Je poste ce soir car je n'aurai pas le temps demain ;).


my fire never goes out (i rise from my scars)

Chapitre 35

oOo

« Es-tu certaine qu'on ne remontera pas jusqu'à toi ? » demande Tyrion à Cersei le lendemain.

« Oui. Tu sais bien que les autres magistrats se méfiaient de Stallor depuis la mort de Gaelon. Personne ne le regrettera beaucoup... ils penseront que l'un d'entre eux a décidé de le tuer par mesure de précaution. »

Tyrion soupire.

« Je vois que tu as vraiment pensé à tout... »

(C'est normal, Cersei est une tueuse, et les tueuses ne laissent absolument rien au hasard.)

« Je vais retrouver Alyssa. A tout à l'heure. »

Cersei n'éprouve aucun sentiment particulier. Elle ne regrette pas d'avoir tué Stallor : elle et Tyrion étaient ses otages, certainement pas ses invités, et il menaçait leur famille. Elle devait agir. Elle espère simplement qu'il n'ait pas eu le temps d'envoyer un message à Daenerys mais elle n'a bien sûr aucun moyen de le savoir. Il ne lui reste que les prières – autant dire rien du tout.

Elle se mord la lèvre quand Alyssa l'accueille non pas avec un baiser mais avec un regard contrarié.

Elles se dévisagent pendant quelques secondes. Le silence est pesant.

« Est-ce que c'est toi qui as tué Stallor ? »

Le mensonge lui vient naturellement à l'esprit, pernicieux, séduisant.

(Répugnant.)

« Oui. »

Alyssa croise les bras sur sa poitrine. Elle attend des explications.

« Il allait prévenir Daenerys Targaryen que nous nous cachons ici. Si elle l'apprend, elle nous tuera tous les trois. Je ne pouvais pas le laisser faire. »

Son visage demeure de marbre et Cersei sent sa gorge se nouer.

« Tu vas me dire que j'aurais dû employer un autre moyen, n'est-ce pas ? » finit-elle par lâcher. « Comme lui parler, par exemple ? »

« Je ne... »

« Contrairement à ce que tu penses, la gentillesse n'est pas la solution à tous les problèmes, » la coupe Cersei, un peu trop sèchement.

« La question n'est pas là ! »

« Quel est le problème, alors ? »

« Tu m'as menti, Cersei ! »

Celle-ci fait un pas en arrière, presque sonnée.

« Tu m'as menti. Je t'ai demandé plusieurs fois si quelque chose n'allait pas... tu as eu plusieurs occasions de me dire la vérité, de me dire ce que tu préparais. Tu ne me fais toujours pas confiance. »

Cersei se ressaisit et saisit le poignet d'Alyssa.

« Je te fais confiance, je t'assure ! Ce n'est pas pour ça que je n'ai rien dit. »

« Pourquoi, alors ? Tu avais peur que je te juge ? »

« Le fais-tu ? »

Leurs regards s'affrontent pendant ce qui semble être une éternité, une horrible bataille que Cersei n'a aucune envie de remporter.

« Non. Bien sûr que non. Je... je comprends que tu voulais protéger ta famille. »

Elle se radoucit quelque peu.

« Je ne voulais pas te rendre complice d'un nouveau meurtre. Je ne voulais pas encore souiller ton âme. C'est pour ça que je n'ai rien dit à Tyrion non plus. »

La réponse d'Alyssa la prend complètement au dépourvu.

« Et qu'en est-il de ton âme à toi, Cersei ? »

« Mon... mon âme ? »

« Tu refuses d'admettre que tu es autre chose qu'un monstre ou une meurtrière. Tu penses que ton âme est tellement noire qu'elle ne peut plus être sauvée. »

Devant son absence de réponse, elle poursuit :

« Tu as changé, Cersei. Tu éprouves de la culpabilité pour tes actes passés mais tu ne penses pas que tu mérites le pardon... tu penses que tu es la seule à devoir connaître la sensation d'avoir du sang sur les mains. Tu te détestes. »

(La culpabilité. Un poison que Tyrion a commencé à répandre en elle bien malgré lui.)

Alyssa a raison, bien sûr, et ça terrifie Cersei bien plus que cela la contrarie.

« Tu dois te pardonner, Cersei. Tu dois te pardonner si tu veux espérer pouvoir avancer. »

Sur ces paroles, elle se retourne.

