Notes de début de chapitre.
Soundtrack : à la fin de la première partie et au tout début de la seconde
And Then Time Stops (Detroit : Become Human OST)
(oui, je sais, encore)
CHAPITRE XVI
"Eyes meet
You know where this goes
Her keys in
They take off their clothes
They're soaking
Caught in a dream
Her skin shines like
Crystalline"
(The Midnight, artistes américains, "Chystalline")
a. Nécrose
La première semaine du mois de mai 1777 fut caractérisée par une chaleur presque étouffante qui frappa en premier lieu le sud du pays avant de remonter vers le nord, où elle fut suivie par des averses torrentielles qui limitèrent les déplacements de populations et causèrent d'importants dégâts matériaux dans les zones rurales, plus exposées à la montée des eaux et dont les finances étaient plus fragiles que celles des grandes villes. À Hanyang, la rivière Han monta et déborda de son lit pour venir inonder les boutiques et les maisons les plus proches. Le gouvernement, déjà débordé par des oppositions internes suite à l'annonce du roi Jeongjo de lever une armée des morts pour pallier aux risques d'invasions des Qing et du Japon, fut rapidement submergé par la détresse des habitants de Joseon, qui perdaient récoltes, bétails, outils et habitations à une vitesse alarmante.
De plus, les pans de l'armée disséminés aux quatre coins du royaume dans le but de traquer et de capturer les gwishins fugitifs et survivants des résurrections furent rapidement confrontés aux difficultés que le climat imposait au terrain. Les routes se firent boueuses, impraticables : on ne pouvait plus allumer de feu sans craindre de voir se déclencher un nouvel épisode de mousson, les repas étaient mangés froid, le repos peu aisé à prendre, et les capacités de combat des hommes s'en virent diminuées. En conséquence, le monarque bascula toutes les préoccupations royales vers la population vivante, suivant ainsi les conseils de ses ministres de la faction soron, discrètement poussés par des arguments des Yeogogoedams, qui y virent notamment une occasion de gagner du temps pour contrer la constitution de l'armée des gwishins à laquelle ils s'étaient unanimement et vivement opposés. Les rumeurs de couloirs disaient qu'Hong Guk Yeong avait vivement encouragé la priorité des mesures sociales, mais ne perdait pas de vue pour autant le projet militaire, pour lequel on savait qu'il œuvrait depuis déjà quelques années.
Le pays étant confronté à des tensions plus urgentes, le problème de l'armée des morts était donc devenu secondaire, et Su-Jin apprit de la bouche de maîtresse Gyo que Jae-Ji avait envoyé via la conscience commune des appels à l'ensemble de la communauté des gwishins installés, leur intimant de concentrer l'attention des vivants sur les problèmes météorologiques et les catastrophes matérielles entraînés par ces derniers. En conséquence, la nervosité qui régnait à la maison du Printemps depuis que Yeo Woon avait échappé à la vigilance de ses gardiennes pour rencontrer Baek Dong Soo s'était quelque peu atténué.
Pour maîtresse Gyo, le moment était parfaitement choisi pour mettre en place le départ de son invité mort. Elle avait confié à ses gisaengs gwishins qu'elle avait essayé de le convaincre de partir plus tôt, mais celui-ci avait strictement refusé. Il espère le revoir, avait-elle précisé ensuite, d'un ton sombre et pensif. Il retarde l'échéance à dessein. Lorsque Jae-Ji était venue la rencontrer pour discuter des affaires des morts, maîtresse Gyo en avait profité pour lui présenter Yeo Woon, qui avait adressé à la vieille femme un regard si méfiant que S-Jin avait craint la colère de leur directrice en représailles. Jae-Ji s'était montré courtoise et intéressée par tout ce qu'il pouvait lui dire, d'autant qu'elle avait joué un rôle crucial dans sa présence au sein de la maison du Printemps, mais il limita sa conversation au minimum.
