Chapitre 32 : Nouvel an
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« J'ai tellement hâte de pouvoir discuter avec Lucretia ! répéta-t-elle pour au moins la millième fois. »
Lucretia avait dix minutes de retard. Encore cinq minutes, et elle arriverait. Sa cousine prenait soin de ne pas omettre le quart d'heure de la maîtresse de maison. Toute de même, Dorea aurait préférait qu'elle arrive à l'heure. Elle lui donnerait l'heure avec un quart d'heure d'avance la prochaine fois.
« Tu ne dis rien ? s'étonna-t-elle en tournant la tête vers Charlus. »
Il était assis à côté d'elle sur le canapé et il ne disait rien depuis presqu'une heure à la réflexion.
« Me fais-tu la tête ? J'ai fait quelque chose qui t'a contrarié ? s'inquiéta-t-elle.
-Ig dormira sur le canapé, marmonna-t-il en prenant la bouteille de Whiskey-Pur-Feu posée sur le guéridon.
-Pourquoi remets-tu cette histoire sur le tapis volant ? demanda-t-elle en se retenant de soupirer. »
La cheminée crépita au même moment, permettant à Charlus et Dorea d'éviter une discussion sans fin. Dorea bondit sur ses pieds au moment où Lucretia tombait entièrement dans la grande cheminée. Elle la débarrassa de toute la suie d'un sortilège de disparition et la prit dans ses bras.
« Je suis tellement contente de te voir ! lui avoua Dorea en la relâchant.
-Je vois ça, se moqua sa petite-cousine avec ses yeux globuleux pétillants. Bonsoir Mr Potter, je vous remercie de m'accueillir ce soir chez vous, reprit Lucretia en se tournant vers Charlus. »
Charlus reposa la bouteille de Whiskey sans l'avoir ouverte et se leva bon gré mal gré. Dorea le regarda s'approcher de Lucretia et lui prendre sa valise. Il la posa plus loin, dans un coin du salon et revint vers elles. Dorea avait déjà débarrassé sa cousine de sa cape et de son chapeau noir. Elle avait revêtu une robe d'un vert bouteille de la dernière coupe à la mode que Dorea ne lui avait encore jamais vue. C'est en voyant ses gants en dentelle noire que Dorea se rendit compte qu'elle avait oublié les siens. Elle se demanda un instant comment elle avait pu, puis s'imagina que Lucretia était sa cousine, Charlus son mari et qu'elle n'en avait sans doute pas trouvé l'utilité.
Elle vit Lucretia exécuter une petite révérence devant Charlus avant de lui tendre sa main droite pour qu'il y dépose un baisemain. Charlus se contenta de la regarder en se déridant enfin. Il enfonça même ses mains dans ses poches en souriant narquoisement. Dorea fronça les sourcils et se demanda quelle impertinence il était sur le point de sortir.
« Charlus… souffla-t-elle avec malaise en voyant Lucretia devenir écarlate.
-Petite Lucretia, parla enfin Charlus sans perdre son sourire en coin. Voyons, mettons les choses au point, veux-tu ? »
Non, non, non. Il se mettait à tutoyer Lucretia, il continuait de l'appeler par son prénom… D'accord, tout se passait ainsi dans la famille Potter, mais Lucretia ne le savait pas. Dorea n'avait pas encore pu le lui expliquer.
« D'abord, j'ai décidé qu'à l'avenir je ne baiserai la main que de ma femme par amour, sa mère par respect, et celles des vieilles dames acariâtres par moquerie. Entres-tu dans une de ces catégories ? Il ne me semble pas, poursuivit-il sans que Dorea ne trouve comment l'arrêter.
Lucretia écarquillait toujours plus ses yeux globuleux en hoquetant de stupeur.
« … Ensuite, j'ai pris la liberté de t'appeler par ton prénom, j'aimerais que tu en fasses de même avec moi. »
Que Merlin lui vienne en aide. Lucretia passait du rouge au blanc puis au vert.
« … Enfin, j'ai décidé de te tutoyer car je pressens que tu seras très fréquemment ici à l'avenir, non ? Et puis tu es devenue ma petite-cousine. Tutoie-moi aussi, je t'en prie. »
Dorea n'osait pas regarder la tête de Lucretia de peur de la trouver bleue ou violette. Pire, elle regardait le sol avec tant d'attention qu'elle découvrit une Noise coincée entre deux lattes de parquet.
« Vous… bafouilla Lucretia et Dorea osa relever un œil craintif vers elle pour la découvrir à nouveau rouge écarlate. Vous… Veux-tu que j'applique ces consignes même en public ? réussit-elle à dire.
-Ma foi, je préfèrerais, oui, approuva Charlus en lui claquant un baiser sur la joue. »
Lucretia resta figée trois longues secondes avant de secouer la tête et de chercher le regard de Dorea. Laquelle se ressaisit rapidement.
« Veux-tu monter le sac de Lucretia à l'étage pendant que je lui fais visiter la maison, s'il te plaît ? réussit-elle à dire sans laisser sa voix partir dans les aigus.
-Tout ce que tu voudras, Dorea mon amour, accepta-t-il avec un sourire malin. »
Merlin, il savait très bien qu'il avait choqué Lucretia, peut-être même qu'il l'avait fait exprès. Si elle n'avait pas été aussi inquiète pour Lucretia, elle aurait pu trouver la mine effarée de sa cousine amusante. Elle guetta Charlus, et lorsqu'il se fut engagé dans les escaliers, elle se tourna vers Lucretia.
« Ne me dis pas que tu trouves toujours son impertinence distrayante ? se désespéra Lucretia.
-Ce n'était pas de l'impertinence ! le défendit Dorea. Tous ses cousins me tutoient et ses cousines aussi. C'est ainsi dans la famille Potter. »
Le soupir de Lucretia, qui indiquait clairement l'abdication, redonna le sourire à Dorea. Elle prit le bras de sa cousine pour la tirer au milieu du salon.
« Au moins, j'ai l'impression que les choses se passent bien avec ton mari, commenta Lucretia. »
Dorea sentit ses joues chauffer en se rappelant les longues séances câlines qu'ils s'étaient accordées dans leur chambre, dans toute la maison et même dans la maison des parents de Charlus. On pouvait dire que les choses se passaient bien avec son mari, oui.
« Le salon, lui indiqua-t-elle pour changer de sujet avec un geste de la main, le même que Charlus avait fait douze jours plus tôt.
-Oh ne fais pas comme si tu ne m'avais pas entendue, la coupa Lucretia en chuchotant. Alors, comment est-il dans l'intimité ? Toujours aussi impertinent ou bien il aime seulement m'ennuyer ? Qu'est-ce que ça fait de dormir avec un homme ? Et… et le devoir conjugal, comment… »
Dorea plaqua ses mains sur la bouche de sa cousine en jetant un coup d'œil dans le couloir. Mais comment pouvait-elle parler de ça d'une manière aussi légère ? Alors que Charlus devait revenir d'une seconde à l'autre ?
« Mais ça va pas ! chuchota furieusement Dorea. On en parlera plus tard, en tête à tête. Charlus va revenir !
-Tu es toute rouge, se moqua Lucretia après avoir arraché les mains de Dorea de sa bouche.
-Bien sûr que je suis rouge, c'est complètement inapproprié ! Alors, le salon, comment le trouves-tu ? reprit-elle plus fort. »
Les escaliers craquaient à nouveau sous le poids de Charlus, signe évident qu'il ne tarderait plus à revenir auprès d'elles.
« C'est très rouge, commenta simplement Lucretia avec une moue lasse. Mais dis-moi...
-C'est la couleur préférée de Charlus, la coupa précipitamment Dorea.
-Il n'est pas obligé de la mettre partout, critiqua à demi-mots Lucretia. On dit que le rouge excite et… »
Là, Dorea sentit à nouveau ses joues chauffer. Lucretia ne devrait pas utiliser ce mot-là. Elle savait bien que le rouge excitait, il excitait d'ailleurs Charlus plus qu'aucune autre couleur.
« Oh oui, le rouge excite, répéta la voix moqueuse de Charlus pour couronner le tout.
-Pourquoi l'avez-vous… l'as-tu mis partout alors ? Cela fatigue inutilement, reprit Lucretia sans rien comprendre aux sous-entendus. »
Misère, pourvu que cette soirée ne se passe pas comme cela de bout en bout.
« Qui te dit que je n'aime pas l'action et l'excitation ? reprit Charlus. »
Son sourire malin acheva de faire exploser Dorea. Ce n'était pas fair-play de mener Lucretia par le bout du nez en profitant de son innocence pour se moquer d'elle.
« Charlus, le prévint-elle avec un sourire hypocrite.
-Oui, ma Dorea ? Tu as fait visiter le rez-de-chaussée à ta cousine ? reprit-il avec innocence.
-Pas encore, tu es revenu si vite, dit-elle en attrapant le bras de Lucretia pour la traîner dans le couloir. Ne regarde pas l'état du couloir, s'il te plaît, s'excusa Dorea. Tout est à refaire. La salle à manger, lui présenta-t-elle en ouvrant la porte. »
Charlus était toujours dans le couloir, appuyé contre le mur, les bras croisés devant lui et la regardait avec amusement. Elle s'apprêtait à lui faire une remarque sur son inconduite vis-à-vis de Lucretia, mais sa cousine reprit la parole avant.
« C'est petit, commenta Lucretia. »
Dorea entra aussitôt dans la pièce sans manquer la moue clairement amusée de Charlus.
« Nous ne vivons qu'à deux, tenta de relativiser Dorea. Et puis Charlus n'est pas l'aîné. Ce n'est pas nous qui recevrons les grandes occasions, mais son frère et ses parents.
-Tout de même, insista Lucretia en retournant dans le couloir.
Elle se planta devant Charlus, les poings sur les hanches.
« Vous devez avoir les moyens d'habiter quelque chose de plus grand, osa-t-elle lui dire avec aplomb. »
Ça, c'était le côté enfant gâté de Lucretia qui avait le don de mettre Dorea mal à l'aise. Charlus se contenta d'hausser les sourcils.
