« J'ai réfléchi, Alice. Il n'est pas parti uniquement parce qu'il avait besoin de temps pour lui. Il me l'aurait dit sinon… Quelque chose le perturbait ce matin-là et il s'est éloigné pour réfléchir, ou alors, nous protéger. Toi qui l'as côtoyé ces derniers jours, tu n'aurais pas remarqué quelque chose dans son comportement ou quelque chose qu'il aurait dit ? »

Alice fut soudain gênée de devoir cacher la vérité à son amie. Marlène ne pouvait pas suspecter ? Non, elle ne savait rien, elle avait juste dit ça comme ça.

« Non, rien, Marlène. Pourquoi tu me demandes ça ? »

« Il a peut-être rencontré une femme ? Je sais ! La juge ! Ils sont tout le temps fourrés ensemble ! »

« Il a déjà eu une aventure avec Cassel, Marlène, c'était il y a longtemps... Et puis, c'est pas le genre à fuir devant une gonzesse... » Elle se mit à réfléchir. « … Non, c'est peut-être tout simplement autre chose… Des problèmes familiaux ? Sa mère ? »

« Tu veux que j'appelle Thierry pour le lui demander ? »

« Non, inutile de l'alarmer, si ce n'est pas cela… Si on veut des réponses, il faut que j'y aille. »

Au moment où elle prononçait ces mots avec une conviction nouvelle, elle sut qu'elle avait pris la bonne décision.

Avril salua Marlène et raccrocha. Elle prépara ensuite un petit sac avec quelques affaires personnelles, prit son manuscrit et appela Jourdeuil en lui disant qu'elle repartait sur une piste pendant quelques jours. Le rédacteur en chef lui passait tout ces derniers temps, et même s'il soupira pour la forme, il la laissa faire.

oooOOOooo

Croix-en-Ternois. Un bourg d'à peine deux cent âmes avec une église, de petites ruelles en terre, un café vieillot et quelques commerces... et surtout, un circuit automobile qui faisait la fierté de ses habitants.

Avril l'avait aperçu en arrivant, juste à l'entrée du village. Elle s'était arrêtée au bord de la route et avait entendu les moteurs vrombir au loin. Finalement, elle s'était engagée sur le chemin qui menait à des stands de fortune et à de grandes tentes blanches. Machinalement, elle avait cherché la Facélia des yeux sur le petit parking où se trouvaient quelques voitures de luxe, mais ne l'avait pas vue. Pourtant, son instinct lui criait que Laurence était là.

Elle se gara et s'approcha du bord du circuit, protégée par des fils barbelés rouillés. Des bolides en forme de cigare qu'elle n'avait jamais vus de sa vie, tournaient en boucle à toute allure, mais là encore, elle n'aperçut pas l'emblématique Facélia bordeaux.

Chronomètres en mains, des hommes en bleus de travail se trouvaient devant les stands et observaient les monoplaces qui évoluaient dans un bruit de moteurs impressionnant. Intriguée, Alice se dirigea vers un des groupes.

Un mécanicien aux mains noires la vit arriver et se détacha de ses camarades pour l'interpeller.

« Je peux vous aider ? » Lui cria t-il par dessus le vacarme.

« Je cherche Swan Laurence. On m'a dit qu'il pouvait être ici ? »

« Le commissaire ? » Il lui indiqua du doigt une voiture. « La Cooper bleue marine, là-bas. »

Alice suivit des yeux un des bolides. Il prenait des courbes avec une précision millimétrique, dérapait ce qu'il fallait et accélérait dès les sorties de virages serrés.

« C'est lui, là ? Il roule beaucoup trop vite ! »

« C'est une séance d'entraînement en conditions réelles. Normalement, c'est une voiture réservée aux pilotes professionnels. Mais on connaît Laurence, alors on la lui confie, les yeux fermés. »

« Et il fait ça depuis longtemps ?

« Pas mal d'années… Vous y connaissez quelque chose en sport mécanique ?

« Un peu, enfin, ce qu'on en dit dans les journaux… ça a l'air… super !

Alice ne voulait pas passer pour une ignorante totale aux yeux de l'homme qui la perça tout de même à jour.

« Ça l'est. Comment se fait-il qu'une jeune femme s'intéresse aux courses, alors qu'elle n'y connaît rien ? »

« Je suis journaliste. Je m'intéresse à tout si je peux en faire un bon article. »

« Ah, ouais ? Je vous ai vue arriver sur votre grosse cylindrée. Les univers masculins et la vitesse vous fascinent ? »

« Pourquoi ça resterait exclusivement masculin ? » Rétorqua t'elle. « Vous avez peur qu'on prenne vos places ? »

L'homme se mit brutalement à rire et indiqua du doigt une autre voiture que Laurence s'acharnait en vain à rattraper.

