Musique du jour : "Allowed to be happy", de Gustavo Santaollala, composée pour le jeu vidéo The last of us Part II (2020).
Chapitre 12 :
Allowed to be happy
- Comment te sens-tu, aujourd'hui ?
La douce voix de William résonne dans les oreilles de Sherlock, désormais habitué à échanger avec le psychologue. Il le voit une fois par semaine, parfois deux fois, parfois plus, cela dépend de son moral. En ce moment, il se sent bien. Ni super, ni mal, mais bien. Le jeune homme est confortablement installé sur le canapé de la salle de William, ce dernier ayant au fil du temps investi dans plusieurs types de mobilier pour ses patients. Sherlock, et comme beaucoup d'enfants et d'ados, aime allonger ses jambes sur le canapé, gardant ses mains fermement croisées. Depuis sa première séance il y a cinq ans, l'adolescent a bien changé, dans tous les sens du terme, en bien, comme en mal. Il est devenu naturellement plus mature en grandissant, toujours en avance avec les gens de son âge, plus réfléchi dans ses propos, mais toujours avec ses grandes connaissances qu'il ne partage pas toujours de la bonne manière. Une fois, le garçon est arrivé chez William après un houleux échange avec un camarade de sa classe dont il avait fait des déductions. Ce mot revient souvent dans les propos de Sherlock.
- Ça va, ça se passe bien, répond le jeune homme en fixant quelque chose d'invisible.
- C'est une phrase bien trop simple, tu ne dis jamais ce genre de choses.
Sherlock sourit malgré lui. William doit être la deuxième personne en qui il fait le plus confiance, après John. Madame Hudson est en troisième position, et puis il y a les autres, le reste des gens qu'il connaît, et dont il ne porte aucun intérêt particulier, voire ceux qu'ils n'aiment foncièrement pas. Comme cette femme qui s'appelait Johanna, mais qui est partie d'elle-même trois jours après son dur échange avec un pensionnaire, craignant sûrement d'être dénoncée par le garçon. Au départ, Sherlock n'assumait guère de voir régulièrement le psychologue de l'orphelinat, mais avec le temps, il chassait cette idée, et acceptait le fait d'avoir besoin de parler avec un adulte. Il y a parfois tant de choses qui perturbe son esprit. En général, il se confie à John, mais ce dernier est parfois perdu, ne sachant pas quoi répondre à certaines de ses interrogations. Sherlock ne lui en veut aucunement, ayant conscience d'avoir une longueur d'avance sur tout le monde aux Hêtres dorés. Ce n'est pas pour se vanter (même si ça lui arrive de temps en temps, une forme d'arrogance commençant à naître en lui), car Sherlock préfère constater. Et si John a un mental et une capacité d'analyse semblable à la moyenne globale, le garçon l'aime plus que tout.
Cet amour est réciproque, John étant très tactile, et ne mâchant guère ses mots, que ce soit pour le complimenter, ou au contraire, le réprimander. Sherlock ne compte plus le nombre de fois où des discussions avec des camarades de classe auraient dégénéré si son petit ami n'était pas intervenu. Souvent, lorsqu'ils ne sont que tous les deux, dans l'intimité de la chambre de l'un ou de l'autre, John s'avère être doué pour rassurer Sherlock, et démonter chacune des remarques désobligeantes des autres. Ce qu'il ne parvient pas à faire, c'est d'aider son copain quant à ses rêves étranges désormais quotidien. Autrefois, quand il était gamin, Sherlock dormait très bien. Mais depuis quelques années, ce n'est plus vraiment le cas, le jeune homme ne se reposant réellement pendant quatre ou cinq heures en moyenne par nuit. Et c'est en général de ce genre de chose dont il parle à William.
- Disons que...j'ai toujours du mal à dormir, ça doit faire ça depuis...trois ou quatre ans je dirai. Et même si je reste bien réveillé dans la journée, je ne vous cache pas que le reste de la nuit, quand je ne dors pas, c'est tellement la pagaille. J'en ai mal à la tête parfois.
- Tu fais toujours ton rêve récurrent ?
- Oui… Et je vois bien plus de choses, comme si je retrouvai ma mémoire.
- Et que vois-tu à présent ?