« Petite Lucretia, reste à ta place, veux-tu, ne trouva-t-il qu'à dire, pas impressionné pour une Noise. »
Les joues de sa cousine prirent une jolie teinte rouge pivoine. Elles devinrent franchement écarlates lorsque la cheminée crépita.
« C'est Mr Prewett ? demanda-t-elle d'un ton faussement – très faussement – détaché.
-C'est fort probable, concéda Charlus en délaissant le mur contre lequel il s'était appuyé. Cours-te jeter dans ses bras, Petite Lucretia, il sera ravi. »
Dorea ferma les yeux en soupirant pendant que Charlus explosait de rire et que Lucretia se mettait à hurler. Cette soirée promettait d'être particulièrement éprouvante.
« Potter ! retentit la voix d'Ignatius Prewett. C'est comme ça que tu accueilles tes vieux amis ? En les laissant tous seuls dans ton salon ? »
Lucretia était toujours rouge, Charlus hilare, et Dorea blasée. Elle prit les choses en main et s'avança jusqu'au salon. Là, elle eut l'étrange surprise de trouver Ignatius Prewett affalé sur l'un des fauteuils, les pieds sur la table basse en bois. Elle sentit le pas précipité de Lucretia derrière elle et se décala pour la laisser entrer.
« Bonsoir Ignatius, dit-elle pour s'annoncer.
-Bien le bonsoir ! s'exclama-t-il en s'asseyant plus confortablement pour ouvrir la bouteille de Whiskey-Pur-Feu et se servir. Où est Charlus ? J'en ai, des choses, à lui dire !
-Ici, Ig, retentit la voix de Charlus derrière Dorea. »
L'instant d'après, elle sentit deux mains se glisser autour de sa taille, et le torse de Charlus dans son dos. Elle se laissa faire et sourit au vide en sentant l'agréable boule de chaleur derrière son sternum réapparaître.
« Bien, bien, viens t'asseoir voyons, et dire qu'on est chez toi et que c'est moi qui dit cela, nom de nom, pesta Ignatius en servant un deuxième verre. »
Elle n'en entendit pas plus, puisque Charlus se pencha à son oreille.
« La tête de ta cousine est à mourir de rire. Mais celle d'Ignatius sera encore plus drôle dans une seconde, la prévint-il. »
Dorea tourna la tête vers Lucretia. Lucretia regardait Ignatius sans bouger, écarlate et complètement sous le choc. Soit c'était parce qu'elle le revoyait enfin. Soit, et c'était plus probable, c'était à cause de son attitude d'Amphitryon. Ou peut-être les deux, à la réflexion.
Mais le mieux, incontestablement, fut le moment ou Ignatius prit l'un des deux verres à Whiskey pleins et voulut le tendre en direction de Charlus, mais il vit en premier Lucretia, qui s'était placée juste devant Dorea et Charlus. Il resta figé une seconde, peut-être deux ou trois, avant de se lever brusquement en reposant le verre de Whiskey.
« Eh bien ça alors, une tête connue, je suis ravi, dit-il avec emphase en s'approchant. J'avais peur que l'amie de Dorea soit une réplique d'Octavia Rowle, mais je suis bien content d'avoir affaire à vous, Miss Lucretia. Ce sera bien plus plaisant de tenir la chandelle avec une jeune fille pleine d'esprit qu'avec une demoiselle coincée qui s'offusque face un peu de relâchement. »
Une demoiselle coincée qui s'offusque face un peu de relâchement ? Ne serait-ce pas une description de Lucretia, hum ?
« Moi… Moi aussi je suis ravie de vous revoir, Mr Prewett, bafouilla-t-elle en rougissant à nouveau. »
Dorea la vit commencer à lever sa main, puis ne plus oser, puis Ignatius la prendre malgré tout pour l'embrasser avec un naturel déconcertant. Elle sentit la cage thoracique de Charlus frémir derrière elle et devina sans mal qu'il se retenait de rire.
« Formidable ! s'exclama Ignatius en retournant s'asseoir. Venez Miss Lucretia, laissons les s'asseoir sur le canapé l'un à côté de l'autre, ils en meurent d'envie. Nous prendrons les fauteuils. Eh bien Charlus, tu peux lâcher ta femme, elle ne va pas s'envoler. Et même si elle s'envole, tu l'attraperas sans peine. »
Dorea secoua la tête. Elle avait pensé qu'Ignatius Prewett était déconcertant, elle ne le pensait pas en plus bourru. Elle s'assit à côté de Charlus, trop heureuse pour refuser une occasion pareille, et laissa Charlus ouvrir la bouteille de vin des elfes pour elle et Lucretia. Elle aurait préféré une boisson un peu plus festive, comme du champagne, mais Charlus n'en avait pas et elle n'avait pas voulu aller affronter la foule londonienne aujourd'hui. Il lui tendit son verre avec un sourire en coin, puis tendit le sien à Lucretia (qui était toujours rouge pivoine).
« A la vôtre ! s'exclama Charlus à la cantonade avant de se tourner vers elle. A la tienne, ma Dorea, ajouta-t-il plus bas en entrechoquant leurs verres. »
Il se pencha si vite vers elle, qu'elle n'eut pas le temps de se reculer et d'éviter le baiser qu'il posa sur ses lèvres. Elle se contenta de jeter un coup d'œil gêné à Lucretia qui semblait ne plus savoir comment retrouver son teint blanc au visage et dont les yeux n'avaient jamais été si globuleux. Elle prit sur elle pour ne pas lui faire de reproches en public, et préféra goûter le vin qu'il lui avait servi.
« J'espère que vous aimez le Château Fortârome, Miss Lucretia, reprit Ignatius. C'est l'un des seuls vins que Charlus a chez lui.
-Je… Je vais vous le dire, Mr Prewett, bafouilla Lucretia en réponse. »
Charlus se repaissait visiblement du malaise qu'Ignatius faisait naître chez Lucretia, puisqu'il ne perdait pas une miette du désastreux spectacle de sa cousine.
« Oui, c'est… »
Mais déjà, Ignatius se lançait dans le récit de son réveillon chez ses parents et mêmes des dix derniers jours, oubliant tout à fait d'écouter la réponse de Lucretia. Heureusement, Lucretia l'oublia elle aussi bien vite, puisqu'elle se mit à rire face à la véritable aventure que semblait avoir vécu Ignatius. Ses joues roses ne détrompaient nullement Dorea qui ne voyait pas d'un très bon œil toute cette histoire. C'était évident qu'elle commençait à se monter la tête, qu'elle se croyait amoureuse, mais qu'Ignatius Prewett n'était pas intéressé.
« Et si nous dînions ? Charlus, veux-tu les mener à table, je te prie, intervint-elle avant qu'Ignatius n'entame le récit d'une nouvelle aventure.
-Déjà ? lui demanda Charlus. »
Il regarda l'endroit qu'occupait auparavant sa pendule, puis tira sa montre à gousset de sa poche.
« La dinde doit être prête à présent. Je vais vérifier, reprit-elle. Viens avec moi, Lucretia. »
Elle se leva et voulut s'éloigner avant de se sentir retenue par la main. Elle se retourna, regarda Charlus lui embrasser le bout des doigts, rougit – une fois de plus – et reporta son regard sur Lucretia.
« Tu viens, Lucretia, insista-t-elle en reprenant sa main. »
Lucretia se leva enfin, détourna ses yeux enamourés d'Ignatius et suivit Dorea jusqu'à la cuisine. Ses soupirs ponctuèrent leur avancée dans le couloir jusqu'à ce que sa cousine se pende à son bras.
« Il est tellement drôle, tu ne trouves pas ? Et puis, j'aime tellement la couleur de ses yeux. J'ai l'impression de voir la mer, soupira Lucretia. Dis Dorea, tu ne trouves pas ? Et puis, il a vécu des choses incroyables ! »
Dorea se détacha d'elle avec amusement pour s'approcher de la cheminée. Elle regarda distraitement dans le four aménagé dans la cheminée avant de revenir à Lucretia qui avait fini de s'extasier sur la personne d'Ignatius Prewett. Celle-ci la regardait avec une telle stupeur que Dorea eut peur de la voir s'évanouir.
« Lucretia, s'inquiéta-t-elle en accourant à elle. Tout va bien ?
-Tu cuisines ? bafouilla-t-elle avec horreur. Mais… Mais Dorea, tu…
-Je suis en train d'apprendre, la coupa-t-elle en sortant le pâté en croute du placard. »
Mais lorsqu'elle l'eut installé dans un plat et qu'elle se fut retournée vers Lucretia, sa cousine était devenue rouge de tout le visage ce qui n'était pas bon signe. Généralement, lorsqu'elle se mettait dans cet état, elle finissait par crier et se lamenter jusqu'à ce que la personne en face d'elle cède. Dorea attendait qu'elle se plaigne auprès de quelqu'un d'autre. Son père n'y résistait jamais. Son grand-père encore moins. Son frère à peine plus. Mais Dorea doutait que Charlus ne cède quoi que ce soit à Lucretia. Or la crise à venir tenait en un mot : cuisine.
Elle posa le plat sur le revers du meuble deux corps, alla pousser la porte pour fermer la pièce et s'y adossa. Elle chercha rapidement ses mots.
« C'est moi qui ai voulu apprendre, dit-elle très vite. Au début c'était pour ennuyer Charlus. A présent, c'est parce que j'aime être seule avec lui dans notre maison et que j'aime… m'occuper de lui. Je… S'il te plaît, laisse-moi vivre comme j'en ai envie.
-Mais Dorea, tu mérites tellement mieux ! Faire la cuisine… c'est le travail des elfes ! Ne me dis pas que tu fais aussi le ménage ! Il n'a pas d'elfe, c'est cela ? Par Morgane ! s'horrifia Lucretia. Mais tu es une Black, tu es brillante, tu…
-Arrête Lucretia, s'il te plaît, la supplia Dorea. Ce n'est pas parce que je cuisine, que je ne peux plus étudier la Défense ou tenir une conversation intéressante. Toutes mes voisines cuisinent et…
-Tu tutoies Mr Prewett, tu laisses Mr Potter t'embrasser en public, tu… tu n'as même pas mis de gants ! Merlin Dorea, je… je ne te reconnais pas ! bafouilla Lucretia en faisant un pas en arrière. »
Dorea prit sur elle pour ne pas lever les yeux au plafond. Là, on touchait au vrai problème.
