Chapitre 35 : La Vengeance d'une blonde
Le lendemain matin, la tension était extrême dans le bureau de Laurence entre le commissaire et sa secrétaire, qui n'était pas prête à lui pardonner son comportement de la veille. Le visage fermé, Marlène tâchait d'ignorer son patron, bien déterminé quant à lui, à ne pas se laisser marcher sur les pieds par sa subordonnée si imparfaite.
Malgré les arguments et les remarques acerbes de Laurence, Marlène tenait bon face au discours de son supérieur, interrompu de nombreuses fois. La blonde sentait les frustrations du commissaire à chaque fois qu'il devait répondre au téléphone ou s'absenter pour aller voir Tricard ou Glissant.
Dès que Laurence revenait, il tâchait de se replonger dans le travail, mais le mutisme et le regard accusateur de Marlène, le renvoyait à son attitude. Finalement, après de multiples tergiversations silencieuses, le policier daigna enfin lui faire des excuses, sur un mode tout de même relativement aigri :
« Très bien, Marlène, puisque vous le prenez aussi mal, je vous prie d'accepter mes excuses pour le comportement que nous avons eu, Avril et moi. Ça vous va ? »
« Commissaire, si vous voulez que je vous pardonne, il faudra y mettre plus de sincérité... Et encore, je ne suis même pas sûre que cela suffise ! »
« Je vous ai bien pardonnée votre incartade avec Richard ! »
« Ne détournez pas le propos ! Ce n'est pas mon procès, commissaire, mais le vôtre ! »
Laurence s'agaça de cet entêtement, pendant que Marlène restait très calme.
« Qu'est-ce que vous voulez que nous fassions, hein ? Une annonce publique en petit comité, où nous allons vous faire des excuses à tous ? Enfin, nous… Il faudrait qu'il y ait encore un "nous" ! »
« Vous n'êtes plus ensemble ? »
Comme Marlène le dévisageait, troublée, il se rendit compte de la bombe qu'il venait de lâcher et fit la grimace. Pendant quelques secondes, il chercha visiblement à tourner ça à son avantage, mais finalement, avoua :
« Après vos brillantes prestations à toutes deux, Avril a… claqué la porte. »
Sur le coup, Marlène fut effarée de l'entendre, mais elle se reprit très vite, vexée à nouveau qu'il la considère indirectement comme responsable de leur séparation, et prononça un "Bien fait !" irrévocable, qui plongea le commissaire dans la plus profonde déconvenue.
La condamnation était sans appel. La fierté de Laurence venait d'en prendre un coup, et il renonça à lui faire part du mal être diffus qui l'avait assailli dès son réveil. Perdre Avril de cette manière, c'était un refus d'affronter le jugement des autres et surtout un cuisant constat d'échec qu'il refusait de regarder en face. Farouchement, il s'isola dans le travail, en ressassant un scénario arrangé pour ménager son ego, et en écartant la vérité une fois de plus, à savoir qu'il s'était comporté comme un idiot avec Avril.
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Au même moment, seule dans son studio de fortune, Alice était d'humeur morose et tentait de rayer Laurence de sa vie. Sans grand succès, à vrai dire… L'écriture du livre ne faisait que la renvoyer inlassablement vers le commissaire et les heures qu'ils avaient passées ensemble. Avec un moral au ras des pâquerettes, elle décida de faire une pause.
Dans ces instants de déprime, la rousse découvrait à quel point elle s'était entichée de son mufle de policier. Les regards échangés, les gestes tendres, les baisers doux, les mots spontanément lâchés dans un soupir, au cœur d'une étreinte, tout ce qu'elle pensait sincère... tout cela faisait mal à présent et avait un goût amer. Les yeux d'Alice s'étaient transformés en fontaines aux souvenirs des moments de complicité partagée, à présent gâchés. Comme les mouchoirs humides sur son lit, les regrets s'accumulaient dans son cœur désœuvré.
Pourtant, la fierté et surtout la colère la faisaient tenir. Pas question qu'elle cède cette fois et qu'elle retourne vers Laurence, il allait apprendre de quel bois elle était faite ! Refusant de continuer à se morfondre et séchant ses larmes, Avril sortit avec son appareil photo et se promena à pieds dans le centre de Lille, puis revint à La Voix du Nord, pour s'enquérir d'un sujet de reportage auprès de Jourdeuil, ravi de retrouver sa petite journaliste.
Elle devait travailler pour penser à autre chose que cet handicapé du sentiment qui lui faisait croire qu'il s'intéressait à elle et était en réalité incapable d'assumer ses actes, et surtout ce qu'il ressentait. Car elle en était sûre : Laurence ne pouvait pas ne pas éprouver quelque chose pour elle, c'était impossible, ou alors, cela signifiait qu'elle n'avait rien compris et s'était faite tout un film à son sujet… Cet aveuglement probable attisait sa colère, et la colère était encore ce qu'il y avait de mieux pour oublier le policier !
Pourtant, le soir même, elle se rendit chez Marlène. La secrétaire lui ouvrit et découvrit le visage défait de la rousse et ses yeux rougis par de nouveaux pleurs. La blonde n'eut pas à cœur de lui fermer la porte au nez, et les deux amies se dévisagèrent en se comprenant immédiatement.
« Je peux entrer ? » Demanda la rousse d'une petite voix.
« Oh, Alice... Bien sûr. »
Avril pénétra dans l'appartement bonbonnière de Marlène. Mal à l'aise, la rouquine resta dans le petit salon coloré sans trop savoir quoi faire d'elle-même. La journée avait été horrible et elle avait vraiment besoin que Marlène lui remonte le moral.
« Viens, Alice. Viens, je vais te faire un chocolat, et tu vas me raconter. »
« Merci. »
Elles s'installèrent peu après autour de deux tasses fumantes et des petits gâteaux.