« Vous voyez la Lotus rouge là-bas ?... Et bien, c'est ma fille qui la pilote. Et je peux vous dire qu'il n'y a pas père plus fier que moi ! C'est de la graine de championne. Elle est vraiment douée. Si tout se passe bien, elle a un bel avenir devant elle, toute femme qu'elle soit ! »

« C'est vrai ? Et il y en a beaucoup des femmes dans votre sport ? »

« Quasiment aucune. Mais elles font toutes parler d'elles avec admiration… Et aussi pas mal de jalousies. Celles qui percent sont des phénomènes ! »

« Votre fille, vous croyez que je peux l'interviewer ? »

« Pour quoi faire ? »

« Un article sur elle. »

« Pour lui monter le bourrichon à la p'tite ? Certainement pas ! »

« Je lui ferai de la publicité ! »

« Elle a pas besoin de ça pour l'instant ! Il faut qu'elle travaille et qu'elle fasse ses preuves. Ça va pas lui tomber tout cru dans le bec et personne va lui faire de cadeau !

Pas commode le bonhomme, se dit Alice. Mais l'excellence est peut-être à ce prix ? L'homme fit un signe en direction des stands.

« Attendez ici. Ça va bientôt se terminer. »

En bougonnant, le mécanicien la planta là et retourna à ses chronos.

Bienvenue dans un univers masculin particulièrement machiste, Alice...

Avril inspira, soulagée malgré tout. Elle avait au moins retrouvé Laurence et c'était ce qui comptait. Assise sur une botte de paille, elle attendit au bord de la piste que la séance se termine en se demandant ce que le commissaire avait à lui dire.

Vingt minutes plus tard, quelqu'un agitait un drapeau à damiers, et les bolides faisaient un dernier tour en ralentissant. D'autres personnes sortirent des stands, dans l'attente de l'arrivée des voitures de course.

Alice les vit s'arrêter les unes après les autres, mais elle ne quittait pas des yeux celle de Laurence. L'avait-il vue ? Pas sûr. Elle le vit défaire son harnais, se lever dans sa combinaison bleue ciel et sortir sa grande carcasse de l'étroit cockpit. Comment arrivait-il à entrer là-dedans ?

Laurence enleva son casque et ses lunettes alors qu'une furie avec une longue natte blond platine se précipitait dans ses bras. Il la réceptionna avec un rire, presque déséquilibré.

Alice eut un grand blanc dans son esprit. La blonde avait quoi ? Vingt ans ? En combinaison blanche, elle parlait à Laurence avec un enthousiasme débordant alors que le mécanicien à qui elle s'était entretenue, s'approchait d'eux.

Alice serra les poings de rage. Elle aurait dû s'en douter. Elle s'apprêtait à partir lorsque les regards des deux hommes se tournèrent vers elle.

Laurence s'excusa auprès de la blonde qui tourna la tête vers elle à son tour en fronçant les sourcils, visiblement contrariée. Laurence marcha vers Avril alors qu'elle croisait les bras sur sa poitrine, prête à l'affrontement.

« Tu en as mis du temps à comprendre ! » lui lança t-il, goguenard.

« Si c'était pour me montrer ce spectacle pitoyable, ce n'était pas la peine de me faire venir ! »

« Je sais, j'ai fini troisième… Ce qui n'est pas si mal, compte tenu de la valeur de mes concurrents. »

« Je ne parle pas de ça, Laurence ! » Alice s'avança vers lui et pointa un doigt sur son torse. « Tu voulais te venger, hein ? Me montrer qu'il te suffit de claquer des doigts pour que toutes les femmes, même des gamines, te tombent dans les bras ? »

Il fronça les sourcils, un instant déstabilisé. Les yeux d'Alice se posèrent sur la peste qui l'observait comme une bête curieuse, avec l'envie de lui arracher sa queue de cheval blonde. Laurence suivit son regard et comprit :

« Avril ? Tu es en train de me faire une scène ?! »

« Nan, je danse le French Cancan, pauvre nase ! »

Furibarde, la rousse tourna brusquement les talons et s'en alla. Il la suivit et l'arrêta par le bras.

