Après le départ précipité de Ciri, Léo ne savait que faire. Qu'est-ce que sa compagne allait faire ? Serait-il capable de la retrouver avant qu'elle ne commette une quelconque erreur ? Maintenant que sa selle avait été trafiquée par la jeune femme, il lui était impossible de partir avec son cheval. Geralt, Jaskier et Zoltan étaient partis à Beauclair pour la journée, et il avait interdiction de s'approcher de ceux des deux elfes – mais il ne savait pas pourquoi -. Quant aux deux magiciennes, Taria et Grieldan, ils étaient introuvables. Heureusement, le soleil déclinait à l'horizon, le nain, le barde et le sorceleur n'allaient pas tarder à rentrer.
Comme il n'y avait qu'un seul chemin pour arriver au domaine, le jeune homme aux cheveux albâtres songea à aller à la rencontre de ses compagnons, mais il se ravisa, préférant faire les cent pas sur la place. Barnabas-Basile vint le voir plusieurs fois afin de comprendre ce qui lui arrivait mais le sorceleur ne lui répondait pas, trop perdu dans ses pensées. Lorsque Geralt et les autres arrivèrent, Léo s'empressa d'aller à leur rencontre.
Le plus vieux des deux sorceleurs ne comprit d'abord pas pourquoi son confrère accourait vers lui assez paniqué, sans Skjall ni Ciri dans les parages. Il n'eut pas le temps de prendre la parole que le plus jeune lui raconta tout à l'écart des deux autres. Sa dispute avec Ciri, sa fuite. Geralt n'en fut pas étonné, il était fréquent que la jeune femme ait besoin d'être seule. Léo lui rappela qu'elle avait pris soin d'emporter avec elle des affaires.
- Léo, je ne pense pas que ce soit nécessaire de partir à sa recherche, elle n'a pas dû aller bien loin… commença Geralt, descendant d'Ablette, son fidèle destrier. Il est fréquent qu'elle ait besoin d'être seule, surtout en ce moment.
- Je sais bien répondit Léo, mais je ne peux pas m'empêcher d'être inquiet, après ce qu'il s'est passé j'ai peur que le culte du Lis rôde dans les parages. Si le mage est avec eux…
- Hmmm, je comprends, et moi aussi je m'inquiète pour elle. Ok, on va aller la chercher. Où sont les autres ? reprit-il, avec plus de monde on sera plus efficace…
- Tous introuvables, je les ai cherchés tout à l'heure, ils sont partis quelque part mais je ne sais pas où.
- Mais c'est pas vrai ! Jamais là quand on a besoin d'eux ! S'emporta le plus vieux sorceleur. Merde, tant pis on se débrouillera sans eux.
Zoltan et Jaskier s'avancèrent pour prendre part à la discussion, mais Geralt les en dissuada. Les deux sorceleurs décidèrent de partir seuls à la recherche de la jeune femme. Le nain prêta docilement son étalon à Léo, lui donnant quelques conseils pour le monter – sa monture était quelque peu… angoissée quand ce n'était pas le nain qui la montait -. Néanmoins, le hongre s'habitua vite à la présence du jeune tueur de monstre – un signe d'Axii ne fut tout de même pas de trop -.
- Elle n'a pas dû partir bien loin, juste assez pour passer ses nerfs je pense…pensa Geralt à voix haute, Skjall est là, elle ne peut pas laisser un bébé de cette… Il chercha ses mots. « taille » seul très longtemps je suppose…
Il se tourna vers Léo. Sa fille adoptive avait son caractère, et il connaissait assez son compagnon maintenant pour lui accorder sa totale confiance. Ce n'était pas lui qui était en tort, mais très certainement elle. Après tout, Ciri avait toujours été entêtée, parfois même inconsciente. Le sorceleur sangla correctement sa lame en argent au harnais, juste au cas où, et vérifia qu'il avait tous ses élixirs de sorceleur. Léo fit de même. Il demanda également à Jaskier de remplacer sa selle inutilisable. Le barde entreprit sa tâche sans rouspéter.
Ils partirent tous deux au trot, Geralt devant puisqu'il connaissait mieux la région que Léo. Néanmoins, le loup blanc semblait savoir exactement où se rendre. Ils passèrent dans un village, et demandèrent aux villageois s'ils n'avaient pas aperçu une jeune femme aux cheveux cendrés passer dans le coin. Un forgeron finit par leur répondre qu'il avait croisé une inconnue sur son cheval qui semblait pressée.
