my fire never goes out (i rise from my scars)

Chapitre 34

oOo

Alors que les mois passent, Cersei fait son possible pour faire comprendre à Alyssa que, non, elle n'a aucunement l'intention de l'abandonner et de lui briser le cœur, elle lui montre qu'elle est assez bien pour elle (même trop bien), elle lui répète à quel point elle est parfaite, à quel point elle ne pouvait pas espérer mieux.

Il lui arrive bien sûr de se montrer un peu trop sèche, parfois, ou un peu trop sarcastique, un peu trop blessante et elle craint qu'Alyssa finisse un jour par se lasser, que c'est elle qui l'abandonnera et qui partira à la recherche d'une autre femme, une femme plus douce et plus gentille pour soigner son cœur à vif, mais elle n'en fait rien. Elle se crispe un peu, attend que l'orage passe et lui offre un sourire rassurant quand Cersei baisse les yeux, mortifiée par son comportement.

« Ça ne fait rien, » répète t-elle à chaque fois. « Je t'aime. »

(Elle l'aime toute entière, elle aime même les parties les plus répugnantes de son être, les taches de sang sur son âme de monstre parce que son âme à elle est lumineuse, si lumineuse.)

Un matin, Alyssa la prend par le bras et l'entraîne dans les rues de la ville, une bourse remplie de pièces d'or à la main.

« Où allons-nous ? » demande Cersei, curieuse.

« Eh bien... j'ai l'habitude d'aller distribuer un peu d'argent aux pauvres avec Norio. »

Elle se fige, surprise.

« Et... tu as envie que je t'accompagne ? »

« Pourquoi pas ? » sourit Alyssa avant de soupirer. « Il y a tant de misère dans ce monde... et les magistrats sont tellement riches. Ces pauvres gens ont bien plus besoin d'argent que nous. »

« Tu as sans doute raison... » admet Cersei.

Elle se rappelle d'une autre femme qui se souciait des pauvres et des orphelins, une reine plus jeune et plus belle qu'elle avait en horreur, un autre cadavre sur son chemin, du sang à l'odeur de rose. Elle se mord la lèvre, mal à l'aise.

(Quand elle a tué Margaery Tyrell, elle a aussi tué Tommen – une des plus grosses erreurs de sa vie.)

Alyssa s'arrête de temps à autre, se penche et donne une pièce à un vieil homme avachi contre un mur ou à une femme aux yeux vides, son sourire est si lumineux qu'ils ne peuvent que lui sourire en retour, juste un peu.

« Mon rêve serait d'éradiquer tout le malheur de ce monde et d'aider les plus démunis... » confie Alyssa.

(Ses paroles lui évoquent encore une autre reine, une qui a les yeux violets et les cheveux argentés et qui parlait d'un monde meilleur à construire, mais Alyssa n'est certainement pas comme Daenerys Targaryen. Il n'y a pas de feu destructeur dans ses prunelles, juste une lueur rassurante.)

« Je me fichais complètement de mon peuple, » avoue Cersei au bout d'un moment, même si au fond, Alyssa le savait déjà. « Je ne me souciais que de moi et de ma famille. J'étais prête à tous les laisser mourir si ça me permettait de survivre et de garder en vie ceux que j'aimais. »

Alyssa la dévisage calmement pendant plusieurs secondes.

Elle lui tend la bourse de pièces d'or.

« Il n'est pas trop tard pour bien agir, » sourit-elle.

Cersei pense à ses crimes passés, à la façon dont la regarde Alyssa et celle dont elle l'embrasse, et saisit la bourse.

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(Les miracles sont réels. Qui aurait cru que Cersei Lannister pourrait un jour faire preuve d'altruisme ?)

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Une fois la bourse vide, Alyssa attrape Cersei par la taille, se met sur la pointe des pieds et dépose un petit baiser sur sa joue.

Elle est radieuse.

« Bravo, Cersei, » murmure t-elle, les yeux brillants. « Tu as fait quelque chose de bien. »

« Je... je ne l'ai fait que parce que tu me l'as demandé. »

« Tu l'as fait. C'est le principal. »

Elle lui prend le bras et toutes les deux se remettent en marche.

« Tu as vu comment ces gens te regardaient ? » reprend Alyssa.