« Je n'ai pas besoin de gants quand je suis avec mon mari, ma cousine et le meilleur ami de mon mari, réfuta-t-elle distraitement en prenant un couteau et une pelle à tarte dans un tiroir. Charlus peut bien m'embrasser, c'est le moindre des privilèges du mariage. Quant à Ignatius, il me l'a gentiment proposé. Et si tu ne me reconnais pas, c'est parce que tu es jalouse.
-Pardon ? s'exclama Lucretia. »
Elle passa à côté d'elle avec le pâté en croute et les couverts de service.
« Ouvre-moi la porte, veux-tu, demanda-t-elle simplement. »
Lucretia s'exécuta, sans doute par réflexe, avant de se remettre à donner son avis de jeune fille de dix-huit ans, élevée dans une cage dorée.
« Je ne suis pas jalouse ! Je… Je suis juste surprise ! C'est vrai, je ne pensais pas que tu connaissais si bien Mr Prewett ! J'ai passé toute la durée de ton mariage avec lui, et même si j'aurais refusé bien sûr, il aurait tout de même pu me le proposer !
-Te proposer quoi ? demanda Dorea. »
Elle posa le plat sur la table carrée pour allumer les chandelles et les installer un peu partout dans la pièce.
« De me tutoyer voyons ! J'ai dû moi-même lui demander de m'appeler par mon prénom, mais il ne voit pas que… »
Le rire grave d'Ignatius fit se taire brutalement Lucretia. Elle se retourna vers la porte, et Dorea put à nouveau la voir rougir lorsqu'Ignatius entra à la suite de Charlus. Elle resta en retrait, à côté de Lucretia, et attendit sagement que Charlus fasse le placement de table. Il était plus ou moins évident, mais c'était une question d'habitude. Charlus lui tira la chaise la plus proche de la porte et l'invita à s'asseoir d'un signe de tête. Elle prit place en le remerciant, heureuse qu'il prenne le temps de le faire. Il en fit de même avec la chaise de la place qui lui faisait face et indiqua à Lucretia de s'y asseoir d'un signe du doigt. Ce fut bien la première fois que Lucretia ne fit pas de manières depuis qu'elle était arrivée. Ignatius était déjà assis quand Charlus s'assit à son tour.
« Tu vois que la table est assez grande, Dorea, commenta-t-il en dépliant la serviette de table pour la poser sur ses genoux.
-Elle aurait pu avoir vingt centimètres de plus, insista-t-elle en ensorcelant le couteau. »
Les parts se découpèrent toutes seules et la pelle à tarte déposa avec obligeance le pâté en croute dans les assiettes. Ignatius avait déjà repris la parole lorsqu'ils entamèrent leurs assiettes.
« Tu as eu une sacrée bonne idée, Charlus.
-Je sais bien, mais laquelle ? demanda-t-il pendant que Dorea levait les yeux au ciel.
-Faire nouvel an chez toi en petit comité, expliqua Ignatius. Nous sommes bien mieux ici qu'au Ministère ou chez ma mère. Elle m'a d'ailleurs fait une scène encore ce matin. »
Il est vrai qu'à la réception pour le Nouvel An du Ministère à laquelle elle avait assisté l'année dernière, Dorea s'était vraiment ennuyée avant de se faire ennuyer par ce Dardus Chotter qui…
« Elle t'a fait une scène ? A quel propos cette fois ? demanda Charlus en remplissant leurs verres de vin.
-Toujours la même chose, marmonna Ignatius. Le mariage, les enfants, mon éloignement des dernières semaines, mon manque de patience avec elle, et pour couronner le tout, mon absence pour la nouvelle année. Et c'était encore pire que d'habitude, puisque Ludovicus a annoncé ses fiançailles prochaines au réveillon.
-Ton petit frère va se marier ? s'étonna Charlus. Avec qui ?
-Une voisine de mes parents, cousine au trois ou quatrième degré du côté de ma mère, Agatha Fawley. La nana est encore à Poudlard, en septième année. Ils sont censés officialiser tout ça avant qu'elle n'y retourne et se marier en août. Ma mère est absolument ravie. Elle est déjà en train de tout organiser avec Mrs Fawley. J'ai pu être relativement tranquille le vingt-quatre et même le vingt-cinq. Puis elle s'est jetée comme un vautour sur moi pour me trouver une fiancée avant que je ne parte en Roumanie. Trois, grogna Ignatius en montrant trois de ses doigts à Charlus. J'ai eu trois nanas autour de moi au repas hier soir. Trois filles des alentours de Flaglet-le-Haut entre trente et seize ans. Seize ans, tu imagines ? Et ma mère…
-Tu as deux sorcières autour de toi ce soir, Ig, le coupa Charlus en se tournant vers Dorea avec un sourire malin. L'une est mon épouse, certes, mais l'autre est une jeune fille tout à fait conforme aux critères de ta mère, non ?
-Tu ne vas pas t'y mettre toi aussi ! s'offusqua Ignatius Prewett. Et de toute façon, aucune sorcière que je ramènerais ne conviendra à ma mère si elle ne la choisit pas elle-même. Je me passe de son opinion en permanence, ce n'est pas pour cette question que je vais tenir compte de son avis, vu ? Dorea, dis-moi que tu n'approuves pas l'attitude de ma mère !
-Ta mère se rangera à ton avis, quoi qu'il en soit, Ignatius, répondit Dorea.
-Que Merlin t'entende !
-De toute façon, tu habiteras bientôt en Roumanie, non ? Tu ne la verras bientôt plus, dit-elle sans pouvoir s'empêcher de jeter un coup d'œil à Lucretia.
-Tu ne m'as toujours pas dit si tu approuvais son attitude, reprit Ignatius en agitant sa fourchette d'une manière mi-menaçante, mi-suspicieuse.
-Je ne l'approuve pas, bien sûr. Mais je peux comprendre qu'elle s'inquiète de ne pas te savoir encore marié, nuança Dorea. Elle ne veut sans doute pas que tu finisses seul.
-Balivernes ! répliqua Ignatius en balayant l'air de la main. Elle veut seulement s'immiscer dans ma vie. Lorsqu'on est un Magizoologue sérieux, on ne s'embarrasse pas d'une famille à traîner derrière soi, ou pire, à en délaisser une dès la première expédition !
-J'ai… j'ai dit marié, pas fonder une famille, bafouilla Dorea en jetant un coup d'œil inquiet à Lucretia qui avait perdu sa fourchette.
-Arrête de faire ton célibataire endurci, Ig, reprit Charlus en explosant de rire. Une femme peut très bien te suivre dans tes expéditions d'une part. Et puis, une femme t'empêcherait de te montrer si négligent dans ton apparence. Mais surtout… »
Elle laissa Charlus s'emparer de sa main et l'embrasser plus longtemps que les convenances ne le permettaient sans la lâcher des yeux. Elle se sentit sourire. Qu'allait-il bien pouvoir dire ? Quelque chose de… tendre ?
« … une femme ne se choisit pas, elle se trouve, comme ça, et ce jour-là on se dit simplement : pourquoi pas. »
Je l'aime. C'était tellement évident. Sinon, pourquoi est-ce qu'elle avait l'impression que des petites explosions frémissaient dans la moindre petite partie de son corps ? Sinon, pourquoi est-ce qu'elle se sentait si heureuse et un peu gênée à la fois qu'il lui confesse à demi-mots qu'elle s'était imposée à lui ? C'était de l'amour qu'elle entendait dans ses mots, non ? Et c'était encore de l'amour qui brûlait dans son corps.
« Garde tes déclarations grandiloquentes pour l'intimité, marmonna Ignatius. Dorea est rouge de gêne. Que diriez-vous, Miss Lucretia, si un homme se comportait d'une manière si impudique avec vous ? Vous le remettriez à sa place, non ? »
Dorea manqua le hochement de tête fébrile de Lucretia puisqu'elle était toute occupée à l'observation des yeux chocolat pétillant de Charlus. Que devait-elle dire ? Que pouvait-elle dire ? Et si elle s'était méprise, et si…
« La dinde ! se souvint-elle en sentant une odeur un peu âcre comme lorsqu'elle ratait sa potion à Poudlard. »
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Voilà à quoi la déclaration de Charlus se résumait : une dinde brûlée, sèche et qui se transformait en boule à mastiquer rageusement.
« C'est bon ? demanda Dorea d'une petite voix.
-Très ! mentit aussitôt Charlus avec une maladresse que Dorea perçut aussitôt puisqu'il crut qu'elle allait fondre en larmes. »
Il chercha l'aide d'Ignatius et de la petite Lucretia, leur fit un signe désespéré et une grimace paniquée.
« On dirait l'un de ces poulets que les péruviens font griller par des Dent-de-Vipère en cage, approuva Ignatius. Il ne manque qu'une petite sauce au piment et des légumes frits, et je me croirais de retour au Pérou.
-Oh, racontez à Dorea ce qu'il vous est arrivé avec les Achitagas ! ne put s'empêcher de demander la petite Lucretia avec l'impatience d'une gamine.
-Je vous l'ai déjà raconté ? s'étonna Ignatius. Merlin, j'ai bien trop parlé au mariage, je n'aurais bientôt plus rien à dire pour vous émerveiller, se moqua-t-il. Eh bien, je suis arrivé au pied d'une montagne et… »
Et trois secondes plus tard, Dorea riait doucement du récit rocambolesque d'Ignatius. Merci Ig.
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« Et si on passait au dessert ? proposa Dorea lorsqu'ils eurent mangé toutes les pommes de terre et en – maigre – partie la dinde.
-Bonne idée ! se réjouit Ignatius en essuyant sa bouche et sa moustache avec la serviette de table. »
La petite Lucretia gloussa en rougissant. A croire que le vin lui était monté à la tête et qu'elle n'essayait même plus de cacher son admiration (ou quelque chose comme ça) pour Ignatius. Au moins, elle ne faisait plus de remarques d'enfant gâtée.
