Bonsoir, j'espère que vous et vos familles vont bien en ces temps difficiles et je vous souhaite bon courage durant ce reconfinement.

Chapitre 15 : Répercussion

Plusieurs heures s'écoulèrent sans que personne ne vint nous voir. Je fermai les yeux et croisai les jambes, me concentrant sur les ronces, en préparation de notre plan d'action.

Une éternité passa. J'entendais les autres respirer, changer de position, échanger quelques mots, soupirer. J'écartai leur présence de mes pensées.

Je pouvais sentir le déplacement des ronces. Les filaments verdâtres qui les composaient. L'air se teintait de filaments d'un blanc glacial et tourbillonnait dans l'espace restreint. Ces illusions me rappelaient les images que je voyais yeux fermés dans le coffre.

Les marches en bois craquèrent. J'ouvris les yeux, des points colorés dansant encore devant moi. Mikhail descendit les escaliers. Il nous ordonna sèchement de nous nettoyer. Itarillë aida Méliane, ensemble elles se rendirent aux douches. Au sang qui maculait les bras de Méliane, ils n'avaient pas dû être autorisé à se servir de l'eau depuis au moins deux jours, impossible d'évaluer le temps exact dans le sous-sol. Lomion se glissa à l'entrée des douches, près à venir en aide aux filles si besoin.

N'étant pas suffisamment stable sur mes deux jambes, je restai affaissé contre Saeros. Je respirai son énergie, goûtai son parfum. Puis, comme une tension s'était installée, je pris la parole. Je lui racontais mes pouvoirs, le contrôle des abeilles, ma rencontre avec Helevorn, ce qui m'était arrivée lorsque notre professeur m'avait amené, mes cauchemars, surtout le rêve où des groupes de recherches avaient été envoyés.

Saeros écouta attentivement. Je notai un léger changement dans son attitude, comme s'il reprenait confiance. A son tour, il se dévoila. Le jeune elfe me parla de ses parents, de son amour pour leur chien, de sa maison. Il raconta son amitié avec Dimrost, sa rencontre avec Cyriel ici dans cette cave, et comment ils avaient pensé être les dernières personnes qu'ils fréquenteront jamais. Il avoua la douleur d'avoir perdu ses amis, la peur qui s'était renforcée de jour en jour avec la certitude qu'il ne reverrait jamais les gens qu'il aimait.

Sa voix se brisa sur ses mots. Sa main cachait peut-être ses yeux, je distinguais ses larmes. Je plaçai ma paume sur son genou et mon front contre sa joue. La colère qu'il affichait n'était qu'une façade à ces semaines de séquestration. L'épuisement le gagnait, malgré cela il souhaitait toujours s'en sortir, d'une façon ou d'une autre.

Je ne pouvais lui promettre à haute voix que nous nous en sortirions. Ce serait un mensonge. Cependant, je me jurai de les venger.

Après un raclement de gorge, Saeros résuma tous les événements des précédents jours, leur tentative de fuite, les petits détails qu'il avait observé, par exemple la cinquième marche de l'escalier que l'on pouvait soulever ou encore le point faible du système de tuyauterie.

Il finit par me demander si j'avais noté des éléments importants lorsque j'étais en haut. J'avais peu d'informations à lui donner, y repenser me soulevait l'estomac. En revanche, il parut intéressé par les bougies.

-Nous pourrions mettre le feu à cet endroit.

L'incrédulité se dessina sur mon visage. L'elfe argentée clarifia d'un ton fataliste.

-Pour que personne ne revive ce que nous vivons. Pour que les corps de Dimrost, de Cyriel et des autres victimes aient une sépulture. Pour empêcher Helevorn de recommencer. Pour faire taire ces maudites ronces.

Son ton décidé me poussa à hocher la tête. Je me rendis compte que c'était la meilleure façon de procéder. Le feu pourrait même alerter les elfes de la forêt.

Le soulagement se rangea au côté de l'angoisse. Il fallait que l'on réussisse.

Puis, avec une certaine hésitation, l'elfe me questionna, non pas sur mes journées enfermées, mais à propos de Mikhail. Plus particulièrement la fois où il m'avait surpris revenir des douches avec l'homme.

Au début, je me tus, le regard rivé au sol. Quelle importance de le cacher désormais ? Je tentais de parler, bégayais à chaque mot et me trouvais incapable de formuler une phrase correcte. Qui aurait imaginé que ça soit si difficile d'évoquer ça ? Il ne s'était pas passé grand chose...pourtant le malaise que je ressentais était bien présent, lui. Saeros parut comprendre plus que ce qui voulait sortir de ma bouche. Il recouvrit nos mains et les pressa.

Comme s'il avait entendu que nous parlions de lui, Mikhail se dirigea vers nous en désignant les douches. Nous nous levâmes, Mikhail tendit son bras entre nous.

