JAROD

J'ai déjà été désarmé au cours de mon existence, mais jamais autant. Je n'avais pas d'alternatives, aucune solution de repli et je peinais à me maîtriser. Son corps tout entier trahissait son désir à mon égard. Son regard plus profond encore et brillant d'une lueur que l'on pouvait qualifier de lubrique. Sa peau parcourue par mille et un frissons lorsque nos lèvres se sont frôlées pour la toute première fois. Et que dire de la sensation ressentie lorsque notre peau, puis nos corps se sont frôlés ? Moi-même j'étais à la solde du désir. Comment ne pas l'être avec une femme telle que mademoiselle Parker ? L'incarnation même d'un fantasme pour les adeptes de la beauté. Mais bien au-delà du désir et du fantasme, j'étais troublé parce que je ressentais pour elle, des sentiments peu compatibles avec la perspective d'une éphémère partie de jambe en l'air, comme on dit. Je ne pouvais de ce fait, accepter de me donner à elle.

« - Pas assez belle ? » demandais-je surpris qu'elle réagisse ainsi. « - Bien sûr que non. Je n'ai jamais rencontré une femme aussi belle que toi… » Je dus m'arrêter avant de lui déclamer ses louanges. « -Tu as toujours été au-dessus des autres. » laissais-je toutefois entendre. Et c'était vrai. Mademoiselle Parker avait et sera toujours au-dessus de la normale à plus d'un titre. « - Et si je t'ai vexé, sache que j'en suis désolé. Ce n'était nullement mon attention première. » Moi qui ne voulais pas me répandre en parole, je continuais, à m'enfoncer comme quand nous étions enfants et qu'elle cherchait malicieusement à me faire culpabiliser lorsque nous nous revoyions après des jours de séparation. Je ne pus d'ailleurs m'empêcher d'esquisser un léger sourire en repensant aux souvenirs que nous partagions ensemble.

La conversation migra ensuite vers nos récentes (et communes) mésaventures. De toute évidence, Sydney n'avait rien dit à la demoiselle, qui fut surprise d'apprendre que j'étais aussi présent sur le yacht, lors de la petite « sauterie » organisée par Liam Carter. Le regard de ma chasseresse en disait long sur sa déception. Si elle avait su, peut-être n'en serions-nous pas là ? Malgré tout, je préférais ne pas me focaliser sur cette supposition, ni sur la déception que laissait paraître la demoiselle. « - J'ai effectivement vu Sydney et son compagnon. Il était sur l'autre canot de sauvetage et j'étais avec Sydney. » J'omis délibérément de lui faire savoir que mon mentor m'avait empêché de sauter à l'eau pour revenir à la nage sur le yacht. Tout comme j'omis de lui faire entrevoir l'inquiétude qui m'avait assailli en la laissant sur le bateau. C'était peut-être mieux ainsi je suppose.

Une fois n'est pas coutume et puisque nous étions enclins à « l'échange » en cette nuit de tempête, nous changeâmes de conversation. Et à bien y réfléchir, si j'avais su à quoi cela nous mènerait, peut-être n'aurais-je rien instigué. Étais-je donc trop naïf pour n'avoir rien vu ? Ou trop égoïste pour ne percevoir que mon désespoir au détriment du sien ? Si la situation ( la nôtre) semblait différente, Mademoiselle Parker, tout comme moi, était prisonnière du Centre. Et j'étais à l'origine de ce qui pouvait s'apparenter à une malédiction. Par ma faute, elle eut été contrainte de revenir et par ma faute, elle n'avait désormais plus de vie, ma capture occupant la quasi-totalité de son existence. Je m'en voulais, comme jamais et plus encore, de la savoir dans un tel état, par ma faute. Et je continuais certainement à la blesser en faisant entendre ce prénom qu'elle exécrait tant. Elle se laissa donc rouler sur le côté, plus excédée que jamais par cette fatalité qui entachait sa vie. Une fatalité dont j'étais l'instigateur bien malgré moi. Mais que pouvais-je y faire, si ce n'est me rendre au Centre ? Et quand bien même je m'y risquais, Athena, pourrait-elle prétendre à la liberté ? Elle me tourna alors le dos, mettant à mal mes réflexions. En se plaçant ainsi, elle fuyait mon regard et se défaisait ainsi de mon « emprise »