« Stop ! Il n'y a rien entre elle et moi. Elle n'a pas vingt ans ! »

« Et depuis quand laisses-tu une fille se jeter comme ça à ton cou ? »

« Enfin, c'est une môme ! »

« T'as vu comment elle te dévore des yeux ? C'est plus le regard d'une gamine, mais d'une femme qui en pince pour le tombeur de service ! »

« Ta jalousie est assez distrayante » ricana t-il. « Mais fais attention qu'elle ne devienne pas lassante. »

« Tu vas voir si elle est distrayante ! Je vais t'arracher les yeux ! »

« Calmes-toi, Avril… »

« Marlène et moi, on se fait un sang d'encre depuis trois jours ! La prochaine fois que tu disparais, tu peux toujours crever pour que je vienne à ta recherche ! »

« Et pourtant, tu es là, comme je réponds présent lorsque tu es dans la mouise… On est là l'un pour l'autre, et c'est tout ce qui importe. »

Quoi ? Elle le dévisagea comme si elle le prenait pour un fou.

« Je comprends pas. Mais qu'est-ce que tu veux à la fin ? »

« Toi... Seulement toi. »

Interloquée par sa réponse directe pour une fois, Alice essaya de lire dans ses yeux s'il était sincère. Elle finit par secouer la tête.

« Ça ne marchera jamais entre nous, Laurence ! Il y aura toujours ce soupçon, ce doute ! »

« C'est vrai. Je n'ai pas aimé te savoir avec ce type, ce... Richard. »

La lueur de colère disparut des yeux d'Alice et elle ouvrit la bouche, surprise par ce revirement en forme d'aveu. Il la lui faisait à l'envers mais là, cela prenait un autre sens parce qu'il admettait pour la première fois qu'il était jaloux d'un autre.

« Ferme la bouche, Avril, on dirait une carpe... » Ricana le policier avec sarcasme.

Pourquoi lui dire cela maintenant ? Se montrer aussi possessif revenait à admettre qu'il y avait une faille dans son armure. Avoir quelques points faibles ne signifiait pas non plus qu'il allait devoir démolir tout ce qu'il avait érigé. C'était lui montrer qu'il pouvait être plus humain, plus ouvert… et aussi jaloux qu'elle quand elle s'affichait avec d'autres hommes.

« Tu n'as pas aimé ? » Répéta t-elle pour se persuader qu'elle ne rêvait pas.

Il se contenta de la dévisager sans rien dire. Alice hésita, puis se jeta à l'eau. Il était temps de rétablir la vérité.

« Richard n'a jamais été mon petit ami, comme j'ai voulu te le faire croire. C'est celui de Marlène... Elle ne voulait pas te le dire pour ne pas que tu sabordes sa relation avec lui. »

Il laissa passer quelques secondes avant de rétorquer :

« C'est ce que j'ai fini par découvrir il y a quelques jours. »

« Tu savais et tu n'as rien dit ? »

« J'ai échangé quelques mots avec Marlène, mais j'attendais que tu fasses preuve d'honnêteté avec moi. »

Son amie ne lui avait rien dit. Simple oubli de sa part ou volonté de ne pas générer un nouveau conflit entre le commissaire et la journaliste ? Marlène taisait parfois volontairement des informations pour ne pas mettre de l'huile sur le feu entre eux.

Avril comprenait mieux maintenant pourquoi Laurence s'était engouffré dans la brèche. Richard écarté, il avait eu le champ libre pour manœuvrer et la mettre dans son lit. Et elle, à vrai dire, ne s'était même pas posée de questions, oubliant le rôle qu'elle était sensée endosser...

« D'accord, c'est chose faite... Et maintenant ? »

« Maintenant ? »

« On fait quoi ? »

« On reprend à zéro… Alice, la seule femme dont j'ai envie, c'est toi. »

Et c'était vrai. Il n'avait pas regardé une autre femme depuis Douvres. Et son désir n'avait fait que s'amplifier depuis qu'ils avaient couché ensemble. Cela avait été terrible de la laisser partir en plein milieu de la nuit, quelques jours auparavant.

Il avait toujours cru que son désir pour elle disparaîtrait une fois sa curiosité satisfaite. Mais les sentiments qu'il éprouvait aujourd'hui étaient tous autres. Il devait y mettre bon ordre, ou tout arrêter. Comme s'il en était capable ! Dès qu'il l'avait aperçue au bord du circuit, il s'était remis à espérer, surtout qu'elle était finalement venue, au mépris de sa fichue décision.

Alice le dévisageait de manière stupéfaite. Il était tellement sûr de lui, tellement certain qu'elle éprouvait la même chose que lui… Il ne lui laissa pas le temps de réfléchir davantage et l'entraîna vers un paddock dont il referma sommairement la porte derrière lui. Sans cérémonie, il la souleva et la déposa sur le large capot encore tiède d'une Bugatti, puis sans hésiter, fit glisser la fermeture éclair de son blouson.