« Penses-y. Je te vois demain. »

Cersei tend la main comme pour la retenir mais c'est trop tard : Alyssa s'éloigne et ne regarde pas une seule fois en arrière.

.

Tu dois te pardonner.

Ces mots ne quittent pas un seul instant l'esprit de Cersei.

Tu dois te pardonner.

Mais comment le pourrait-elle ? Comment est-il possible de pardonner les choses qu'elle a faites ? Elle pose une main sur la boîte à reproches, là où repose le dernier papier toujours intact, celui que Tyrion n'a pas encore déchiré – celui qui ne le sera peut-être jamais. Elle n'a pas besoin de le lire pour savoir ce qui est écrit dessus.

Je t'en veux pour la façon dont tu m'as traité toutes ces années.

(Ce reproche est gravé au fer rouge dans sa mémoire.)

« Il y a un problème ? » lui demande Tyrion.

Il remarque alors ce qu'elle fixe avec autant d'intensité.

Tous deux échangent un regard lourd de sens. Cersei retire sa main de la boîte.

« Non. Tout va bien. »

Tyrion s'approche d'elle et hausse un sourcil.

« Je ne te crois pas. »

Elle soupire.

(Comment peut-elle se pardonner alors que Tyrion ne l'a toujours pas fait ? Et pourquoi le ferait-il, d'ailleurs ?)

« Alyssa m'a dit quelque chose... et ça me perturbe. »

« Tu veux en parler ? »

« Je... non. »

Cersei craint qu'il ne se vexe mais il accepte sa décision d'un petit signe de tête.

« Très bien. »

Ils n'en parlent plus de toute la journée.

.

« Tu avais raison, hier » dit Cersei à Alyssa le lendemain.

Celle-ci acquiesce gravement.

« La culpabilité... j'ignorais totalement ce que c'était, avant. C'est nouveau et... je ne sais pas quoi faire pour m'en débarrasser. Je ne sais pas comment faire. »

Alyssa s'approche d'elle et pose une main sur sa joue. Cersei poursuit.

« Je pense... je pense qu'il faut que j'obtienne le pardon de ceux que j'ai blessés avant de pouvoir me l'accorder à moi-même. Alors... »

Elle prend une grande inspiration.

« Je te présente mes excuses pour t'avoir menti... et pour toutes les fois où je me suis montrée désagréable avec toi. Je n'ai jamais voulu te faire de peine. »

Alyssa sourit.

« Je te pardonne. Bien sûr que je te pardonne. Je t'aime. »

C'est avec joie et soulagement que Cersei reçoit son tendre baiser.

« Il y a... il y a un endroit où je dois aller, » reprend t-elle. « Est-ce que tu accepterais de m'accompagner ? »

Alyssa entrelace leurs doigts.

« Bien sûr. Rien ne pourra nous séparer. »

.

(Oh, si elle avait su, Alyssa ne lui aurait jamais fait cette promesse.)

.

Cersei éprouve une drôle d'impression en revoyant l'endroit où habite Erlyna Sorren après tout ce temps. Elle a l'impression qu'elle et Tyrion ne sont partis qu'hier seulement, même s'il n'en est rien.

« Tu es sûre de vouloir faire ça ? » demande Alyssa sans lui lâcher la main.

« Oui... il le faut. »

« Très bien. »

Cersei frappe à la porte d'une main tremblante.

(Elle fait peut-être une énorme erreur, peut-être est-elle devenue folle. Demander le pardon d'une femme dont elle a assassiné le fils sans la moindre hésitation. La malédiction des Targaryen serait-elle aussi celle des Lannister ?)

Lorsque la porte s'ouvre, Cersei serait bien en peine de déterminer qui d'elle ou d'Erlyna est la plus surprise.

Celle-ci s'écarte au bout de quelques instants.

« Je t'attends ici, » lui souffle Alyssa. « Bonne chance. »

Cersei s'avance avec l'impression de se rendre à son exécution, elle se tient au bord d'un précipice ou face à un mur de flammes, le dénouement de cette entrevue sera douloureux, elle en est certaine.

Erlyna l'invite à s'asseoir et brise le silence avant qu'il ne devienne trop oppressant.

« Vous avez survécu. »

« Oui. »

« Comment va votre frère ? »

« Il va très bien. »

« Et... votre enfant ? »

Cersei ne peut retenir un petit sourire.

