Chapitre 34 : La vie n'est pas un long fleuve tranquille

Cher journal,

Que de bouleversements depuis quelques semaines, depuis que Laurence a fait une entrée fracassante dans ma vie ! C'est la première fois que je prends le temps de mesurer le chemin parcouru, mais clairement, j'y vois à peine plus clair qu'au jour où il m'a fait comprendre qu'il me voulait.

Que dire ? J'ai l'impression d'être dans un grand huit, ballotée à droite, à gauche, à des vitesses vertigineuses ! Il me prend littéralement aux tripes et j'en redemande ! C'est exaltant et terrifiant en même temps. J'espère ne pas être tombée irrémédiablement amoureuse de lui, car le retour sur Terre sera terrible.

Et si le fait d'être obligés de garder nos distances était la cause de tout ça ? Nos retrouvailles une à deux fois par semaine n'en sont que plus intenses. Je rougis rien que de penser à nos "galipettes" improvisées… Pour sûr, je ne vois plus la salle des scellés au commissariat de la même façon à présent !

En public, nous maintenons les apparences. Laurence s'en donne à cœur joie en dépassant allégrement les bornes avec moi, mais je ne suis pas en reste et je lui donne la réplique sans ménagements... Nos "vengeances" en privé sont à la hauteur des préjudices subis !

Une nouvelle routine, différente de celle que nous avons toujours connue, s'est mise en place. Marlène ne soupçonne rien, j'en suis sûre. Elle connaît enfin le bonheur dans les bras de Richard, et est un peu "distraite", il faut le dire... Je suis heureuse pour elle. Elle le mérite.

Laurence est la personne au monde qui me connaît le mieux, sait me parler ou m'énerver (grrr...) selon les circonstances. Il est avant tout un soutien, un pilier stimulant, et même si certaines de nos habitudes agacent évidemment l'autre - comment peut-il être autant maniaque et psychorigide ? ça dépasse l'entendement ! - nous nous moquons avec férocité de nos travers... comme nous l'avons toujours fait ! Cela ne dure jamais longtemps heureusement. Nous essayons toujours de profiter de nos moments ensemble pour apaiser nos tensions… principalement de manière physique, c'est vrai, mais il nous arrive de plus en plus d'avoir de longues conversations, comme n'importe quel "couple normal"... (J'en ris alors que j'écris ces mots. La "normalité", ce n'est pas pour nous !)

Evidemment, ça n'a pas que des avantages de si bien se connaître. Impossible de tricher avec quelqu'un comme Swan, même si la mauvaise foi est devenue un jeu très créatif entre nous... Et parfois, connaître aussi bien le passé empêche la surprise. Oui, on a déjà eu la discussion de « Ah, ça me rappelle la fois où je... » « … oui, je sais, j'étais là ! ». Avoir l'impression d'être des vieux qui radotent à (à peine !) 32 ans pour ma part, est assez étrange !

Nous sommes tous les deux différents de qui nous étions quand nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Alors, certes, il n'y a pas eu de coup de foudre ou de passion romantique instantanée (loin de là !) mais j'aime à dire que ce que nous avons aujourd'hui est plus fort qu'une rencontre que j'aurai pu faire avec un simple inconnu.

Laurence semble y trouver son compte, en exprimant son attachement à sa manière. Communiquer verbalement son ressenti est toujours aussi difficile, mais c'est dans sa nature. Rarement il parle de lui ou de son passé, et il reste à bien des égards un mystère. Alors je lis à travers les lignes et j'ai appris à décoder ses silences... Éprouve t-il des sentiments pour moi ? Oulah ! Je suis incapable de répondre à cette question épineuse. Je peux seulement dire qu'il m'est attachée d'une certaine façon et que les autres femmes ne l'intéressent pas, tant que je suis dans ses bras.

C'est quelque chose que nous avons construit ensemble, en peu de temps, sur des bases existantes. Et même maintenant, même s'il ne se livre pas facilement, il a toujours un geste, une attention qui fait que je me sens en confiance avec lui… Peut-être est-ce un tort ? Un jour, il ne me regardera plus comme il le fait, il se sera lassé, et ce sera la fin. Le temps sera alors venu de passer à autre chose.

Je ne veux pas y penser, seulement profiter de nos instants ensemble, faire en sorte qu'ils durent le plus longtemps possible, que nos liens se raffermissent… Et qui sait ce qu'il adviendra ?

Alice referma son journal, un léger sourire aux lèvres. Même si parfois, elle se posait des questions quant à leur avenir en commun, elle saisissait l'instant présent.