« Oui... on aurait dit que j'étais leur sauveuse. »

(Et c'est quelque chose d'entièrement nouveau et même un peu effrayant parce que Cersei est censée être de celles qui détruisent, pas de celles qui sauvent.)

« Tu l'étais... pour toi, ce ne sont que quelques pièces d'or mais pour eux, ça signifie tellement plus. La gentillesse n'a pas de prix, Cersei. »

« Tu as sûrement raison, » convient-elle.

Cersei s'est montrée gentille et pourtant, curieusement, elle ne s'est pas sentie faible – l'influence d'Alyssa non plus n'a pas de prix.

« Que veux-tu faire maintenant ? » lui demande t-elle en passant la main dans ses boucles brunes.

« Peu importe, tant que je suis avec toi, » répond Alyssa.

Cersei s'esclaffe doucement et lui vole un baiser.

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C'est presque facile d'oublier qu'elle a eu une autre vie, avant, d'oublier qu'elle était la reine, d'oublier que désormais elle n'est plus rien et qu'elle est traquée par un impitoyable dragon.

(Pas d'oublier Jaime, bien sûr – elle n'oubliera jamais son autre moitié.)

Les jours se suivent et se ressemblent mais ils ne sont jamais lassants. Elle s'occupe de Joanna et la couvre d'amour, elle se chamaille gentiment avec Tyrion avant de l'enlacer et de lui ébouriffer les cheveux, elle rejoint Alyssa et elles se promènent main dans la main, elles se baignent, s'entraînent ou font l'amour et chaque soir, Cersei s'endort avec le sourire aux lèvres.

(Les cauchemars se font de moins en moins nombreux, ils s'effacent, comme s'ils avaient finalement décidé de la laisser en paix.)

Un jour, pourtant, Cersei est forcée de se rappeler qu'elle ne pourra pas ignorer ce qui se passe sur l'autre continent pour toujours.

« Arya Stark et Gendry Baratheon, » dit Tyrion, perplexe. « Je n'aurais jamais pensé qu'Arya se marierait un jour... »

Penser au bâtard de son défunt mari la fait grimacer et crisper les poings.

« C'est évident, » lâche t-elle. « C'est un mariage arrangé. »

« Oui, mais dans quel but ? »

Elle hausse les épaules.

« Norio a laissé entendre à Alyssa que les tensions entre la couronne et le Nord augmentent de jour en jour. J'imagine que Daenerys compte sur ce mariage pour les apaiser... ou pour inciter Sansa à se tenir tranquille. »

« Oui, il m'en a parlé aussi. Tu as sans doute raison... c'est tout de même curieux que Stallor ne nous ait pas dit un seul mot sur ce sujet. »

« Stallor se fiche bien de ce qui se passe à Westeros si ça ne concerne pas directement Pentos, » rétorque t-elle avec un certain mépris.

« Hmm... ça ne me dit rien qui vaille, » conclut Tyrion.

Tous deux tournent la tête au même moment vers Joanna.

Et tous les deux craignent le moment où la reine dragon aura vent de leur présence ici, parce qu'ils ne se font absolument aucune illusion : ce jour tragique finira par arriver.

(Et que feront-ils alors ?)

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Quelques semaines plus tard, Cersei et Tyrion se rendent chez Norio et Alyssa. Alors que les deux femmes s'éloignent main dans la main avec Joanna, Tyrion et son ami s'installent dans un des petits salons.

Il sait immédiatement que quelque chose ne va pas quand il voit le visage fermé de Norio.

« Il y a un problème ? »

Norio soupire longuement.

« Écoutez, Tyrion, mon devoir de magistrat me pousse à ne rien vous dire, mais vous êtes mon ami. La reine dragon nous a envoyé un message il y a quelque temps pour nous avertir de son arrivée prochaine. »

Une pierre lui tombe dans l'estomac. Son visage se vide de toutes ses couleurs et des images d'horreur lui reviennent aussitôt en tête.

(Les cloches. Le feu. Les cendres. Le cadavre de Jaime.)

« Et... ce n'est pas tout. Comme vous vous en doutez, nous n'avons pas accueilli cette nouvelle avec le sourire. J'ai des raisons de penser que Stallor compte proposer un... échange à la reine. »

« Un échange ? De quelle nature ? »

Mais il sait. Bien sûr qu'il sait.