« Swan, il faut vraiment qu'on parle… »

« Plus tard. »

Laurence l'embrassa alors sans ménagement, mordillant les lèvres de la rousse au passage, en la faisant gémir, alternant le rythme, la pression, dévoilant de la tendresse et de la passion. Alice lui rendit baiser pour baiser, le suivant en tout, comme pour relever le défi de ses intentions.

La jeune femme avait fait glisser les manches de la combinaison de Laurence le long de ses bras et s'attaquait aux boutons de sa chemise. Il se rendit alors compte qu'elle le voulait avec la même faim que lui, sinon plus. Il se recula pour la dévisager et ne lut que pur désir sur les traits de son visage.

Laurence commença à la déshabiller en se souciant peu d'être surpris à tout moment. Il était fou de désir pour elle, un élan presque douloureux, insupportable. Rarement il avait ressenti une envie aussi féroce qui occultait tout, lui d'habitude si maître de lui. Était-ce le fait de si bien la connaître qui rendait leur contact physique aussi sulfureux ? Ou bien était-ce l'interdit enfreint dans ce lieu public, qui les excitait au delà de toute raison ?

Quand Swan fit glisser son slip en coton, Alice s'étira langoureusement sur la voiture en plantant son regard brûlant dans le sien. La voir ainsi offerte lui fit l'effet d'une bombe. Toutes ses belles résolutions de calmer le jeu volèrent en éclat quand la rousse plongea résolument une main coquine dans son caleçon.

« Stop ! » ordonna Swan d'une voix rauque, que lui-même peina à reconnaître.

Son ordre sonna comme une supplication. Il saisit le poignet d'Alice et l'écarta tandis qu'il venait se positionner entre ses cuisses. Immédiatement, les mains de la rousse se plaquèrent sur ses lombaires, l'attirant contre elle, et plus rien d'autre n'exista. Rien, à part sa bouche sur son torse et ses mains sur ses fesses, et le gémissement incroyablement sexy qui s'échappa de la gorge de la rousse quand il caressa les petits mamelons tendus avec ses pouces.

Il s'arc bouta sur elle et décrivit des cercles autour de ses pointes avec sa langue. A nouveau allongée, Alice gémissait les yeux mi-clos totalement à sa merci, et quand il glissa deux doigts dans son intimité bien lubrifiée, elle eut un long frisson qui l'informa qu'elle aussi était extrêmement proche.

Il continua à la dévorer de baisers et se perdit en caresses sensuelles. Il voulait tout savoir d'elle, connaître chaque recoin de son corps pour la faire crier de plaisir… N'y tenant plus, Alice enlaça ses jambes autour de sa taille, lui signifiant qu'elle le voulait en elle. Pas plus tard que tout de suite.

Swan aurait voulu savourer cet instant, être tendre, mais il avait trop rêvé cet instant où il la retrouverait. Avec autorité, il captura les poignets d'Alice dans ses mains, puis plongea en elle, en se perdant dans des sensations de volupté grandissantes, allant et venant toujours plus profondément, toujours plus vite, pour la posséder complètement, mêlant bientôt ses râles à ses gémissements, jusqu'à l'entraîner vers les sommets du plaisir dans un même cri d'extase.

oooOOOooo

Alice dut fournir un effort surhumain pour émerger de la délicieuse léthargie dans laquelle la fièvre de leur étreinte l'avait plongée. En vérité, elle n'avait aucune envie de bouger, et lui non plus apparemment, effondré sur elle, comme foudroyé de plaisir.

« Swan ? »

« Mmm ? »

Alice fut tentée d'en rire. Il ne s'était quand même pas endormi ?

« Bouge ! On peut pas rester comme ça ! N'importe qui peut entrer. »

Laurence releva une tête visiblement trop lourde pour lui et la dévisagea d'un air groggy, avec sa mèche rebelle qui lui tombait sur le front. Touchée par son expression post-coïtale, Alice l'embrassa et il répondit à sa tendre attention avec un temps de retard. Reprendre contact avec la réalité était compliqué pour lui, mais elle avait raison.

Laurence se redressa péniblement, détendu comme jamais. Le plaisir l'avait terrassé de façon vertigineuse et de longs soubresauts avaient suivi son orgasme, bien après le reflux du plaisir. Comblé, il s'était ensuite laissé glisser dans l'oubli, tout en flottant dans un bien-être rare. Sa grande carcasse était comme engourdie. Avec maintes précautions pour ne pas tomber, il se rhabilla en silence.

Alice s'était relevée à son tour, un peu hébétée elle aussi. Les mains tremblantes, elle enfila rapidement ses vêtements, le corps encore traversé de délicieux frissons de plaisir.