« Marlène, je suis vraiment désolée pour hier soir. C'est vraiment pas chic qu'on t'ai rien dit. On savait que tu allais mal le prendre, alors on a eu peur de te l'annoncer… Je me rends compte maintenant qu'on a vraiment été nul sur ce coup... »
Alice semblait si malheureuse que la blonde lui pardonna immédiatement tout. Marlène hocha la tête.
« Et si tu m'expliquais plutôt ?… Je ne comprends toujours pas comment vous avez fait votre compte tous les deux. Vous n'arrêtez pas de vous chamailler, pour un oui, pour un non, toujours à vous asticoter jusqu'à ce que l'un de vous explose... Comment vous avez réussi à en arriver là ? »
« On est comme deux aimants, Laurence et moi, on s'est toujours repoussé quand on présentait le même visage insupportable, infernal... Et puis, les pôles se sont inversés, je suppose… Je me suis sentie tellement mal après mon agression, dépouillée d'une part de moi-même et salie, j'étais tellement vulnérable et paumée… J'ai bien vu que Laurence se sentait coupable, il savait pas comment se rattrapper... J'avais besoin de quelqu'un près de moi et il était le seul à comprendre ce qu'il m'était arrivé sans que j'ai un mot à dire... »
Alice haussa les épaules.
« Je crois qu'on s'est trouvé comme ça... Il a détourné mon attention de mes préoccupations, tout en me soutenant par sa seule présence. C'était juste réconfortant... Et puis, on a joué à Cap' et pas Cap' comme les sales gosses qu'on est, sans penser qu'on irait jusqu'au bout… » Elle se mit à rire avec amertume. « Tu nous connais ? Aucun n'a voulu céder un pouce de terrain… La fierté, l'orgueil... » Elle parut encore plus abattue. « … Enfin, maintenant, ça n'a plus beaucoup d'importance. »
« Il m'a dit que tu l'avais quitté, c'est vrai ? »
« Tu l'as entendu comme moi hier soir ? Il s'est vraiment comporté comme le dernier des salauds en minimisant tout ce qu'on a vécu ! Et il est d'une mauvaise foi et d'une lâcheté, comme c'est pas permis ! Si ce minable agit comme ça devant toi, qu'est-ce que ce sera devant les autres ? »
« Quand je pense que tu me mettais en garde contre lui, c'est toi qui en fait les frais maintenant... Tu as bien eu raison de partir. »
Comme Alice baissait la tête en se mordant les lèvres, Marlène lui prit les mains.
« Alice, c'est peut-être mieux comme ça, non ? C'est le commissaire, après tout… Tu sais comment il est avec les femmes avec qui il couche. »
« On croit toujours que ça sera différent... C'est lui qui a raison, j'suis une andouille, toujours à courir après une licorne ! »
« Non, Alice ! Ne dis pas ça ! On a toute vécu cette même situation au moins une fois ! Et puis, on ne peut pas s'empêcher d'espérer ! Regarde, Richard et moi, on a réussi à se trouver, même si on n'a aucune certitude. »
Alice releva une tête pitoyable, les yeux à nouveau emplis de larmes.
« J'ai vu comment Richard te regarde… Il t'aime, lui, c'est sûr... »
« Oh, Alice… » La blonde était profondément peinée pour son amie. « … C'est dur à ce point ?
« A en crever, Marlène. »
La blonde ouvrit des yeux effarés devant cet aveu significatif.
« Je pensais pas que ce serait aussi difficile… » Continua la rousse, avant que la colère ne reprenne le dessus. « … Non, mais tu as vu ce mufle ? En privé, il me tient un discours attentionné, il est présent... Tu apparais, et là, ce fumier fait son macho insupportable en me traitant comme quantité négligeable et la dernière des imbéciles ! »
« Je sais. Tu te rends compte ? Ce matin, il en était à me faire le reproche d'être venue et d'avoir découvert la vérité ! Il a fini par s'excuser, mais il n'était pas du tout sincère. »
« Peuh ! Il s'en fiche totalement ! Peut-être même qu'il attendait que ça et qu'il se réjouit d'être débarrassé de moi ! »
« Je crois surtout que sa maudite fierté l'empêche de dire qu'il est avec toi, surtout devant d'autres personnes. »
« Mais je lui fais honte ou quoi ? Bon sang ! Pourquoi je tombe toujours sur le boulet de service, incapable d'assumer ses actes ? » Alice secoua la tête, incrédule. « Mon aveuglement m'effraie, Marlène. Je le savais pourtant ! Nan mais, comment j'ai pu me laisser embobiner par lui en pensant une minute qu'il pouvait être un véritable ami et même plus ? »
« Ne t'en veux pas, Alice, le commissaire est comme il est... Un beau parleur charmant quand il s'en donne la peine… Dis-moi, il t'a au moins dit pourquoi il était avec toi ? »
« Mais, même pas, en fait ! » Réalisa soudain la rousse. « On couche ensemble et je sais pas ce qu'il pense réellement à mon sujet... à part que je suis probablement un bon coup ! »
« Alice ! » s'exclama la blonde, choquée.
« Ben, quoi ? Il m'a pas larguée après la première nuit, ni les suivantes ! »
« Enfin, Alice, ce n'est pas comme ça qu'on bâtit une relation ! »
« Mais c'est pas ce qu'on cherchait non plus ! Enfin, je crois... Je suis tellement paumée, Marlène... »
« Tu regrettes d'être partie ? »
« Non... oui... Oh, je sais plus. » Des larmes lui montèrent à nouveau aux yeux. « Façon, c'était condamné d'avance… On n'a rien à faire ensemble, lui et moi, hein ? »
Marlène prit sa main dans les siennes et la serra.