« C'est une petite fille. Elle s'appelle Joanna. Elle va très bien elle aussi. »

« Je suis heureuse pour vous. »

Ses ongles s'enfoncent dans les paumes de ses mains.

Je ne vais pas y arriver.

Il le faut, pourtant, il faut qu'elle parle avant qu'elle n'ait plus le courage de le faire, avant que toute idée de pardon ne déserte son esprit.

« J'ai quelque chose à vous dire, » avoue t-elle.

Erlyna lui fait signe de poursuivre.

« Je... je ne vous ai jamais dit mon nom quand j'étais ici. »

(A l'époque où elle était véritablement une lionne sans défense, à l'époque où elle pensait qu'elle n'avait plus rien, où elle ne voyait pas qu'il lui restait le plus important.)

« Je m'appelle... »

« Cersei Lannister, » coupe Erlyna.

Elle a les pieds sur terre et pourtant elle a l'impression de tomber, tomber, tomber, et se fracasser sur le sol.

(Ce n'est qu'une impression, bien sûr. Erlyna ne vient pas de la jeter du haut d'une falaise. Elle est encore en vie. Hélas, une autre femme n'aura pas cette chance, une autre femme qui n'échappera pas à la folie du dragon.)

« Vous... vous... »

Les mots lui manquent tandis que mille émotions submergent son cœur, ou ce qu'il en reste.

« Vous saviez, » dit-elle dans un murmure. « Vous saviez qui j'étais... qui nous étions... »

« J'ai fini par le comprendre, » répond t-elle simplement.

L'incompréhension doit se lire dans ses émeraudes fissurées.

« Vous saviez ce que j'ai fait... ce que j'ai fait à... »

« A mon fils ? Oui. Vous l'avez fait exploser, lui et des centaines d'autres personnes. »

Cersei aurait préféré qu'Erlyna dise cela en hurlant, au moins elle n'aurait pas ressenti ce terrible froid la geler de l'intérieur.

« Je ne comprends pas, » avoue t-elle.

« Comprendre quoi ? »

« J'ai tué votre fils. J'ai tué votre fils et vous m'avez quand même aidée. »

(Comment une telle chose peut-elle être possible ? Comment peut-on aider la meurtrière de son enfant sans avoir envie de se venger ?)

« La haine est un poison, » finit par soupirer Erlyna. « Vous haïr aurait été facile, mais tellement douloureux. Et vous souffriez tellement. J'ai pensé que rien de ce que je pourrais faire serait une punition plus terrible que ces cauchemars et ces regrets qui vous hantaient sans cesse. »

Cersei baisse les yeux vers ses mains, ne sachant que répondre.

« Pourquoi êtes-vous venue aujourd'hui ? » demande Erlyna d'un ton calme.

« Je... je suis à la recherche de quelque chose. Quelque chose dont j'ai besoin pour avancer. »

« C'est mon pardon que vous voulez ? » devine t-elle.

Cersei relève la tête et fait un bref signe de tête.

Erlyna la regarde droit dans les yeux.

Leur échange silencieux dure de longues secondes, et Cersei se remémore une explosion émeraude et des cris d'agonie, une tache indélébile sur son âme, la plus cruelle des vengeances.

(Le brasier de la haine, quelque chose de néfaste, quelque chose qui doit s'éteindre.)

Erlyna ouvre la bouche.

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Alyssa l'attend appuyée contre le mur. Lorsque Cersei sort de la maison, elle lui prend le bras et toutes les deux s'éloignent.

Elles marchent dans un silence confortable pendant plusieurs minutes.

« Alors ? »

En guise de réponse, Cersei se contente de lui offrir un petit sourire.

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(Il lui reste encore quelque chose à faire, bien sûr, quelque chose qu'elle aurait dû faire il y a bien longtemps.)

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Tyrion est en train de traverser un couloir lorsqu'il l'aperçoit. Il se fige aussitôt.

« Cersei ? Tout va bien ? »

Elle ouvre la bouche pour répondre mais aucun son n'en sort. Alors qu'elle regarde son petit frère, ses cicatrices se rouvrent, juste pour un instant, et c'est une véritable agonie qui la traverse.

