Nwalmendil sortit sur l'esplanade de la citadelle. Il faisait gris mais cela était normal à cette époque de l'année. Pourtant la jeune femme aurait apprécié un rayon de soleil ce jour-là. Elle alla s'accouder contre le parapet de la grande place qui l'empêchait de tomber dans le vide du haut de la cité, et elle admira le paysage : les grands champs du Pellennor, l'autrefois resplendissante Osgiliath, l'ancienne demeure des rois le long du fleuve Anduin, et les hautes montagnes de l'Ombre. Nwalmendil aimait cette place sur la septième strate devant la citadelle. Dès qu'elle s'y rendait, elle y admirait l'arbre des rois, rempli de fleurs blanches dès le printemps et jusqu'à l'hiver. L'arbre était un lointain descendant de Telperion, un des deux arbres de lumière créé par les Valar. Nwalmendil adorait le regarder en s'imaginant à quoi pouvait ressembler Valinor. Glorfindel lui en avait un peu parlée, pour y avoir vécu quelques temps, et cela n'avait fait que renforcer son admiration. Elle avait beau savoir qu'elle ne pourrait pas y vivre après sa mort, l'endroit la fascinait toujours.
Nwalmendil soupira, la tête entre ses mains, les coudes posés sur le muret. C'était toujours aussi difficile de se rendre à la citadelle pour enseigner le sindarin aux princes du Gondor. Oh ils se débrouillaient bien tous les deux, ne manquant pas d'intelligence, mais le problème résidait en un certain comportement que Nwalmendil ne pouvait pas supporter. Le Prince Faramir était toujours aussi méprisant et exécrable. Heureusement son frère Artamir, son ainé de huit ans, ce qui était peu pour des personnes qui pouvaient vivre jusqu'à trois cents ans, était beaucoup plus respectueux et assidu dans son travail, beaucoup plus pondéré. C'était aussi un véritable cerveau. Il était intelligent et observateur. Il respectait son travail. Nwalmendil et lui entretenaient des rapports courtois agréables mais cela ne suffisait pas à compenser le comportement du Prince Faramir.
Nwalmendil avait cru au départ que le temps ferait mûrir le prince et qu'il deviendrait plus respectueux envers elle mais rien n'y faisait. Il restait le même, médisant, méprisant et odieux même après sept ans et demi passés en sa compagnie chaque après-midi. Même après autant de temps à leur enseigner cette langue tous les jours, leurs progrès étaient plus lents que les siens car ils ne pouvaient pas parler cette langue constamment chez eux pour s'en imprégner totalement.
Leur enseigner était également dur car cela lui rappelait constamment sa vie à Fondcombe même si cela s'estompait. Mais les premiers mois, Nwalmendil avait eu constamment la gorge nouée par l'émotion.
Cela faisait maintenant sept ans et demi qu'elle vivait à Minas Anor et subvenait aux besoins d'Amal. Fidèle à sa parole, Nwalmendil apportait la rente mensuelle chaque mois et restait pour la journée avec Amal. Elle savait que tout se passait bien entre lui et Gaedha et qu'elle prenait bien soin de lui. Elle venait toujours sur son jour de congé pour avoir le plus de temps avec lui. Ils ne sortaient pas de la maison car Helwa ne voulait pas qu'on lui pose des questions à ce sujet mais ils s'occupaient très bien à l'intérieur et discutaient de longues heures ensemble.
Nwalmendil avait maintenant vingt-neuf ans. Elle connaissait la cité par cœur et avait lu la plupart des ouvrages de la Grande bibliothèque. Cela n'avait pas été facile de pouvoir rentrer dans un endroit réservé aux savants et aux érudits, tous de sexe masculin. Mais sa place de préceptrice royale lui ouvrait finalement beaucoup de portes et elle avait rapidement pu accéder au large savoir gondorien.
