Le Serment d'un Serpentard

Une fois la porte fermée et certain qu'il était enfin seul, Severus Snape se tourna vers la silhouette fragile qui reposait sur le lit. Un indicible sentiment de protection s'empara de lui en la voyant là, nouvelle victime d'une puissance contre laquelle il avait lutté toute sa vie. Il fit venir un fauteuil près du lit et y prit place, son index caressant sa lèvre supérieure, perdu dans ses pensées. Il devait attendre jusqu'au lendemain soir mais il répugnait à la laisser ainsi, seule, sans lui parler alors il prit sa décision. Sa longue main fine vint écarter une boucle brune de la tempe froide et il plongea dans son esprit.

Il faisait froid. Des corps tombaient autour de lui dans un ballet macabre pour se relever et tomber à nouveau. La mort et la souffrance sans fin. Il écarta les fantômes hurlants d'un geste las et son regard perçant fouilla les environs brumeux pour la retrouver. Il avança, lentement, avec précaution, attentif au moindre bruit, au moindre soupir, essayant tant que faire se peut d'occulter les morts qui l'entouraient. Il en avait trop vu dans sa vie et le spectacle horrible qui l'environnait ne le touchait pour ainsi dire plus. Si le maléfice l'avait touché lui, ç'aurait été cent fois pire mais pour une jeune femme comme elle, c'était l'enfer. Il distingua soudain un nuage plus épais que les autres au milieu de la brume, et contre lequel se brisaient les apparitions. Il se hâta pour le franchir et un soupir de soulagement franchit ses lèvres. Elle était là, pauvre silhouette recroquevillée dans ce cauchemar et il ne put s'empêcher de l'enlacer. Il s'accroupit près d'elle et laissa son esprit l'envelopper dans une étreinte chaleureuse.

Il sentit son esprit de blottir contre lui pour y chercher de la chaleur et il soupira.

- Alors Miss Granger, comment allez vous ?

- Mieux depuis que tu es là...

Il ne releva pas le tutoiement, comme si dans cet espace hors du temps, plus rien n'avait d'importance. Elle continua doucement.

- Tu vas rester, hein? Tu ne pars plus?

- Non je reste. Nous devons attendre jusqu'à demain soir que la potion soit prête et je répugne à vous laisser seule affronter ces démons.

- Professeur... J'ai peur...

- Je sais... Je suis là.

- Merci. Tu sais, quand tu es là j'ai moins peur... Et moins mal...

Il prit le parti d'en rire afin de la détourner de ses pensées.

- Tiens donc ! Voyez vous ça ! La Terreur des Cachots rassurante ! Une première, Miss Granger !

- Pas pour moi. Tu ne m'as jamais fait peur. Et j'ai toujours trouvé ridicules les surnoms dont les amis t'avaient affublé. "Chauve-souris" ! Franchement ! Ridicule !

Il leva un sourcil, soudain intéressé.

- Ah oui ? Et quel animal m'attribueriez-vous Miss Granger ?

Il entendit presque son esprit réfléchir, analyser, peser le pour et le contre avant qu'elle ne reprenne la parole, sûre d'elle.

- Un aigle, je pense. Noir, bien sûr. Fier, noble, solitaire, discret, impitoyable... Oui, un aigle te conviendrait bien...

Il ne releva pas la remarque, bien plus touché qu'il ne l'aurait voulu par ces paroles. Un aigle? Alors comme ça, ce petit bout de femme avait autant d'estime pour lui? Il décida de changer de sujet avant de se faire prendre dans une discussion dont il aurait eu bien du mal à se dépêtrer.

- Et alors, Miss Granger... Vous ne m'avez encore jamais donné vos impressions sur votre nouveau poste...?

Elle soupira et il la sentit se détendre.

- C'est drôle que tu m'en parles. Je pense souvent à toi dans mes cours, tu sais. Et plus le temps passe, plus je te comprends.

- Tiens donc...? Que dois-je comprendre ?

- Que c'est véritablement frustrant d'enseigner une matière aussi subtile lorsque les élèves en face n'ont pas le quart de la finesse et du doigté que requiert une telle matière...

- De parfaits cornichons, vous voulez dire ?

- Non, des élèves... Mais je comprends parfois la frustration qui était la tienne...

- Surtout face à des Londubats en puissance... Tenez, en parlant de lui, que devient-il ?