Sherlock ferme les yeux, visualisant très bien ce songe qui le hante toujours un peu plus. Il sait que ce n'est pas un rêve, mais la réalité. Il se souvient de tout. En détail. Mais il n'a pas envie d'en parler…
- Pas maintenant…
William ne s'interroge qu'une demi seconde. Il est habitué à ce que Sherlock ne dise à voix haute que la moitié de ses phrases, pensant le reste au plus profond de lui. Le secret professionnel lui oblige de garder ça pour lui, sauf en cas de danger, ou de tout risque majeur, mais parfois, le psychologue aimerait tant parler à autrui de ce qui est le plus fascinant chez Sherlock. Il a conscience que son patient est clairement précoce sur presque tous les plans, pour le meilleur comme le pire. Chaque séance avec l'adolescent lui donne l'impression de progresser un peu plus dans sa carrière. Mais à cet instant, en voyant la mine crispée de Sherlock, William comprend qu'il doit changer de sujet, au plus vite.
- Parlons d'autre chose. Ton palais mental, il avance bien ?
- Ça, oui. C'est toujours en chantier, mais il y a déjà pas mal d'endroits où tout est en ordre.
- La vie est un éternel chantier après tout, répond William avec un sourire.
- C'est vrai. En attendant, je suis satisfait des quelques pièces qui sont rangées.
- Qu'est-ce qu'il y a de stocké, si je puis demander ?
- Il y a une grande salle où je garde tous les cours, même si certains que je considère inutile sont soit rangés à l'arrache, soit je ne les ai pas gardé.
- Comment ça ?
William ne lâche pas du regard Sherlock tandis que ce dernier explique le fonctionnement de son palais mental, son doigt pointant son front tout le long de son monologue. Le psychologue doit écrire à toute vitesse sur son cahier tant le débit de son patient est parfois rapide. Ainsi, Sherlock lui parle de toutes les leçons qu'il juge inutile, notamment celles en rapport avec l'astronomie, la politique, ou encore la littérature. Cela étonne William, se rappelant d'à quel point Sherlock aimait lire autrefois des romans plus ou moins pour son âge. Surtout moins en fait. Aujourd'hui, il se concentre sur l'étude des sciences, de la criminologie, et un peu de la musique.
- Et les autres pièces ?
- Il y a un labo de science, une pièce en rapport avec la musique, j'y garde notamment toutes les partitions que je connais. Et… il y a une chambre…
- John s'y trouve ?
Sherlock rougit malgré lui, tout en marmonnant un « oui ». À moitié allongé sur le canapé, le jeune homme se perd très vite dans ses pensées, rejouant son premier baiser avec John. Ils avaient huit ans, et ils s'étaient embrassés de façon innocente, comme tout enfant. Mais à ce moment-là, ils étaient les plus heureux du monde. Maintenant, ils ont treize ans, et ils s'aiment comme au premier jour. Au départ, ils gardaient leur relation secrète, ne voulant pas être sujet à raillerie de la part des autres enfants. Mais au fil des mois, et des années, ils finissaient par se tenir la main dans la cour, parfois même à s'embrasser, même si c'était rare. C'est même encore le cas aujourd'hui. Ils préfèrent échanger toutes sortes de baiser à l'abri des autres, dans leurs chambres. Rien que d'y penser, Sherlock sent sa température corporelle grimper. Le côté romantique de John a dépeint sur lui au fil du temps. En pensant à lui, Sherlock se rend compte qu'il a encore des choses à dire au psychologue. Des choses dont il n'a pas encore le courage de parler au véritable concerné.
- William, il y a tout de même quelque chose qui...m'inquiète.
- Quoi donc ?
- John est populaire à l'orphelinat, surtout depuis qu'il est capitaine dans l'équipe de rugby de l'école. Et il m'a dit que d'après la directrice, son dossier...intéresse plusieurs couples.
- Tu as peur de te retrouver seul, c'est normal. Mais tu fais confiance à John ?
- Bien sûr, répond aussitôt Sherlock, presque offensé.
- S'il part avant toi, crois-tu qu'il va t'oublier ? Je n'ai pas souvent parlé avec lui, mais je pense qu'on peut être d'accord sur le fait que c'est un jeune homme généreux et loyal.
- Profondément.