« Le pudding sera bon puisque je l'ai acheté en boulangerie, remarqua un peu cyniquement Dorea. »
Il est vrai que Charlus n'avait pas totalement fini sa part de dinde, que Lucretia y avait à peine touché et qu'Ignatius s'était contenté de l'émietter dans son assiette.
« Dorea, soupira-t-il en la voyant serrer les dents jusqu'à ce qu'il ne puisse plus lire la moindre émotion sur son visage. »
Merlin, il pensait qu'elle était passée à autre chose.
« Je reviens, le coupa-t-elle en se levant de table. »
Il la regarda quitter la salle à manger d'un pas raide avec l'étrange sensation dans la gorge qu'il entendrait parler de cette dinde brûlée pendant un bon bout de temps.
« Vous voulez que j'aille la voir ? demanda la voix embêtée de la petite Lucretia. Dorea n'a pas l'habitude de rater quelque chose en public.
-Je vais plutôt y aller, décida Charlus en reposant sa serviette de table à côté de son assiette. »
Il se leva en faisant racler la chaise sur le parquet, ouvrit négligemment ses boutons de manchettes pour se mettre plus à l'aise, et quitta la pièce. Dorea avait fermé la porte de la cuisine derrière elle, ce qui n'était pas bon signe. Il n'entendit aucun pleur, mais plus des cris étouffés. Il ouvrit silencieusement la porte et l'entendit jurer dans un marmonnement continu.
« Saleté de poule, qu'est-ce qui lui a pris ? J'ai suivi exactement ce que disait ce stupide livre de stupide cuisine ! Sauce au piment… j'aurai dû faire une sauce au piment ? Idiote de dinde, stupide… »
Elle arrêta ses marmonnements lorsqu'elle se détourna du meuble, un plat en céramique contenant le pudding dans les mains. Elle s'arrêta, parce qu'elle rencontra Charlus, les bras croisés devant lui juste devant la porte qu'elle s'apprêtait à ouvrir.
« Je suis désolée, dit-elle d'emblée. Je… J'ai raté la dinde et… »
Charlus lui arracha le plat des mains pour le reposer sur le rebord du meuble et revenir se planter devant Dorea. Il posa ses mains sur les épaules de sa femme. Elle baissa les yeux.
« On s'en fiche, Dorea, dit-il simplement. Et puis c'est presque normal vu que c'est la première fois que tu cuisines quelque chose de pareil. Tu ne peux pas tout réussir du premier coup. Combien de tartes à la courgette as-tu faites avant d'en réussir une parfaitement ?
-Cinq, reconnut-elle en relevant les yeux vers lui.
-Et de petit salé aux lentilles ?
-Trois, avoua-t-elle.
-Eh bien voilà. »
Elle se contenta de faire la moue et de hausser les épaules avec embarras. Il prit sur lui pour ne pas exploser de rire.
« Tu voudras bien acheter un elfe à présent ? demanda-t-il à mi-voix. »
Ses yeux foudroyant figèrent son sourire. Aïe, il avait choisi un mauvais timing apparemment.
« C'était si mauvais ? demanda-t-elle avec raideur.
-Non, mais non ! protesta-t-il. »
Elle se dégagea de ses mains et fit un pas en arrière, croisa les bras (ce qui fit remonter sa poitrine), puis le fixa.
« Tu en as assez de manger du brûlé ? reprit-elle.
-Mais non, protesta-t-il. Je préfère simplement que tu fasses quelque chose que tu aimes, plutôt que tu t'embêtes à cuisiner et à faire le ménage, ma Dorea, essaya-t-il de la tempérer. »
Ceci sembla marcher puisqu'elle perdit un peu la glace de son regard au profit de son petit sourire crispé.
« C'est que… J'aime bien le fait que nous ne soyons que tous les deux chez nous, dit-elle comme une excuse. Et je sais que je peux m'occuper de ta… de notre maison toute seule. Je sais que je peux le faire. Je… Je veux être en tête à tête avec toi quand tu rentreras le soir, et pouvoir t'embrasser sans me demander si l'elfe est dans la pièce pour pouvoir me laisser aller et… et… tu as compris ? »
Il resta un instant sans savoir quoi dire. Ça ressemblait un peu à une déclaration, non ?
« Excuse-moi, je… c'était très déplacé, bafouilla-t-elle en rosissant de gêne.
-Déplacé ? s'étonna-t-il en entendant son cœur battre à ses tempes.
-Je devrais d'abord penser à ce qu'il y a dans ton assiette avant de penser à t'embrasser. Je suis…
-Ah non, ne t'excuse pas pour cela, la coupa-t-il. »
Il s'empressa de poser ses mains sur ses joues pour l'attirer à lui et l'embrasser plusieurs fois un peu brusquement. Il s'adoucit et appuya plus légèrement ses baisers lorsqu'elle glissa ses mains dans sa nuque. Elle voulait s'occuper de leur maison, d'eux, et faire en sorte qu'ils puissent agir comme bon leur semble chez eux, sans les yeux scrutateurs d'un serviteur. Elle chérissait vraiment être à l'écart des autres, avec lui, et seulement lui, c'est ça ?
« Lucretia et Ignatius doivent nous attendre, nous… dit-elle lorsqu'il cessa de l'embrasser.
-Tant pis, se moqua-t-il en gardant son front contre le sien. J'en ai assez d'être sagement à table bien trop loin de toi. Nous allons prendre le dessert et le digestif au salon.
-Au salon ? répéta-t-elle avec étonnement.
-D'ordinaire, lors de la nouvelle année, je visite quelques pubs avec Carley, Anderson et Ig, et puis, je mange à peine. Et j'ai quelques heures de souvenirs en moins aussi, ajouta-t-il avec un sourire en coin en voyant la bouche de Dorea se tordre en une moue mi-indignée, mi-amusée.
-A ce point ? insista-t-elle en se tournant pour reprendre le plat du pudding.
-Tu n'imagines même pas comme cette soirée est très sage pour moi, insista-t-il avec un air mystérieux. »
Il lui ouvrit la porte avant qu'elle ne pose des questions qui pourraient devenir embarrassantes. Il trouva la petite Lucretia à table, penchée vers Ignatius, son menton dans sa main, entrain de boire ses paroles. Elle sursauta lorsqu'il entra dans la pièce, et remit une distance convenable entre Ig et elle en rougissant.
« On se met au salon pour la suite, proposa-t-il en s'étonnant du regard insistant qu'Ignatius posait sur la petite Lucretia.
-Un dessert au salon, que c'est amusant, pouffa la petite Lucretia en se levant. »
Elle trébucha et manqua de tomber avant de se raccrocher à Charlus sans même s'en rendre compte. Charlus la regarda remonter le couloir en tanguant un peu avec amusement.
« Tu ne crois pas que tu lui as servi un peu trop de vin, Charlus ? marmonna Ignatius.
-Peut-être, je n'ai pas fait attention, reconnut Charlus.
-J'aurais presque pu croire qu'elle me faisait des avances, marmonna Ignatius en rougissant.
-Seulement presque ? s'étonna faussement Charlus.
-Ne recommence pas ! grogna Ignatius en le suivant dans le couloir. Elle a à peine dix-huit ans, c'est encore une enfant !
-Une enfant qui a des formes de femme, le provoqua consciemment Charlus. »
Il ne s'attendait pas à la claque qu'il reçut derrière la tête. Il se retourna et rencontra les yeux bleus furibonds d'Ignatius.
« Tu es marié, Potter, lui rappela hargneusement Ignatius.
-Je vois la réalité que d'autres se sont empressés de relever devant moi à mon mariage, répondit calmement Charlus. Je te parie qu'elle sera mariée d'ici un an.
-Pardon ? siffla Ignatius alors qu'un joli rouge colère marbrait ses joues. C'est encore une enfant ! Elle ne connaît rien de la vie, elle vient de sortir de Poudlard et…
-Et tu prends vraiment ses intérêts à cœur.
-C'est une jeune fille pas trop sotte et plutôt gentille, elle mérite un peu d'attention, vu ? Si tu voyais cette Agatha Fawley qui est tout l'inverse, tu comprendrais ! explosa Ig. »
Charlus savait pourtant que la confrontation n'était pas la meilleure technique pour faire ouvrir les yeux à Ignatius. Preuve en était : il n'avait jamais compris les discours de Charlus visant à lui faire ouvrir les yeux sur Ambuela ou une autre.
« Pourquoi criez-vous Mr Prewett ? demanda la voix vaporeuse de la petite Lucretia un peu trop alcoolisée. Vous êtes contrarié ? Dites-moi tout, minauda-t-elle en venant se pendre à son bras. Allez, venez au salon, le pudding a l'air vraiment bon ! »
Charlus explosa de rire en regardant Ignatius se faire tirer jusqu'au salon par la petite Lucretia. Ignatius ne se retint pas de lui jeter un sortilège chatouillis qu'il esquiva à la dernière seconde. En entrant dans le salon, il eut l'amusante surprise de trouver Ignatius dans un fauteuil, et la petite Lucretia derrière ledit fauteuil, en train de masser les épaules d'un Ignatius rouge et figé. Il s'assit à côté d'une Dorea tout à fait blasée qui n'essayait même plus de ramener sa cousine à une attitude plus convenable.
« Lucretia, laisse les cheveux de Mr Prewett en paix, se contenta-t-elle de dire.
-Mais ils sont si doux ! Oh Dorea, je n'ai jamais touché des cheveux aussi doux ! Et aussi roux ! disait la petite Lucretia avec un ton extatique hilarant.
-Il suffit, assis-toi, lui ordonna-t-elle. »
Eh bien, il ne lui avait jamais entendu ce ton là. Un petit ton autoritaire tout digne d'une mère de famille. Et Lucretia obéit. Enfin, sûrement pas de la manière à laquelle pensait Dorea, mais elle s'assit : aux pieds d'Ignatius, pour le regarder avec des yeux remplis d'amour.
« Lucretia, soupira Dorea, assis-toi sur le fauteuil ou je te promets que je monte te coucher.
-Mais qu'est-ce qui te prends, Dorea ? s'étonna Lucretia en obéissant malgré tout.