Elle avait également dû s'imposer dans l'armée et prouver sa valeur pour ne pas être constamment rabaissée par ses collègues. Cela n'avait pas été aussi difficile que ce qu'elle avait pensé. Après quelques jours où la plupart des guerriers de sa section avaient été mis en déroute, la plupart des soldats avaient reconnus sa valeur. Il en restait qui, bien sûr, n'appréciaient pas sa présence mais ils n'étaient plus très nombreux désormais.
Nwalmendil avait rapidement monté les échelons de l'armée gondorienne grâce à son talent pour manier les armes mais aussi grâce à son esprit de stratège qui était l'une des qualités essentielles des hauts gradés d'une armée. Elle était désormais Capitaine du Gondor. Ce poste lui convenait bien car elle effectuait toujours des missions aux frontières avec ses escadrons de soldats.
Mais Nwalmendil était fatiguée, son sommeil était constamment agité de cauchemars. Elle avait maigri. Elle ne ressemblait plus vraiment à la personne qui était arrivé sept ans plus tôt à Minas Anor.
La raison de ce changement : la tristesse, le sentiment de vide qu'elle ressentait, sa difficulté de vivre sans ses amis et son amant. Elle tentait de les ignorer du mieux qu'elle pouvait, de les cacher, mais ils revenaient toujours et la faisaient tomber au sol. Et Nwalmendil n'avait plus la force de se relever à chaque fois. C'était trop dur. Elle l'avait fait pendant longtemps et elle avait décidé qu'il était temps de rester à terre. Cela restait en profondeur la plupart du temps, caché par les années qui passaient mais c'était toujours là et elle en restait très affectée.
Alors quand elle devait partir en mission plusieurs jours pour repousser des raids d'Orientaux, elle se plaçait toujours en première ligne, prenant toujours tous les risques ne se souciant plus d'être touchée désormais. Elle aimait Amal, elle appréciait de nombreux moments de cette vie à Minas Anor mais vivre loin de ceux qui tant avaient tant touché son cœur lui semblait désormais lourd, long et douloureux.
Nwalmendil savait que Gaedha garderait Amal même si elle venait à mourir et à ne plus pouvoir payer la rente. Cette femme s'était attachée à cet enfant comme une mère et Nwalmendil savait que sa disparition ne lui porterait pas préjudice.
Elle descendit les rues vers l'auberge d'Amrad. Elle connaissait si bien le chemin maintenant qu'elle aurait pu s'y rendre les yeux fermés.
Quand tout ce qu'elle voulait ignorer revenait la frapper de plein fouet, Nwalmendil descendait chez Amrad. C'étaient les « journées noires ». Les pires moments de son existence, pensait-elle. Des moments où tout était trop difficile, où elle ne pouvait plus refouler toute sa douleur, la goutte débordant du vase trop plein d'émotions qu'elle trainait derrière elle. Et le seul remède que Nwalmendil avait trouvé était d'aller boire de l'alcool, beaucoup d'alcool jusqu'à ce qu'elle ne ressente plus rien, que son esprit soit totalement embrumé. Ce n'était pas sain et elle le savait très bien. Cependant c'était plus fort qu'elle. Elle en avait besoin.
Nwalmendil poussa la porte de l'auberge et alla s'assoir au bar machinalement. Elle attendit qu'Amrad vienne la servir. Elle venait souvent manger ici après l'altercation qu'ils avaient eu tous les deux le premier jour. Elle avait développé une relation qu'elle pourrait qualifier d'amicale avec Amrad. Nwalmendil ne lui avait bien sûr jamais parlé de son passé mais elle discutait de la vie à Minas Anor, de ses missions, des princes aussi parfois et Amrad adorait connaître les dernières nouvelles.
Cependant depuis un an, elle ne venait plus que pour se saouler lors de ses « journées noires » et ils ne parlaient plus. Cela lui arrivait souvent une à deux fois par mois maximum mais c'était déjà bien plus que ce qu'elle pouvait supporter.
