Chapitre 12
Monter le seul escalier qui séparait les deux appartements semblait insurmontable pour Nanako. Autant tenter de gravir le Kilimandjaro. Elle tourna la porte de l'appartement de Reï avec appréhension.
Elle trouva sa propriétaire assise sur un rebord de fenêtre ? Une jambe repliée, l'autre pendante, une cigarette à la main, pensive, divinement belle, comme toujours.
- J'étais chez Rosemarie, ta voisine…
- Je sais, elle m'a téléphoné…
- C'est quelqu'un d'adorable…
- Oui, j'ai de la chance de l'avoir à mes côtés…
Reï ne l'avait pas dit, mais bien qu'en colère, elle était soucieuse et s'était placée à la fenêtre qui donnait sur la rue pour voir si Nanako ne sortirait pas de l'immeuble suite à sa visite chez Rosemarie. Elle aurait risqué se perdre dans le dédale de Paris.
Nanako rassembla tout son courage et s'adressa à Reï, qui immédiatement la contempla de ses yeux tristes aux nuances mêlées de lilas et d'améthyste.
- Tu sais… Commença doucement Nanako. Je n'aime pas Kazuma, lui et moi, c'est pratiquement un mariage arrangé… Reï tiqua. Des fiançailles. Rectifia-t-elle immédiatement confuse. C'était pour essayer de me fondre dans la normalité. C'est mon père qui nous a présentés. Je pense être un choix par défaut pour lui aussi. Il ne me montre pas d'affection comme tu le fais, il ne fait rien comme toi. Je n'ai jamais aimé que toi… Aucun garçon, aucune autre fille d'ailleurs, juste toi, Je t'aime Reï. Je ne te l'ai pas dit depuis le lycée, je le sais bien, mais j'en suis certaine.
La jeune femme gracile senti sa bouche s'assécher, son cœur s'accélérer, mais ne répondit rien. Et Nanako poursuivit.
- Ce que je ressens lorsque nous… Elle hésita, rougit. Nous sommes « intimes », je n'ai jamais rien éprouvé de tel. Mais comprends-moi je t'en conjure, c'est tellement difficile d'être, « comme nous » au Japon…
- Lesbienne du veux dire ? Soupira Reï en expirant une volute de fumée de cigarette.
- Oui… Répondit Nanako timidement.
- C'est facile nulle part. Mais c'est pire chez nous qu'ici, je te le concède… Bien… Faisons ce test, nous discuterons du reste ensuite…Dit-elle d'une voix blanche.
- Je suis désolée de t'avoir fait du mal Reï… Tout est si parfait depuis que je suis ici…Je ne voulais pas… Il m'a fallu beaucoup de courage pour te dire tout ce que je viens de te dire.
- Je vois bien que tu n'es plus la jeune fille craintive que j'ai connue. Mais tu as déjà su faire preuve de bravoure déjà à l'époque, je m'en souviens, tu es plus forte que tu ne le crois… Elle écrasa sa cigarette et se leva. Faisons-le ce fichu test une bonne fois pour toutes !
Nanako saisit la boite du test de grossesse tant redouté et se dirigea vers la salle de bains. Elle ouvrit l'emballage et se retrouva comme une poule qui aurait trouvé un cure dent. Ce bâtonnet blanc… Qu'en faire exactement ? Uriner dessus bien sûr, mais ensuite…Et avant cela, y avait-il une manipulation particulière à affecter ? Ah oui, la notice. En français bien entendu. Pas le genre de jargon qu'on enseigne en faculté des langues. Elle n'eut pas d'autre option que de demander de l'aide. Elle se sentait ridicule, la culotte aux chevilles assise sur la cuvette en faïence au milieu de piles de magazines datés et de rouleaux de papier hygiéniques empilés façon tour de Pise.
- Reï, s'il te plait… ? Demanda-t-elle embarrassée tout doucement.
- Tu as besoin d'aide ?
- Je ne comprends pas… Les instructions sont en français et….
- Fais glisser le papier sous la porte, je vais te dire…
Les traductions approximatives de Reï (parce que demandant un vocabulaire assez spécifique), les manipulations gauches de Nanako, rendaient la scène tragi-comique.
Nanako fini par sortir de la pièce le test à la main. Elle alla se laver les mains et se dirigea vers le salon, Reï dans son sillage. Elle posa la tige blanche sur la table basse et s'assied sur le canapé. Reï s'adossa à un mur les bras croisés sur la poitrine.
- Eh ! Utilise au moins un sous-verre ! Tu viens d'uriner là-dessus ! Sermonna la maîtresse des lieux.
- Oh, désolée… Balbutia Nanako. Le ménage t'importe décidément plus qu'avant. Plaisanta-t-elle maladroite. Combien de temps doit-on attendre ?
- Ça disait 5 minutes… Tu n'utilises donc pas de contraception ? Osa Reï.
- …si…
- Laquelle si je puis me permettre ?
- La méthode Ogino… *
- Je vois… Autant jouer à la roulette russe avec ton utérus… Ironisa la jeune femme blonde, amère. Nanako ne goûta guère la plaisanterie.