-Je vais faire flamber le pudding, préféra sans doute répondre Dorea en se tournant vers Charlus. »
Son regard las devint désappointé.
« Tu as fait boire ma cousine jusqu'à l'ivresse, critiqua-t-elle ouvertement à voix basse.
-Je n'ai pas fait exprès, se défendit Charlus. Ce n'est pas de ma faute si elle ne tient pas l'alcool.
-Elle a dix-huit ans, bien sûr qu'elle ne tient pas l'alcool ! s'agaça Dorea. Elle est en train de se donner en spectacle à minauder comme ça avec Ignatius. Heureusement qu'elle dort ici ce soir. Si son père ou son grand-père la voient dans cet état, je suis bonne pour passer un mauvais quart d'heure.
-Elle est avec nous, il ne lui arrivera rien. »
Si l'attitude un peu trop joyeuse et aguicheuse de la petite Lucretia dérangeait Dorea, il était préférable que Charlus ne lui raconte pas l'allure des soirées de Gryffondor ou pire, celles qu'il avait pu passer avec Orlando ou Forty.
« Tu peux me donner une bouteille de Whiskey-Pur-Feu, s'il te plaît ? lui demanda-t-elle en baissant les armes.
-Tu veux faire flamber le pudding avec mon Whiskey-Pur-Feu ? s'offusqua Charlus.
-A moins que tu aies autre chose pour faire flamber le pudding, lui dit-elle avec un sourire amusé. »
Il s'apprêtait à répondre qu'il n'avait rien d'autre et à aller chercher une bouteille à la cave, mais Ignatius fut plus rapide.
« Il doit bien te rester de la Vodka-Pur-Glace Charlus, non ? »
La petite Lucretia, qui somnolait, sursauta à l'entente de la voix d'Ignatius et revint parmi eux. Charlus, lui, se rappela au même moment les trois bouteilles qui devaient toujours être au sous-sol.
« Nina a bien dû en laisser, continua son crétin de meilleur ami. »
Il fit la grimace, Ignatius fit la même en comprenant sa bévue, et Dorea pinça les lèvres. Pourquoi sa femme était très, très, très perspicace ? Et pourquoi…
« Qui est-ce, cette Nina, qui a semblablement passé un bout de temps dans cette maison ? demanda-t-elle. »
Son ton était si détaché qu'il ne put s'y tromper. Il s'humidifia les lèvres et chercha comment minimiser les faits devant Ignatius et la petite Lucretia. Il voulait bien en parler plus tard, en tête à tête, mais…
« Une amie Poursuiveuse, mentit-il à moitié. »
Bien sûr, elle vit le mensonge, puisqu'il ne savait pas mentir.
« Une amie ? répéta-t-elle en plissant les yeux. »
C'est qu'elle était assez effrayante quand elle s'y mettait.
« Ancienne amie, concéda-t-il en se rappelant dangereusement la discussion qu'il avait eue avec elle en coup de vent chez ses parents.
-Comme la voyante ? demanda-t-elle même en laissant les doigts de sa main droite pianoter frénétiquement sur le bras croisé devant elle.
-Encore plus ancienne, ne trouva-t-il qu'à dire en jetant un coup d'œil agacé à Ignatius qui se retenait maintenant de ricaner.
-En dix jours j'ai appris l'existence de deux anciennes amies, soupira-t-elle avec agacement.
-Douze jours ! se défendit-il comme il put.
-… Si j'apprends le nom d'une ancienne amie à toi chaque semaine je ne sais pas si je vais tenir longtemps avant de poser des questions. »
Oh non, il ne voulait pas avoir cette discussion avec elle, surtout pas ici et maintenant. Il y avait déjà échappé de peu la semaine dernière et ce, par deux fois. Il préférait l'avoir en tête à tête, et avec la possibilité de se consoler sur l'oreiller immédiatement après de préférence.
« Dans un an ? demanda-t-il avec un sourire timide pour qu'elle ait pitié de lui.
-Allons-y pour un an, accepta-t-elle avec une grimace. »
Mais elle faisait un peu la tête tout de même puisqu'elle descendit elle-même à la cave.
« Tu ne pouvais pas te taire ? siffla-t-il à Ignatius en jetant un coup d'œil à la Petite Lucretia qui somnolait à nouveau. On vient de se marier, elle n'a pas besoin de connaître de bout en bout ma vie amoureuse et sexuelle !
-Elle la connaîtra bien un jour, il suffit qu'elle ouvre Sorcière Hebdo ou qu'elle croise une de tes fans hystériques, répondit négligemment Ignatius.
-Elle sait très bien que j'ai un passé… libertin, dit-il en jetant un coup d'œil vers l'escalier menant à la cave. Elle n'a pas besoin de mettre des noms et des visages sur les filles que j'ai fréquentées une nuit ou deux.
-Nina est restée bien six mois ici, rappela Ignatius. Assume un peu tout ça. L'ignorer ne le fera pas disparaître. Il vaut mieux que tu lui dises les grands traits de ta vie passée plutôt qu'elle s'imagine des énormités.
-Elle s'en fiche, on fonctionne au présent, pas au passé, répliqua Charlus.
-Sauf quand le passé a des conséquences sur le présent, grogna Ignatius en se penchant sur la petite Lucretia. Miss Lucretia, votre cousine va faire flamber le pudding, vous ne voulez pas manquer cela, n'est-ce pas ? lui dit-il gentiment en la secouant par l'épaule.
-Oh Mr Prewett, bredouilla-t-elle en clignant les yeux. Vous êtes très proche de moi. Vous… Vous aimez mon parfum ? C'est un parfum au coquelicot que je fais moi-même.
-Euh… eh bien, il sent bon, reconnut Ignatius en se reculant prestement dans son fauteuil. »
Ceci eut au moins le mérite de faire rire Charlus. Dorea revint à cet instant, trois bouteilles transparentes dans les bras : les trois bouteilles de Vodka-Pur-Glace de Nina. Hum.
« Ce sont celles-ci, les bouteilles de ton ancienne amie ? demanda-t-elle. »
Un tic nerveux la fit plisser le nez avec agacement – ou dégoût – puis elle posa les bouteilles sur le canapé.
« Oui, concéda Charlus en grimaçant.
-On peut les vider ce soir ? demanda-t-elle en le regardant fixement.
-Euh… oui mais…
-Magnifique, je n'ai jamais goûté la Vodka-Pur-Glace, dit-elle distraitement en lui tendant une bouteille. »
Il l'ouvrit sans chercher plus loin. Si elle se contentait de vider les bouteilles comme pour le débarrasser de Nina… Ah oui, d'accord. Elle lui tendait déjà la seconde bouteille, qu'il eut l'obligeance d'ouvrir aussi. La troisième subit le même sort la seconde suivante. Il la regarda vider la première bouteille sur le pudding sans oser lui dire qu'elle en mettait un peu trop, et y mettre le feu, qui fit virer l'alcool au bleu. Ceci réveilla complètement la petite Lucretia qui se mit à frapper des mains avec enthousiasme comme une enfant de cinq ans.
« Je peux avoir un verre à Whiskey-Pur-Feu, je te prie ? lui demanda-t-elle.
-Oh moi aussi, moi aussi je veux goûter la Vodaaa… Vodaaa… Vodka-Pur-Glace ! réclama la petite Lucretia.
-Sers quatre verres, veux-tu, conclut Dorea. »
Il lui aurait bien rappelé que la petite Lucretia était déjà tout à fait ivre, et qu'elle le lui avait même reproché. Mais un simple regard gris orage le fit se taire. C'était sa façon de chasser le passé peut-être. Il remplit quatre verres à Whiskey-Pur-Feu de Vodka-Pur-Glace, voulut en donner un à Dorea, mais elle s'était déjà emparé d'un verre qu'elle reniflait dédaigneusement.
« Je préfère l'odeur du Whiskey-Pur-Feu personnellement, commenta-t-elle en faisant la moue.
-Moi aussi, ça tombe bien, s'empressa-t-il de commenter.
-J'espère bien, répliqua-t-elle en relevant le menton de cette manière hautaine qu'il aimait mais qui le rendait bien trop fébrile ce soir. »
Il la regarda porter le verre à sa bouche, grimacer, puis le vider en une fois. Merlin, elle voulait vraiment se débarrasser de cette bouteille rapidement.
« Eh bien, tu n'as pas bu ton verre ? demanda-t-elle d'un ton aussi froid que la Vodka-Pur-Glace. Ressers-nous. »
Elle était terrifiante lorsqu'elle s'y mettait. Et lui, il ne pouvait qu'obéir lorsqu'il l'entendait lui parler d'une manière si détachée et impériale à la fois.
« Écoute, je ne vais pas les boire toute seule, ces bouteilles. J'aimerais qu'on les finisse ce soir et qu'on n'en parle plus, commenta-t-elle en faisant la moue.
-Bonne idée ! s'exclama la petite Lucretia. Je veux goûter ! Donnez-moi mon verre Mr Potter, je vous en prie ! »
Dorea le donna elle-même à Lucretia, qui commença à le boire comme s'il s'agissait de jus de citrouille avant de se mettre à toussoter et crachoter.
« Mais c'est froid ! couina la petite Lucretia.
-Attendez quelques secondes, Miss Lucretia et le froid deviendra plus chaud que les flammes d'un dragon, commenta Ignatius avec amusement en buvant son verre d'une traite. »
Ignatius passa sa main dans sa longue barbe sans lâcher la petite Lucretia des yeux. Charlus n'avait vu cet air tendre se peindre sur le visage d'Ignatius qu'en deux occasions : lorsque sa cousine avait mis le bébé qu'elle venait de mettre au monde dans les bras poilus de son ami, et lorsqu'il avait recueilli une chouette tombée d'un nid. Autant dire qu'il réservait ce genre de sentiment à des occasions spéciales, et très rares.
« Oh c'est chaud ! Là, sur ma gorge ! Oh Mr Prewett, que c'est amusant ! se réjouit Lucretia en se penchant exagérément vers lui pour prendre sa main et la poser sur sa gorge nue. »
Là, Charlus rit autant de Lucretia que de l'air exaspéré de Dorea. Il posa sa main sur la joue de son épouse pour attirer son attention. Elle tourna la tête vers lui, essaya de se dégager, mais il la ramena contre lui en passant son bras autour de sa taille.