-Pas toi, dit-il, Helevorn m'a demandé de mettre de la pommade pour les brûlures.

Saeros ne fit aucun geste pour s'en aller, il tenta même de contourner l'homme et de lui faire comprendre qu'il n'était pas assez stupide pour laisser l'un d'eux seul en sa compagnie. Moi j'y vis une opportunité, pour lui d'avertir les autres, pour moi d'en apprendre plus. D'un regard, je lui fis savoir qu'il pouvait partir.

Je me rassis. Mikhail se saisit d'un pot, s'installa derrière moi et entreprit d'enlever mon habit. Je gardai mes mains cramponner dessus, finit par abandonner et me tint aussi immobile que possible. Ses mains calleuses rentrèrent en contact avec ma peau, je frissonnai. A mon avis, ce n'était pas vraiment nécessaire, je guérissais rapidement, les brûlures ne me faisaient plus mal. Par contre, les marques qu'elles m'avaient infligé refusait de s'estomper. Le symbole de ces étranges elfes : un cercle plein superposé à un cercle vide surplombé de trait à l'image d'un soleil. Une éclipse, pensais-je distraitement.

-Ce ne sera pas long.

Je manquai de sursauter au son de sa voix.

-Ils seront mort avant de prendre conscience de ce qu'il leur arrive.

Je tournai la tête vers les elfes, le cœur battant. Itarillë et Méliane avaient pris la place de Lomion. La bouche de l'humain frôla mon oreille.

-L'elfe argentée et la plus âgée des demoiselles, ils ne les laisseront pas vivre. Trop compliqué, trop « influencé », trop imparfait.

Itarillë défit les bandages de Méliane et en créa de nouveaux avec des bouts de tissus. Lomion apparut un court instant et leur donna une coupelle. L'ellon nettoyait les mains de Mélian avec application.

-Nous sommes beaucoup plus nombreux que vous ne pourrez l'imaginer, hommes et elfes compris.

Lomion partit, la sœur de Gallen pansa les mains de Méliane.

-Les deux « rebelles » seront jetés en pâture aux loups, continua l'homme à mon oreille, Doyel pourra trouver une utilité à la fille...

Les doigts de l'homme caressèrent ma nuque.

-Et le rouquin...oh, j'ai négocié avec Helevorn pour avoir une part du marché. J'ai toujours rêvé d'avoir un jouet.

Mes yeux restèrent collés à l'espace béant où Lomion venait de disparaître. Mikhail attrapa mon visage d'une main et me déplaça de façon à ce que je sois face à lui. Nos regards se rencontrèrent. Un sourire étira ses lèvres. Il leva mes jambes et les mit en travers des siennes, prêt à les badigeonner à leur tour. Je dus m'accrocher à ses épaules pour ne pas tomber.

-Quant à toi, je ne sais pas ce que tu deviendras, mais je sais que Helevorn te dévorera tout cru.

Je me débattis, ne réussis qu'à me faire tordre le poignet. Au point où j'en étais, je me demandai s'il parlait au sens propre ou au sens figuré. Je n'en saurai pas étonné.

Mikhail me permit de me rhabiller et de m'éloigner, gardant mes poignets dans sa poigne. Je serrai les dents. S'il tenait à discuter, grand bien lui fasse.

-Tu sais le nombre de jeunes que j'ai baisé depuis leur rencontre ? J'aime particulièrement, reprit-il dans un sourire mauvais, ceux qui ont la peau si claire que l'on peut imprimer la marque des mains sur les fesses.

Après moult réflexion, j'aurais préféré qu'il se taise.

-Si Helevorn te garde, nous aurons peut-être l'occasion de nous revoir.

J'espérais que ce ne fusse jamais le cas.

Je croisai le regard de Lomion à travers la pièce. Mon esprit superposa les actions de Mikhail à mon égard sur lui. Je me sentis blêmir.

Saeros avait raison, nous n'avions pas le choix.

-Quand est-ce qu'ils reviendront ? Demandai-je.

-Impatient ? Ils sauront là demain au crépuscule. Helevorn tenait à s'occuper d'un problème.

Nous avions peu de temps.

Enfin, il me relâcha, stoppa l'eau, nous cria de se tenir tranquille et remonta.

Nous ne mangeâmes pas, même si nous mourrions de faim. Nous bûmes l'eau que Lomion avait récupéré des douches, celle-là au moins était pure.

Notre plan comportait de nombreuses failles, on ne pouvait pas vraiment appeler ça un plan. Un acte désespéré, voilà ce que c'était.

Comme me l'avait appris Lupa, « un ennemi encerclé est poussé à des actions désespérées ».