(Il y a une chose que Daenerys désire plus que tout au monde. »

« Vous et votre sœur contre l'assurance qu'elle laissera Pentos en paix. »

Dans ses cauchemars, même les plus horribles, Tyrion finit toujours par se réveiller. Il hurle et il tremble de tous ses membres mais il parvient à reprendre contact avec la réalité, et l'étreinte réconfortante de Cersei est suffisante pour lui rappeler que ce n'était qu'un mauvais rêve, que ce n'était pas réel.

(Mais comment faire pour se réveiller maintenant ?)

« Je... je... »

Les mots lui manquent.

« Êtes-vous certain qu'il a l'intention de nous dénoncer ? »

« Non... je n'ai fait qu'interpréter certaines allusions qu'il a faites. »

« Si Stallor pense que nos têtes seront suffisantes pour convaincre Daenerys de ne pas venir ici, il se trompe sur toute la ligne ! »

La panique menace de le submerger. Stallor ne se laissera jamais convaincre de renoncer, il en est certain.

(Leurs jours sont-ils comptés ?)

Norio ne peut rien faire pour les aider – personne ne peut rien faire pour les aider.

« Je n'ai rien dit de cela à Alyssa, » révèle Norio. « Je ne voulais pas l'inquiéter... je sais à quel point elle tient à Cersei. »

« Je vois, » répond t-il d'une voix blanche.

Son cœur hurle dans sa poitrine.

La mort vient vers lui et elle a les yeux violets.

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Cersei ne dit rien quand il lui apprend la terrible nouvelle.

Elle se contente de se laisser tomber sur le lit, le regard vide.

« Cersei ? »

Silence.

Tyrion s'approche d'elle et lui prend la main.

« Dis quelque chose. »

Silence.

« Je t'en prie, Cersei, dis quelque chose ! »

Elle sursaute, comme si elle s'apercevait soudainement de sa présence.

« Joanna va mourir. »

La petite fille s'est endormie et dort à poings fermés.

« Non, » souffle t-il.

« Elle la tuera. Elle n'aura aucune pitié pour elle, tu le sais parfaitement. »

(Peu importe que Joanna soit une enfant innocente. Elle porte le nom des Lannister, exactement comme les derniers membres de leur famille froidement assassinés. Elle est l'héritière de Cersei, et jamais Daenerys ne laisserait vivre le sang de celle dont elle a ravi la couronne.)

« Non, » gronde t-il. « Je refuse de l'accepter. Je refuse de la laisser détruire notre famille... elle nous a déjà pris Jaime. Elle ne nous prendra pas Joanna. »

Tyrion se remémore le temps où il espérait que Daenerys et lui formeraient un jour une famille, qu'ils se marieraient et qu'elle donnerait naissance à leurs enfants aux cheveux argentés et aux yeux verts.

C'est loin, tout ça, tellement loin.

Cersei acquiesce lentement.

« Elle nous ne fera plus jamais de mal. »

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« Tyrion ? » fait Cersei un peu plus tard, alors qu'ils sont allongés dans l'obscurité.

« Oui ? »

« Quand j'ai tué Gaelon, je t'ai promis que que ne tuerais plus jamais personne. »

Silence.

« Je vais devoir rompre ma promesse. »

Soupir.

« Je sais. »

.

(Il ne la blâmera pas non plus pour ce meurtre-là.)

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« Nous le tuerons ensemble. »

La peur a déserté la voix de Tyrion.

Une détermination froide l'a remplacée.

Pour toute réponse, Cersei l'embrasse sur le front et lui souhaite une bonne nuit.

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Alyssa ne doit rien savoir.

Cersei n'a nullement l'intention de lui révéler qu'elle prépare un nouveau meurtre. Elle ne veut pas l'impliquer, elle ne veut pas la rendre complice d'un autre crime, elle ne veut pas souiller son âme si pure et si lumineuse.

(Elle l'a déjà fait et c'était une erreur, une terrible erreur.)

Même si elle en est venue à détester le mensonge, Cersei sait toujours mentir, et elle le prouve chaque jour en se comportant comme si rien n'avait changé, comme si sa vie et celle de sa famille n'étaient pas sur le point de s'effondrer – de s'embraser.

Mais Alyssa la connaît trop bien, maintenant, et elle voit son âme, elle voit les tourments qui l'empoisonnent.