Laurence.

Elle avait refait l'amour avec Swan Laurence en partageant à nouveau une formidable alchimie sexuelle avec lui. Et ce n'était pas quelque chose qu'elle pouvait prendre à la légère, pas quand cela se reproduisait avec une telle férocité.

L'attirance qu'elle éprouvait pour lui n'avait rien à voir avec ce qu'elle avait connu jusqu'à présent. Elle était dévorante et exclusive, et elle avait désormais peur de la dépendance qu'elle pouvait créer. Mais c'était si intense, si fort… si bon de la combler entre ses bras… Comment dire non à de tant de sensualité quand elle lui apportait autant de plaisir et de bonheur ?

« Viens, Avril, allons parler, j'ai des choses à te dire. »

Ils sortirent pour buter immédiatement contre un panneau de sens interdit posé là. Quelqu'un avait visiblement pris la peine de leur donner une certaine intimité. Cela fit rire Alice, beaucoup moins Laurence, qui l'entraîna vers un hangar qu'elle n'avait pas vu de là où elle se trouvait.

Le policier lui fit signe de monter dans la Facélia mais ne démarra pas. Il prit plutôt une cigarette et chercha sur lui un briquet qu'il ne trouva pas. Agacé, il ouvrit la boîte à gants, fouilla dedans sans rien trouver et grommela.

Alice vit bien qu'il était coincé comme un pingouin dans le désert et s'amusa de sa nervosité. Laurence reposa finalement sa cigarette, puis commença à s'exprimer calmement sans la regarder :

« Dans les disciplines de vitesse, il existe une peur issue de la conscience et qui relève de l'instinct de conservation. Elle est nécessaire, car vitale... Et puis il y a la peur qui paralyse, qui fait perdre de précieuses secondes, qui empêche d'avancer, qui nuit à la performance et à l'accomplissement de ses objectifs. Il faut s'efforcer de la combattre pour la faire disparaître... »

Alice cligna plusieurs fois des yeux en lisant entre les lignes. La peur… Ainsi, il avait compris ce qui la retenait de poursuivre leur relation. Elle détourna le regard, gênée, et sentit une boule se former au creux de son estomac.

« … Tu sais pourquoi j'aime la vitesse ? » Reprit-il de façon rhétorique. « Pas seulement pour la décharge d'adrénaline et le plaisir qu'elle procure. Comme l'alcool, la vitesse grise. Elle oblige à repousser les limites, c'est vrai, mais paradoxalement, la vitesse peut donner aussi une sensation d'apaisement. C'est une sorte de lanterne magique qui fait tourner des images à toute vitesse des deux côtés et qui devant, escamote la route grise qui défile de façon hypnotique. Ça calme, ça régénère… On atteint un état de bien être total. »

« Ah bon ? Je ne voyais pas ça sous cet aspect. » Répondit elle, tout en comprenant qu'il parlait au second degré.

« C'est parce que tu n'as connu jusqu'à présent que le frisson de la vitesse dans son immédiateté. Attends de le dépasser dans la durée. »

Alice savait qu'il parlait de manière cryptée de leur relation. Laurence n'aborderait jamais un sujet aussi personnel que ses amours directement. Elle ne retint qu'une chose cependant : il l'invitait à poursuivre l'aventure en lui faisant savoir que c'était ce qu'il souhaitait.

Son estomac se tordit de plaisir cette fois et ça la déstabilisa quelques secondes. La peur refit malgré tout surface, immédiatement chassée cette fois. Non, elle ne voulait pas que la peur la domine et l'empêche d'avancer, comme il disait. Mais elle ne voulait rien précipiter. Faire preuve de patience et de prudence… deux attitudes qu'elle allait devoir maîtriser rapidement si d'aventure elle se lançait dans une relation suivie avec lui.

La balle était dans son camp à présent. Elle devait lui expliquer comment elle voyait les choses. Elle pouvait parler d'amour sans faire de détours.

« Qui se ressemble, s'assemble... les contraires s'attirent… Tous ces dictons populaires m'ont toujours semblé tellement stupides. »

« Tellement Marie-Chantal, tu veux dire ? » Proposa t-il, de façon moqueuse.

Elle eut un ricanement et ne releva pas. Elle avait dépassé ses sous-entendus dégradants depuis longtemps.

« Le Prince Charmant, le grand amour, les "Et ils vécurent heureux jusqu'à la fin des temps"… Toi et moi, on ne croit pas à toutes ces salades, hein ? »

Ce fut lui qui émit un ricanement cette fois.