« Si tu réagis aussi mal, c'est que vous devez avoir tissé un lien fort tous les deux. Quoi qu'il en dise, il ne serait pas resté avec toi, s'il n'était pas un minimum… intéressé. »
« Non, Marlène, il n'est pas amoureux, si c'est ce que tu veux dire. »
« Tu n'en sais rien, Alice. Connaissant le commissaire, il cache probablement ce qu'il ressent, c'est ce qu'il fait toujours, de peur qu'on utilise ça contre lui. »
Alice haussa les épaules et une larme roula sur sa joue, puis une seconde.
« Laisse-moi lui parler, tirer les choses au clair... »
« Non ! S'il n'est pas fichu de se rendre compte tout seul du mal qu'il fait, ça ne sert à rien ! Sur bien des choses, il est immature, mais jamais il ne l'admettra, et ça ne sert à rien de l'acculer pour lui faire entendre raison sur ce point, crois-moi. »
Marlène fronça les sourcils en réfléchissant visiblement, puis eut soudain un sourire.
« Tu sais quoi, Alice ? Je n'en suis pas aussi sûre que toi. »
« Hein ? »
« Je viens d'avoir une idée... »
Et Marlène exposa à sa meilleure amie son plan pour donner une bonne leçon à Laurence.
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Quelques jours plus tard
« Swan ? Tu m'écoutes ? »
« Pardonnes-moi, Anne-Marie, tu disais ? »
Cassel considéra son ami avec attention. La magistrate avait bien remarqué les cernes sous les yeux de Laurence et sa petite mine. Elle attribuait sa fatigue à son acharnement au travail, au manque de sommeil, mais peut-être y avait-il une autre raison, d'autant qu'il n'avait guère été bavard de toute la soirée ?
Une fois par semaine, ils se donnaient rendez-vous pour parler de manière informelle, et surtout, pas de travail. Ce soir, ils sortaient du théâtre et prenaient un verre au bar de l'Excelsior, avant qu'il la raccompagne chez elle. Dans un coin, le pianiste jouait tranquillement des airs jazzy dans une ambiance feutrée et selecte.
« Tu es ailleurs. Tu as des soucis ? »
« Non, rien… »
La magistrate soupira. Elle le connaissait trop bien et ne croyait pas une seule seconde à ce mensonge.
« Bon, qu'est-ce qui ne va pas ? »
Laurence resta silencieux en se perdant dans la contemplation de son whisky. Doucement, il fit tourner les glaçons en écoutant leurs tintements clairs contre le verre. Cassel s'inquiéta devant son mutisme.
« Tu crois que je n'ai pas remarqué ton changement d'attitude ces dernières semaines ? » Reprit-elle, absolument pas décidée à lâcher le morceau. « Cette impression que tu marches sur l'eau ? Cette arrogance, comme si rien ne te résiste ? Ce n'est pas seulement la résolution de l'affaire et le battage médiatique autour de ton succès qui te donnent des ailes… Tu es avec elle, n'est-ce pas ? »
« Elle ? »
« Alice. »
Cette fois, il grogna et but une gorgée d'alcool. Il y eut un long silence, puis finalement il lâcha de façon neutre :
« Étais. »
Cassel enregistra avec un choc la double nouvelle. Ainsi, ils n'étaient déjà plus ensemble. Un petit tour, et puis s'en va… sauf qu'ils n'avaient probablement pas mis un terme à leur liaison et à sept années d'amitié orageuse sans faire de vagues.
« Oh, Swan… Qu'est-ce que tu as foiré pour qu'elle s'en aille ? »
Parce que, bien évidemment, c'est ma faute... Laurence secoua la tête et eut un ricanement amer.
« Qu'est-ce qui te fait croire que c'est de mon fait ? »
« Oh, s'il-te-plaît ! »
On ne côtoyait pas une personne intimement pendant une année sans découvrir certaines vérités sur son partenaire, comme une propension certaine de sa part à faire preuve de mauvaise foi ou à ne jamais reconnaître ses erreurs… Tel était Laurence, et Cassel avait dû composer avec en son temps.
Ce n'était pas non plus un secret pour elle de savoir qu'au fond Laurence ne s'aimait pas beaucoup. Bien évidemment, il ne l'aurait jamais admis ouvertement ou même affiché, mais c'était dans ces moments de rare fragilité qu'il dévoilait les pans cachés de sa personnalité, en faisant preuve de cynisme vis-à-vis de lui-même.
« Et maintenant, tu regrettes d'avoir laisser ton orgueil prendre le dessus ? »
« Même pas, figures-toi. »
« C'était ce que tu souhaitais ? Qu'elle parte en endossant toute la responsabilité de votre rupture ? »
Silence sur toute la ligne. Ou il avait été parfaitement lâche, ou le mal était plus profond. A voir sa mine sinistre, Cassel opta pour la seconde solution. Alice avait dû le larguer sans préméditation de sa part et il accusait le coup. La magistrate eut envie de le secouer pour qu'il réagisse.
« Tu vas persister comme ça longtemps dans ton aveuglement et ton déni ? »
« Je n'ai pas encore décidé. »
« Enfin, Swan, qu'est-ce que tu veux à la fin ? Qu'elle revienne ?»
Il termina son double whisky en faisant une grimace, puis tourna la tête vers elle.
« Si vous voulez tout savoir, Madame le juge, j'ai bien la ferme intention de terminer cette soirée bourré comme un coing ! »
Incrédule, Cassel leva un sourcil pendant qu'il faisait signe au barman de lui resservir la même chose.
Elle avait bien remarqué sa voix plus grave, son débit de paroles plus lent, signe que l'alcool commençait à agir sur lui. Rarement il buvait, mais le peu de fois où elle l'avait vu ainsi, c'était pour faire taire sa douleur ou alors sa culpabilité. Et si c'étaient les deux en même temps ce soir ?