Elle avait suspendu ses articles de fond pour La Voix du Nord, et publiait deux fois par semaine les chroniques judiciaires du Palais, ce qui lui assurait un revenu régulier, sans trop d'effort, et lui permettait d'avancer le livre. Elle en apprenait plus sur le fonctionnement de la justice à proprement parler et commençait à entrevoir comment le procès de la bande à Prizzi allait se dérouler. Encore une nouvelle expérience pour cette autodidacte, qu'elle mettrait à profit si d'aventure, la chance lui souriait et que son livre se vendait.

Le policier avait déjà été contacté par d'autres chroniqueurs parisiens qui souhaitait écrire un livre sur l'affaire, et sur lui indirectement. Officiellement, Laurence refusait de divulguer les informations relatives à l'enquête, tant que le procès n'avait pas lieu. Quant à des biographies, il avait envoyé joyeusement paître tout ce petit monde…

Il ne réservait ses faveurs qu'à Alice. Elle avait été à ses côtés, au cœur de l'action, aussi échangeaient-ils en confrontant leurs points de vue, souvent de manière rugueuse, comme ils savaient si bien le faire. Ces conversations étaient beaucoup plus poussées et constructives qu'un simple rappel des faits. Laurence lui rendait service en agissant ainsi, n'hésitant pas à évoquer ses réflexions personnelles, voire ses réactions, et rendait ainsi le récit d'Alice bien plus réaliste et vivant.

Elle était sur un nuage, avec l'impression de vivre à cent à l'heure. Elle ne souhaitait qu'une chose : que cela dure encore, et encore...

oooOOOooo

« File, Superman, tu es déjà en retard. »

« Tu ne veux pas m'accompagner à la Préfecture ? »

« Pour te voir recevoir une décoration ? Non, merci ! »

« Tiens, tu ne couvres pas l'événement pour ton torchon ? »

« Non. »

« Pourquoi ? »

« Parce que j'ai horreur qu'on te couvre de louanges ! Voilà pourquoi ! »

« Peur de perdre ta subjectivité à mon égard, Avril ? » se moqua Laurence.

Alice leva les yeux au ciel.

« Les caméras de télévision seront là. Tu crois que j'ai envie que la France entière te voie en train de reluquer mes fesses et t'entende critiquer ma garde robe ? »

Il prit un air innocent :

« Tu préfèrerais que j'examine ta garde robe et que je critique tes fesses ? »

« Mes fesses sont parfaites ! » Protesta t-elle avec véhémence. « Comme l'ensemble de ma personne ! »

Comme il portait sur elle un regard dubitatif, elle ajouta :

« J'ai juste... plein de jolis défauts ! »

« Des tonnes, et ils n'ont rien de charmant... » Grogna t-il, pince-sans-rire.

« Tu ne t'en plains pas toujours, que je sache ! Une minuscule partie de moi… »

« Tu n'en as aucune de minuscule, Avril... »

« … pense que le fait de te savoir filmer, t'obligera à te montrer plus sympathique et moins arrogant. Avec un peu de chance, les journalistes présents n'auront pas besoin de te forcer la main pour parler de cette affaire, mais on peut toujours rêver... »

« Tu n'as toujours pas digéré le fait que je refuse de te faire part de mes dernières conclusions ? »

Comme elle restait impassible, il continua à se moquer d'elle :

« Essaie de me faire parler, j'adorerais te voir utiliser la force contre moi. »

Alice murmura "Pervers", et soupira. Il se mit doucement à rire. Elle avait été ravie de découvrir une nouvelle utilité à ses cravates...

« Et si je t'invitais à dîner ce soir pour fêter l'événement ? »

Alice pointa sa poitrine du doigt et se retourna pour voir s'il ne s'adressait pas à une autre personne placée derrière elle, puis le dévisagea avec surprise :

« Un second dîner ? Tu es sûr ? »

« C'est moi qui cuisine. »

Elle leva les sourcils sous la surprise.

« Toi, tu cuisines ? »

« Avec mon misérable traitement de fonctionnaire, je ne passe pas toutes mes soirées au restaurant… » Laurence se détourna d'elle et ouvrit la portière de la Facel Vega. « … Et ce n'est pas parce que ça se passe chez moi qu'il faut que tu viennes habillée comme une truffe ! »

« Tu me prendras comme je suis ! »

Laurence marqua un temps d'arrêt, pendant qu'Avril éclatait de rire pour montrer qu'elle l'avait fait exprès. Le policier secoua la tête, amusé :

« Naughty girl… »

« Hein, quoi ? »

« Rien. Je t'expliquerai plus tard. »

Il monta dans la voiture pour clore le sujet. Alice lui fit un petit signe de la main en le regardant partir.