Nos corps étant soumis au froid, je ne pouvais malgré tout, resté trop éloigné d'elle. Alors sans rien ajouter de plus, je pris place derrière elle pour lui apporter le peu de chaleur qu'il me restait tout en passant le plaid qu'elle m'avait confié, autant de nous. Je me sentais mal malgré tout et incapable d'ajouter quoique ce soit si ce n'est… « - Désolé vraiment, de faire de ta vie un enfer. Sur ce, je pense qu'il faut dormir. Alors bonne nuit. » J'étais détaché, presque froid dans mon expression et sûrement vaincu. Elle ne voulait plus m'entendre, alors à quoi bon s'imposer ?

PARKER

J'étais clairement frustrée par son refus. Nous étions pourtant au plus proche l'un de l'autre, nous avions clairement envie l'un de l'autre, Jarod étant un homme, il ne pouvait mentir quand son corps, surtout une certaine partie, trahissait son désir. Et pourtant, il s'était refusé à moi. En rogne, j'étais acerbe et ironique, lui qui prétendait me trouver belle, je lui renvoyais son compliment dans les dents. Pourtant, il insistait. Je soufflai bruyamment, démontrant mon exaspération.

- Ouais OK, ça va ! Tu veux pas me vexer mais tu veux pas qu'on baise, j'ai compris.

Ma tête me tournait légèrement, plus encore en l'entendant parler de la soirée sur la yacht qui avait fini en explosion générale. Il y était. Et j'appris par la même occasion qu'il avait été sur le même canot de sauvetage que Sydney, il lui avait parlé. Quelle petite cachottière, elle s'était bien gardée de me le dire ! Mes soupçons envers la psychiatre venaient de remonter en flèche.

- Ah oui ? Intéressant ! lâchai-je.

J'étais clairement à bout de nerf et ce truc infâme que j'avais bu ne m'aidait pas à garder les idées claires. Jarod avait osé prononcé à voix haute mon prénom que je n'avais plus entendu depuis des lustres et cela me renvoya à une période de ma vie encore plus noire qu'aujourd'hui. Je songeai à la perte de ma mère, je détestai penser à ça. Je détestai qu'on prononce mon prénom pour parler de moi. J'avais espéré que depuis tout ce temps, il l'ait oublié, mais visiblement non. A quoi m'attendais-je, il avait un QI proche de 300, comment aurait-il pu oublié le prénom de celle qui avait probablement été l'une de ses seules amies ? Je soufflai une nouvelle fois. Je me sentais mal, pas seulement physiquement à cause de froid, mais moralement aussi. Je m'étais retirée de sur lui pour me mettre sur le côté, le visage vers la cheminée qui nous éclairait partiellement et nous réchauffait un peu. Mon poignet menotté au sien, je laissai mon bras derrière moi. Je sentis qu'il nous recouvrait avec ce plaid ignoble qui grattait. Mais c'était tout ce que nous avions tant que nos vêtements n'étaient pas secs. Le caméléon s'excusa de faire de ma vie un enfer. En y pensant, c'était assez ironique, nous faisions mutuellement un enfer de la vie de l'autre. Mais avions-nous le choix ? Moi, je ne l'avais pas. Je bougeai mon bras au poignet menotté pour faire passer le sien sous mon cou, afin que ce soit plus confortable pour nous deux. Il proposa de dormir, je ne répondis rien. Je cogitai, le regard rivé sur le bas de la cheminée.

Je n'avais aucune idée du temps que j'avais passé à réfléchir, laisser mes pensées aller telles des vagues dans un océan déchaîné par la tempête. Une heure, peut-être moins ? Toujours était-il que je ne dormais pas. J'étais bien avec Jarod dans mon dos, ça me réchauffait un peu.

- Tu dors ? demandai-je dans un souffle.