Il a toujours été ainsi, avait un jour expliqué Go Hyang à Su-Jin, comme celle-ci lui faisait remarquer que leur convive n'était guère loquace. Pour sa part, Su-Jin admettait que, sans la mettre véritablement à l'aise, il dégageait quelque chose qui lui donnait envie de s'en tenir aussi éloignée que possible. Il n'avait pourtant pas l'air particulièrement méchant ni dangereux, mais Su-Jin avait appris à observer, et ce qu'elle observait lui avait paru plus d'une fois aussi opaque et menaçant que la boue qui envahissait les rues de la capitale.
Elle ne se souvenait pas bien de sa mort. Elle se rappelait simplement avoir été épuisée après son accouchement, et avoir voulu voir son bébé. Elle n'en avait jamais eu le temps. Elle avait été de constitution fragile durant son existence de vivante, et si son statut de gwishin avait définitivement remédié à cette condition, il lui arrivait néanmoins de conserver des manières prudentes et délicates, et de prévoir et abhorrer toute situation qui pût la mettre en danger. Le médecin qui était venue la voir alors qu'elle gisait sur son lit, son ventre gonflé devant elle, ne lui avait guère caché qu'elle ne survivrait probablement pas.
Votre santé n'est pas bien forte, se souvenait-elle l'avoir entendu dire, et votre bassin est étroit. Dès la découverte de sa grossesse, la maîtresse de la maison où elle résidait alors, à Uljin, à l'est d'Hanyang, lui avait conseillé la prise de potions qui devaient lui faire perdre l'enfant tant qu'il ne pouvait pas encore causer de dommages à son corps, et avait appuyé son raisonnement par l'intervention d'une vieille shaman vraisemblablement experte sur la question (elle ressemblait à Jae-Ji), mais Su-Ji avait refusé de boire le moindre breuvage et rejeté les propositions de certaines de ses consœurs, qui l'aimaient beaucoup et la voyaient dépérir à mesure que les mois se prolongeaient.
Le bébé s'était présenté en avance, deux mois trop tôt. Su-Jin ne se rappelait pas d'être morte, mais elle avait des souvenirs très vifs de la douleur et de la peur, et de la main d'une de ses consœurs qu'elle serrait dans la sienne en criant. Au moment de sa mort, Su-Ji avait vingt quatre ans. On était en 1743, et quelque part, le prince Sado, le fils du roi Yeongjo et le père du futur Jeongjo, détruisait le monument Samjeondo en opposition aux Qing, déclenchant sur lui la fureur des norons et du monarque.
Su-Jin avait toujours été réfléchie et posée, et ce d'autant plus que sa santé ne lui autorisait pas d'activités trop intenses ou d'emportement trop vif. Elle prenait la situation des gwishins avec un recul précautionneux, et considérait les résurrections comme un événement tout à la fois miraculeux et inquiétant, là où une grande majorité de ses congénères estimaient que seul le premier qualificatif pouvait s'appliquer.
Elle ne faisait guère d'illusions, et savait que son installation à la maison du Printemps pouvait basculer d'une seconde à l'autre. De nature prévoyante, elle s'était entretenu à de nombreuses reprises avec maîtresse Gyo sur ce sujet, bien avant que celle-ci ne l'admette parmi ses courtisanes. En vérité, Su-Jin pensait que c'était essentiellement parce qu'elle avait posé les bonnes questions que Hui Seon avait décidé de la garder.
Sa propre renaissance l'avait laissée dans un effroi et une confusion considérables (le noir la terre l'étouffement la peur), et elle avait du sa survie à son association rapide avec un petit groupe d'autres gwishins, que maîtresse Gyo avait ensuite recruté à sa demande dans sa maison aux postes de femmes de chambre et de jardinier. Ensembles, ils avaient su se tenir à distance des vivants et organiser leur survie, même s'ils en avaient perdu certains dans le processus. Durant l'année qui avait suivi la première vague de résurrection, Su-Jin avait assisté à des combats entre gwishins rendus fous par la faim et le désespoir, à des captures violentes et à des exécutions sommaires, et elle ne voulait plus jamais y être confrontée de nouveau.