« Écoute, je te jure que je te raconterai tout ce que tu veux un jour, mais pas maintenant, lui souffla-t-il pendant qu'Ignatius essayait de récupérer sa main. Je préfère te montrer comment j'ai décidé de vivre avec toi que la manière dont je vivais sans toi. Tu peux le comprendre ? »
Elle fit encore la moue, mais sembla abdiquer.
« On va tout de même finir ces bouteilles avant de laisser les squelettes dans le placard, tu veux bien ? demanda-t-elle avec son petit sourire crispé.
-Oui, je le veux, répondit-il avec soulagement. »
.
Dorea ne pensait pas que l'alcool fort était si… fort. D'accord, la Vodka-Pur-Glace lui avait un peu glacé puis brûlé la gorge et l'œsophage, mais elle pouvait se boire relativement vite si on s'empêchait de respirer en avalant. Comment cette… Nina pouvait aimer ça ? Dorea ne sentait que du froid et du chaud lui arracher la gorge. Et puis elle sentait aussi sa tête lui tourner et des vertiges la prendre par à-coups. C'était assez perturbant. Elle flottait en fait.
La troisième bouteille était enfin finie. Elle avait rempli le verre de Charlus à ras bord et lorsqu'elle posa la bouteille par terre avec satisfaction, elle se dit qu'il fallait aussi penser à faire vitrifier le parquet.
« Allez Charlus, débarrasse-moi enfin de ça, lui demanda-t-elle en prenant le verre. »
Une gorgée ou deux sauta hors du verre lorsqu'elle le souleva. Le niveau tangua un peu avant que Charlus ne s'empare dudit verre.
« Ma Dorea, qu'est-ce que tu ne me fais pas faire à quelques secondes de la nouvelle année, lui dit-il avant d'avaler son verre cul sec. »
Elle l'applaudit, fière de lui.
« Bravo ! Maintenant, on peut commencer une nouvelle année sur de bonnes bases, lui assura-t-elle en se glissant dans ses bras.
-Dix secondes ! annonça Ignatius les yeux fixés sur sa montre à gousset. Neuf, huit…
-Avez-vous choisi une résolution pour 1944, Mr Prewett ? babilla Lucretia. »
Elle était bien trop proche d'Ignatius. Arcturus lui ferait la morale pendant des semaines s'il l'apprenait. Et Oncle Sirius, n'en parlons pas.
« Deux, un… Bonne année ! »
Mmmh… c'était la bouche de Charlus sur la sienne, non ? Mmmh… et c'étaient ses mains sur sa taille. Mmmh… et c'était son corps qui faisait frémir ses seins en s'écrasant sur elle. Mmmh… que c'était bon d'être écrasée par son poids et son odeur un peu âcre de cirage mélangée à…
Argh. Cette satanée Vodka-Pur-Glace de cette satanée Nina.
« Qu'est-ce qu'elle avait de plus que moi ? demanda-t-elle en repoussant Charlus. »
Elle eut vaguement conscience qu'il s'appuyait sur le dossier du canapé pour rester au dessus d'elle, à moitié allongée sur le canapé. Elle se releva difficilement tant ses mains étaient moites et ses membres agités de tremblements.
« De quoi ? lui demanda Charlus en fronçant les sourcils.
-C'est parce qu'elle était Poursuiveuse ? Tu veux que je me mette au Quidditch ? demanda-t-elle.
-Mais de quoi… Tu me parles de Nina ? soupira-t-il. Merlin, oublie-la, vraiment, elle n'avait rien de plus que toi, tu as même bien plus pour toi que…
-Alors pourquoi…
« Dorea, vraiment, oublie Nina, intervint Ignatius Prewett avec un geste négligent de la main. Cette nana était vraiment bizarre. Elle était même bien trop flippante. Elle portait toujours un poignard sur elle, sembla-t-il se rappeler avec une grimace mi-apeurée, mi-dégoûtée.
-Elle était censée alors, répondit-elle. »
Charlus s'éloigna d'elle, et Ignatius Prewett la regarda en haussant les sourcils, perplexe et interloqué. Qu'avait-elle dit comme énormité ?
« Pardon ? la relança Charlus. »
Le sol tourne un peu vite tout de même, constata-t-elle en se penchant vers sa chaussure droite. Elle souleva le bas de sa robe jusqu'à arriver à mi-cuisse et tira son joli poignard en argent. Elle le sous-pesa un instant dans sa main pour avoir une bonne prise dessus, appréciant de tenir le manche en cuire dans sa paume, puis le posa à plat sur la table basse.
« Par Merlin, bafouilla Charlus à côté d'elle. »
Il était un peu pâle à la réflexion. Il avait dû boire un peu trop.
« Oh, c'est le moment où on sort les poignards ? se réjouit Lucretia. »
Elle souleva à son tour un bout de sa robe vert bouteille et décrocha son propre poignard incrusté de nacre qu'elle planta maladroitement dans le bois de la table basse.
« La table, la reprit Dorea en faisant la moue.
-C'est un réflexe, s'excusa Lucretia avec un haussement d'épaules. »
Dorea fit tourner son poignard sur lui-même d'un geste précis sur la table basse.
« Mais… bafouilla Charlus. Mais je ne l'avais jamais vu ! s'exclama-t-il. »
Il le faisait exprès ?
« Je ne le portais pas pour notre mariage, ç'aurait été peu engageant, lui expliqua-t-elle en faisant la moue. Et puis généralement, je ne le porte que lorsque je sors ou que je reçois.
-Mais chez mes parents… bredouilla-t-il, les yeux un peu globuleux maintenant qu'elle y songeait.
-Je le mets toujours à ma cuisse droite, tu as regardé la gauche, se souvint-elle.
-Miss Lucretia, bourdonna la voix d'Ignatius aux oreilles de Dorea. Vous êtes une jeune fille pleine de… surprises.
-Mais non, c'est traditionnel Mr Prewett, répliqua Lucretia. »
Elle semblait si heureuse, un peu rose et éblouissante avec son large sourire et ses immenses yeux gris. Une vraie poupée de porcelaine avec des billes en guise d'yeux.
« Traditionnel ? demanda Ignatius.
-Mais oui, j'ai eu mon poignard par mon père pour mes dix-sept ans, tout comme Dorea. Entre nous, je préfère avoir ce joli poignard qu'une montre à gousset comme on vous a sans doute offert, commenta-t-elle en riant. C'est une tradition de la Maison des Black.
-Et vous vous en êtes déjà servi ? demanda Ignatius avec intérêt.
-Mais non, c'est de l'apparat ! pouffa Lucretia en secouant la tête.
-Moi je m'en suis déjà servi, se rappela Dorea. La première fois, c'était pour couper un doigt à Theophilius Beurk.
-Quoi ? s'exclama Charlus.
-Ne t'inquiète pas, on le lui a recollé, le rassura-t-elle en soupirant.
-Oh oui ! reprit Lucretia avec enthousiasme. Je me rappelle que Tante Belvina est venue hurler dans le bureau de ton père et que ton père était furieux ! Et… Et puis je ne me souviens plus, avoua-t-elle en passant une main embêtée dans ses cheveux. »
Un court silence s'installa avant que Charlus ne reprenne la parole.
« Mais pourquoi as-tu fait ça ? Je veux dire, Beurk est un Veracrasse, et je suis fier de toi, mais c'est assez extrême.
-Il avait posé sa main sur mes fesses, se rappela désagréablement Dorea.
-Quoi ? s'étonna Lucretia. Je croyais que c'était un accident.
-Je n'allais pas raconter la vérité et passer pour je ne sais quoi.
-Mais si, tu aurais dû ! Tu en aurais été débarrassée plus tôt ! protesta Charlus.
-Ou bien il serait devenu mon fiancé, non merci, trancha-t-elle.
-Mais après, que s'est-il passé, Dorea ? insista Lucretia en baillant.
-Eh bien, se souvint-elle en grimaçant. Mon père s'est énervé et… »
Ce n'était pas un souvenir plaisant. Son père avait voulu qu'elle s'excuse après lui avoir assené une gifle qui lui avait fait goûter au plancher centenaire de son bureau. Elle avait d'abord refusé. Elle avait failli en dire la raison, puis s'était abstenue au dernier moment en lisant dans les pensées de son père qu'il craignait que ce contretemps ne fasse se détourner Theophilius d'elle à l'avenir. Elle avait préféré se faire passer pour maladroite et pas encore habile à se tenir en société. Elle avait été tranquille pendant deux ans… après l'obligation d'accepter un dîner au restaurant en tête à tête avec son cousin.
« Et puis j'ai dû m'excuser, fin de l'histoire, conclut-elle en se levant. »
Elle tangua un peu, se rattrapa à la main secourable de Charlus puis réussit à tenir sur ses pieds. Il était temps de coucher Lucretia qui somnolait depuis bien trop longtemps. Et puis, elle racontait bien trop d'histoires censées rester secrètes, c'en devenait dangereux.
« Viens Lulu, je vais te mettre au lit, lui dit-elle en lui secouant l'épaule.
-Déjààà ? dit Lucretia en baillant.
-Mets la main devant ta bouche, la reprit Dorea en tirant sur son bras pour la faire se lever. »
Elle laissa Lucretia s'appuyer sur elle jusqu'aux escaliers. Sa petite cousine s'appuya ensuite sur la rampe.
« Bonne nuit Mr Potter, bonne nuit Mr Prewett, soupira-t-elle en entamant l'ascension des escaliers.
-Bonne nuit Petite Lucretia, vibra la voix de Charlus.
-Bonne nuit Miss Lucretia, bourdonna celle d'Ignatius. »
Dorea revint dans le salon. Elle se pencha vers Charlus pour l'embrasser chastement et laisser son front contre le sien.
« Je vais aussi monter me coucher et vous laisser entre hommes, souffla-t-elle sans bouger.
-Tu ne veux pas rester un peu ? Il est à peine minuit, lui dit Charlus en posant ses mains chaudes sur sa taille, la faisant frissonner.