Une personne n'avait pas perdu une miette de leur étrange parade : Marlène.

Derrière la fenêtre du bureau qui donnait sur la cour du commissariat, la blonde était troublée et ne savait pas quoi penser de ce qu'elle venait de surprendre. Jamais elle n'avait vu entre ses deux amis qu'un langage corporel distant et franchement hostile. Là, il paraissait indéniablement familier et surtout destiné à plaire à l'autre. C'était nouveau, cela confirmait les soupçons qu'elle avait eus sur des attitudes, des regards échangés entre eux, une certaine proximité, et elle n'aimait pas ça du tout.

Enfin, elle ne pouvait tout de même pas être jalouse d'Alice ! Au contraire, elle devait se réjouir que les relations entre le commissaire et la journaliste s'améliorent et qu'ils agissent enfin comme le feraient de véritables amis ! N'empêche… depuis le saut en parachute, quelque chose avait changé entre eux, et elle avait bien l'intention de découvrir de quoi il s'agissait...

oooOOOooo

Ce soir là, Alice mit une robe toute simple et se maquilla légèrement. Elle rayonnait et Laurence admira sa silhouette quand elle pénétra dans son intérieur. Galamment, il lui ôta son blouson des épaules, un geste qui la surprit, mais elle eut un sourire. Il se comportait désormais en vrai gentleman avec elle… Et ce n'était pas désagréable de se faire choyer !

« Alors, tu me racontes ton heure de gloire à la Préfecture ? » demanda t-elle.

« Je croyais que tu ne voulais pas en entendre parler ? »

« Tu as dû prendre la grosse tête avec ton ruban rouge ! Je vais me faire un plaisir de te la dégonfler ! »

Avec ironie, Laurence se contenta de lui tendre une coupe de champagne. Ils trinquèrent et elle resta proche de lui alors qu'il se noyait dans son regard.

« A notre succès. »

« Notre succès ? Qu'est-ce qu'il vous arrive, Commissaire Laurence ? »

« Tout ça n'a pas beaucoup de sens si je reste seul dans mon coin et que je ne partage pas ce moment avec une personne proche, non ? »

« Pour une fois, je suis d'accord avec toi... Alors, à nous... »

Ils levèrent leurs verres à nouveau, et puis Laurence sortit de sa poche un petit paquet. Alice n'en crut pas ses yeux. Inconsciemment, elle sauta aux conclusions et le dévisagea, de manière sidérée.

« Non ! T'as pas fait ça ? Je te préviens, c'est pas dans nos accords ! »

« Ouvre-le... » Se contenta t-il de dire, impassible, mais les yeux rieurs.

Alice le prit, en hésitant clairement. Elle lui jeta un regard incertain et il hocha la tête pour l'encourager. Elle tira les rubans et découvrit au centre du petit écrin rouge… une clé ! Elle cligna des yeux plusieurs fois en la reconnaissant, sans trop y croire !

« Pour… moi ? » Balbutia t-elle, surprise.

« Bon anniversaire avec retard, Alice. Tu es désormais officiellement l'heureuse propriétaire d'une Triumph Bonneville. »

Elle secoua la tête, refusant toujours d'y croire.

« Nan… Je peux pas accepter. C'est beaucoup trop ! »

« Prends-la. Ça me fait plaisir de te l'offrir. »

Alice se mordit la lèvre, alors que des larmes de joie lui montaient aux yeux, puis elle se jeta dans les bras de Laurence et l'embrassa.

« Merci ! Oh, merci ! C'est le plus beau cadeau que l'on m'ait jamais fait ! »

« J'imagine, oui. »

« Mais t'as fait comment ? »

« Je l'ai achetée aux enchères tout simplement. »

« Tu as fait une folie ! C'est… Je sais vraiment pas quoi dire… C'est géant ! Merci, sincèrement ! »

Il leva un doigt.

« J'y mets une condition : tu vas passer ton permis de conduire, Alice Avril, avant de te faire pincer ou de finir en vrac dans un fossé ! C'est fini, l'illégalité, compris ? »

« Mais j'ai pas les moyens ! »

« Marlène a levé une petite cagnotte au commissariat pour toi, après que je lui ai annoncée que j'en avais assez de te transporter. Je lui ai dit que j'étais même prêt à payer pour ne plus t'avoir dans les pattes ! »

Alice secoua la tête en souriant.