« Swan, il y a quelque chose à sauver ou tu as tellement tout fichu en l'air que c'est irrécupérable ? »
« Je suppose que ça dépend d'Avril. »
« C'est toujours la faute des autres, hein ? Tu ne vas pas aller lui présenter des excuses ? C'est pourtant le premier pas à faire si... »
« Premier pas que je ne ferai pas... » La coupa t-il, irrité. « Maintenant si tu veux bien arrêter de parler d'elle, je t'en serais reconnaissant. »
Cassel ne tint pas compte de l'avertissement et eut un geste d'humeur.
« Tu as vraiment le pire caractère de cochon que je connaisse ! Tu préfères tout sacrifier par orgueil, ta relation, même ton amitié avec Alice, plutôt que d'essayer d'arranger les choses entre vous ? »
« Cette guignole m'a dit qu'il fallait que je grandisse ! » Vexé, il secoua la tête et marmonna entre ses dents : « Ce n'est pas cette petite morveuse qui va me dire ce que je dois faire ! »
« Alors, c'est moi qui te le dis, en toute amitié ! Arrête de faire ton fier, Swan, secoues-toi et va t'excuser ! Ce n'est pas quand tu l'auras définitivement perdue qu'il faudra venir te plaindre ! »
« Anne-Marie, tu m'as déjà vu pleurnicher à cause d'une femme ? »
Cassel le considéra en silence, avant de lâcher avec dérision un « Non, bien sûr » des plus acides. A son commentaire, il éprouva le besoin de se justifier :
« D'abord, Avril n'est pas exempte de tout reproche ! Si elle n'est pas fichue capable d'encaisser ce que j'ai à lui dire, alors nous n'avons rien à faire ensemble ! »
« Et ménager les susceptibilités, ça te passe complètement au dessus de la tête ? Elle doit probablement souffrir de la situation autant que tu en souffres ! »
« N'importe quoi ! »
« Il faut que vous dialoguiez, Swan… Il faut que vous puissiez vous dire ce que vous avez sur le coeur, sans que ça tourne à la bataille d'egos ou à la foire d'empoigne entre vous ! »
« Quand il gèlera en enfer, Anne-Marie ! »
« Franchement, qu'est-ce que ça te coûte de faire le premier pas ? Tu as tout à y gagner : son estime, son respect et surtout, son pardon. »
« Je n'ai rien à me faire pardonner. C'est cette iconoclaste qui m'infantilise ! »
« Être adulte, Swan, c'est apprendre de ses erreurs et les reconnaître, pas laisser son orgueil dominer son comportement ! »
Laurence descendit son verre cul-sec et la dévisagea :
« Désolé, je ne fais pas de concessions. C'est un aveu de faiblesse ! »
Quel tête de mule ! Cassel se souvenait qu'ils avaient eu deux ou trois clashes dans leur propre relation. C'était elle qui était revenue à chaque fois vers lui, en prenant tout le blâme. Jamais il n'avait fait un pas vers elle, montrer une quelconque volonté d'apaisement, mais après tout, c'était elle qui avait été amoureuse de lui. Même quand son revanchard d'ex-mari les avait faits muter chacun à un bout opposé de la France, Laurence n'avait manifesté aucun état d'âme. C'était juste la fin d'une histoire pour lui, une nouvelle page à tourner.
Alors que ce qu'elle avait sous les yeux… Laurence était touché, blessé, pas seulement dans son orgueil et dans son ego, mais aussi dans ses sentiments...
« Swan, tu lui as dit ce que tu ressentais ? » demanda t-elle le plus calmement possible en se doutant de la réponse.
Il se contenta de détourner le regard.
« Ce n'est pas bien difficile de deviner ce qu'elle te reproche en réalité... » Cassel posa la main sur son bras pour avoir toute son attention. Doucement, elle ajouta : « Quand on aime quelqu'un, on n'a aucun contrôle... C'est ça l'amour. Être totalement impuissant, sans défense… Il faut que tu apprennes à l'accepter. »
Il fit encore un "non" entêté du chef. Cassel comprit que ce n'était pas son attitude qui était en cause, mais bien ce qu'il ressentait pour Avril. Elle poursuivit :
« Le bonheur est la seule chose qui se double si on le partage... Tu veux son bonheur, et le tien par extension ? Alors, enlève ton armure et prends ce qu'elle t'offre si généreusement. C'est en ça que tu grandiras… »
Il tourna finalement la tête vers elle, les yeux troublés. Doucement, Cassel lui serra le bras et déposa un baiser sur sa joue. Il était temps pour elle de prendre congé pour qu'il réfléchisse à tout ça, en espérant que le cérébral trop envahissant en lui laisse enfin s'exprimer le sentimental complètement étouffé.
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Le lendemain de sa cuite, Marlène vit arriver le commissaire avec des lunettes de soleil qu'il ne quitta pas de la mâtinée. Après les politesses d'usage, ils n'échangèrent pas trois mots, toujours en froid. Le policier ne bougeait pas, accoudé à son bureau, à tel point que Marlène se demandait s'il ne dormait pas.
Laurence n'avait pas l'air en forme, mais pas question pour Marlène de lui accorder de l'intérêt ou de céder à la pitié, comme elle le faisait avant que Richard n'entre dans sa vie ! Après ce qu'il avait fait à Alice, la blonde n'allait pas plaindre le policier, il n'avait que ce qu'il méritait.
Car la secrétaire avait incidemment découvert à quel point la rousse était affectée par cette séparation forcée. Quand Alice la croyait endormie, Marlène entendait les sanglots étouffés en provenance de la chambre voisine. Elle se désolait alors pour son amie, et en voulait à son odieux patron de la faire souffrir ainsi. La révolte grondait en elle, et Dieu seul savait que la douce Marlène pouvait être parfois dure !