Elle avait encore l'esprit occupée par la sensation d'être poursuivie, et savait qu'elle ne s'en débarrasserait probablement jamais tant que les vivants continueraient de mépriser les morts. Ils étaient arrivés à quatre à Hanyang, l'année où Hui Seon avait été embauchée en tant que directrice de la maison du Printemps. Elle l'avait croisée dans une des rues commerciales de la capitale, alors qu'ils faisaient une pause de courte durée pour se procurer du matériel de chasse, dont ils vivaient en grande partie, et de quoi se confectionner de nouveaux vêtements. Hui Seon l'avait repérée presque tout de suite. Pourtant, un certain temps était passé depuis leur réveil, et leurs apparences avaient commencé à ressembler à celles des vivants, leur permettant de se fondre plus aisément dans la masse.
Tu es très jolie, lui avait dit maîtresse Gyo en tenant son menton entre ses mains pour mieux l'examiner. Elles regardaient alors un même stand de bijoux de jade. Maîtresse Gyo lui avait demandé si elle était accompagné, et quand Su-Ji, vaguement inquiète, lui avait répondu par l'affirmative, elle avait simplement souri et déclaré qu'elle serait ravie de tous les accueillir chez elle pendant un temps, afin de "mieux faire connaissance". Quelques semaines plus tard, Su-Jin était officiellement nommée gisaeng de la maison du Printemps d'Hanyang, et ses compagnons et compagnes s'inclinaient devant maîtresse Gyo plus respectueusement que si elle eût été la reine du pays.
Su-Jin regrettait peu de choses de son existence vivante, à l'exception de son bébé. Parfois, quand elle se perdait dans ses réflexions, ce qui pouvait durer des heures, elle avait alors l'impression de le sentir bouger dans son ventre, et alors elle se mettait à pleurer discrètement, envahie par une mélancolie soudaine et dévastatrice. Maîtresse Gyo était sévère, mais plus gentille que ce qu'on voulait bien lui accorder. Quand deux autres consœurs gwishins avaient rejoint l'établissement, Su-Ji n'avait pas caché sa joie.
Mais Min-Su était désabusée et amère, tandis que So-Ri était nerveuse et effrayée. Lorsque Go Hyang avait été mandée pour s'occuper de Yeo Woon, Su-Ji avait finalement trouvé une compagne de conversation et d'intérêt dont le tempérament était suffisamment proche du sien pour lui permettre d'apprécier pleinement leurs échanges. Elle se lamentait sincèrement de son départ imminent, et espérait qu'elles pourraient un jour se revoir, si la situation venait à s'améliorer ou si les circonstances l'autorisaient.
Elles avaient pris l'habitude de faire ensembles de longues promenades dans les jardins de la maison, bras dessus bras dessous, se faisant des confidences (soigneusement choisies néanmoins) et se racontant des potins à propos des clients. Quand Go Hyang n'était pas occupée à prendre soin de Yeo Woon, une tâche qui arrangeait régulièrement les traits de son beau visage en une expression de douleur et de tristesse mêlées, Su-Jin aimait à passer du temps avec elle, à écouter ses conseils et à lui prodiguer les siens. Go Hyang ne savait pas qu'elle était une gwishin, pas plus qu'elle ne savait que maîtresse Gyo, Min-Su ou So-Ri étaient également des leurs, mais il arrivait que Su-Jin ait eût envie de lui dire la vérité, car elle sentait chez sa consœur suffisamment d'ouverture d'esprit pour l'accepter et la soutenir. Souvent, son statut lui pesait.