- C'est une crainte légitime, et tout à fait naturelle. Tu lui en déjà parlé ?
- Non…
- Je pense que ça te ferai du bien. Que ça vous ferez du bien.
Après quoi, Sherlock n'est plus en capacité de dire quoique ce soit. À chaque séance avec le psychologue, il sait pertinemment à partir de quel moment précis il souhaite partir. Non pas à cause d'une quelconque frustration, mais parce que son cerveau a à chaque fois à un moment donné un nombre d'informations à gérer, et que le jeune homme possède encore des limites assez minces. Ainsi, il quitte le canapé, et serre la main de William, le remerciant poliment. Dans son crâne, et son palais mental, il a l'impression qu'une énorme tempête se prépare.
•
Sherlock prend une profonde inspiration une fois à l'air libre, dans la cour. Il observe les enfants qui court çà et là, en poussant exclamations et autres cris de joies. Sherlock fait parti des grands désormais, et voir les petits s'amuser ainsi lui rappelle que c'était il n'y a pas si longtemps. Il longe les murs du préau, ne souhaitant pas être percuté par un bambin ou un ballon, et rejoint son endroit préféré de l'orphelinat (après sa chambre et celle de John), le grand chêne. Comme toujours, il s'assoit au pied du tronc, son dos semblant épouser la forme de l'écorce. Il a tant de souvenirs en lien avec cet arbre. Que ce soit ses nombreuses siestes inopinées à cet endroit, sous le regard bienveillant du soleil, de tous les livres qu'il a lu à cet endroit, des nombreuses piles du walkman qu'il a usé en écoutant la musique à cet endroit, et bien sûr, de ses moments avec John à cet endroit. D'ailleurs, une certaine forme de chance fait que peu d'enfants ou d'ados viennent ici. Le chêne est alors un tel lieu de tranquillité pour les deux garçons.
Sherlock cherche dans son sac son fameux walkman, l'appareil étant toujours en parfait état de marche après plusieurs années. Casque sur les oreilles, la septième symphonie de Beethoven qui commence, les paupières fermées, le brun réfléchit de manière plus posée à toutes ses interrogations. Il se dit qu'effectivement, il doit parler à John. Très vite, il arrête de penser (fait rare) et se concentre sur la musique, tandis qu'il sent la douce chaleur du soleil lui caresser le visage. Les minutes passent, et une voix familière le sort délicatement de ses rêveries.
- Tu me fais une petite place ?
Sherlock sourit en entendant John. Il enlève son casque, ainsi que son sac à côté de lui, laissant son petit ami s'installer comme toujours contre son épaule. En grandissant, les deux garçons ont toujours une différence notable de taille, et John en profite toujours pour poser sa tête au creux de l'épaule de Sherlock. En arrivant au chêne, il est resté une minute à contempler le brun absorbé par la musique. En le regardant depuis son épaule, il mémorise chaque détail de son visage. John dessine toujours, et faisant désormais le portrait de Sherlock sous tous les angles possibles, le sujet acceptant de rester immobile, faisant en général autre chose en même temps. John se rappelle de cette fois où le brun était tellement concentré sur une enquête qu'il n'a guère vu qu'il le dessinait depuis au moins une demie heure.
Parce que oui, Sherlock s'intéresse un peu plus chaque jour aux affaires criminelles. Une fois, son copain lisait un article de journal parlant de la disparition d'un salarié d'une bibliothèque. C'était l'année dernière. Et le jeune homme avait beau insisté, la police refusait toute intervention de la part de l'adolescent. Heureusement, l'homme était retrouvé, mais Sherlock ne pouvait s'empêcher de râler en disant que cela aurait prit moins de temps s'il avait participé. John sourit, si un jour le nom de son petit ami est écrit en grosses lettres quant à la résolution d'une enquête, il sera empli de fierté.
- À quoi tu penses ? demande Sherlock, un rictus aux lèvres.
- J'espère qu'un jour, tu deviendras enquêteur. Je suis sûr que tu serai redoutable.
- Oui, et toi, tu seras mon acolyte.
Les deux compères se sourient, et s'embrassent, tandis que leurs doigts se croisent et se serrent délicatement.