La blonde avait décidé de réserver à Laurence un traitement particulier. Les fois où le téléphone sonnait, le commissaire sursautait et Marlène attendait un peu avant de décrocher, jusqu'à ce qu'il émette un grognement qui tenait plus de l'ours que de l'être civilisé…
Elle se mit également à utiliser le vieux taille-crayons à manivelle qui crissait horriblement. Comme elle prenait son temps, Laurence n'en put plus au bout du troisième crayon à papier. Il est vrai que c'était très crispant...
Ce n'était qu'une mise en bouche qui se poursuivit quand Laurence lui demanda d'une voix d'outre-tombe :
« Marlène, s'il vous plaît ? Vous auriez la gentillesse de m'apporter un verre d'eau ? »
La secrétaire releva la tête de son magazine en le fixant avec indifférence.
« La gentillesse ?... Non, elle est épuisée, tout comme la loyauté, d'ailleurs. » Répondit-elle sèchement.
Et la blonde replongea dans sa revue en ignorant la demande de son supérieur. Laurence resta un moment immobile, avant de se lever péniblement. Il sortit et revint dix minutes plus tard, un verre à la main, dans lequel crépitait un cachet effervescent, sans doute pour sa gueule de bois. Marlène continua à l'ignorer. Qu'il rôtisse dans son enfer personnel !
Sentant que l'atmosphère était lourde, Laurence décida d'aller prendre l'air. La secrétaire put enfin appeler Avril.
« Alors, ça avance ? » Demanda t-elle à la rousse, en passant sous silence l'état de leur ami.
« On n'a plus qu'à nettoyer et c'est bon. »
« Parfait. Je vais sortir déjeuner et quand je reviendrai, je lui montrerai la lettre. »
« Tu es sûre que ça va marcher ? »
Marlène repensa à la tête sinistre du commissaire.
« Crois-moi, Alice, ça va fonctionner. »
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Les placards étaient vides, les meubles dépareillés rangés de façon impersonnelle. Même la décoration cheap et mauvais goût d'Avril avec ses photos tirées de magazines pulp avait disparu, laissant des contours plus sombres sur les murs à présent sans vie. Tout avait été soigneusement nettoyé. Avril n'avait laissé aucun indice.
Avec lassitude, Laurence s'assit sur le vieux matelas et contempla la petite chambre de bonne en silence. Il n'avait pas encore tout à fait les idées claires, mais suffisamment pour comprendre la situation. Il ne restait plus rien de la jeune femme qui avait vécue en ce lieu. Elle était partie, et avec elle, son énergie et sa rage de vivre.
Ainsi, elle avait mis son plan à exécution. La lettre adressée à Marlène disait qu'elle quittait Lille pour commencer une nouvelle vie, sans indiquer où elle allait. Et dire qu'elle n'avait même pas eu le courage de lui écrire pour lui annoncer que leur collaboration était terminée...
Désemparé, Laurence serra la mâchoire et se frotta le front. La migraine qui tambourinait à nouveau sous son crâne l'empêchait de réfléchir correctement. Il balaya d'un dernier regard la petite chambre et se leva. Il était inutile de rester dans cet endroit qui lui rappelait tant de souvenirs.
En partant, Laurence s'arrêta chez la concierge de l'immeuble et l'interrogea. Avril avait bien déménagé ses affaires en compagnie d'un homme. Puis, elle avait tout simplement rendu la clé ce matin et était partie. Bon débarras !
Qui était cet inconnu avec lequel Avril avait pris la poudre d'escampette ? Involontairement, un pincement de jalousie étreignit le cœur de Laurence. La concierge décrivit un individu tout à fait commun. Beau garçon et bien plus jeune que vous… ajouta la perfide mégère, habituée à le voir régulièrement monter au dernier étage pour, sans doute, fricoter avec sa maîtresse... Le regard dégoûté qui accompagna le commentaire en disait long sur les turpitudes et les trop nombreuses fréquentations masculines d'Avril, dans un immeuble dit respectable.
Laurence ne prit même pas la peine de répondre à la vieille fille frustrée et médisante. Il s'en alla et se rendit à La Voix du Nord.
Il n'eut pas à frapper à la porte du bureau d'Avril, elle était grande ouverte. Un inconnu travaillait, assis à la table, et leva la tête en lui demandant :
« Oui ? Je peux faire quelque chose pour vous ? »
« Je cherche Alice Avril. »
« Elle ne travaille plus ici. »
Laurence le remercia, puis alla frapper chez le rédacteur en chef, qui se rembrunit en le voyant.
« Ah, commissaire… Quel mauvais vent vous amène ? »
« Avril. Où est-elle ? »
« Aucune idée. Elle m'a une fois de plus flanqué sa démission à la figure il y a quelques jours, et puis, elle est partie sans une explication... J'ai l'habitude. »
« Vous croyez qu'elle va revenir ? »
« Avec elle, on ne sait jamais ! » Jourdeuil vit la mine soucieuse et froissée du policier, et reprit son sérieux : « Vous craignez qu'il lui soit arrivé quelque chose ? »
« Merci, Jourdeuil. »
« Hé ? Je peux en profiter pour vous présenter votre nouveau correspondant ? »
Mais le policier avait déjà tourné les talons. Jourdeuil resta dubitatif un moment, puis n'y pensa plus. Il avait un journal à faire tourner.
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« Alors ? Vous l'avez vue ? » Demanda Marlène, dès que Laurence pénétra dans le bureau.
« Non... Avril a disparu, corps et biens. Je ne sais pas où elle est. »
« Vous l'avez cherchée partout ? »
« Je suis allé dans les lieux qu'elle fréquente habituellement. Personne ne l'a vue depuis plusieurs jours. »
« Et ça ne vous inquiète pas ? Alice est peut-être en danger ! »
Laurence soupira. Pour rentrer dans ses grâces, il avait cédé à la demande de Marlène après avoir lu la lettre qu'Avril avait adressée à la blonde. Ça avait été un choc d'apprendre que la rousse quittait tout pour repartir à zéro. Encore plus partagé que d'ordinaire, il voulait à la fois ne pas courir après la journaliste et savoir tout de même si elle allait bien.