Elles s'étaient trouvés ainsi à marcher dans les jardins à la fin de la première semaine de mai, profitant d'un retour du beau temps pour se risquer à l'extérieur, armée de leurs ombrelles et de hanbok colorés. Go Hyang était toujours tendue suite à la rencontre entre Baek Dong Soo et Yeo Woon, et il semblait que Su-Jin que son état d'esprit ne s'était guère modifié depuis que Yeo Woon avait aperçu son ancien ami d'enfance au marché d'Hanyang. Le soir même, dans leur chambre commune, Min-Su lui avait confié n'avoir rien fait lorsque leur invité mort avait tenté de s'approcher d'eux.
Je ne sais pas, avait-elle avoué d'une voix troublée, je ne sais pas, je n'ai pas pu, j'ai vu son visage et il avait l'air si triste, si désespéré de le revoir. Maîtresse Gyo l'avait vertement tancée pour sa négligence tandis qu'elle tirait Yeo Woon par le bras comme une forcenée, mais Su-Ji avait adopté une approche plus mesurée. Ce n'était pas ta faute, avait-elle choisi de rassurer Min-Su. Ce n'était la faute de personne si les gwishins étaient irrésistiblement attirés par leur passé. Elle-même n'était pas certaine de sa réaction si elle venait à croiser son enfant dans la rue, ou l'une de ses anciennes connaissances. Il existait des choses qui ne pouvaient jamais être prévues, quand bien même on l'eût souhaité de toutes ses forces.
Il avait néanmoins commencé à pleuvoir alors que leur ballade touchait à sa fin, et elles s'étaient réfugiées dans la maison du Printemps par la porte principale, se glissant au milieu de leurs consœurs qui amenaient leurs clients à l'intérieur pour se protéger de l'averse. La brève affluence avait expliqué que Su-Jin ne l'ait pas vu immédiatement, mais lorsque la petite foule eut disparu dans les couloirs, il leur fut impossible d'ignorer la grande silhouette de Baek Dong Soo en face d'elle, ni l'expression déconcerté de son visage lorsque celui-ci les remarqua à son tour.
Su-Jin sentit Go Hyang se raidir immédiatement à ses côtés. Trop tard pour fuir la confrontation, pensa t-elle avec amertume. Elle vérifia néanmoins les alentours, s'assurant que personne ne pouvait les entendre ou les observer de trop près. Sur ce point, l'averse avait eu le mérite d'éloigner les curieux.
- Que faîtes-vous ici ? Avait sifflé Go Hyang en s'avançant vers lui toutes griffes dehors, comme si elle s'adressait à un être vulgaire et inférieur.
Un instant, il ne répondit pas, la dévisageant du regard d'une manière qui suggérait qu'il ne pouvait pas croire ce qu'il voyait. Ses cheveux bouclés étaient mouillés de pluie, et son regard quelque peu vitreux. Après une brève hésitation, son visage se durcit et Su-Ji n'eut pas besoin de davantage d'informations pour comprendre qu'il avait reconnu son interlocutrice.
- J'aurais du savoir que vous seriez là aussi, déclara t-il d'un ton mesuré, prudemment contrôlé. Ce n'était pas mon imagination, alors.
(Maîtresse Gyo) Su-Jin avait suivi les exercices de Jae-Ji en lien avec la conscience collective, et elle avait encore des difficultés à s'emparer du concept, mais elle avait compris le principe général et elle lança l'appel dans le vide, par précaution, par crainte, parce qu'elle ne savait pas quoi faire d'autre et qu'elle n'osait pas laisser sa consoeur face-à-face avec un homme qui était visiblement son ennemi.
- Peut-être que si, intervint Go Hyang. Vous ne seriez pas le premier. J'ai vu suffisamment d'hommes alcoolisés dans ma vie pour savoir qu'il n'y a rien d'exceptionnel dans le phénomène.
La mâchoire de Baek Dong Soo se contracta. Il portait son uniforme d'instructeur, et Su-Jin voyait l'épée pendre à son flanc. Il était très probable que Go Hyang l'ait également repérée.
- Je ne suis pas là pour vous, dit-il, mais sa voix hésitait sous sa couche de fermeté.
- Là-dessus, nous sommes d'accord, continua Go Hyang d'un ton effroyablement glacial. Il n'y a rien ici pour vous. Partez.