« Quel manipulateur ! T'es vraiment tordu ! »

« Je complèterai la somme si nécessaire, mais ce sera juste une avance. Tu devras me rembourser avec les droits d'auteur que tu toucheras après la sortie de ton livre. »

Elle ouvrit la bouche et il l'arrêta, toujours aussi sérieux :

« Non négociable. Je ne suis pas là pour t'entretenir, Avril ! »

« Ce qui m'incite également à terminer l'écriture du bouquin dans les temps. Tu me mets la pression, Laurence. Bien joué. »

« Tu comptes bientôt me faire lire quelque chose ? »

« Ah non, tu vas pas t'y mettre, toi aussi ! Jourdeuil me tanne déjà pour que je lui montre un premier jet ! »

« Tu ne montres rien à cette enflure, c'est compris ? »

« Je sais. Soit disant qu'il peut me trouver un éditeur, peuh ! »

« Parles-en plutôt à Anne-Marie. Elle connaît du monde. »

« La Fée Cassel... Pourquoi vous êtes pas restés ensemble tous les deux ? »

« Parce que le destin en a décidé autrement... Remarque, sans elle, je ne serais jamais venu à Lille, et par conséquent, tu ne serais pas dans mes bras ce soir. »

« Alors, c'est elle que je dois aussi blâmer pour toutes les misères que tu m'as fait subir ? »

« Pense à tout ce que j'ai dû endurer comme niaiseries et catastrophes de ta part durant toutes ces années ! »

« Quel sacerdoce ! » Dit-elle en se moquant affectueusement.

Laurence la serra contre lui et l'embrassa doucement.

« Cap' ou pas cap' d'aller jusqu'au bout de la nuit, Avril ? »

« Avec toi ? Toujours partante ! »

« Voilà des paroles engageantes… Toujours pas décidée à renoncer à moi ?

« Hé, non ! Je suppose que tu vas devoir encore me supporter ! »

« Seigneur, qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ? »

« Oh, pauvre chaton… » Elle se mit à rire devant son expression pincée. « Tu ne peux pas vivre avec moi, c'est vrai... mais tu ne peux pas vivre sans moi non plus ! »

« Tu es pareille ! »

« Alors il va falloir trouver un compromis. »

« Je déteste les compromis. »

« Pas celui qui nous rassemble dans un même lit, il me semble. »

« Avril... »

L'attention de Laurence s'était soudain aiguisée et elle en éprouva une joie sauvage immense, d'autant que des papillons voletaient à nouveau dans son estomac.

Elle se hissa sur la pointe des pieds et l'embrassa. Leur baiser fut immédiatement ardent et en appela d'autres, déclenchant en eux une réaction en chaîne de désirs, comme si sept années de frustrations diverses et variées entre eux se sublimaient chimiquement.

Le cœur battant la chamade, Alice se mit à gémir. Le dos de la rousse heurta le mur et elle prit soudain conscience que Laurence avait levé sa robe sur sa taille et lui caressait les fesses au travers du tissu de son sous-vêtement.

Elle eut un rire qui sonna comme un cri de victoire lorsqu'elle porta la main à son entrejambe et lorsqu'elle l'entendit gémir à son tour... C'est qu'elle lui faisait également perdre la tête, au tombeur en série !

Avec un effort, il se recula en reprenant contenance :

« Un instant… Tu ne veux pas goûter ma cuisine, d'abord ? »

« Plus tard... »

Résolument, elle se jeta sur lui et il l'entraîna dans la chambre tout en la déshabillant en route. Ils tombèrent sur le lit en se battant presque comme des chiffonniers, lorsque la sonnette résonna soudain et les interrompit.

« Laisse... N'ouvre pas... » Souffla Alice, entre deux baisers.

Mais cette dernière se fit insistante. Laurence s'excusa, passa un peignoir et fila dans le salon. Là, il avisa quelques pièces de vêtements au sol qu'il cacha tant bien que mal sous le plaid du sofa. La sonnette résonna à nouveau.

« Oui, j'arrive... »

Il ouvrit enfin la porte. Marlène se tenait sur le seuil. La blonde avisa sa tenue sommaire et comprit qu'il n'était pas seul… Probablement une femme rencontrée à l'occasion de la cérémonie à la Préfecture.

« Pardon de vous déranger à cette heure, Commissaire, mais je devais voir Alice ce soir, on s'était donné rendez-vous. Elle n'est pas chez elle. Je suis retournée à La Voix du Nord, où on m'a dit qu'elle était partie depuis un moment. Et je la cherche partout depuis… Vous l'avez vue ? »

Dans la chambre, Avril écoutait la conversation et se frappa le front. Elle avait complètement oublié qu'elle devait voir son amie en coup de vent.