- Il devient un excellent professeur de botanique. Et pour ce qui est de ses résultats en Potions, tu en es tout de même un peu responsable...

- Et de quelle manière je vous prie?

- Tu étais absolument odieux avec lui... Et il suffisait que tu apparaisse dans une pièce pour qu'il perde immédiatement tous ses moyens. Tu étais son épouvantard en troisième année... Pour te dire, il a osé affronter Nagini et pas toi !

Il haussa un sourcil dans une mimique typiquement snapienne en réalisant ce qu'elle insinuait.

- Êtes-vous en train d'insinuer que je sois plus terrible que cet infect maledictus, Miss Granger...?

- Pour moi, non; pour lui, peut-être.

Il se délecta de son intonation amusée au milieu de ce maelström de terreur qui les entourait mais il se rembrunit lorsqu'après un court silence, elle reprit la parole d'une petite voix cassée.

- Severus... Si jamais on s'en sort...

Il se tendit instantanément et la rabroua sans vergogne.

- Je vous interdit de dire cela ! Jamais de ma vie je n'ai inclus de "si" dans une équation et ce n'est pas aujourd'hui que cela va changer ! QUAND nous nous en serons sortis, Miss Granger... Je ne veux rien entendre d'autre... Je refuse que le sursis que vous m'avez accordé dans la Cabane Hurlante s'achève bêtement ici à cause d'un cornichon de Lestrange !

- Comment as-tu deviné...?

- Par pitié, Miss, ne faites pas offense à mon intelligence. Le choix était limité: vous, Potter ou Weasley. Potter venait d'apprendre qu'il n'avait jamais été au fond que du bétail destiné à l'abattoir et tout naturellement, avait d'autres préoccupations qu'un vieux professeur aigri agonisant à ses pieds; Weasley, s'il a brillé par sa fidélité ne l'a jamais fait par son esprit d'initiative et par son intelligence. Restait vous, Miss Granger: assez effrontée pour tenter de faire quelque chose que nul autre n'aurait fait à votre place et assez éprise de justice pour tenter de sauver la vie à un homme haï de tous, par pur esprit Gryffondorien... Vous savez, j'ai longtemps hésité entre vous maudire ou vous bénir pour avoir prolongé ma misérable existence...pour finalement décider d'en profiter. Alors ce sursis ne s'arrêtera pas là, Miss, et je ne vous laisserai pas tomber... C'est clair ?

Elle fut subjuguée par l'assurance qu'il dégageait, comme si une issue fatale n'était même pas envisageable. Comme le silence s'éternisait, il lui dit plus doucement.

- Alors Miss Granger...? De quels projets fous et audacieux alliez vous me faire part ?

- Mes parents... Je veux les retrouver et leur rendre la mémoire... Même si cela me prend des années... Même si j'y passe ma vie...

- Il y a peut être un moyen... On se sort de là, je mets un holà a la récréation macabre de ce gamin et je vous aide dans vos recherches. Qu'en pensez-vous ?

Elle resta bouche bée un instant devant sa proposition, ce qui ne manqua pas de le faire ricaner.

- Aurais-je donc réussi le miracle de faire taire Miss Granger...?

- Non.. C'est juste que... Oh merci ! Mais... Pourquoi ? Pourquoi fais-tu tout cela pour moi? Pourquoi risquer ta vie encore une fois? Pourquoi me faire cette promesse ?

Il sembla réfléchir un instant à la question avant de répondre doucement.

- En souvenir d'une Cabane, Miss Granger... Et de morceaux de parchemin...

Ils restèrent ainsi un long moment, sans vraiment savoir combien de temps, perdus chacun dans leurs pensées, savourant le calme relatif précédant la tempête puis Snape rompit le silence.

- Je vais m'absenter un moment, Miss Granger. Je vous jure de revenir au plus vite avec les nouvelles que j'aurai pu avoir. Minerva doit revenir me dire si elle a pu endormir la méfiance de Magnus...

- Minerva ? Mais alors...? Elle sait que tu es en vie !

- Encore une fois, Miss, vous m'éblouissez par votre brillant esprit de déduction ! Oui, Minerva est au courant ainsi que Poppy.

- Mme Pomfresh ? Pourquoi ?