-Je me sens si fatiguée que le sol tourne sous mes pied. Vraiment, ce ne serait pas sage, refusa-t-elle en se relevant tant bien que mal.
-Ce n'est pas la fatigue, c'est l'alcool, ma Dorea, répliqua-t-il avec son sourire merveilleux.
-Même si j'adore ton sourire merveilleux, je vais monter me coucher, insista-t-elle.
-Oh, tu adores mon sourire merveilleux ? répéta-t-il et elle fronça les sourcils.
-Je l'ai dit à voix haute ? s'étonna-t-elle. Ou bien tu lis dans mes pensées ? demanda-t-elle en plissant des yeux inquisiteurs. »
Elle sonda son esprit et n'y trouva la présence de Charlus nulle part. Elle vérifia tout de même qu'il était bien dans sa tête à lui en faisant un saut dans l'esprit de son mari. Tout y était, dont des pensées un peu trop dénudées la concernant. Elle rougit furieusement en s'enfuyant de sa tête.
« Tu ne peux pas penser à autre chose que moi en dessous ! siffla-t-elle en quittant la pièce. Je vais finir par croire que tu m'as épousée pour me mettre dans ton lit.
-Dorea, mais comment peux-tu parler ainsi à un homme ! à ton mari ! babilla Lucretia qui s'était assise sur la troisième marche de l'escalier.
-C'est mon mari, non mon père ou mon frère, soupira Dorea en entendant le fou rire de Charlus faire trembler les murs de la maison. Lève-toi. »
Elle emmena tant bien que mal Lucretia dans la chambre qu'elle partageait avec Charlus, lui enleva sa robe, et la poussa dans le lit en sous-robe. Elle s'occupa d'elle comme elle le faisait à chaque réception qui se finissait un peu tard, lui enleva ses chaussures et ses bas, et rabattit les couvertures sur elle. Elle finit par trouver le sac de Lucretia dans la chambre d'ami. Charlus était vraiment borné. On ne faisait pas dormir quelqu'un sur un canapé, nom de nom.
Puis elle se dévêtit à son tour, enfila une longue chemise de nuit, et se glissa dans son lit, à la place que Charlus occupait habituellement. L'organisation de la chambre lui parut différente vu de cet angle. Et puis, le lit tournait un peu. Bref.
« Dis Dorea, reprit Lucretia. »
Elle tourna la tête vers sa petite cousine. Lucretia s'était couchée sur le flanc, les deux mains sous la tête, et regardait dans la direction de Dorea. Elle aurait presque pu croire qu'elle était au 12, Square Grimmaurd douze jours plus tôt. Elle se mit sur son côté gauche pour faire face à Lucretia.
« Oui Lucretia ? demanda-t-elle avec amusement. »
Les yeux de sa cousine pétillaient de mille feux sous la nuit étoilée. Ses cheveux noirs étaient toujours remontés en un chignon sophistiqué. Elle glissa les mains dans les cheveux lisses de sa cousine à la recherche des épingles qu'elle jeta au sol derrière Lucretia. Puis elle les déroula pour les faire reposer sur son épaule.
« Alors, qu'est-ce que ça fait d'être la femme d'un homme ? demanda Lucretia avec impatience. »
A croire qu'elle s'était réveillée à présent qu'elle était couchée. Les gens avaient si peu de cohérence.
« D'un homme, je ne sais pas. Mais celle de Charlus, c'est très agréable, en convint-elle avec amusement.
-Ah oui ? Est-ce qu'il embête tout le monde comme il m'embête moi ? Est-ce qu'il t'embête toi aussi ? demanda Lucretia avec une curiosité maladive.
-Il me taquine beaucoup, oui, reconnut Dorea en se laissant tomber sur le dos pour fermer les yeux et se rappeler des derniers jours. A croire que ses relations se jouent toutes sur la taquinerie. Que ce soient avec ses parents, son frère, sa cousine Ambuela…
-Ambuela Fortescue-Parkinson ? demanda Lucretia et Dorea acquiesça.
-… il finit toujours par les taquiner. Je… J'ai même explosé le jour de Noël parce qu'il rappelait à Ambuela – pour rire bien sûr mais sur le moment j'ai craqué – que Sorcière Hebdo avait dit dans certains articles que j'étais compromise et que nous aurions notre premier enfant dès le mois de mai.
-Comment cela, tu as explosé ? s'inquiéta Lucretia.
-Je me suis mise à crier sur lui en public, avoua Dorea en grimaçant.
-Par Merlin ! s'horrifia Lucretia. Et qu'a-t-il dit ? Est-ce qu'il t'a giflée ? Est-ce que…
-Il a explosé de rire, se rappela Dorea avec dépit.
-Quoi ? s'exclama Lucretia. Il ne t'a pas fait de reproches ?
-Je crois qu'il s'en moque un peu. Il est… Il est vraiment gentil avec moi, se rendit compte Dorea. Je crois que… Je crois que personne n'a jamais été aussi patient avec moi. Tu as vu ce soir, non ? Je n'ai jamais vu mon père se comporter de cette manière avec ma mère. »
Le silence s'éternisa assez longtemps pour qu'elle tourne la tête vers Lucretia. Celle-ci ne dormait pas, comme elle l'avait cru de prime abord, mais la regardait en fronçant les sourcils.
« Et comment vas-tu par rapport à ton père ? souffla Lucretia. »
Elle posa l'une de ses deux mains entre elles pour prendre celle de Dorea.
« Je vais bien, merci, répondit-elle. »
La mort de son père ne lui laissait plus que le goût un peu acre de l'amertume. Il lui avait menti, il lui avait fait du mal, il l'avait giflée injustement… et personne ne le saurait. Elle préférait de loin la relation complice qu'elle avait avec Charlus. Elle était même mal à l'aise, à présent, lorsqu'elle repensait à l'attitude servile qu'avait été la sienne face à son père.
« C'est que tu es restée silencieuse le jour de sa mort et de l'enterrement et… Je me suis inquiétée, continua Lucretia.
-Il était vieux et malade, je m'y attendais, essaya-t-elle de conclure.
-Tout de même…
-Je préfère rire avec Charlus que pleurer sur quelqu'un qui ne reviendra pas, la coupa-t-elle.
-Dorea, ne t'énerve pas, s'il te plaît. Grand-père m'a demandé…
-Je lui parlerai s'il le souhaite. Peut-on parler d'autre chose, s'il te plaît. »
Lucretia cligna des yeux avec étonnement avant de se mettre à pouffer de rire. Elle avait vraiment bu trop de vin et de Vodka. Saleté de Nina.
« Raconte-moi ta nuit de noces ! Alors, qu'a fait Mr Potter ? Est-ce que…
-Mais ça ne se raconte pas ! protesta Dorea en rougissant violemment. »
Elle secoua vivement la tête après s'être assise sur le lit. Mal lui en prit, le monde tourna à nouveau autour d'elle. Elle se rallongea sur le flanc, face à Lucretia.
« Est-ce que c'est bien ?
-Plutôt…
-Allez, je veux savoir !
-Je te raconterai lorsque tu te marieras, préféra Dorea.
-Mais Dorea…
-Enfin, ce n'est pas convenable de t'en parler alors que tu n'es même pas fiancée.
-Et si je me fiançais, tu me le dirais ? s'enthousiasma Lucretia.
-Avec qui veux-tu te fiancer ? s'étonna Dorea.
-Avec Mr Prewett ! lui assura Lucretia le visage pétillant.
-Tu l'as vu deux fois, Lulu, soupira Dorea.
-Je sais que c'est l'homme de ma vie, soupira niaisement Lucretia. »
Bien sûr.
« Ah bon ? demanda Dorea avec lassitude.
-J'ai toujours imaginé mon prince charmant chevauchant un dragon, confia-t-elle en souriant de toutes ses dents. Et il est Magizoologue un peu plus spécialisé en Dragonologie. Il a tellement de prestance, il vit des choses si incroyables et lorsqu'il me parle, mon cœur s'emballe, je me sens toute faible et je bourdonne de partout. Je n'ai jamais ressenti ça, je te jure ! Je sais que c'est l'homme de ma vie ! »
Et c'était reparti pour le romantisme gluant de Lucretia.
« Eh bien demain matin, lorsque tu te rendras compte de la manière dont tu t'es comportée ce soir, tu le fuiras un moment, commenta Dorea avec sarcasme.
-Eh, on dirait le sarcasme de Mr Potter, lui reprocha Lucretia en baillant.
-Charlus n'est pas sarcastique, nia Dorea. Il est moqueur en permanence, c'est différent.
-Si tu le dis… Oh, il fallait que je te parle de quelque chose… »
Dorea aurait pu attendre longtemps la fin de la phrase de Lucretia si elle ne s'était pas endormie elle aussi.
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« Attends, il faut que j'aille vérifier quelque chose, se coupa soudainement Charlus. »
Il monta l'escalier quatre à quatre sans prendre la peine de respirer et ouvrit doucement la porte de sa chambre. Evidemment, il y trouva deux personnes, endormies sur le lit. Il referma la porte et jura. Alors là, il n'était pas d'accord. Elle aurait intérêt à se faire pardonner !
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Dorea avait la bouche pâteuse lorsqu'elle se réveilla le lendemain matin. Elle se leva doucement en jetant un coup d'œil à Lucretia endormie à côté d'elle. Elle se souvenait plutôt bien de la soirée. Elle se demanda comment elle avait pu faire toute cette scène à Charlus avec les bouteilles de Vodka, alors qu'il y avait en plus Lucretia et Ignatius avec eux. Elle se demanda surtout comment elle avait pu boire et faire boire sa cousine autant.
Elle se rinça la bouche plusieurs fois avant de se laver les dents. Elle s'étira longtemps pour faire partir toutes les fourmis qui s'étaient logées dans les bouts de ses membres. Une petite douche plus tard, elle sortit entortillée dans sa serviette de bain et s'habilla pour la journée d'une de ses robes noires très classiques. Elle mit ses boucles d'oreille, son pendentif, sa bague de fiançailles à têtes de serpent, son alliance, et sa chevalière. Elle s'assit sur l'un des fauteuils avec un livre le temps que Lucretia se réveille. Elle n'eut en réalité pas attendre plus de vingt minutes.