- Elle semblait vraiment remontée en tout cas, leur dit l'homme, s'arrêtant de forger, qu'est-ce que vous lui avez fait vous deux ? Franchement…
Léo et Geralt se regardèrent, intrigués. Le plus vieux des sorceleurs eut envie d'assommer le forgeron mais son confrère l'en dissuada. Ils lui demandèrent dans quelle direction elle était partie, et partirent aussitôt. Le forgeron marmonna dans sa barbe, et se remit au travail. Quelques minutes plus tard, ils aperçurent une bâtisse abandonnée. Le loup blanc descendit de sa monture prudemment, et tendit l'oreille. Avec son ouïe fine, il distingua des bruits de verre qui se brisait, de chaises – ou tables – qui tombaient au sol. Il fit signe à Léo de le suivre.
Le jeune homme sangla leurs deux chevaux à un arbre à proximité, et se risqua à pousser la porte de la chaumière. Il regretta instantanément son acte, et évita de justesse une fourchette, qui vint se planter sur le mur. Le sorceleur s'approcha lentement, observant sa compagne. L'entièreté de la maisonnée avait été saccagée. Elle avait vraiment eu besoin de se défouler. Il évita une chaise qui vola dans sa direction, et finit par l'interpeller. Ciri se retourna, rouge de colère, et son village vira au violet quand elle s'aperçu de sa présence.
- Léo, qu'est-ce que tu fais ici ?! rugit-elle.
- On est venu te chercher avec Geralt, répondit-il en se décalant légèrement afin qu'elle voie son père adoptif.
- Eh bien, tu t'es bien défoulée à ce que je vois Ciri, ça me rappelle quelque chose… dit Geralt, espérant calmer l'atmosphère.
- Le labo d'Avallac'h oui… Je m'en souviens oui… La jeune femme avait posé ce qu'elle tenait dans les mains, et s'était assise sur la dernière chaise encore valide.
- Tu te sens mieux ? demanda son compagnon, sans s'approcher pour autant.
- Oui un peu… Elle se sentait un peu honteuse d'avoir été surprise en pleine crise.
Lorsqu'ils avaient découvert dans le labo d'Avallac'h qu'il faisait des recherches sur le sang ancien et qu'il s'était servi d'elle, Ils avaient tout saccagé. Yennefer, qui était d'ordinaire très calme, avait même ajouté sa petite touche à l'autoportrait de l'Aén Saevherne avant qu'ils quittent les lieux. Après ça, ils s'étaient tous les trois senti plus légers. Geralt et Léo s'assirent quelques minutes avec la jeune femme, la laissant se calmer.
- J'y suis peut être allée un peu fort, murmura Ciri, constatant l'étendue des dégâts.
- Ce n'est pas grave, répondit Geralt, l'important c'est que tu n'as pas utilisé tes pouvoirs. Si Avallac'h pouvait te localiser grâce à ça, on devrait supposer que ce mystérieux mage peut le faire aussi, c'est plus prudent.
- On devrait rentrer à Corvo Bianco, la nuit commence à tomber, proposa Léo, se relevant et tendant une main à sa compagne.
Ils sortirent tout trois de la bâtisse, qui avait une mine encore plus désolée qu'auparavant, et se dirigèrent vers le domaine. Ils repassèrent dans le village, où le forgeron qu'ils avaient croisé plus tôt leur adressa un sourire mauvais. La sorceleuse lui adressa un sourire, comme pour lui dire que tout allait mieux, et l'homme se remit au travail. Ils s'arrêtèrent dans l'auberge boire un coup, et se remirent en route aussitôt. Ciri les pressa, impatiente de retrouver Skjall – elle regrettait de l'avoir laissé seul si longtemps – et les trois cavaliers rentrèrent à Corvo Bianco.
Après que Léo et Geralt soient partis à la recherche de la sorceleuse, Zoltan aida Jaskier à dégoter une nouvelle selle. En fouillant la grange, ils en trouvèrent une, sale certes, mais qui ferait l'affaire. Le nain étant trop petit, il brossa comme il put l'étalon pendant que la barde installait la selle. Le cheval se montra docile, et il termina vite. Leur besogne terminée, le nain leur servit à boire. Zoltan termina bien vite sa chope et s'en servit une autre. Jaskier refusa – il essayait, avec mal, de moins boire -. Les minutes passèrent, avant que le barde prenne la parole.
- Mais où est Grieldan ?