Amrad arriva vers elle, inquiet :
—Nwalmendil ! S'exclama-t-il. Oh toi... si t'es là c'est qu'ça va pas. Qu'est-ce qui s'passe ?
L'interpellée leva les yeux au ciel. Elle détestait quand Amrad posait ce genre de questions :
—Rien Amrad. Ça va très bien, sers-moi donc au lieu de te réinventer guérisseur.
—Tu dis ça mais j'sais bien que ça va pas, dit-il en lui servant un grand verre de son alcool le plus fort, parce qu'à chaque fois que tu viens chez moi c'est pour t'saouler comme un trou. Les gens qui font ça et ben c'est des gens qui vont pas bien.
Nwalmendil descendit son verre à la vitesse de l'éclair et Amrad lui en resservit un, comme toujours. Ils avaient eu cette discussion tellement de fois qu'elle avait arrêté de compter :
—Tu sais, fit Amrad en se penchant vers elle, le Général Eärnil, il est venu m'voir y'a pas longtemps et y m'a dit de te prévenir que s'il te r'trouvait encore dans le même état que les aut' fois, t'aurais certainement des problèmes et que j'devrais t'interdire de rentrer dans mon auberge.
Nwalmendil acquiesça, blasée, buvant son verre :
—Quel dommage cela serait pour toi Amrad. Devoir interdire l'entrée à un de tes plus fidèles clients. Ton livre de compte va en prendre un coup pour sûr, répliqua-t-elle cynique.
—J'rigole pas Nwalmendil, tu m'fais peur à chaque fois-là, à descendre toutes mes bouteilles. Après tu tiens même plus debout. Un jour tu tomberas comme ça, fit-il en mimant le mouvement, et tu t'réveilleras pas. C'est déjà arrivé à des gars qui venaient dans mon auberge tu sais. Y sont tombés et puis y se sont pas relevés.
—Oui sûrement, murmura Nwalmendil déprimée, mais moi avec la chance que j'ai, il ne m'arrivera rien.
—Qu'est-ce qu'tu dis ?
—Rien, laisse-moi la bouteille, j'en ai besoin.
Amrad secoua la tête, désapprouvant le capitaine mais laissa tout de même la bouteille. Après tout elle payait toujours et il ne pouvait pas laisser passer ces occasions de ramasser un peu d'argent. Ils avaient beau bien s'entendre, les affaires étaient les affaires.
Nwalmendil savait que si le Général Eärnil la retrouvait encore une fois dans un sale état, elle aurait des problèmes mais elle ne pouvait pas rester ainsi. La plupart des fois où elle se retrouvait saoule, enfin libérée de tout, le général la retrouvait et la ramenait chez elle. Il venait presque tous les jours ici, pour discuter avec Amrad, prendre un verre ou manger.
Nwalmendil avait le droit à un sermon le lendemain mais il la laissait toujours tranquille ensuite. Il couvrait même ses frasques et essayait de faire en sorte qu'elle ne s'attire pas d'ennui. Cela l'étonnait beaucoup, elle qui trouvait qu'elle n'avait pas de relations particulières avec le Général Eärnil. Elle ne l'évitait pas mais n'essayait pas non plus de passer du temps avec lui. Ces moments-là étaient à peu près les seuls moments où elle le croisait désormais.
Nwalmendil soupira. Après les premiers verres d'alcool toutes ses barrières cédaient et il fallait vite qu'elle se dépêche de boire plus d'alcool pour noyer tout ce qui l'assaillait. C'était la partie la plus dure. Les souvenirs se bousculaient dans son esprit et lui donnaient envie de se taper la tête contre les murs.
C'est vous que je veux regarder, c'est vous que je veux toucher, c'est vous que je veux écouter, c'est vous que je veux.
Vous êtes une amie des plus précieuse Helwa.
Relevez-vous. Vous êtes plus forte que cela. Vous avez encore de la ressource.
Elle descendit un autre verre.