Elle regarda Lucretia se redresser, se frotter les yeux, bailler, s'étirer et enfin froncer les sourcils.
« Tu es dans ma chambre et celle de Charlus, lui apprit Dorea avec amusement. Nous avons dormi ensemble cette nuit puisqu'il n'y a que deux chambre dans la maison de Charlus et qu'il n'était pas question que tu dormes avec Ignatius, même si vu ton attitude de la veille, il n'en aurait pas été si surpris. »
Lucretia cligna des yeux plusieurs secondes avant de virer à l'écarlate.
« Oh par Morgane, comment j'ai pu faire tout ça ? s'affola-t-elle en plongeant la tête dans ses mains.
-Je crois que tu as un peu abusé du vin et de la Vodka-Pur-Glace hier soir, commenta distraitement Dorea. »
Elle se garda bien de révéler qu'elle était tout aussi mal à l'aise avec sa propre attitude vis-à-vis de Charlus.
« Je ne pourrais plus jamais regarder Mr Prewett dans les yeux, se lamenta Lucretia. Je… J'étais bien trop proche de lui hier soir ! Mais hier soir, tout me semblait tellement évident ! Tellement logique ! Je…
-Allez, calme-toi, il sait très bien que tu étais un peu ivre, il ne t'en tiendra pas rigueur, essaya de la réconforter Dorea en se levant. Va faire ta toilette, je t'attends pour prendre le petit-déjeuner.
-Il est déjà huit heures ? s'inquiéta Lucretia.
-Regarde sur le réveille-matin à côté de toi, proposa Dorea.
-Il est déjà neuf heures ! Pourquoi ne m'as-tu pas réveillée ? Mr Potter et Mr Prewett vont nous attendre ! s'affola Lucretia en fouillant dans son sac.
-Si Charlus pouvait bruncher tous les jours, il le ferait, se moqua Dorea. Il dormira comme un loir jusqu'au moins onze heures, ne t'inquiète pas. On ne croisera peut-être même pas Ignatius avant que je ne te ramène.
-C'est peut-être pour le mieux, admit Lucretia avec désespoir en s'enfermant dans la salle d'eau. »
Elle en sortit une petite demi-heure plus tard. Elle avait revêtu une jolie robe de couleur prune rehaussée de dentelle blanche et rose pâle, très cintrée à la taille. Son bustier lui faisait une taille de guêpe et remontait légèrement sa poitrine. Elle était un peu pâle, mais avec un peu de poudre, elle reprit légèrement des couleurs (de quoi cacher une quelconque ivresse nocturne).
La porte de la chambre d'amis était fermée. Elle fit signe à Lucretia de ne pas faire de bruit et descendit les escaliers sur la pointe des pieds. Elle jeta distraitement un coup d'œil au salon en priant pour que Charlus ait rangé le pudding dans la cuisine (c'était sans doute trop demander…), lorsque son regard s'arrêta sur Charlus lui-même, endormi sur le canapé.
Ce n'est pas vrai, il a dormi sur le canapé ! s'exaspéra-t-elle. Elle entendit Lucretia s'arrêter derrière elle sur le seuil de la porte et pouffer de rire. Elle lui lança un regard désabusé et se résolut à s'approcher de Charlus. Elle se pencha vers lui pour glisser sa main sur sa joue.
« Charlus, réveille-toi, souffla-t-elle avec malaise en entendant distinctement Lucretia se retenir de rire derrière elle. »
Le grognement mécontent qu'il lui retourna la fit grimacer.
« Charlus, tu ne voudrais pas finir ta nuit dans notre lit plutôt que sur le canapé, insista-t-elle en caressant sa joue avec le dos de sa main. »
Nouveau grognement, un peu moins bourru cependant.
« Charlus, répéta-t-elle en se penchant un peu plus à son oreille. »
Elle aurait peut-être mieux fait de s'abstenir. Elle perdit l'équilibre et lui tomba dessus lorsqu'il tira sur ses hanches pour l'encercler de ses bras. Elle ne sut pas vraiment par quelle manœuvre elle se retrouva sous lui, incapable de se dégager de ses muscles, en train de l'embrasser à en perdre haleine. Il avait la bouche tout aussi pâteuse que la sienne ce matin, mais plutôt au goût du Whiskey-Pur-Feu, avec lequel il avait dû finir la nuit. Il y avait aussi une odeur un peu amère de cigare sur ses vêtements. Il avait envie d'elle, elle le sentait. Et ses mains étaient toujours aussi taquines puisque l'une d'elles descendait et remontait le long de sa cuisse, jusqu'à se glisser sous sa robe et ses porte-jarretelles.
« J'espère que tu as conscience que j'ai passé une horrible nuit loin de toi, grogna-t-il à son oreille avant de l'embrasser à nouveau. »
Tout était allé si vite, et tout était si agréable, qu'elle mit un moment à se souvenir de la présence de Lucretia. En fait, elle ne s'en souvint qu'au moment ou la main de Charlus s'apprêtait à se faire plus aventureuse et qu'elle croisa les yeux exorbités de Lucretia. Sa figure rouge, sa bouche figée en un O parfait, et son air tétanisé la ramenèrent à la réalité un peu violemment.
« Charlus, arrête, bafouilla-t-elle en essayant de glisser ses bras entre eux dans l'idée de tirer sur sa robe.
-Tu me fais dormir loin de toi, et en plus tu me demandes de me contenir…
-Lucretia est là, bafouilla-t-elle en faisant un signe du menton pour désigner sa cousine derrière lui. »
Il tourna la tête pour regarder par-dessus son épaule, revint la regarder elle, geignit et enfin se redressa. Il remit de l'ordre dans ses vêtements et ses cheveux (ceci de manière inutile). Dorea s'empressa de l'imiter.
« B…b… Bonjour Mr Potter, bredouilla Lucretia, les yeux écarquillés.
-Je t'ai dit de m'appeler Charlus. Ou contente-toi de Potter si c'est trop te demander, grogna-t-il avant de sortir de la pièce pour monter les escaliers.
-Oui Mr... Oui Charlus, couina-t-elle en sursautant lorsqu'une porte claqua à l'étage. »
Lucretia revint regarder Dorea avec horreur. Une seconde plus tard, elle défaillit, dans les bras de Dorea, qui l'avait rattrapée de justesse. Dorea l'allongea comme elle put sur le canapé qu'occupait Charlus deux secondes plus tôt, et lui tapota les joues comme elle put pour la réveiller. Elle reprit connaissance moins d'une minute plus tard, lorsque Dorea eut passé son mouchoir humidifié au préalable sur son front et dans son cou.
« C'est… c'est ça le devoir conjugal ? bafouilla-t-elle lorsqu'elle se fut assise correctement sur le canapé.
-En quelque sorte, en convint Dorea de mauvais gré.
-Mais… Mais en quoi est-ce que c'est agréable qu'il t'attrape, qu'il te mette sous lui, qu'il t'écrase et qu'il te touche sous ta robe et…
-C'est pour ça que je ne voulais pas t'en parler, marmonna Dorea avec dépit.
-Parce que c'est désagréable ? s'horrifia à nouveau Lucretia.
-Mais non, soupira Dorea. C'est vraiment agréable. Avec Charlus du moins, c'est très agréable. Mais ça peut paraître barbare la première fois qu'on en entend parler.
-Ah oui, c'est barbare ! couina Lucretia dans tous ses états. »
Dorea prit sur elle pour garder patience. Mais vraiment, c'était parce qu'elle aussi avait été très perplexe et dégoûtée la première fois que Sylvestra lui en avait parlé.
« Ferme le yeux, et imagine toi dans les bras d'Ignatius, lui proposa-t-elle. Imagine-toi valser avec lui dans une pièce où vous n'êtes que tous les deux, continua Dorea en voyant sa cousine fermer les yeux. Imagine ses mains te rapprocher de lui jusqu'à ce que ta poitrine effleure son torse, puis qu'elle le touche vraiment. Imagine qu'il resserre ses bras autour de toi et que tout son parfum s'engouffre dans ton nez… imagine même que tu ne respires plus que son parfum, un monde à son odeur. Imagine ses mains se promener sur tes épaules et sa bouche se poser sur ta bouche, sur ton cou, sur ta poitrine… Imagine qu'il puisse te toucher la où personne ne t'a jamais touchée. Imagine les frissons qui traversent des endroits de ton corps dont tu n'avais même pas conscience. Imagine que… que tu es sa femme et qu'il est ton homme, que tu te fondes en lui tant il se presse contre toi, dans votre lit. C'est agréable, non ? »
Elle se rendit compte qu'elle avait elle-même fermé les yeux et qu'elle avait ressenti tout ce qu'elle avait proposé à Lucretia avec le parfum de Charlus dans la bouche. Elle secoua la tête pour se remettre les idées en place. Lucretia avait reprit définitivement des couleurs et se mordait les lèvres en soupirant, tout à fait enfoncée dans le dossier du fauteuil.
« C'est peut-être agréable, en convint-elle en rouvrant les yeux. Si c'est Mr Prewett, c'est peut-être agréable, nuança-t-elle. »
Elle entendit Lucretia la suivre avec hésitation jusqu'à la cuisine. En mettant de l'eau à chauffer pour le thé, elle se rappela deux ou trois choses essentielles.
« Il va maintenant falloir définir ce que tu pourras ou non raconter à ton père, l'avertit Dorea avec une grimace. »
La grimace que lui retourna Lucretia, accompagnée d'un de ces rougissements qui devenaient habituels valait le détour.
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(... Je me demandais si le chapitre n'était pas un peu long et s'il aurait mieux valu le couper... Bref, il est là maintenant aha. Je vais coupe le suivant en deux (du coup la fic comptera 36 chapitres) ;) Merci pour les reviews ! Dorea n'est pas triste ouai FélicityCarrow, elle est complètement vidée émotionnellement sous le coup de la pression qui retombe finalement, alors qu'elle n'avait même pas conscience du harcèlement de son père... Mais pas de souci, elle reprend du poil de la bête comme tu as vu aha. Eh oui Titou Douh, Dorea prend doucement de l'assurance x) A très vite !)