- J'aurais préféré passer sous silence cet aspect du problème mais puisque vous abordez le sujet... Elle sera là pour tenter l'impossible lors du Pacte, au cas où quelque chose tournerait mal. Une simple mesure de précaution, sans plus.

- On ne me l'a dit pas, Professeur. Je connais les risques et je les accepte... J'ai confiance en toi...

Il ne dit rien, trop touché par cet aveu malgré lui, et désserra l'étreinte de son esprit.

- A plus tard, Miss...

Lorsqu'il revint à lui, l'aube se levait et Minerva était assoupie dans un fauteuil non loin de lui. Il s'étira et remarqua un plateau de café posé sur la table, sans doute apporté par la vieille femme. Sans bruit, il se versa une tasse de café noir et s'installa face à l'ancienne directrice des Gryffondor en attendant son réveil. Son instinct de félin ne devait pas être trop rouillé puisqu'elle ouvrit les yeux presque instantanément.

- Bonjour Minerva.

- Severus.

Elle se servit à son tour une tasse du breuvage noir.

- Tu te doutes que nous devons parler ?

- Si tu le dis...

- Tu sais, j'avais toujours été intriguée par le fait que ton portrait ne soit jamais apparu dans le bureau du Directeur de Poudlard. J'avais envisagé plusieurs hypothèses mais aucune ne me satisfaisait.

- Hypothèses, je suis sûr, extrêmement intelligentes et relayées comme telles par les torchons appelés journaux. Je me trompe ?

- Il est vrai que bon nombre ont été émises par les journalistes mais rien ne collait. Certains ont dit que ton passé de Mangemort empêchait le château de te reconnaître comme directeur légitime, d'autres disaient...

- Stop Minerva ! J'ai vu passer ces inepties et ces insultes durant trop de temps, inutile de me les rappeler.

- Alors ma question, tu t'en doutes : pourquoi avoir disparu?

- C'est toi qui me demande ça, Minerva ? Réfléchis un instant. Aurais-je pu trouver une paix relative autrement ? Entre ceux qui me haïssent encore et ceux qui utilisent mon nom pour servir leurs intérêts ? A devoir me justifier encore et encore? Non, j'ai préféré disparaître et j'ai connu ma première et trop courte période de paix depuis plus de vingt ans !

- Alors pourquoi êtes vous ici ce matin?

- Longue histoire, Minerva. Pour faire court, Miss Granger m'a un jour reconnu dans la rue malgré un Glamour poussé et s'est mise en tête de me réconcilier avec le genre humain. Typiquement Gryffondor soit dit en passant. Malheureusement ou heureusement, j'ai surpris un jour Magnus qui l'a suivait du regard sur le Chemin de Traverse et j'ai décidé de mettre mon nez dans cette histoire qui ne me plaisait pas du tout. Miss Granger me fait un rapport journalier complet des activités de Lestrange depuis le début de l'année.

- Lestrange ?

- Angestrel, Minerva... Ne me dites pas que vous étiez passée a côté de l'anagramme ?

- Pour être honnête, si. J'avais remarqué un air de famille mais pas le nom. Et si je comprends bien, vous êtes plus au courant que moi de ce qui se passe ici depuis maintenant trois mois...

- C'est à peu près mon propos, oui.

- Et que nous vaut ce soudain intérêt pour ce qui peut se passer à Poudlard ? Après tout, vous étiez bien, tranquille, sans ennuis et vous venez à nouveau les chercher. J'avoue ne pas comprendre.

- C'est pourtant simple. Je me suis trop battu contre ces fous pour les voir revenir semer la mort sans rien faire. Mais si vous voulez bien que nous revenions à ce qui nous intéresse, dites moi comment a réagi Magnus.

- Il avait l'air plutôt satisfait. Les autres élèves étaient apeurés ou en colère selon les tempéraments et les âges.

- Bien. Nous devons encore attendre une douzaine d'heures avant de pouvoir faire le Pacte. Je vais rejoindre Miss Granger durant ce temps. Veillez à ce que personne n'entre ici. Ce soir, revenez avec Poppy, Drago et Ella. J'aurai besoin de lui pour la potion et Ella semble bien connaître ce Pacte.

- Comme vous voudrez.

La directrice de leva et se dirigea vers la porte avant de se retourner une dernière fois vers la silhouette noire dans le fauteuil.

- Au fait, Severus...

Il leva la tête vers elle, un sourcil levé dans une interrogation muette.