« Et pourtant... Si je n'avais pas vu Marlène et Herbert tomber amoureux au premier regard… » Comme Laurence la regardait bizarrement, elle ajouta : « Nan, mais c'était un truc de dingues ! Je n'existais plus et ils se regardaient comme s'il n'y avait eu qu'eux au monde, comme s'ils se comprenaient sans même avoir prononcé un seul mot, alors qu'ils ne se connaissaient même pas ! »

« Si ce psychopathe était parvenu à ses fins, Dieu sait ce qui serait arrivé à notre Marlène... » ronchonna t'il en se remémorant son diabolique jumeau… qu'il avait toujours refusé de reconnaître comme tel !

« Mouais... N'empêche, c'était un vrai coup de foudre, un truc que l'on ne voit que dans les films ! »

« Peuh ! Tu n'as voulu voir que ce que tu voulais voir... »

« Ah, oui ? Et Maillol et toi ? Marlène a toujours refusé de voir l'évidence, mais vous étiez faits l'un pour l'autre... »

Laurence se crispa soudainement et détourna le regard. Alice se rendit compte qu'elle venait de commettre un impair et se gifla mentalement. Elle s'éclaircit la voix.

« Désolée... »

Le silence s'étira alors que Laurence se ressaisissait. Il prit finalement la parole sous forme d'introspection :

« Quand Maillol est partie, elle a emporté avec elle une partie de moi… dont j'ignorais l'existence… » Il soupira lourdement. « … Elle était comme moi, elle n'y croyait pas davantage. »

« Et pourtant... »

Laurence baissa la tête sans rien ajouter, mais sans la contredire non plus. Alice sentit la peine qu'il y avait derrière ces mots, qu'il n'avait probablement jamais prononcés devant quelqu'un. Spontanément, elle lui serra la main. Outre le réconfort de ce geste, c'était aussi une façon de s'excuser, car avec le recul, elle s'était rendue compte qu'elle n'avait pas vraiment été là quand il avait eu besoin de soutien. A part le sortir de sa dépendance, elle n'avait pas su comment l'aider à surmonter son deuil. Il avait pansé ses blessures seul dans son antre, et elle pouvait sentir qu'elles n'étaient toujours pas complètement refermées.

« On fait de pathétiques romantiques qui refusent obstinément de croire à l'amour, tu ne trouves pas ? » Demanda t-elle avec cynisme.

« Tu me demandes ça pour que je te rassure, ou pour te prouver qu'on a tort de penser comme on pense ? »

« Je sais pas, Swan. Je sais plus. »

Il soupira et descendit la vitre pour respirer. Pas loin d'eux, quelqu'un jouait de l'accélérateur pour régler probablement un moteur récalcitrant.

« Je croyais que je ne ressentirai plus jamais cette évidence, comme tu dis... » Il tourna enfin la tête vers elle. « … Jusqu'à toi, récemment... »

Émue, Alice déglutit. Il était en train de lui faire une déclaration ! Elle s'attendait à tout, sauf à cela ! Son cœur se mit à fondre inexorablement et à battre follement dans sa poitrine… Au temps pour la prudence et la patience !

« … Après tant d'années, tant de guerres entre nous ? » Laurence inspira profondément. « J'ai eu beau tourner et retourner ça dans tous les sens, il n'y a qu'une solution satisfaisante... Peut-être est-il temps de laisser partir ce qui doit s'en aller, nos rivalités, notre acharnement à nous détester, alors qu'au fond, on sait très bien ce qu'il en est... et de laisser venir ce qui doit arriver ? »

« Qu'est-ce qui doit arriver ? » demanda t-elle, le cœur battant.

Laurence inspira un bon coup et secoua la tête :

« Je voulais te faire savoir que je prends très au sérieux une éventuelle relation entre nous. Je ne peux rien te promettre, mais je veux essayer de la vivre au mieux. Bien évidemment, je comprendrai que ça te fasse peur et je respecterai ta décision si tu ne veux pas aller dans ce sens… Sache seulement que j'ai pris l'habitude de t'avoir à mes côtés... et qu'il me déplairait qu'il en soit autrement. »

Alice écarquilla les yeux devant sa confession à demi-mots. Elle sentit son cœur à nouveau bondir dans sa poitrine alors qu'il la regardait pour le moins de façon anxieuse.

Laurence n'en avait pas terminé et c'était probablement la chose la plus difficile à dire pour lui, mais il se devait d'être honnête pour une fois, il y avait trop en jeu.