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En grandissant, les enfants peuvent se coucher plus tard, pour le plus grand bonheur de Sherlock et John qui peuvent passer plus de temps ensemble. Ce soir, ils sont dans la chambre du brun, allongés sur le lit, leurs jambes se croisant. Il y a bien longtemps que la peluche Barberousse n'occupe plus le lit, devant se contenter de la commode où il repose sur le dessus. Même en étant un ado, Sherlock assume toujours son amour pour cette peluche qui représente beaucoup pour lui. En la regardant, il repense à son rêve, et à une phrase qu'il entend désormais à chaque fois qu'il le fait. Une phrase dite par le jeune homme qui lui tient la main. Sherlock la déteste, et pourtant, il se demande s'il n'y a pas une part de vérité. Pourquoi son subconscient insisterait là dessus, sinon ?
- Sherlock ? Ça va ?
Ce dernier sursaute légèrement. Il regarde John, ce dernier l'observant avec une mine inquiète. Le brun se dit qu'il doit arrêter de repousser ses peurs. Autant en parler ici et maintenant.
- John, tu sais à quel point je...je t'aime, commence t-il en rougissant, et je suis tellement bien à tes côtés. Mais… parfois, j'ai peur que ce soit...artificiel.
- Comment ça ? répond John, désormais craintif.
- Et bien… Je me dis parfois que du jour au lendemain, ça pourrait être différent, que tu me laisses pour quelqu'un d'autre… Je crois que… Je crois que plus je t'aime, plus j'ai peur de te perdre.
- Sherlock, qu'est-ce que tu racontes ? Je ne te laisserai jamais tomber comme...comme si de rien n'était. Je t'aime aussi. Je t'aime tellement que je ne fais plus de cauchemars, et je me sens bien mieux depuis notre premier baiser.
Sherlock sent un minuscule nœud se défaire en lui. John pense la même chose que lui, et ça le rassure.
- Et si tu penses que si je suis adopté avant toi, je vais t'oublier, tu te trompes. Je t'enverrai des lettres, on se téléphonera.
- Tu parles comme si tu allais être adopté, répond Sherlock, la voix plus fluette que d'habitude.
- Désolé. Mais ne t'inquiètes pas, ce n'est pas le cas.
John appuie ses propos en se rapprochant de Sherlock. Ce dernier le regarde droit dans les yeux, ne pouvant s'empêcher à chaque fois de contempler leur couleur. Leurs respirations lourdes se synchronisent presque par automatisme, et s'accélère à l'unisson lorsque les deux garçons s'embrassent bien plus profondément. John est depuis le début le plus entreprenant, Sherlock étant plus timide de ce côté là. C'est pourquoi lorsque le blond effleure les lèvres de son copain du bout de sa langue, ce dernier comprend le message. La chambre est plongée dans un silence délicat, entrecoupé par les gémissements de ses deux occupants.
Quand John s'écarte de quelques centimètres de Sherlock, tous deux écarlates, ses yeux le fixent d'un regard intense.
- Je t'aime, Sherlock, plus que tu n'imagines. Si tu veux parler, parle-moi, je suis là.
À cet instant, Sherlock a l'impression que lui et John sont les deux derniers êtres vivants restants dans ce monde. Sa déclaration lui donne une telle confiance en une fraction de seconde qu'il se dit qu'il doit tout lâcher, parler de sa peur principale, qui est à l'origine de toutes les autres. Sherlock ferme les yeux et entoure la nuque de John pour le rapprocher, leurs fronts se touchant.
- John, est-ce que je t'ai déjà parlé de mon cauchemar ?
- Quelques fois, brièvement, oui.
Leurs murmures leur donnent la chair de poule.
- Ce n'est pas qu'un simple cauchemar, c'est un souvenir. Quand j'étais plus petit, je croyais que c'était juste un mauvais rêve. Mais maintenant que je vois tout en détail, je sais désormais que c'est un véritable souvenir. Je peux entendre même une phrase en particulier.
- Laquelle ?
- « S'attacher n'est pas un avantage. »
John a furtivement une expression choquée, que Sherlock ne manque pas. Les deux garçons ne desserrent guère leur étreinte, se rassurant mutuellement.
- Et ce souvenir, qu'est-ce que c'est ? demande John, toujours en chuchotant.
- Mon arrivée à l'orphelinat.
À suivre...
Merci aux personnes qui commentent :)