« Non, Marlène. Je ne suis pas son secrétaire particulier, Avril ne me tient pas informée de ses allers et venues ! »

« Vous croyez qu'elle est avec quelqu'un ? Elle me l'aurait dit sinon, pour ne pas que je me déplace pour... »

Marlène s'interrompit soudain et fronça les sourcils. Laurence suivit son regard et se figea d'un coup. La blonde venait d'apercevoir le petit blouson jaune de la rousse posée sur la patère dans l'entrée. Oups…

Les yeux de la secrétaire continuèrent leurs explorations et tombèrent sur la table avec les deux couverts et le champagne ouvert, avant de se reporter à nouveau sur la tenue sommaire de son patron en ce début de soirée… Laurence s'éclaircit la voix.

Ce qu'il ignorait, c'est que Marlène avait remarqué quelques cheveux roux sur son costume d'ordinaire impeccable… Elle ne s'en était pas préoccupée plus que cela - après tout, il pouvait sortir avec une rouquine - mais là, cela faisait beaucoup de coïncidences… En plus du comportement parfois étrange de ses amis ces derniers temps…

Marlène prit une profonde inspiration.

« Commissaire ? Alice est-elle avec vous ? »

« Mais, pas du tout ! Qu'est-ce que vous allez chercher là, Marlène ? »

« Que fait son blouson jaune chez vous, alors ? »

« Je ne sais pas... Cette tête de linotte a dû l'oublier. »

Marlène le dévisagea avec méfiance.

« Ne me mentez pas. Vous n'êtes pas seul. »

« Non, effectivement, je ne suis pas seul... D'ailleurs, je vous prierai de nous laisser, mon invitée m'attend. »

Marlène le considéra à nouveau en silence et arriva à la conclusion qu'il lui cachait décidément la vérité. Avant qu'il puisse faire un geste pour l'en empêcher, la secrétaire passa devant lui et entra en appelant :

« Alice, tu peux sortir, s'il-te-plaît ? »

Dans la chambre, la rousse se figea. Que faire ? C'était catastrophique. Elle ferma les yeux et se mit à réfléchir à toute vitesse à un prétexte pour se sortir du guêpier dans lequel ils allaient se retrouver.

« Marlène, vous voyez bien que ce parasite n'est pas ici… Il ne manquerait plus qu'elle gâche ma soirée en plus de ruiner mes journées ! »

Marlène avisa les deux coupes de champagne et le petit paquet posés sur la table basse du salon… C'est une célébration, constata la secrétaire en se figeant. Un cadeau pour un flirt d'un soir ? Non, quelque chose ne collait définitivement pas.

La blonde se retourna vers le commissaire avec un air déterminé.

« Commissaire, dites à votre compagne de sortir de votre chambre. Je ne partirai pas d'ici avant d'en avoir le coeur net ! »

« Voyons, c'est ridicule… Enfin, Marlène, vous ne croyez tout de même pas que je cache Avril dans ma chambre ? Sous mon lit ? On parle de mon pire cauchemar, tout de même, pas de la compagnie d'une femme charmante et sensuelle ! »

Il eut un sourire qui se voulut persuasif, mais son langage corporel tendu démentait ses propos légers. Marlène croisa les bras, résolue à ne pas bouger d'un pouce. Laurence sut à cet instant précis que sa secrétaire n'en démordrait pas. La porte de la chambre s'ouvrit finalement sur une Alice Avril en peignoir, toute penaude. Marlène ouvrit de grands yeux.

« Alice ?! »

Marlène contempla son amie avec effarement, pendant que Laurence fermait la porte d'entrée en soupirant. Ils n'allaient pas échapper à une explication en règle.

« Marlène, il faut que je t'explique... » Commença Alice, embarrassée. « … Si je suis là, c'est parce que j'ai écrit toute la nuit dernière. Je suis venue voir Laurence ce soir pour avoir des précisions, mais je suis trop crevée, alors il m'a proposée de dormir ici. »

La rousse jeta un œil incertain vers son amant qui leva les yeux au ciel de façon désabusée. Ben voyons ! Comme si c'était dans ses habitudes d'inviter sa pire ennemie à dormir dans son lit !

« Là, Alice, tu me mens... »

Sous les yeux accusateurs de Marlène, Alice détourna le regard.

