Quand Diego se redressa pour s'adosser au mur, Daniel comprit ce qu'il allait faire.

« Diego. Para. » murmura-t-il.

Les ronflements dans les parois du frigo étaient lourds, mais les prisonniers entendaient distinctement la respiration rapide de leur collègue qui, soudain, rejeta sa tête en arrière. Un claquement sec répondit à un autre humide. Daniel en frissonna, comme s'il pouvait être encore surpris par le froid de la pièce. Si ses testicules n'étaient pas déjà écrasées par la température négative de cette prison, elles auraient rétréci à cause de la peur.

« Diego ! »

Leur collègue s'était évanoui. Son menton bascula en avant, alourdi par l'importante quantité de sang qui avait empli sa bouche.

Isolés dans cette chambre froide, les mercenaires n'entendaient pas ce qui se passait autour, ni au-dessus d'eux. Une centaine d'étages s'alignaient au-delà de leur tête, empilant des présences et des menaces, mais c'était comme s'ils avaient été enterrés dans ce coin de sous-sol, oubliés et isolés, rappelés seulement quand les associés du Joker en avaient besoin.

La porte massive s'ouvrit dans un sifflement étouffé. Les sons se faisaient entendre à l'extérieur, alors un homme avec une veste rouge inspecta la prison.

« Merde ! » Lâcha-t-il en apercevant Diego, et il fit signe à quelqu'un derrière lui pour récupérer le corps.

Daniel contracta ses épaules quand la silhouette de Batman se courba pour passer sous l'embrasure pourtant haute.

La veille, quand Bane leur avait annoncé qu'il ne comptait pas affronter Batman au Royal pour le piéger autrement, tous les hommes avaient accepté ce choix sans broncher — leur patron organisait les plans, eux les exécutaient —, mais aujourd'hui, Daniel regrettait amèrement cette décision.

Les acrobates, les clowns, les anciennes prostituées qui s'improvisaient en artistes meurtriers, il pouvait gérer, mais Batman ? Ce nouveau Batman ?

Le vengeur saisit l'épaule de Diego et le traîna comme un sac jusqu'à l'extérieur, laissant le sang s'égoutter sur le carrelage graisseux.

Quand Jell-O referma la porte du frigo, les autres hommes se retrouvèrent à nouveau dans le noir, dans ce silence dans lequel ils essayaient de se fondre.

Retenir sa langue, c'était tout ce qui comptait. Même si Diego avait, par faiblesse, tenté de couper sa langue pour de bon.

Sous les regards de Twist et de Jell-O, Batman plaça le prisonnier inconscient sur un plan de travail de la cuisine ; ils étaient assez larges pour permettre à quatre cuisiniers de s'affairer dessus pour hacher, trancher, couper… mais Batman préférait travailler seul et, cette fois, il s'agissait de recoudre.

Les accidents devaient être courants dans les cuisines du Royal, car la pharmacie était équipée en gaze, alcool, pansements, fils…

« Pourquoi est-ce qu'il a fait ça ? » Demanda le dompteur en regardant la langue gonflée qui dépassait des lèvres bleues.

« Parce qu'il sentait qu'il allait parler. »

Batman desserra la mâchoire de Diego et prépara une aiguille. Il ne prit pas la peine de vérifier l'air horrifié de Jell-O ; il avait entendu le hoquet.

Combien de saltimbanques étaient capables d'en faire autant pour Joker ? Combien étaient prêts à se sacrifier pour leur nouveau patron ?

Quoique, même sous la torture, ils n'auraient rien à avouer : le clown gardait trop de secrets.

La langue n'avait pas été sectionnée, mais les dents avaient presque accompli l'ablation. La bouche n'était plus qu'une cuve pleine de sang qui gargouillait, remplissait, débordait. Batman avait troqué ses gantelets pour des gants en latex, mais la matière blanche était devenue entièrement rouge. L'aiguille se plantait avec des à-coups secs pour maîtriser la trajectoire de la pointe qui brillait, et le fil se tendait quand elle essayait de s'envoler, nouant les chairs.

L'acte de soigner exigeait son lot de douleur, mais ce n'était pas l'intention de Batman : il cherchait seulement à stopper l'hémorragie.

« Combien d'hommes sont retenus dans le frigo ?

