Chapitre 13

Gray


Je suis assis au bar de la cuisine, frustré au possible, en train de relire ma dissertation que Natsu a « noté » tout à l'heure. Il est reparti en m'ordonnant de la refaire, mais je peine à lui obéir. La réponse est simple, bon sang. Si quelqu'un vous ordonne d'assassiner des millions de personnes, vous dites non merci, je vais laisser passer ma chance. Le problème, c'est que selon cette théorie absurde, il y a des pours et des contres dans les deux camps, et je n'arrive pas à le comprendre. Apparemment je suis incapable de me mettre à la place d'un autre.

- Petite question, je dis lorsque Gajeel entre dans la cuisine.

- Réponse, rétorque-t-il du tac au tac.

- Je n'ai pas encore posé la question, abruti.

Il sourit en coin avant d'aller se laver les mains, puis il noue son tablier rose dans son dos. Luxus, Bickslow et moi lui avons offert cette chose à froufrous horrible pour son anniversaire en lui annonçant que s'il devait endosser le rôle de mère poule, ce tablier lui était indispensable. C'était une blague, mais Gajeel a trouvé que lui et ses dizaines de piercings étaient suffisamment virils pour se permettre de porter n'importe quel vêtement.

- Allez, je mords à l'hameçon, dit-il en ouvrant le congélateur. Quelle est ta question ?

- Alors... imaginons que tu sois un nazi...

- C'est mort, mec !

- Laisse-moi finir, tu veux ? Donc, tu es un nazi et Hitler vient t'ordonner de commettre un crime qui va à l'encontre de tout ce en quoi tu crois. Est-ce que tu lui dis « c'est cool mec, je vais tuer tous ces gens pour toi », ou est-ce que tu lui dis « va te faire foutre » en risquant de mourir ?

- Je lui dis d'aller se faire foutre, répond Gajeel. En fait, non. Je lui mets une balle dans la tête. Problème réglé.

- Aaargh ! On est d'accord. Mais ce connard, dis-je en désignant le livre sur le bar, pense que les dirigeants sont nécessaires et que les citoyens doivent leur faire confiance et leur obéir, et que c'est pour le bien de la société. En théorie, donc, on peut justifier de sa participation à un génocide.

- C'est des conneries, dit Gajeel en sortant un bac de cuisse de poulet du congélo.

- Je ne dis pas que je suis d'accord avec cette théorie, mais je suis censé défendre le point de vue de ce type, j'explique en passant ma main dans mes cheveux. Putain, je déteste ce cours, mec.

- Le rattrapage est vendredi, c'est ça ? demande Gajeel en mettant le poulet au micro-ondes.

- Ouais.

- Est-ce que tu vas pouvoir jouer contre Eastwood ?

Je souris, parce que le coach m'a dit ce matin que je serai sur la glace, vendredi. Apparemment, les notes de partiels de mi-semestre ne seront entrées dans le système informatique que lundi, donc pour l'instant, ma moyenne est là où il faut qu'elle soit.

Cependant, si ma moyenne en philo reste en dessous de D, je serai coincé sur le banc jusqu'à ce que je la remonte.

Sur le banc, bon sang. J'ai envie de vomir rien que d'y penser. Mon seul désir, c'est de mener mon équipe finale et d'être pris chez les pros. Ou plutôt, je veux exceller chez les pros et prouver à tout le monde que j'y suis parvenu seul et pas parce que je suis le fils d'un joueur de hockey célèbre. C'est la seule chose que j'aie jamais voulue, et je suis malade à l'idée que mon but – pour lequel j'ai travaillé si dur – soit en péril à cause d'un cours débile.

- Le coach m'a dit que je jouais, j'annonce à Gajeel qui me frappe si fort dans la main que j'en ai des picotements.

- C'est bon, ça ! s'écrie-t-il.

Luxus entre dans la cuisine, une cigarette éteinte dans la bouche.

- Tu n'as pas intérêt à fumer ça ici, le prévient Gajeel. Linda te bottera le cul.

- Je vais dehors, promet Luxus, conscient qu'il a mieux à faire que d'agacer notre propriétaire. Je voulais juste vous dire que Birdie et les mecs viennent regarder le match des Bruins, ce soir.

- Quels mecs ? je demande, inquiet.

Luxus cligne des yeux en prenant un air innocent.

- Tu sais, Birdie, Pierre, Hollis, Niko – s'il peut arrêter de baiser assez longtemps pour sortir de sa chambre – euh, Rogers et Danny. Et Connor. Ah, et Kenny, et...

- Donc toute l'équipe, en fait, je dis en l'interrompant.

- Et leurs copines/leurs copains aussi, pour ceux qui en ont, dit-il en nous regardant. Ça vous gêne pas, si ? Ce sera une petite soirée au calme, promis.

- Du moment que tout le monde apporte sa boisson, ça me va, répond Gajeel. Et si Danny vient, tu as intérêt à fermer le bar à clé.

- On peut mettre l'alcool dans la chambre de G puisqu'il n'en boira pas une goutte, se moque Luxus.

Gajeel me regarde avec un sourire moqueur.

- Pauvre petit. Quand est-ce que tu vas apprendre à supporter l'alcool comme un homme ?

- Je le supporte très bien, c'est le lendemain qui pose problème. De toute façon, je suis votre capitaine. Il faut bien que quelqu'un reste sobre pour vous remettre à votre place quand c'est nécessaire.

- Merci Maman, dit Luxus en secouant la tête. Non, c'est toi la mère, dit-il à Gajeel. Vous êtes bons à marier, vous deux.

Gajeel et moi lui faisons un doigt d'honneur.

- Oh, maman et papa sont en colère contre moi ? Mince, est-ce que vous allez divorcer ?

- Va te faire foutre, répond Gajeel en riant.

Le micro-onde bipe et Gajeel en sort le poulet décongelé pour commencer à nous préparer le dîner pendant que je fais mes devoirs. Bon sang, Luxus a raison, la scène est tout droit sortie d'une série des années cinquante.