« Il y a cependant quelque chose d'un point de vue déontologique que tu dois prendre en considération avant de décider si tu veux continuer ou pas. Que tu le veuilles ou non, je suis ta principale source d'informations sur cette affaire, tu ne pourras pas ne pas me citer. Si l'on découvre que notre relation dépasse le simple cadre professionnel, ta crédibilité en tant que journaliste pourrait être remise en cause sur cette investigation. Tu imagines les conséquences sur ta carrière ? »

Alice comprit immédiatement les implications, surtout au moment de la parution du livre retraçant l'enquête. Elle se frotta le front en fermant les yeux et grommela. Voilà un élément qui compliquait singulièrement la donne.

Laurence hocha la tête, tendu, et ouvrit la portière.

« Maintenant que tu connais les enjeux, je te laisse y réfléchir. Je vais fumer une cigarette. »

Laurence s'éloigna. Alice renversa la tête contre la têtière et soupira, coincée entre ce que lui dictait sa raison et des sentiments qu'elle ne pouvait plus ignorer, surtout quand Laurence la remuait ainsi.

Pouvait elle prendre le risque de nouer une relation intime avec lui au détriment de son avenir professionnel ? C'était un dilemme insoluble pour quelqu'un qui, comme elle, n'avait jamais été confrontée à cette réalité et qui avait toujours suivi les élans de son cœur.

Pourquoi fallait-il que cela arrive maintenant, alors qu'elle entrevoyait une lueur de bonheur dans sa vie si terne ? Elle eut un geste d'humeur. Après sa séparation avec Robert, elle s'était jurée qu'aucun homme ne viendrait se glisser entre elle et son ambition. Son métier était désormais sa vie. Et elle devait choisir entre lui et Laurence ? Était-elle maudite, condamnée à ne jamais être heureuse ?

Elle pesta un moment contre les circonstances et le mauvais timing, avant d'avoir subitement un flash de compréhension, à la fois merveilleux et terrifiant.

Il me demande de mettre un terme à notre relation balbutiante parce qu'il en est lui-même incapable…

Elle resta émerveillée par cette révélation fulgurante et son cœur s'emballa à nouveau en cognant fort dans sa poitrine… Cet égoïste notoire était prêt à se sacrifier pour qu'elle puisse avoir un avenir ! Si ce n'était pas une preuve d'amour, alors qu'est-ce-que c'était ? Et en même temps, c'était terrible, c'était la mettre devant une responsabilité qu'elle n'envisageait pas quelques minutes auparavant. Il lui laissait le choix, mais maintenant qu'elle savait, elle n'avait pas plus envie que lui de tout arrêter… Non, elle ne pouvait pas leur faire ça, sans donner une chance à leur histoire.

Elle sortit du hangar et le chercha du regard. Il fumait à l'écart, tout en regardant les quelques voitures qui tournaient sur le circuit dans un vrombissement ininterrompu.

« Swan ? »

Alice posa la main sur son bras pour attirer son attention. Laurence se tourna vers elle et vit qu'elle le dévisageait avec un doux sourire.

« Le procès n'aura pas lieu avant des mois, peut-être même une année, et je ne pourrais pas être publiée avant de toute façon. Qui sait ce qui se passera d'ici là ? Toi, moi… Je ne peux pas rester insensible à ce qu'il nous arrive en ce moment. Tu me bouleverses, tu comprends ? D'une façon que je n'arrive pas à expliquer, moi non plus… Évidemment que ça me fait peur, mais je refuse de passer à côté de quelque chose qui est important pour nous deux. Ce qui compte, c'est toi et moi. Maintenant. Le reste, je verrai plus tard. »

Il secoua la tête.

« Tu es folle. Tu ne mesures pas encore toutes les conséquences pour toi... »

« Je ne suis pas plus capable que toi de prendre mes distances. Pas après ce que tu viens de me faire vivre aussi intensément… J'ignore ce que l'avenir nous réserve mais je ne sacrifierai pas un bonheur possible, même éphémère, pour, dans un an, dans dix ans, regretter de ne pas avoir fait ce choix. »

Laurence déglutit, seule concession à l'émotion qui l'étreignait.

« Alice, il va nous falloir être très prudents, ne rien dire à personne, vivre cette relation cachés. »

« Je sais, et maintenir les apparences, continuer à nous détester publiquement, nous balancer des piques… On sait faire, c'est déjà ça. »

« Certes… »

Il eut un sourire retors pour montrer que la situation ne lui déplaisait pas complètement. Elle fit une moue significative et leva un doigt pour marquer ses conditions :

« J'ai toujours envie d'être ton petit poil à gratter, Monsieur BalaiDansl'Cul, mais je ne veux plus qu'on s'engueule pour un oui, pour un non, et à la moindre occasion ! Je ne veux pas que ça pourrisse notre relation, c'est d'accord ? »

Il eut un nouveau sourire sarcastique.