« Tout va bien, » essaye t-elle de la rassurer à chaque fois qu'elle lui demande s'il y a un problème. « Je suis avec toi, alors je vais bien. Je te le promets. »

Elle ne sait pas si Alyssa la croit mais elle n'insiste jamais et se contente de l'embrasser.

Tyrion prend cette menace très au sérieux et tous les soirs, elle l'écoute lui faire part de ses idées sur la façon dont ils vont se débarrasser de Stallor Nestaar.

Pour un peu, elle penserait qu'il est enthousiaste à l'idée de commettre un meurtre, mais il n'en est rien, bien sûr – il n'est pas comme elle, comme cette femme qu'elle était autrefois.

Il est simplement terrifié et désespéré.

(Cersei l'est aussi, même si elle fait tout pour ne pas le lui montrer.)

Alors elle l'écoute en silence et se contente d'acquiescer ou de faire une remarque de temps à autre.

En réalité, elle n'a nullement besoin de lui.

Quand il s'endort, elle se lève et observe la petite fiole qu'elle a achetée quelques jours plus tôt à un marchand plus ou moins honnête.

Elle se touche les lèvres et se rappelle d'un baiser mortel, une forme poétique de justice.

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Le Long Adieu.

Cersei ne pensait pas qu'elle aurait de nouveau à s'en servir.

.

Stallor s'écroule quelques jours plus tard pendant une réunion avec les autres magistrats. C'est Norio qui vient leur annoncer la nouvelle, les sourcils froncés.

« Les autres magistrats ignorent ce qui a bien pu se passer. »

(Mais lui le sait, bien sûr, et Tyrion aussi le sait, et il crispe les poings et il a envie de crier parce que ce n'était pas censé se passer comme ça.)

« Savez-vous s'il a eu le temps d'avertir la reine dragon de notre présence ici ? » demande Cersei d'une voix vide d'émotions.

« Je l'ignore, je suis navré. »

« Je vois. Merci, Norio. »

Et elle se détourne sans rien ajouter.

« Je vous vois plus tard, » glisse Tyrion à son ami avant de s'élancer à sa poursuite.

(Il se sent trahi. Encore une fois.)

« Cersei ! »

Sa sœur se fige au milieu d'un couloir et pose les yeux sur lui.

« Tu m'as menti. Tu as agi dans mon dos. »

« Oui. »

Le fait qu'elle ne cherche pas à nier ne parvient même pas à apaiser sa colère.

« Qu'est-ce que tu lui as fait ? »

« Le Long Adieu. »

Un terrible souvenir lui revient en mémoire.

« Le poison qui a tué Myrcella. »

« J'en ai versé dans son verre. »

Quelques gouttes et c'était fini. Stallor a vécu plusieurs jours en étant mourant sans même le savoir.

« Pourquoi ? Nous étions censés le tuer ensemble, Cersei ! Pourquoi... »

« Tu n'es pas un tueur, Tyrion. »

Les mots viennent à lui manquer.

(Bien sûr qu'il est un tueur. Il a tué Père, il a tué Shae, il les a tués de ses propres mains alors pourquoi...)

« Contrairement à ce que tu sembles penser... tu n'es pas un tueur. Pas vraiment. Tu n'es pas comme moi... tu n'es pas fait pour le meurtre, ça ne t'a jamais procuré aucune satisfaction. Je ne voulais pas que tu souilles ton âme. »

Sa rage le déserte aussitôt, comme un feu qui s'éteint.

« Tu... tu voulais préserver mon âme ? »

Cersei hausse les épaules.

« La mienne est irrécupérable. Un cadavre de plus ne changera rien. »

« Non, Cersei. »

(Elle n'a pas voulu qu'il ait encore une fois du sang sur les mains, elle ne voulait pas que le poison du meurtre se répande de nouveau en lui. Elle l'a protégé.)

Il l'enlace avec force.

« Ton âme est loin d'être irrécupérable. »

Elle l'a protégé, exactement comme elle protège Joanna, comme une lionne protège ses petits.

Tyrion est submergé par l'émotion parce que c'est quelque chose de fort.

« Je t'aime, » lâche t-il.

Elle sursaute et lui aussi sursaute, aucun d'eux ne s'y attendait, même pas lui, les mots lui ont échappé sans qu'il ne puisse les arrêter. Il pense qu'elle va paniquer et qu'elle va le repousser brusquement.

Cersei le serre un peu plus fort et lui caresse doucement les cheveux.