(La prophétie, le mépris, les insultes, les mensonges, les trahisons, les tentatives de meurtre – tout ça tourne en boucle dans sa tête et ça brûle, ça brûle tellement fort, les ronces de la culpabilité enserrent son cœur et il saigne tellement qu'elle sent qu'elle est sur le point de pleurer des larmes de sang.)

Ce qu'elle lui a fait subir, c'était mal, et c'est même plus que ça, il n'existe pas de mot assez fort pour le décrire, elle lui a fait du mal et maintenant c'est elle qui a mal, c'est elle qui a honte.

Cersei se rappelle du rêve que Tyrion lui a raconté, celui qui occupait son esprit lorsqu'il était à Essos et qui a fini par se changer en cendres froides, mais peut-être qu'elle peut le raviver et le faire devenir réel, juste un peu.

Alors Cersei s'avance jusqu'à lui et tombe à genoux.

« Je suis désolée, Tyrion. »

Et elle l'embrasse sur le front avant de se mettre à lui caresser les cheveux et de le serrer contre elle.

« Je suis désolée. Pour tout. Je suis tellement désolée... »

Elle sent quelque chose d'humide couler dans son cou et réalise que ce sont ses larmes (oh, mais elle aussi pleure).

« Je te pardonne. »

Sa voix est un souffle et pourtant elle lui fait l'effet d'une tempête, mais pas la tempête de feu qui a dévasté Port-Réal ou la tempête de neige qu'elle a refusé d'aider à arrêter – c'est une tempête chaude sans être brûlante, réconfortante sans être étouffante, elle a l'odeur de la mer et la clarté des étoiles, elle les rapproche un peu plus au lieu de les éloigner l'un de l'autre.

(C'est compliqué de décrire l'amour et pourtant Cersei n'a jamais trouvé cela aussi facile.)

Ils restent dans cette position un long moment, curieux reflet de la première fois qu'ils se sont enlacés, ça leur a pris des années mais ils y sont parvenus, ils forment une vraie famille et bientôt plus aucun morceau de papier se tiendra sur leur chemin.

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Tyrion sourit quand il déchire le dernier papier et Cersei sourit aussi.

Il ne reste que des petits morceaux dans la boîte, les mots sont devenus illisibles.

« Devrions-nous la jeter ? » demande Cersei.

« Non, » répond Tyrion. « Gardons-la. Gardons-la pour nous rappeler du chemin parcouru. »

Elle referme le couvercle, replace le coquillage et le petit lion en bois dessus, et acquiesce.

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Cersei sursaute quand elle sent Tyrion se blottir contre elle alors qu'ils viennent de se mettre au lit.

(Quelqu'un connaissant ses antécédents pourrait froncer les sourcils devant ce spectacle mais ce serait se tromper sur toute la ligne. C'est une étreinte fraternelle, rien de plus, et c'est sans doute ce qui la rend aussi belle.)

« Je t'aime, grande sœur. »

Cersei l'embrasse sur le front.

« C'est toi mon deuxième petit lionceau, » murmure t-elle.

Lorsqu'il se remet à pleurer, elle essuie ses larmes du bout des doigts.

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Tout finit par s'arranger.

C'est ce que Tyrion pense quelques jours plus tard quand Norio et Alyssa viennent leur rendre visite.

« Écoutez, » fait Norio. « Nous avons encore perdu un magistrat avec le décès de Stallor et notre charge de travail a par conséquent encore augmenté... »

Il échange un regard avec Alyssa, qui l'encourage d'un signe de tête.

« Cela fait déjà un long moment que vous aidez Stallor, vous avez une bonne connaissance de la gestion de cette ville... j'en ai donc discuté avec les autres et... ils sont d'accord pour que vous nous rejoigniez. »

Tyrion reste interdit quelques secondes.

« Vous voulez dire... en tant que magistrats ? »

« Absolument. »

« Même moi ? » lance Cersei, surprise. « Mais... je suis une femme. »

Alyssa éclate de rire et se jette dans ses bras.

« Tu vas être la première magistrate, » dit-elle, les yeux brillants. « C'est merveilleux ! »

« Je... »

Sa sœur se retrouve à court de mots et rit elle aussi.

Et Tyrion ne peut que se sentir heureux à son tour.

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(Ça ne peut pas durer éternellement, mais ils n'en ont pas encore conscience et c'est tant mieux, parce que Cersei n'aurait jamais ri si elle avait su ce qui l'attendait.)