« Marlène, c'est relativement simple... » Commença Laurence. « En fait, Avril et moi avons effectué une planque dehors sous la pluie, alors évidemment, trempés, on a... »

« Vous n'allez pas aussi vous y mettre, Commissaire ? »

Laurence s'éclaircit la voix, et puis secoua la tête, en regardant ses pieds.

Le silence se prolongea, pendant que Marlène assimilait avec un choc ce qu'elle voyait... Alice avec le commissaire ! Alice Avril avec Swan Laurence ? Le monde devait s'être arrêté de tourner à un moment donné !

« Alors, c'est donc ça... » Finit par dire la blonde, soufflée.

« Non, c'est pas ce que tu penses, Marlène. » Tenta encore Alice, en faisant un pas vers elle.

La blonde leva la main de façon péremptoire, inspira profondément en ayant encore du mal à en croire ses oreilles, puis elle passa de l'un à l'autre, dans un silence inconfortable.

« … Et depuis combien de temps cela dure t-il entre vous ? »

Alice déglutit et fit une grimace significative :

« Quelques... semaines ? » Répondit-elle, d'un ton incertain.

« Quelques... » Répéta Marlène avec sidération.

Jamais elle n'aurait cru que le commissaire puisse avoir une relation suivie pendant aussi longtemps… Et surtout pas avec Alice ! Elle tourna une tête effarée vers Laurence, qui se gratta le crâne, gêné, et détourna le regard. Il rejoignit la rousse, aussi mortifiée que lui.

« Vous voulez dire que vous êtes ensemble depuis des semaines, et vous n'avez rien dit ? »

« Ensemble… plus ou moins… » Minimisa Laurence avec sa mauvaise foi habituelle.

Alice lui donna un coup de coude dans les côtes. Il rectifia avec empressement :

« Si ça peut vous rassurer, on ne vit pas l'un avec l'autre ! »

Marlène écarquilla les yeux devant cette idée inconcevable pour elle. Après un nouveau regard noir vers Swan, la rousse se lança dans les explications :

« On n'a pas osé en parler, parce qu'on ne voulait pas que ça se sache… »

« On s'est tu aussi, parce qu'on ne savait pas non plus où on allait… » Poursuivit Laurence sur le même ton.

« Si ça allait durer... »

« … Ça ne pouvait pas durer. » Rectifia le policier, sur un ton sinistre.

Avril lui adressa un nouveau regard meurtrier.

« Ah, oui ? Ça veut dire quoi, ça ? Qu'on arrête tout, parce que Marlène vient de découvrir le pot-aux-roses ? »

Le visage de Laurence se ferma. Alice serra les poings, mécontente.

« Et c'est toi qui me parlais de peur ? Qui est celui qui a la trouille maintenant, alors qu'il était le premier à me supplier de continuer, en surmontant mes doutes ? »

« Je t'ai prévenue des conséquences si nous choisissions cette route ! Le scénario catastrophe est en train de se dessiner. D'abord, c'est Marlène qui l'apprend, puis ce seront les autres, et enfin se sera rendu public ! »

« Je t'ai dit que j'aviserai à ce moment là ! »

« Mais il est trop tard, c'est en train de se produire, Avril ! Pas dans une semaine, dix jours, un mois ! Maintenant ! »

« Si Marlène ne dit rien, ça ne se saura pas ! Hein, Marlène, tu peux tenir ta langue ? »

La blonde ouvrit la bouche, mais Laurence la devança en ricanant :

« Tenir sa langue ? Tu rêves ! Marlène est incapable de garder un secret ! »

« Si on le lui demande, elle le fera, pas vrai, Marlène ? »

Vexée, la blonde les dévisagea à tour de rôle et releva fièrement le menton.

« Pourquoi serai-je votre complice ? Vous ne me dites rien ! Vous ne me faites même pas confiance ! »

« Marlène, enfin… Vous voyez bien que nous essayons de trouver une solution ! »

« C'est votre problème ! Débrouillez-vous ! »

La secrétaire était furieuse et se sentait trahie. Alice se passa les mains sur le visage, puis s'énerva :

« Bon, on fait quoi maintenant ? On va pas rester là, les bras croisés, en se désolant d'une situation sans issue ? »

Laurence ne répondit pas et secoua finalement la tête. De son côté, Marlène n'en avait pas fini avec les explications. Elle reprit :

« Quand je pense que vous m'avez joué la comédie tous les deux pendant tout ce temps... Vous avez fait croire à tous ceux qui vous entourent, que vous ne pouviez pas vous voir en peinture, alors que… vous êtes constamment fourrés ensemble, à… à faire ce que... ce qu'on fait dans ces moments-là !? »