- On est en 1996, mais la pilule n'est pas autorisée au Japon tu sais…** Quant au préservatif…
- Oui je sais… Nanako commença à pleurer en silence. Je suis désolée, je suis odieuse avec toi…S'excusa Reï.
Nanako était potentiellement dans de très sales draps. Comment ne pas avoir de la compassion pour elle ? Elle devait se sentir si seule. À 10 000 km de chez elle. Peut-être enceinte d'un homme qu'elle n'aimait pas, ce qui l'enchainerait à lui pour la vie. Avec une sexualité condamnée par une bonne partie de la société. Et par-dessus tout Reï en était éperdument amoureuse, elle le savait, c'était auprès de Nanako qu'elle voyait son futur. Batailler pour leur mode de vie, pour la reconnaissance de leur amour. Elle ne pouvait pas l'abandonner ainsi.
Pourtant, elle n'avait trouvé rien de mieux que de la couvrir de reproches par jalousie. Restait encore la solution de l'avortement, si Nanako était prête à l'envisager toutefois. Elle était encore certainement dans les temps. Elle vint s'asseoir contre elle et l'enlaça. Nanako la regarda reconnaissante, pleine d'espoir. La longiligne blonde lui murmura simplement « je serai là quoiqu'il advienne, je ne te laisserais pas seule ».
- Merci… Répondit Nanako soulagée. Elle retrouvait sa Saint-Just-Sama. Protectrice, entourante, aimante. Cette dernière consulta soudain sa montre.
- Je crois qu'on peut regarder maintenant…
Nanako observa le test avec circonspection.
- C'est mauve ! Qu'est-ce que ça veut dire ? S'alarma la brunette.
Reï s'empara vivement de la notice et le lit à haute voix.
- Rose : positif. Bleu : Négatif. Bien… Ça veut dire que tu es bonne pour une prise de sang, je crois ! On va faire le nécessaire, ne t'inquiète pas. Je t'aime. À ces mots, elle l'embrassa tendrement sur les lèvres.
Le laboratoire d'analyses médicales le plus proche était un établissement d'importance considérable, avec beaucoup d'employés, qui purent les accueillir rapidement. Reï tint sa promesse et fut présente à chaque moment. Le personnel promit une réponse dans les plus brefs délais. Même bref, rien n'aurait jamais été assez tôt pour les jeunes femmes. Et il fallut attendre la fin du week-end...
Il fut le plus long de leur vie. Elles échangèrent peu de mots. Reï avait toujours un peu de mal à verbaliser ce qu'elle ressentait, de même à trouver les mots pour réconforter les autres, n'ayant jamais reçu de soutient elle-même dans son enfance et adolescence. Nanako comme la jeune femme japonaise typique qu'elle était, n'était pas non plus habituée à partager le fond de ses pensées et angoisses. Elle songea un temps à appeler Tomoko sa pétillante et atypique amie d'enfance, son exubérance l'aurait peut-être rassurée et poussée à se confier. Mais elle ne souhaitait pas l'alarmer avant que les résultats soient connus.
Malgré leur peu de communication verbale, les gestes du couple parlaient d'eux-mêmes. Elles s'enlaçaient, s'embrassaient, s'aimaient aussi… Peut-être pour les dernières fois. Les questions, les pires scénarios s'enchainaient dans leur tête.
Dès les premières heures du lundi, Elles vivaient près du téléphone.
Il retentit retentit alors qu'elles préparaient sans réelle motivation le repas du midi. Reï failli se couper le doigt alors qu'elle tranchait un oignon. Elle se jeta néanmoins sur le combiné. Nanako était suspendue à ses lèvres.
- C'est le laboratoire ? Quel est le résultat ?
Reï ne répondait pas, écoutait attentivement, hochait la tête et commença à parler en japonais. Nanako était de plus en plus perplexe d'autant plus que la conversation n'avait rien à voir avec le sujet qui les préoccupait présentement.
- Oui, je comprends, tout sera prêt ne t'inquiètes pas, on sera là. On arrive. À toute à l'heure.
- Mais qui était-ce ? Où doit-on aller ? Ça n'est pas le labo qui te parlait en japonais n'est-ce pas ?
- Mets ta veste ! Vite ! Demanda Reï à son invitée en enfilant la sienne. Kaoru arrive avec Takehiko et Eva. Enfin, ils sont déjà arrivés.
- Co… comment ça ?
- Elle s'est trompée en m'annonçant les dates, elle était surprise de ne pas nous voir dans le hall des arrivées. Je croyais qu'elle arrivait la semaine prochaine.
- Mais pour les résultats ?
- Je ne veux pas te laisser affronter ça toute seule… Elle prit son visage dans ses mains et l'embrassa amoureusement. On les appellera à notre retour si nécessaire.
*Naturelle, certes, mais très peu fiable
** La pilule contraceptive n'a été autorisée au Japon qu'en 1999, et ça n'était pas très bien vu ! .fr/societe/au-japon-la-contraception-cest-tabou-100…