La lumière du jour vous sied aussi bien que celle de la lune.
Je vous assure, parole de prince, que vous apprécierez cet alcool.
Vous avez beaucoup progressé, je suis fier de vous.
Nwalmendil avala encore un autre verre, douloureusement, en retenant ses larmes. Ce moment faisait toujours très mal.
Vous êtes belle.
Nwalmendil se resservit fébrilement un autre verre, serrant et desserrant sa main sur son pendentif convulsivement comme si cela pouvait l'aider à traverser ce moment. Ce tic s'était encore accentué avec les années et était devenu quelque chose dont elle ne se rendait même plus compte. La bouteille était presque vide et elle commençait à ressentir les effets de l'alcool. Son corps tremblait un peu et son esprit s'embrumait. C'était si agréable. Comment pourrait-elle s'en passer ?
Je vous aime.
Elle finit la bouteille directement au goulot. Tant pis pour les bonnes manières. Enfin elle se sentait beaucoup mieux. La pièce tournait légèrement autour d'elle. Elle en oublierait presque où elle se trouvait. Son esprit était vide, comme entouré dans du coton. Elle avait l'impression de planer sur un petit nuage. Elle n'entendait plus grand-chose, seulement des bruits confus et éloignés. Elle se raccrocha au bar et demanda une autre bouteille à Amrad. Il lui semblait qu'elle avait crié. Elle ne savait pas trop, tout semblait comme étouffé, extérieur à elle.
Elle n'avait jamais dépassé une bouteille mais aujourd'hui elle avait envie de voir si boire une deuxième bouteille était encore meilleure qu'une seule. Boire autant d'alcool aussi rapidement augmentait le risque de coma et c'était dangereux mais pourquoi s'en soucierait-elle ? Soigner son mal était plus important.
Alors qu'elle descendait le troisième verre de sa deuxième bouteille, il lui sembla entendre quelqu'un l'appeler. Cela semblait si lointain puis la voix devint plus distincte. Elle cligna beaucoup des yeux, la lumière devenant de plus en plus insupportable :
—Capitaine Nwalmendil ?
Elle entendit la voix soupirer bruyamment. Elle tenta de mettre un nom sur cette voix mais son esprit était confus. Elle n'arrivait pas à bien réfléchir. Alors qu'elle allait se resservir un quatrième verre, une main se posa sur la sienne et abaissa la bouteille :
—Non, je ne pense pas que cela soit nécessaire vu votre état capitaine. Vous devriez arrêter.
Un souvenir similaire la traversa et elle secoua doucement la tête pour le chasser.
Elle est assise à une table dans une auberge. Elle a bu et ne comprend pas tout ce qui se passe autour d'elle. Son grand-père vient de mourir. Elle veut juste être seule mais quelqu'un arrive à sa table. C'est Lui. Elle ne veut pas Le voir. Pas maintenant. C'est trop ! Allez-vous-en !
Nwalmendil se retourna sur sa gauche, irritée que quelqu'un l'empêche de boire. Elle leva les yeux au ciel sans aucun respect quand elle distingua le Général Eärnil, assis à côté d'elle :
—Vous... êtes encore là pour... me faire la... morale... général ? Demanda-t-elle sur le ton de la plaisanterie.
Elle avait du mal à former des phrases cohérentes tant son cerveau était embrumé par l'alcool. Elle sentait un sourire béat et stupide collé à son visage mais c'était si bon de se sentir ainsi :
—Non, répondit ce dernier très sérieux, je suis venu pour vous empêcher de vous détruire la santé.
—Ne vous... mêlez pas... de mes affaires, fit-elle en tentant de repousser le général, je n'ai pas... besoin d'aide Elladan. Laissez-moi tranquille !
Puis elle se mit debout brusquement et voulu partir. Mais quand elle commença à marcher, la pièce tourna beaucoup plus que toutes les autres fois et elle se sentit mal. Elle ressentit sa chute puis plus rien.