— Seize. Avec celui-là, dix-sept ! »

Diego était toujours évanoui, ce qui rendait la douleur lointaine, mais quand il se réveillerait, les congestions agripperaient jusqu'à sa mâchoire et le sang avalé le ferait vomir.

S'il se réveillait.

« S'il meurt, jetez son corps dans la mer. »

Parfois, Batman se demandait si le Royal Hotel avait été construit en bord de plage pour offrir une vue maritime à ses clients ou si la proximité de la mer avait été pensée pour faciliter les activités des gangsters.

« Et les autres ?

— Ils ne parleront pas juste parce qu'ils sont enfermés dans le noir. » Répondit Batman.

Twist se tenait à deux pas de la porte du frigo, sa trompette placée comme une mitraillette — après tout, c'était une mitraillette — sur son bras. Le clown était un homme solide, assez bien bâti pour accomplir le sale boulot, mais Batman se passa de son aide pour ramener Diego à l'intérieur.

Sans délicatesse, le vengeur abandonna l'homme dans un recoin, puis, au lieu de ressortir en considérant son travail terminé, il regarda les seize prisonniers tour à tour. Les capuches étaient toujours rabattues sur les visages assombris par l'échec.

Les forains les avaient fouillé, comme Batman leur avait demandé, mais le vengeur n'avait pas imaginé les voir porter encore tous leurs vêtements.

Pourquoi les enfermer ici s'ils pouvaient supporter la température ?!

Batman saisit un homme sur sa droite, Daniel, et, du bout d'un batarang, déchira la doudoune dans son dos, la découpant de façon pour l'en dépouiller sans avoir à le détacher. Les écharpes furent retirées, les gants arrachés. Des plumes et des lambeaux de tissu éparpillèrent le sol, sous les regards surpris — et peut-être un peu terrifiés — de Jell-O et Twist.

Batman poussa le vice jusqu'à lacérer les pulls et les sweats pour que le froid rencontre enfin la peau juste en-dessous.

Les hommes de Bane pouvaient résister à bien des épreuves, mais Batman n'allait pas leur faciliter la tâche.

Eux non plus. Ils opposaient des visages fermés, se pliant aux nouvelles conditions, et s'ils tremblaient, c'était uniquement parce que le froid avait fini par percer là où l'aile tranchante avait frôlé la peau.

Jell-O sentait un malaise se partager au sentiment de force, tandis que Twist, profitant de son masque qui le rendait anonyme, fixait chaque détenu. Ses yeux noirs s'enfonçaient de plaisir sous les paupières bleues dessinées sur le plastique. Il essaya de sourire mais les cicatrices à la commissure de ses lèvres transformaient la joie en grimace ; une chance que le masque d'auguste lui offrait un rire plus épanoui.

Une fois qu'il eut terminé, Batman referma la porte du frigo sans prononcer un mot ; les menaces n'avaient pas de poids quand elles flottaient du bout de la langue.

Les deux hommes du Joker attendaient toutefois un ordre, se pliant à un leader terrible.

« N'ouvrez pas cette porte avant cette nuit.

— Même s'ils demandent de l'aide pour celui qui s'est mordu la langue ?

— Ils n'en demanderont pas, et celui-là ne nous servira plus à rien. Vous lui donnerez de l'eau quand même, en même temps que les autres, mais c'est tout. »

Juste de quoi les maintenir en vie, en survie, pour qu'ils parlent, mais Batman ne comptait pas sur cette piste : il s'écoulerait trop de temps avant que les prisonniers ne trahissent leur patron — s'ils ne mourraient pas tous avant —, et des chances subsistaient pour qu'ils emportent tous les secrets.

En revanche, Batman était certain d'obtenir bien plus auprès d'un autre criminel, un qui s'était isolé des conflits provoqués par Joker : le Pingouin.

Oswald Cobblepot associait tradition et modernité dans ses méthodes et ses centres d'intérêt, connaissant les vieilles familles mafieuses et les nouveaux truands qui émergeaient, et même s'il n'avait eu aucun contact direct avec le Joker, il savait tout ce qui se passait à Gotham.

Lui saurait ce qui était arrivé au Joker. Ne restait qu'à trouver l'approche la plus efficace pour lui soutirer les informations.