« J'aime bien te faire monter dans les tours, Mademoiselle Ronchonne, je ne changerai pas d'un iota sur ce point. »

« Évite d'aller trop loin, parce que je te le ferai payer, tu es prévenu ! »

Les yeux de Laurence brillèrent.

« Maintenant la question est : est-ce que l'on met Marlène au courant ? » Demanda Alice.

« Je serai d'avis d'attendre, histoire qu'on y voit clair, toi et moi. Elle est toute à son Richard, elle ne devrait pas être trop inquisitrice. »

« Oui, mais les autres ? Tim ? Tricard ? Carmouille ? »

« Ils nous suffit d'être naturels et tout se passera bien. »

« J'ai l'impression que tu vas y prendre un malin plaisir... » Soupira t-elle.

Le sourire ironique lui confirma ses craintes. Alice se mordit la lèvre inférieure, puis se décida. Elle lui attrapa le visage à deux mains et l'embrassa à pleine bouche, comme si sa vie en dépendait. Immédiatement, il répondit avec un soupir qui tenait davantage du soulagement que d'un désir réel. Mais elle se recula avec une grimace.

« Désolée, mais le tabac, ça va pas le faire. »

« Jamais contente, hein ? » Il haussa les épaules. « Je crois qu'on devrait finir cette conversation ailleurs. Viens, on s'en va. »

« Mais, ma moto ? On la laisse ici ? »

« Ta moto ? La Triumph ne t'appartient pas, Avril. D'ailleurs, Carmouille a déposé une plainte directement auprès de Tricard et ne rêve que de te passer les menottes dès que tu vas franchir les portes du commissariat... Pour éviter d'être inculpée de vol, tu vas gentiment me rendre les clés. Tout de suite. »

Laurence joignit le geste à la parole et tendit la main. A la tête qu'Alice fit, il comprit que c'était un véritable crève-cœur pour elle.

« Tu veux finir en cellule ? Compte tenu de notre situation, je ne lèverai pas le petit doigt pour t'en faire sortir. »

« Merci pour ton soutien, ça fait chaud au cœur... »

« Si ça peut te consoler, ça te donnera l'opportunité de passer plus de temps avec ton chauffeur attitré. »

« Mouais, mais c'est pas pareil... » Grogna t-elle, clairement le moral en berne.

« Tu veux déjà te débarrasser de moi ? »

« C'est pas ça. Je m'y suis attachée à la moto... »

« Plus qu'à moi ? »

Alice se mit à bouder, chercha dans ses poches et lui rendit l'objet avec réticence. Il passa le bras autour de ses épaules, puis ils repartirent vers le hangar et montèrent en voiture. Là, il fouilla dans un vide-poche et trouva des pastilles à la menthe.

« Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis sur nous, si je peux me permettre ? » Demanda t-il en revenant à leur discussion initiale.

« J'ai appris à t'accepter tel que tu es, Swan, sinon tu ne serais pas mon ami... » Elle retrouva le sourire devant son expression effarée. « … Je pense que j'ai envie de tenter l'aventure, d'être à tes côtés dans les bons comme dans les mauvais moments, d'être séparée de toi pour mieux te retrouver, de partager des choses ensemble... »

« Tout un programme... » Ironisa t-il.

« J'ai envie de connaître le Swan Laurence qui me fait rire, qui exprime sa tendresse par des gestes plutôt que par des mots, qui me fait grimper aux rideaux, genre Waouh ! À qui je fais perdre la tête - ne me dis pas le contraire - et que j'ai tout le temps envie d'embrasser… et plus encore... »

« Alice... »

« J'aime quand tu m'appelles Alice, comme si j'étais la chose la plus précieuse à tes yeux. »

A ces mots, il l'embrassa avec passion et l'entraîna à califourchon sur ses cuisses. Bientôt il n'y eut plus que leurs souffles courts et leurs baisers enfiévrés. Coincée entre le torse de Swan et le volant, Alice enfouit son visage dans le cou de son compagnon en respirant avec délectation l'odeur si masculine de son eau de toilette, et pouffa :

« Seigneur ! Tu ne peux pas déjà être aussi excité ! »

« Tu as toujours eu une mauvaise influence sur moi, Avril. »

Elle se remit à rire, alors qu'il poursuivait :

« Te culbuter sur la banquette arrière est un de mes fantasmes, mais mes lombaires vont être d'un autre avis après. »

« Il faut prendre soin de toi, tu n'es plus un jeune homme… Et si c'était moi qui te culbutait sur la banquette arrière ? »

Pour seule réponse, Laurence se mit à sourire alors que ses yeux brillaient d'anticipation.

A suivre...