Itarillë et Lomion se réfugièrent derrière l'étagère près des escaliers, pichet et statuette à la main. Méliane et Saeros se mirent à l'opposé, de sorte que Mikhail puisse les voir en arrivant. Moi, je restai assis dans un coin en dessous des ronces, déjà concentré sur la connexion que nous avions établi.

Les tiges épineuses s'étirèrent, se déplacèrent, rampèrent au plafond, s'enroulèrent autour des canalisations alimentant les douches. La pression augmenta, les épines s'enfoncèrent dans les tuyaux. Tel un boa constrictor, les ronces les broyèrent et les arrachèrent. De l'eau jaillit et se répandit sur le sol.

La porte de la cave s'ouvrit à la volée. Mikhail dévala les marches en jurant. A peine son pieds posé sur le sol, Lomion et Itarillë lui sautèrent dessus. Le pichet le fit tituber et le coup porté par Lomion le fit glisser vers les ronces. La plante s'accrocha à ses vêtements et l'entraîna sous l'eau. Mes lèvres bougèrent mais aucun mot n'en sortit.

J'entendis Saeros hurler aux autres de courir. Je ne fis pas attention à eux, concentré sur les ronces et l'eau qui se répandait de plus en plus.

-Pas partir. Dit pas partir, chuchotèrent les plantes, perdues.

Je sentis les ronces se replier, tourner leur attention vers les fuyards. Je les ramenai vers moi, imaginant une main invisible faire pression sur elles. Des picotements me parcoururent, les ronces se vengeant sur moi, perforant mes bras. Leur aura malfaisante s'infiltra sous ma peau, s'insinua dans mes poumons. Je maintins la pression jusqu'à ce que ma main métaphysique se désintègre.

Un bras me tira, une voix me cria de bouger. Je mis une éternité avant de pouvoir réagir, mon esprit évadé en direction des ronces. La voix me traînait, je vacillais sans cesse dans les marches. Les ronces hurlaient et s'énervaient, furieuses et troublées face à ces ordres contradictoires.

Une main saisit ma cheville. Je m'étalai dans les escaliers, ma mâchoire cogna le bois. L'humain venait de reprendre ses esprits, et le moins que l'on puisse c'était qu'il était furieux. Le choc eut le mérite de me faire sortir de ma torpeur.

-Legolas !

Je me relevai et m'aidai de la main tendue de Saeros. Mikhail nous suivait. Je m'arrêtai au niveau de la marche branlante et l'arrachai. Puisant un peu de force dans le désespoir, je la balançai sur Mikhail. L'homme percuta le mur. Je ne pris pas le temps de vérifier son état et remontai. La lumière nous accueillit, la porte de sortie se situait au détour d'un couloir sur la droite, grande ouverte signe que nos amis avaient réussi à s'enfuir. Saeros me dépassa et alla à l'opposé de la liberté.

Mince, les bougies...

Ce détail du plan m'avait échappé. Malgré les suppliques de Saeros de le laisser faire, je restai avec lui. De toute manière, je ne pourrais jamais courir.

Nous étions à mi-chemin lorsque Saeros fut projeté à terre, assommé par le gourdin de Mikhail. Il s'apprêtait à le frapper à nouveau lorsque je lui sautai dessus sans réfléchir. J'étais un poids plume pour lui, cependant cela suffit à le déconcentrer. J'éloignai son arme d'un coup de pieds. Sa main s'enferma autour de ma gorge, me coupant la respiration. Il m'attira contre lui et une vive douleur me perça la poitrine, là où venait se planter une seringue. Ma vision se brouilla, j'échouai au sol. Mikhail jurait. Je tentai de me redresser, il me plaqua au sol et me poignarda d'une nouvelle seringue.

-Putain de merde ! Saloperie de gosses ! V...

Un feu brûlant embrasa mes veines. Je hurlai à pleins poumons, sans qu'aucun son ne parvienne à mes oreilles. Mikhail m'écrasa, s'asseyant en califourchon sur mon ventre, maintenant mes poignets, et brandit une troisième autre seringue.

Saeros surgit derrière lui et le frappa avec le gourdin. Mikhail recula, le visage en sang. Il sauta sur l'elfe argenté et l'écrasa dans sa poigne. De sa main restante, il le tambourina à plusieurs reprises. Puis, agrippant ses cheveux, il frappa sa tête contre le sol, une fois, deux fois, trois fois, jusqu'à ce que des gouttelettes rougeâtres éclaboussassent mon visage et qu'une flaque de liquide pourpre baignât mes doigts, jusqu'à ce la vie quittât ses yeux, et même au-delà.

Des larmes chaudes dévalaient mes joues, mes lèvres formant inlassablement le nom de mon ami.

La drogue s'empara de mon corps, mes pensées ralentirent, mon cœur s'apaisa. J'embrassai l'inconscience avec soulagement.