« Batman. » L'appela Jell-O avant que le vengeur ne quitte la cuisine pour prendre un peu de repos. « Vous allez rester, hein ?

— Je pensais que vous vouliez tous que je retrouve le Joker ?

— Oui, bien sûr, mais je voulais dire : vous allez rester avec nous ? Même quand le Joker reviendra ? » Si le Joker reviendra, voulut répliquer Batman, mais il se retint de justesse. « Je ne sais pas pour les autres, mais ça me rassure de savoir que vous êtes dans les parages. Si le Joker disparaît et vous aussi, alors j'aurais vraiment tout perdu…

— J'en doute.

— Anong n'a pas tout expliqué. Quand j'ai été mis à la porte à l'armée, j'ai intégré le cirque au nord d'Amusement Park. On avait un petit succès, surtout grâce au numéro des Flying Grayson, peut-être que vous en avez entendu parler ? Il y a pas mal d'affiches en ville. J'aurais pu rester dans la troupe, mais on a attiré l'attention de Tony Zucco, un des…

— Je sais qui est Tony Zucco.

— Bien sûr. Vous l'avez mis en prison au printemps dernier, mais il est ressorti depuis. »

Ça aussi, Batman le savait malheureusement déjà.

Tony Zucco prétendait être un membre de la famille Maroni quand, en réalité, il était un petit gangster en bas de l'échelle qui rêvait de fonder son propre réseau, mais tant qu'il serait maintenu dans l'ombre des plus grands, il devrait se contenter d'attaquer des cibles faciles. Comme une troupe de cirque…

« C'est à cause de lui que j'ai rejoint le Joker avec quatre autres collègues, même si Swirl est mort la nuit dernière. » Le trapéziste avait été une des premières victimes de la nuit, tué d'une balle dans la tête quand Bane avait débarqué dans le hall avec son groupe. « Mais si on était restés, on serait probablement tous morts aujourd'hui : Tony Zucco nous avait promis une visite juste après Noël pour rempocher une partie de notre argent, que ça nous plaise ou non, mais ce matin, j'ai appris qu'il ne s'est pas montré une seule fois ces derniers jours ! Il est persuadé que ceux qui sont restés sont quand même sous votre protection avec celle du Joker ! »

Alors même un petit pion sur l'échiquier comme Zucco entendait les rumeurs sur le clown et la chauve-souris ?

Ce n'était pas ce que Batman avait espéré.

En sortant de la batcave le soir de Noël, Bruce s'était juré de devenir ce dont Gotham avait besoin : un vengeur, un bourreau aux sentences qui ne pouvaient ni s'acheter, ni se négocier, apportant enfin une authentique justice pour pallier la parodie qui se déroulait dans les commissariats, les palais de justice et les prisons.

Il aurait pu mener ce combat seul, mais il était resté auprès du Joker, passant tant de temps dans le Royal que ses ennemis étaient convaincus qu'il était devenu le partenaire du clown.

Maître Bruce, je sais que vous ne voulez pas l'entendre, mais vous n'êtes pas fait pour la solitude.

Qu'est-ce qui l'avait poussé vers le Joker ? Le destin ? Une attraction aussi imparable que celle de la chute libre ?

Sans s'en rendre compte, Batman secoua légèrement la tête pour se ressaisir, puis il demanda :

« Combien de personnes sont restées au cirque ?

— Une vingtaine. Enfin, je compte le bébé des White et le fils des Grayson, mais même lui est encore trop petit pour travailler. »

Jell-O et les autres avaient choisi une voie criminelle pour échapper à Zucco, et ceux qui avaient préféré survivre bénéficiaient, sans le savoir, d'un avantage grâce à ceux qui étaient devenus les hommes du Joker.

« Quel âge a-t-il ?

— Huit ans. »

L'âge que Bruce avait quand il avait perdu ses parents.

Sans la peur qu'il inspirait avec le Joker, peut-être qu'un autre enfant serait devenu orphelin… Mais ce n'était qu'une supposition, qu'un espoir.

« Que personne ne rende visite aux prisonniers. » Rappela Batman sur le seuil, s'apprêtant à monter dans les étages supérieurs pour se reposer. « Je pense pouvoir obtenir des informations autrement, mais je ne le saurais pas avant ce soir. »