(Maîtresse Gyo) Baek Dong Soo ne bougea pas. Il tenait entre ses mains son chapeau à plumes, et Su-Jin remarqua que ses doigts s'agitait contre le tissu.
- Je veux seulement...commença t-il, mais Go Hyang s'approcha et se tint devant lui, raide comme un piquet, exhalant la colère et le mépris.
- J'ai dit : partez. Vous n'êtes pas le bienvenu.
- Je veux juste lui parler, articula Baek Dong Soo, et soudainement il eut l'air soumis et terrifié par la gisaeng, bien qu'elle fût plus petite et bien moins imposante que lui.
Parfois, le pouvoir n'est pas dans la force physique, songea Su-Jin, tout en renouvelant ses appels dans la conscience.
- Il n'est pas là, cracha Go Hyang sèchement. Et de toute façon, vous n'avez rien à lui dire. Allez-vous-en, avant de faire vos dégâts habituels.
- S'il vous plait, je veux seulement lui parler, insista Baek Dong Soo, et il jeta un regard vers Su-Jin qui contenait tout le désespoir du monde.
(Maîtresse Gyo)
- J'ignore de qui vous parlez, se risqua Su-Jin, jugeant plus prudent de jouer la carte de l'ignorance et se souvenant que Yeo Woon s'était présentée à lui en tant que courtisane. Est-ce l'une de nos gisaengs ? Nous sommes très demandées, en ce moment, ainsi que vous avez sûrement du le constater. Je ne sais...
- Vous savez de qui je parle, l'interrompit Baek Dong Soo d'une voix qui retrouvait de son autorité urgente (j'ai entendu dire qu'il avait été un grand guerrier un jour). Je vous en supplie, je ne lui ferais jamais de mal, je...
- Vous mentez, intervint Go Hyang. Vous mentez, vous avez simplement attendu le bon moment...
- Go Hyang, essaya de l'apaiser Su-Jin, avant de comprendre que rien n'y ferait et que Go Hyang se perdait dans une rancoeur vieille de dix ans.
- Non, tenta de s'exprimer son adversaire. Non, ce n'était pas ça, non...
(Maîtresse Gyo !)
- Vous avez tout fomenté avec ce monstre d'Hong Guk Yeong...
- Non, s'il vous plait, vous ne savez pas, nous...
- Vous l'avez poignardé dans le dos comme un vulgaire...
- Comme un vulgaire quoi ?
Ils pivotèrent tous les trois d'un même mouvement brusque vers l'entrée de la maison, vers les deux grandes portes qui s'ouvraient sur le couloir principal tamisé d'une lumière délicate et parfumée. Là, enveloppé dans son manteau de soie s'ouvrant sur la cicatrice de son torse, ses longs cheveux noirs entourant son visage blême, Yeo Woon les contemplait d'un air réprobateur, et la majorité de celui-ci était dirigé vers Go Hyang qui, sous le choc, était devenue muette. Maîtresse Gyo suivait derrière lui, vêtue d'un hanbok couleur de nuit, le visage crispé par un mélange d'irritation et d'incertitude.
- Woon-ah, dit Baek Dong Soo d'une voix jeune, blessée, assoiffée, et Yeo Woon posa ses beaux noirs et morts sur lui et lui sourit comme jamais Su-Jin ne l'avait sourire à quoi que ce soit auparavant.
Su-Jin chercha maîtresse Gyo des yeux, désirant plus que tout connaître la conduite qu'elle devait adopter.