« Pas tout le temps, non. »

« Comment vous avez pu me faire un truc pareil alors que vous saviez ? » Explosa la blonde, soudain en colère. « Alice, tu sais combien j'aim… » Elle s'interrompit brutalement et s'éclaircit la voix. « … Et vous, Commissaire ? Avec Alice ?... Je ne comprends pas. Comment c'est arrivé entre vous deux ? »

« C'est une question que je me pose souvent... » ironisa Laurence. « Sans doute dans un moment d'égarement... »

« Alors là, tu es gonflé ! » S'écria Alice avec humeur. « C'est pas moi qui suis venue te chercher sur ce coup là ! »

« Je t'ai prévenue et mise en garde, mais non ! Mademoiselle avait envie d'éclaircir la situation ! » Répliqua son compagnon.

« Éclaircir la situation ? C'est l'expression que tu utilises pour désigner nos séances de criquons-criquette ? »

« AVRIL ! » s'écria Laurence, choqué par son franc-parler. Devant Marlène, en plus !

« Oh, ça va, il est temps d'appeler un chat, un chat ! Tu n'es pas le dernier à bouder ton plaisir ! »

Il serra la mâchoire et se retint d'exploser. Alice reprit plus calmement et expliqua :

« Laurence m'avait demandé de l'aider pour la mission sous couverture chez Prizzi. On était sensé être amants - Oui, je sais, le truc le plus improbable de la Terre ! - Et je me suis retrouvée dans une situation... délicate. »

« Oui. Tu m'as dit que tu avais été agressée par un type bizarre. »

Avril parut gênée. Visiblement, elle n'était pas entrée dans les détails avec son amie.

« C'était un pervers sexuel. » Précisa Laurence, sombrement.

A ces mots, Marlène ouvrit des yeux effarés. Il poursuivit d'un ton amer :

« ... On a failli être découverts et mourir. J'ai laissée Avril me suivre sur l'enquête, parce qu'elle n'était pas bien, d'une part, et que je voulais garder un œil sur elle, d'autre part. »

« Parce que tu te sentais coupable, oui ! » Alors qu'il protestait, elle ajouta : « Si, Swan ! Tu t'es autoproclamé mon protecteur, alors que je ne t'avais rien demandé ! »

« Mais tu étais quand même ravie de me trouver et tu t'es accrochée à moi comme un chien perdu sans collier ! »

Cette fois, ce fut Alice qui rongea son frein et elle reconnut :

« C'est vrai que je n'étais pas bien... De fil en aiguille, Laurence m'a lancé des défis pour que j'arrête de broyer du noir. »

« Comme avec ce saut en parachute... » Souffla Marlène, avec horreur.

« Non, ça, c'est moi, mais c'était l'idée générale... prendre des risques… vivre intensément... »

Alice et Laurence se dévisageaient à présent, en se rappelant l'instant où tout avait basculé dans leur relation.

« … Dans le feu de l'action, on a cédé à ce… besoin… Et puis... »

Laurence déglutit au souvenir des instants qui avaient suivis le saut et leurs premiers baisers. Encore maintenant, la culpabilité le poursuivait toujours. Il s'en voulait encore de l'avoir entraînée dans cette histoire. Dire qu'il aurait pu perdre Avril...

Marlène leur jeta un regard à tour de rôle. Quelque chose avait définitivement changé chez eux, une acceptation de ce qu'ils étaient l'un pour l'autre. Malgré elle, la blonde se mit à sourire devant la fascination qu'ils exerçaient l'un sur l'autre.

« Et puis, vous avez enfin laissé vos cœurs s'exprimer. Vous vous êtes aperçus que vous teniez énormément l'un à l'autre… que vous vous aimiez peut-être ? »

A ces mots, Laurence sembla sortir de sa transe et protesta vivement :

« Je n'ai jamais rien entendu d'aussi ridicule ! Enfin, Marlène, on parle d'Avril et de moi ! Comment voulez-vous faire pire association ? »

Vexée d'être ainsi rabaissée par son mufle d'amant incapable d'assumer ses choix, Alice s'apprêta à répliquer vertement, mais Marlène ne lui en laissa pas le temps :

« Justement, Commissaire, Tata Lucette a toujours dit que les contraires s'attiraient ! C'était ce qui les avaient poussés dans les bras l'un de l'autre avec Tonton Léon ! Il n'existait pas un couple plus dépareillé qu'eux, et pourtant, ils s'aimaient à la folie ! »

« Vous oubliez un détail, Marlène... Avril et moi, nous ne sommes pas un couple ! »

« Non, ça, c'est sûr... » grinça la rousse entre ses dents.