« Mais enfin, commissaire, il faut que vous la retrouviez ! » s'angoissa Marlène. « Il peut lui être arrivé n'importe quoi ! »
« On ne l'a pas enlevée, bon sang ! » S'agaça t-il. « Elle est partie volontairement s'installer ailleurs ! Je ne peux pas la considérer comme une personne disparue ! »
« Alice a coupé les ponts pour s'éloigner de vous ! » Marlène l'accusa et le regarda de travers. « Tout ça ne serait pas arrivé, si vous ne vous étiez pas comportés comme des idiots tous les deux ! »
« Des idiots ? Marlène, je vous rappelle que c'est Avril qui m'a quitté ! Pas l'inverse ! »
« Je ne parle pas de ça ! Je parle de l'idée de génie que vous avez eue tous les deux de coucher ensemble ! »
« Et se disputer avec votre meilleure amie, c'était une idée formidable, peut-être ? Si vous aviez été là pour elle, elle ne se serait pas envolée avec un inconnu rencontré dans un bar il y a quelques jours ! »
Laissant enfin libre cours à son agacement, Laurence se mit à faire les cent pas dans le bureau pour faire taire ses frustrations et cette culpabilité qui pesait sur ses épaules depuis le départ d'Avril.
« Alice est partie avec... un autre homme ? »
« C'est ce qu'il semblerait. »
« Alors, là… Mais vous en êtes sûr ? »
« L'une des serveuses du "Splendide" a aperçu Avril boire en compagnie d'un garçon plutôt pas mal, pour la citer ! Selon sa concierge, votre amie était avec un beau jeune homme ! Peuh !... Le même pauvre type probablement ramassé par dépit, après que cette inconsciente eût bu quelques bières ! »
Heureusement que le commissaire n'avait pas tous ses esprits, sinon il se serait aperçu que Marlène l'observait discrètement et notait avec satisfaction les effets dévastateurs de la jalousie sur lui. Dans ses propos, dans son attitude, cela se voyait qu'il bouillait intérieurement et qu'il essayait de contenir une colère prête à s'exprimer.
« Un beau jeune homme… » répéta t-elle, histoire de bien remuer le couteau dans la plaie.
Marlène n'était pas cruelle mais le déroulement de son plan nécessitait des mesures extrêmes avec lui. Irrité, Laurence joua silencieusement de la mâchoire en accélérant le pas. La cocotte minute n'était pas loin d'exploser, encore un petit effort...
« Alice doit éprouver l'envie de tourner rapidement la page après vous et de vous oublier. »
« Ça tombe bien parce que, moi aussi, j'ai envie de l'oublier ! » hurla t-il soudain.
Et dans un cri de rage, il balaya le pot à crayons posé sur son bureau d'un revers de la main ! Marlène resta quelques secondes interdite devant son brusque accès de fureur. Elle avait obtenu ce qu'elle voulait : savoir s'il ressentait quelque chose pour Alice, ce qui semblait être le cas. A présent, il convenait de marcher sur des oeufs et de reculer stratégiquement.
La porte s'ouvrit cependant, et Carmouille, attirée par l'éclat de Laurence, passa discrètement la tête pour voir ce qu'il se passait. Marlène lui fit rapidement signe de ne rien dire et de ne pas entrer. Avec un hochement de tête, l'agent se retira.
Alors que le commissaire lui tournait le dos en soufflant bruyamment, Marlène alla tranquillement ramasser les stylos qui avaient volés dans la pièce. Le silence se prolongea. Une fois calmé, Laurence se redressa et se retourna comme si de rien n'était.
« Bon débarras... » Finit-il par dire calmement, en faisant preuve de mauvaise foi et en tentant de minimiser ce qu'il venait de se passer. « Ça ne sert à rien de s'accrocher à une histoire, lorsqu'elle est terminée. »
« C'est en effet le plus raisonnable, commissaire. »
Il y eut un nouveau silence gêné entre eux, et Laurence reprit ses allers et venues dans le bureau, incapable de tenir en place plus de deux secondes.
C'était comme si la réalité le rattrapait d'un coup et qu'il réalisait soudain avec effroi ce que perdre Avril signifiait. Il pouvait sentir son cœur battre sourdement dans sa poitrine, comme s'il allait éclater, ses mains étaient froides et moites et son estomac se tordait devant la perspective sombre de continuer sans celle qui occupait ses pensées, et ce, bien malgré toutes ses dénégations.
Marlène le dévisagea et s'aperçut qu'il était devenu aussi blanc que sa chemise. La crispation de ses traits indiquait qu'il était aux prises avec de graves et sombres réflexions. En réalité, une boule serrait la gorge de Laurence et il se sentait de plus en plus mal.
« Est-ce que vous… regrettez ce qu'il s'est passé ? » Demanda t-elle, pour le distraire.
Aucune réponse n'était appropriée, alors il se tut en sentant une bouffée d'anxiété l'étreindre brusquement, accompagnée de fourmillements dans les mains et de bourdonnements d'oreille qui s'intensifiaient de secondes en secondes. Incapable d'avaler quelque chose depuis le réveil, il sentait à présent poindre un malaise qu'il identifia immédiatement avec une nouvelle montée d'angoisse. Cela ne lui était pas arrivé depuis le décès de Maillol...
Il essaya tant bien que mal de chasser la sensation plus que désagréable de sombrer inexorablement. Marlène l'entendit prendre de profondes inspirations comme s'il était oppressé et cherchait de l'air… Elle se leva, alors qu'il posait les mains sur son bureau pour s'accrocher à quelque chose de tangible.