Nous ne pourrons pas le cacher cette fois, pensait-elle avec angoisse. Il y avait de l'amour dans le sourire de Yeo Woon, et du secret.
b. Érèbe
L'instant se figea, se pétrifia, et comme Dong Soo disait son prénom pour la seconde fois, Woon ressentit de nouveau la brûlure de sa cicatrice et l'inondation de son cœur par quelque chose qui n'était jamais vraiment parti (Woon-ah). Profitant d'un moment de calme dans l'établissement et du retrait de la plupart des courtisanes et des clients dans les salles de réceptions, il allait demander à voir Hui Seon pour discuter de son départ à venir et de ce que lui avait dit la vieille Jae-Ji (tu seras le pourquoi) quand les portes des appartements de celle-ci s'étaient ouvertes vivement, et que le visage de Hui Seon était apparu, les yeux écarquillés et les traits contractés par l'agitation.
Son expression s'était aggravée à la vue de Woon, et celui-ci avait sentit un écho quelque part (Maîtresse Gyo !). Il n'y avait que récemment que Jae-Ji lui avait parlé de la conscience commune, mais le cri qui s'était répercuté dans sa tête, la contracture du beau visage de Hui Seon au même moment et l'air qu'elle avait arboré en l'apercevant avaient été autant de preuves suffisantes pour que Woon devine ce qu'il était en train de passer. Il avait fait volte-face et s'était précipité dans les couloirs de la maison du Printemps, à la recherche de Dong Soo. Hui Seon lui avait saisi le poignet dans un geste brusque : il avait répondu en tordant le sien et en lui arrachant un grondement de colère.
- Où ? Avait-il demandé froidement.
- Tu n'es même pas certain de la manière dont il va réagir, avait sifflé Hui Seon, à peine gêné par la pression que Woon appliquait sur son poignet.
- Où ? Avait-il insisté quand même (Woon-ah).
Hui Seon gardait les lèvres scellées. Des gisaengs passaient dans les couloirs, interloquées et effrayées par la scène dont elles étaient témoin.
- Je dirais tout, la menaça t-il. Ils viendront t'arrêter. Ils te mettront dans une cage et ils te couperont la tête et ils te feront brûler.
- Toi aussi, lui répondit-elle.
- Ça m'est égal. Où ?
Tu lui dois ta survie, avait murmuré une part de lui-même, la plus raisonnable. Dong Soo, avait répliqué l'autre, celle qui creusait avec ses ongles et qui gémissait et qui avait manqué de le broyer quand il avait revu Dong Soo pour la première fois, quelques jours plus tôt.
- Je te garderais enfermé dans ta chambre s'il le faut, lui opposa Hui Seon sur un ton de défi.
- J'arrêterais de manger, lui renvoya t-il, et cette fois l'inquiétude apparut dans les yeux de la maîtresse de la maison du Printemps.
(la faim rend fou rend fou rend fou) Elle dégagea son poignet d'un coup sec, exhala d'exaspération, puis capitula.
- Hui-Seon, s'il te plaît, la pressa t-il d'un ton plus doux, plus urgent.
- Les portes d'entrée, lâcha t-elle finalement.
Woon s'était élancé dans les couloirs, son manteau flottant tout autour de lui, Hui Seon sur ses talons.
- Ça pourrait très mal se passer, disait-elle.
- Tu ne sais pas.
- Non, je ne sais pas, et toi non plus, peut-être qu'il t'aime toujours, mais c'est à cause de lui que tu es...
Elle n'avait pas terminé sa phrase. Ils venaient d'arriver au carrefour principal des couloirs de la maison, et sur leur gauche, devant les portes grandes ouvertes de la demeure, se profilaient les silhouettes de Su-Jin et Go Hyang, qui revenaient probablement de leur promenade habituelle dans les jardins. Elles avait l'air exaltées. Elles s'adressaient à un homme de dos que Woon reconnut immédiatement, et l'expression du visage de Go Hyang était celle de la haine et de la douleur, tandis que Su-Jin s'efforçait de conserver un air plus affable.
Le discours de Go Hyang semblait plein de rage contenue et d'accusations, et quand Woon s'était approché, suivi de près par Hui Seon, qui semblait de toute évidence subir l'un des pires affronts de son existence (morte et vivante comprise), il avait entendu la voix de la gisaeng s'élever, tremblante de colère et de condescendance. Il ne s'était pas gêné pour l'interrompre, et elle parut se recroqueviller aussitôt sur elle-même, alors que Dong Soo pivotait et lui présentait son visage à la fois familier et étranger.