- Aucune idée, répondit Zoltan, j'les ai pas vu depuis tout'à l'heure, il était avec la mage elfe non ? Comment qu'elle s'appelle déjà…
- Décidément, tu ne fais aucun effort sur les noms toi, remarque, c'est commun chez vous les nains
Alors qu'il allait se prendre une chope de bière sur la tête, Barnabas-Basile les héla. Le majordome leur expliqua que Marlène, la cuisinière demandait à voir Taria, mais qu'il ne savait pas où elle se trouvait. Mais eux non plus. Alors qu'il allait repartir, il leur indiqua la direction dans laquelle il lui semblait avoir vu se diriger Grieldan un peu plus tôt. Jaskier s'y précipita, espérant échapper aux remontrances de Zoltan, mais il finit quand même avec une bosse sur la tête.
Les deux compères suivirent le chemin pendant un bon moment – si bien que Jaskier regretta de ne pas avoir pris son instrument, et qu'il se plaignait au grand dam du nain de douleurs musculaires -, avant d'arriver à un lac. Là, Zoltan repéra plusieurs silhouettes. En se rapprochant suffisamment, ils s'aperçurent que c'était les deux magiciennes, Taria et Grieldan. L'elfe rousse semblait sur ses gardes, alors que Grieldan paraissait se tordre de douleur. Le barde remarqua que Yennefer était un peu tendue, et que ses doigts se mouvaient d'une manière bizarre. Elle maintenait le sort en place. Triss parlait.
Il voulut s'avancer, Mais Zoltan le retint par la ceinture. C'était trop dangereux de s'approcher. Ils restèrent donc à observer, sans pouvoir entendre ce qu'ils disaient. Néanmoins, la magicienne rousse semblait vouloir tirer les vers du nez de Taria, et Grieldan servait de bouc émissaire pour que les magiciennes atteignent leur but.
- Melwe, enfin nous nous retrouvons ! dit Thoran en lui adressant une accolade.
- Ravi d'être là, merci pour l'invitation, répondit le concerné. À vrai dire, tu as piqué ma curiosité, et nous avons déjà travaillé ensemble, pourquoi ne pas recommencer ?
- C'est exact, c'est exact, mais allons allons prenez place ! continua-t-il, déposant deux verres de plus sur le bureau, qu'il remplit de vin.
Melwe et Syl prirent place en face de Thoran et Iorvan, qui les avait rejoints. Le mage elfe leur demanda où se trouvait leur camp, et le chauve le leur indiqua. Il marmonna quelques mots à l'un de ses hommes, qui sortit de la pièce.
- Vos hommes seront installés ici avant la tombée de la nuit, annonça-t-il, je vous dois bien ça, répondre à mon appel, je n'en attendais pas moins ! Il avala goulument le contenu de son verre, avant de se servir.
Les deux hommes, qui avaient attendu qu'il boive, comme s'ils s'attendaient à ce que le vin soit empoisonné, burent à leur tour. Ils furent resservis tout de suite après. Légèrement soûls, l'ambiance s'était détendue. Melwe décida de prendre la parole.
- Alors dis-moi Thoran… Que sont donc ces fameux « grands projets » dont tu as parlé dans ta lettre, je suis vraiment très curieux…
- Vous venez juste d'arriver, patience, patience, je ne vais pas tout vous révéler maintenant, répondit-il l'elfe. Il me reste quelques détails à régler. Mais ce que je peux te dire, et qui t'enchantera sûrement, c'est que mes projets ont à voir avec ce sorceleur, et la jeune femme qui l'accompagnait… Il se resservit un verre.
- Ne sois pas radin et dis m'en plus… reprit Melwe, essayant subtilement de lui faire cracher le morceau.
- Allons allons, Melwe… Dis-moi plutôt ce que tu as fait ces derniers mots, je suis curieux d'entendre les exploits que tu as pu accomplir…
Voyant qu'il n'obtiendrait aucun réponse, il se ravisa. Le questionner plus longtemps était inutile mais il savait qu'il obtiendrait les réponses en temps venu. S'il continuait, il risquait de dévoiler une partie de son jeu, et mieux valait garder la confiance du mage elfe. Prudence est mère de sûreté, je découvrirai ce que tu mijotes Thoran, et tout ce que tu convoites sera à moi… pensa-t-il en finissant son troisième verre. Il lui raconta tout, si bien que la discussion ne se termina que le lendemain aux premières lueurs du jour.