Alice en avait assez entendu pour la soirée. Elle récupéra ses affaires et fila dans la salle de bain.

Marlène jeta un regard accusateur au fier Laurence, qui ne s'était pas rendu compte de l'effet de ses paroles acides sur sa maîtresse. Il reprit d'un ton professionnel :

« Marlène, je vais vous demander de garder le silence sur notre relation jusqu'à la parution du livre d'Avril. »

« Pourquoi ? »

« Imaginez ce qu'on pourrait dire de votre amie : Elle a couché avec un flic pour obtenir toutes ses infos sur l'enquête... C'est une opportuniste... Son travail d'investigation est bidon… Aucune réflexion... Avril va se faire massacrer par la critique, par des jaloux et être discréditée en un rien de temps, alors qu'elle a joué son rôle activement... Cela mettrait en péril tout ce pour quoi elle s'est battue et même démolir sa carrière de journaliste. »

« Peut-être auriez-vous dû y réfléchir à deux fois avant de coucher ensemble, non ? » Lâcha Marlène, encore en colère.

Admettre qu'ils n'avaient pas pu se résoudre l'un comme l'autre à faire marche arrière, c'était reconnaître que leur relation comptait à leurs yeux. Et ça, Laurence n'était pas prêt à l'affirmer pour sa part. Quant à réfléchir… Il n'avait pas bien eu les idées claires l'un comme l'autre. Les avaient-ils eu tout court d'ailleurs ? Il baissa les yeux, conscient qu'il était tout autant responsable de ce fait qu'Avril. Marlène inspira devant son silence coupable.

« Très bien. Si c'est important pour Alice, alors je respecterai son choix. En attendant, vous m'avez terriblement déçue tous les deux… Cette défiance, c'est… c'est comme une trahison ! »

A ces mots, le vindicatif Laurence se hérissa à nouveau :

« Parce que taire votre relation avec Richard, n'était pas une trahison peut-être ? Vous vous êtes bien gardée de me dire ce qu'il en était ! Votre mensonge monté de toute pièce avec Avril... » Il fit une grimace éloquente. « … C'était lamentable ! »

« Oh ! Si vous ne vous acharniez pas à vouloir régenter ma vie, on n'en serait pas arrivé là ! Mais non, il faut toujours que vous contrôliez tout ! C'est insupportable ! »

« Marlène, je vous interdis... »

« Rien du tout, commissaire ! J'en ai assez de votre comportement autoritaire. J'en ai assez de vous ! Je m'en vais ! Bonne nuit à vous ! »

« Marlène ! Revenez ici !»

D'un pas décidé, la blonde l'ignora et se dirigea vers la porte d'entrée qu'elle claqua en sortant. Laurence grommela quelque chose, puis vit Alice sortir de la salle de bain, toute habillée. Sans un mot, le visage fermé, la rousse prit son blouson et ignora son amant qui la dévisageait, interloqué.

« Avril ? Qu'est-ce que tu fais ? »

« Ton paillasson personnel en a assez de se faire piétiner ! En attendant que tu grandisses, je m'en vais, moi aussi ! »

« Mais tu ne peux pas partir !? »

« Regardes-moi. Je vais actionner mes petites jambes et franchir la porte ! C'est étonnant, non ? Bonne nuit, Laurence ! »

Et un second claquement se produisit, suivi quelques secondes plus tard par un : « C'est pas bientôt fini ce cirque ! » furieux, en provenance d'un de ses voisins !

Le policier soupira, se frotta les yeux et murmura :

« Formidable… Une soirée très réussie… »

Avant de se rendre compte qu'il était très probablement redevenu célibataire…

A suivre...

Je ne sais pas si vous connaissez des couples a priori mal assortis dans votre entourage, mais comme Marlène, j'avais un oncle et une tante qui n'arrêtaient pas de se chamailler, parfois férocement, toujours avec un humour froid et cynique, mais qui s'adoraient au fond. Un geste tendre, une parole rassurante, et tout était remis en perspective. Après 50 ans de complicité, le second n'a survécu que six mois au départ de la première. Je me suis servie d'eux comme modèles pour Laurence et Avril.

Cette dernière scène entre nos héros a été un vrai plaisir jubilatoire à écrire. J'espère avoir réussi à vous replonger in the mood des Petits Meurtres.

Maintenant qu'ils sont bien fâchés les uns avec les autres, il va falloir les réconcilier tous les trois...