Ses cheveux étaient trempés : Woon aurait voulu y plonger les mains (Woon-ah). Il y avait des réflexes ne partaient jamais. À l'extérieur, la pluie s'abattait sur les chemins, les dalles de l'entrée, et cognait sur le toit et les murs. Dong Soo avait dit son prénom (Woon-ah). Woon avait senti quelque chose en lui palpiter sauvagement. Il m'a toujours appelé ainsi.
L'instant se dilatait, s'enflait dans le temps, se ralentissait à chaque fois que Woon voyait la poitrine de Dong Soo se soulever et s'abaisser. Il n'y avait de voile de jeonmo pour obscurcir sa vision, et Woon voyait nettement le passage du temps sur le visage de Dong Soo, et ses yeux s'embuèrent de larmes (il a l'air si triste). Les gisaengs étaient clouées sur place, incertaines, affolées. Derrière lui, Woon se doutait que Hui Seon calculait les risques dans sa tête, évaluait comment reprendre le contrôle de la situation et ramener tout le monde dans la petite chambre où tout le secret avait tenu jusqu'à présent.
Au diable, pensa Woon. Il fit un mouvement vers Dong Soo, lui sourit, parvint à articuler quelque chose ("Salut, Dong Soo-yah"), tendit les mains, et sut que les courtisanes voyaient l'avidité contenue dans son geste. Dong Soo ouvrit la bouche, la respiration hâchée, le teint soudainement très pâle. L'instant suivant, ses yeux se révulsaient et il s'effondrait sur le sol.
Su-Jin poussa un petit cri de frayeur et Woon fut sur lui en deux enjambés, saisissant son visage entre ses mains, la gorge nouée par l'angoisse, ne cherchant même pas à l'appeler dès lors qu'il vit que Dong Soo avait les yeux clos, mais respirait normalement. Woon passa une main à l'arrière de son crâne, craignant d'y trouver du sang, mais ses mains revinrent merveilleusement sèches. Le front de Dong Soo était moite de sueur. Il sentit, plus qu'il vit, Hui Seon lever les yeux au ciel sous la force de l'agacement, puis elle s'approcha et s'agenouilla près de lui, observant Dong Soo comme s'il avait eût aussi peu d'importance qu'une pierre du jardin.
- Il respire, l'informa Woon, sachant très bien qu'elle le savait, mais trouvant quelque apaisement dans le fait de le souligner.
- Dommage, dit-elle cruellement. Il aurait pu devenir l'un d'entre nous. Quelle aubaine pour toi.
Woon ne releva pas.
- Il a besoin de calme, continua t-il. Emmenons-le dans ma chambre.
Hui Seon lui rendit un regard appréciateur.
- Cette fois, je suis d'accord, déclara t-elle.
Min-Su arrivait depuis le chemin qui menait à la rue, accompagnée d'un client portant l'uniforme des généraux. Voyant la scène, elle blêmit, tandis que l'homme à son côté s'avançait vers eux pour proposer son aide.
- Il a simplement perdu conscience, lui expliqua Hui Seon d'un ton parfaitement indifférent, au point qu'on aurait pu croire qu'elle parlait de la pluie et du beau temps. Seriez-vous assez aimable pour nous aider à le transporter dans une chambre afin de l'allonger ? Je crains que mes consœurs et moi-même ne puissions guère le soulever, et notre invité que vous voyez ici se remet d'une longue maladie, il n'est pas en état.
L'homme jaugea rapidement Woon, son manteau, qu'il rabattit prudemment sur sa cicatrice, avant de se poser à nouveau sur le sourire complaisant de Hui Seon.
- Dîtes-moi simplement où le porter, acquiesça t-il, et le sourire de Hui Seon devint de miel et de lait.