« Commissaire, vous allez bien ? »
Un violent frisson traversa Laurence au même moment, suivi d'un second et il dut s'appuyer contre son bureau, en tentant de contenir des tremblements involontaires dans tout son corps tendu. Marlène s'avança vers lui avec anxiété.
« Vous devriez vous asseoir, vous n'avez pas l'air bien du tout. »
« Vous pouvez ouvrir… la fenêtre, s'il-vous-plaît ? » Demanda t-il d'une voix gutturale.
Elle s'exécuta pendant que Laurence se traînait vers son fauteuil et s'y laissait tomber. En tremblant, il desserra le noeud de sa cravate et ouvrit maladroitement le col de sa chemise. Marlène accourut aussitôt à ses côtés et le dévisagea avec un début de panique. Il était vraiment mal.
« Ne bougez pas, commissaire, je reviens avec Tim. »
Laurence ferma les yeux et essaya de se détendre en inspirant profondément. Il sentait à présent une sueur glacée dans son dos, sur son visage, et ne comprenait pas comment son corps échappait à son contrôle à ce point. Il fallait qu'il arrête de penser à Avril, qu'il se concentre sur quelque chose de positif, mais difficile à faire quand tout vous ramenait vers l'objet de vos désirs, le manque affectif, l'inquiétude et l'absence qui pesait sur vous. Elle avait tout de même disparu, bon sang !
Quand il rouvrit les yeux, toujours aussi mal, Glissant était à ses côtés et lui prenait le pouls. Dans le dos du légiste, Carmouille apparut, accompagnée de Tricard, et Marlène, terriblement inquiète.
« Commissaire, vous avez absorbé quelque chose récemment ? » Demanda Glissant.
« Une... aspirine. »
« Vous êtes livide, fébrile et vous avez du mal à respirer. Des antécédents d'allergies, d'asthmes peut-être ? »
« Non… pas d'allergies. »
« Des douleurs dans la poitrine et le bras gauche ? »
« Je ne suis pas en train… de faire une crise cardiaque, Glissant. J'ai des... fourmillements... dans les deux mains… et l'impression d'avoir… un poids sur la poitrine... qui m'empêche… de respirer. »
« Ah… fourmillements dans les mains qui remontent dans les bras avec des sensations de froid ? »
« Oui. »
« Qu'est-ce qu'il a, Glissant ? » Demanda Tricard.
« Rien de grave. Le commissaire fait juste une attaque de panique. »
« Quoi ?... Mais pas du tout !... Vous racontez… n'importe quoi ! »
Laurence avait toujours autant de mal à respirer. Son visage en sueur n'avait pas repris ses couleurs normales.
« Désolé, commissaire, mais je ne vois pas ce que vous avez d'autres. Vous avez eu une contrariété récemment ? »
Comme Laurence secouait la tête en se taisant, Marlène prit sur elle de répondre à sa place :
« Le commissaire se fait beaucoup de soucis pour Alice. Elle a disparu ! » S'écria Marlène en se tordant les mains. « Il est parti à sa recherche sans la trouver. »
Laurence lança un coup d'œil furieux vers sa secrétaire.
« Je ne m'inquiète pas… une seule seconde… pour cette tête de mule ! » Dit-il sèchement.
« Et moi, je sais reconnaître quelqu'un avec une sévère gueule de bois ! » S'écria Carmouille, en mettant son grain de sel dans la conversation. Elle l'avait vu arriver avec ses lunettes noires. « On n'a plus vingt ans, commissaire, les lendemains de cuite sont difficiles ? »
« Je n'ai rien… à vous dire… Carmouille ! »
« Ou alors, on a un gros chagrin d'amour ? Enfin une qui en fait baver au Casanova de pacotille ? »
Laurence sembla encore plus mal et gémit. Glissant dut intervenir.
« Oh, oh, ça suffit, là ! Vous n'arrangez rien avec vos commentaires, Arlette ! Sortez, ou pour le coup, le commissaire va nous faire un vrai malaise ! »
« Peuh ! Toujours à faire son intéressant celui-là ! »
« Arlette, s'il-te-plaît, le commissaire a besoin de calme... » Tempéra Tricard, en la reconduisant vers la sortie. « … Glissant ? vous me le remettez sur pied, hein ? » en indiquant de la tête son enquêteur de choc.
Une fois la porte fermée, Glissant se tourna vers Laurence, qui avait à nouveau fermé les yeux et faisait des exercices de respiration pour se détendre.
« Bon, qu'est-ce qu'il se passe, commissaire ? Alice a vraiment disparu ? »
Ce fut Marlène qui répondit avant Laurence :
« Elle a déménagé sans laisser d'adresse. »
« Marlène… non... » Implora Laurence.
« Commissaire, on peut le dire à Tim. Il sait garder un secret. »
Les yeux de Glissant passèrent de l'un à l'autre, et il les interrompit :
« Vous savez, j'ai compris. Alice m'a tout dit. »
« Elle vous a dit quoi, Glissant ? » Demanda Laurence, en se tendant à nouveau.
« Pour Marlène et Richard… Qu'ils étaient ensemble et que vous n'étiez pas au courant... »
Inconsciemment, Laurence relâcha son souffle, soulagé. Si ce n'était que ça...
« … Faut pas vous mettre la rate au court-bouillon, commissaire. Vous devriez être heureux que notre Marlène connaisse enfin le bonheur. J'ai bien fini par l'accepter, pourquoi pas vous ? »
Laurence hocha la tête avec un sourire gêné et lança un coup d'oeil entendu vers sa secrétaire. La blonde lui retourna un rictus désolé. Glissant surprit son expression et se douta qu'il y avait autre chose.