- Merci pour elle.

Sans attendre de réponse, elle ouvrit la porte et disparut, le laissant seul avec ses pensées.

Snape ne répondit pas. Qu'aurait il pu répondre? Il ne savait plus s'il agissait pour elle ou pour lui. Tout à fait insidieusement, elle lui avait redonné envie de vivre, de parler, d'échanger avec un autre être humain mais jamais il n'aurait avoué prendre autant de plaisir à leurs soirées quotidiennes, à leurs échanges culturels et personnels. Elle ne méritait pas de mourir, pas à son âge, pas après tout ce qu'elle avait fait pour lui et il s'était juré de la ramener à la vie. Or, Snape n'avait jamais failli à un serment.

Il se leva et retourna dans la chambre. Là, il s'arrêta un instant pour la regarder. Elle reposait sur le lit, pauvre corps exsangue, pâle, le souffle quasi inexistant. Il avait beau savoir que son apparence mortelle était due en grande partie au philtre de Petite Mort qu'il lui avait fait ingérer et que ce visage de morte était pour elle synonyme de vie, son cœur se serra brièvement à cet aspect. Elle n'avait pas vingt ans... Et elle en avait déjà beaucoup trop vu, beaucoup trop vécu. Il s'approcha lentement et s'assit près d'elle avant de poser ses longs doigts sur sa tempe pour plonger à nouveau dans son esprit.

La brume s'étiolait. Les corps tombaient. Les hurlements se répétaient. Contrairement à la première fois, il regarda autour de lui. Il vit Bellatrix jouer du couteau encore et encore sur une Hermione clouée au sol. Il vit Greyback déchirer sauvagement le corps sans vie de Lavande. Fred tomber dans un cri. Harry s'effondrer devant Voldemort. Lupin et Tonks. Colin Crivey... Et tant d'autres... Oui, elle en avait trop vu. Il progressa lentement, recherchant cet endroit où la brume plus épaisse protégeait l'esprit de la jeune femme et soudain, il se vit. Lui. Effondré dans une mare de sang, le cou déchiqueté par les crocs se Nagini qui l'attaquait encore et encore. Au vu de la force qui se dégageait de la scène, il comprit qu'il se trouvait là face à un des plus pénibles souvenirs de la jeune femme. Il tressaillit lorsque le serpent lui déchira la gorge pour la troisième fois et réussi à se détourner dans un effort surhumain. Ses yeux se posèrent alors avec soulagement sur un petit nuage de brume épais vers lequel il se hâta. Inconsciemment, il frémit en remarquant que même là, la brume se dissipait par endroits sous la puissance de ce souvenir. Il pénétra dans le nuage et sa simple présence rassurante suffit à rendre ce cocon précaire en havre de paix. Il était en vie. Ce qui s'acharnait à l'extérieur n'était qu'illusion. Non, pas illusion, se corrigea-t-il, souvenir. Tout ceci avait bel et bien été vécu.

Il considéra un instant la petite silhouette prostrée avant de l'envelopper de nouveau de son esprit rassurant. Immédiatement, il sentit sa chaleur se répandre en elle et la sortir de sa torpeur.

- Tu es revenu ?

- Je vous l'avais promis, Miss Granger. Et je ne manque jamais à ma parole.

Un silence se fit, que sa petite voix faible rompit de nouveau.

- Je peux te poser une question ?

- Je ne relèverai pas que c'est exactement ce que vous êtes en train de faire... Mais oui, vous pouvez me poser une autre question.

- Comment est ce que je vais ? Honnêtement ?

- Vous voulez la vérité ou l'espoir ?

- Les deux sont-ils incompatibles ?

- Disons qu'actuellement ils ne se croisent qu'en peu d'endroits.

- Alors dites moi ces endroits...

- Commençons par la vérité. Vous comme moi avons peu de chances de nous en sortir à l'heure actuelle. Le moindre faux pas nous sera fatal ce soir. Pour ce qui est de l'espoir, je n'ai que rarement raté un sortilège et cela remonte à loin. De plus, Ella connaît parfaitement le Pacte de Sang. Et puis, le plus important : j'ai juré de vous sauver. Et je n'ai jamais failli à un serment. Nous nous en sortirons Miss Granger, ou je suis un Gryffondor...

Elle sut alors avec certitude qu'ils s'en sortiraient.