Woon aida l'homme à installer Dong Soo sur son dos, usant de mouvements très doux et précis, touchant brièvement le front de Dong Soo pour vérifier sa température. En se relevant, l'homme le remercia. Son visage était totalement inconnu à Woon, mais il devait avoir un peu moins d'une quarantaine d'années, et son uniforme ajusté mettait en avant une musculature imposante. Il se demanda si Dong Soo le connaissait. Il le porta sans difficultés apparente jusqu'à la chambre de Woon, sur le lit duquel ils l'étendirent. Personne ne précisa à qui appartenait la chambre. Merci, souffla Woon à l'homme en s'inclinant légèrement, et il vint prendre place tout à côté de Dong Soo, en souhaitant ne plus jamais aller ailleurs.
- C'est probablement le choc, observa Hui Seon, lorsqu'elle eût gracieusement renvoyé le client de Min-Su et lui eût offert pour son immense service une visite privée à la gisaeng de son choix aux frais de la maison, récompense à laquelle il se montra hautement réceptif.
La poitrine de Dong Soo se soulevait et s'abaissait normalement, mais il ne se réveillait pas. Su-Jin avait été envoyée par Hui Seon auprès de Min-Su, pour l'informer de la situation et veiller à ce que leur client providentiel ne parle pas trop. Go Hyang se tenait en retrait. Woon hésitait à la jeter dehors. Elle ne l'avait jamais autant insupporté. Hui Seon, percevant son animosité, demanda à Go Hyang d'aller leur chercher de l'eau fraiche et un linge propre.
Celle-ci parut réticente à l'idée de quitter la pièce, mais Hui Seon lui lança un "Allez !" cassant et elle obéit, se glissant hors la pièce avec la même discrétion que si elle avait commis un crime. Hui Seon s'approcha, se pencha pour un jeter un coup d'oeil critique sur Dong Soo.
- Et c'était toujours comme ça ? S'enquit-elle avec une gentillesse moqueuse. Toi en train de lui faire les yeux doux et lui en train de ne rien comprendre ?
Woon ne lui répondit pas. Hui Seon y vit un signe d'approbation, et elle se redressa dans un froissement de soie bleue sombre, satisfaite.
- Dois-je envoyer Go Hyang chercher un médecin ? Soupira t-elle ensuite.
- Seulement s'il ne se réveille pas avant demain, lui répondit-il sans la regarder. Mais je pense que tu as raison. C'était le choc. Je vais veiller sur lui.
- Bien sûr que tu vas veiller sur lui.
Elle se dirigea vers la porte, l'ouvrit, s'arrêta et tourna vers lui son visage de directrice d'un des établissements de divertissement les plus en vogue du pays.
- Je ne veux pas de vague, l'informa t-elle. Tu sais que je n'approuve pas sa présence ici avec toi.
- Je sais.
- S'il doit repartir, il repart seul. Tu ne l'accompagnes pas jusqu'à sortie comme une épouse lorsque son mari part à la guerre.
- Je sais.
- Et pas d'éclats de voix. Tu devras tout me raconter ensuite. Je dois savoir s'il compte revenir ou non.
(il reviendra)
- Tu le sauras, lui dit-il distraitement, absorbé par des choses qu'il avait connu et d'autres qu'il n'avait jamais vu.
Elle referma la porte, et la chambre tomba dans la silence. Woon se pencha, enfoui son nez dans le cou de Dong Soo, le respira à pleins poumons, sentit ses boucles mouillées contre son front et la chaleur de sa peau. C'était une odeur ancienne, familière, qui l'avait rassuré plus d'une fois. C'était l'odeur de la maison. Les gwishins sont attirés par leur passé.
Il se leva. Le ciel était assombri de nuages noirs, et annonçait une soirée pluvieuse. Woon alluma une bougie, et prit un livre parmi la sélection que Go Hyang avait laissé pour lui. Dong Soo se réveillerait, et le passé avec lui, et ils parleraient (Woon-ah). Ils étaient seuls.