« … Mais c'est pas ça en fait, n'est-ce pas ? »
Comme Laurence se renfrognait et ne disait rien, Glissant eut un sourire et demanda à Marlène :
« Il s'est passé quoi exactement ? Ça a un rapport avec Alice ? »
Marlène implora du regard son patron, qui fit non de la tête encore une fois. La blonde parut gênée et répondit en hésitant :
« Le commissaire et Alice ont eu... »
« Marlène, non ! »
« … Des mots ? Vous vous êtes engueulé avec elle ? Vous avez sans doute dépassé les bornes, et c'est pour ça qu'elle est partie ? » Avança Glissant. Il se mit à rire. « Mais Alice va revenir, si c'est ça qui vous inquiète, elle n'est pas rancunière ! »
Marlène fit non de la tête. Laurence poussa un soupir inhabituel. Glissant se rendit compte qu'on ne se rendait pas malade à ce point parce qu'on venait de se disputer avec quelqu'un.
« Alors, quoi ? »
« Je suis… Enfin, j'étais avec Avril. » Lâcha finalement Laurence avec réticence et lassitude.
« Et... ? » Demanda Glissant en haussant les épaules, sans comprendre où le commissaire voulait en venir.
Marlène rassembla discrètement le bout des doigts de ses deux mains et mima un baiser avec sa bouche. Glissant fronça les sourcils, pendant que Marlène recommençait.
Et soudain, Tim comprit le message en ouvrant de grands yeux.
« Oh, merde ! »
« Oui, bon, ça va, Glissant !... Y a pas mort d'hommes... non plus ! »
« Vous avez... Vous vous êtes ?... Embrassés ? »
« Le commissaire et Alice ont fait plus que ça, Tim... » Précisa Marlène.
« Noooon... C'est pas vrai ?! »
Glissant s'interrompit devant l'idée inconcevable et fixa Laurence avec sidération pendant de longues secondes. Le policier s'en agaça :
« Ne me demandez pas… comment on en est... arrivé là… Je ne veux même plus… y penser... »
« Mais, euh… ça fait longtemps ? » Demanda Glissant quand il eut repris ses esprits.
« Un moment. »
Glissant redemanda visuellement confirmation à Marlène, tellement il n'en revenait pas. Laurence se passa la main sur le visage, en respirant mieux maintenant que la crise passait.
« Ça fait un choc, hein ? » Dit seulement la blonde.
« Oui, c'est sûr... Deux caractères aussi antagonistes et qui font des étincelles ensemble… » Glissant secoua la tête et eut un petit rire. « … Il m'est arrivé la même chose avec une de mes ex-, alors je serai pas le premier à vous jeter la pierre, commissaire ! »
« Merci, Glissant… C'est très… réconfortant. »
« Et elle a disparu, c'est ça ? »
Marlène confirma en faisant la grimace.
« En même temps, je la comprends... »
« Qu'est-ce que vous comprenez, Glissant ? » Aboya immédiatement Laurence. « Vous étiez là, peut-être ? »
Le légiste fit un geste d'apaisement envers le policier et l'observa avec un œil nouveau. Soumis à un fort stress psychique, le corps du commissaire l'avait trahi. Plus rien n'aurait dû l'étonner, mais il était à mille lieux d'imaginer Laurence amoureux ? et d'Avril, ni plus, ni moins… Enfin, il restait à savoir s'il s'agissait bien de cela.
« Commissaire, il va falloir que vous arrêtiez de refouler vos sentiments ou vous allez réellement vous rendre malade. »
« Mêlez-vous de vos oignons, Glissant, et gardez vos réflexions pour vos cadavres ! »
« Ok, c'est vous qui voyez... En attendant, vu votre état, vous allez me faire le plaisir de vous reposer et de prendre ceci... » Tim lui tendit un tube de valium sorti de sa sacoche. « … Ça vient tout juste de sortir sur le marché et c'est plutôt efficace contre l'anxiété. Ça va vous détendre et vous aider à dormir... Et pas d'associations avec l'alcool, c'est compris ? »
« Ça va, je ne suis plus un gamin ! »
Le commissaire fit face à deux regards dubitatifs et maugréa :
« Je vais plutôt retrouver Avril. »
Le coeur de Marlène se mit à bondir à ces paroles. Peu importe ce qui les séparait maintenant, si ses amis pouvaient juste se réconcilier, elle en serait profondément ravie… mais cet épisode allait laisser des traces chez eux, c'était sûr. Elle s'approcha de lui :
« Commissaire, si vous retrouvez Alice, soyez patient avec elle. Dites-lui que vous regrettez vos paroles et que vous êtes désolé, dites-lui surtout que… »
« Désolé ? C'est cette emmerdeuse qui devrait être désolée pour tout ce qu'elle nous fait subir, oui ! »
« Allons, Laurence, vous savez combien Alice est attachiante avec vous... »
« Remballez vos mauvais jeux de mots, Glissant, je n'ai pas envie de rire ! » Répliqua vertement le commissaire.
« Qui aime bien, châtie bien... » Cita Marlène, sans avoir l'air d'y toucher.
Laurence lança un regard courroucé vers sa secrétaire alors que Tim et la blonde se mettaient doucement à rire.
« Marlène, je ne vous emploie pas pour que vous en rajoutiez une couche ! »
« Détendez-vous, commissaire... Avec un peu de bonne volonté, je suis sûre que tout va s'arranger entre Alice et vous. Vous verrez... »
Laurence fit la moue pendant que la blonde lui adressait son premier vrai sourire de la journée. Ce faisant, elle lui tendait un rameau d'olivier pour faire la paix entre eux.
Laurence céda en soupirant. Si se moquer de son sentimentalisme caché était le prix pour sauver leur amitié à tous trois et la sérénité de leurs rapports, alors il était prêt à le payer.
A suivre...
