.

La mer faisait ses aller-retour inlassables à ses pieds. Petite vague par petite vague, ramenant parfois quelques morceaux de bois ou d'autres algues qui flottaient paresseusement. Il en repoussa une qui commençait à s'entortiller entre ses doigts de pied rageusement, comme pour éloigner le plus possible la pensée de son stupide surnom que lui avait affublé cet abruti de cuistot pervers.

C'était vraiment pas le moment de penser à lui, merde.

Et pourtant Zoro devait se l'avouer : il avait un mal de chien à se concentrer sur ses entraînements, ces derniers temps.

Il y était pourtant du matin au soir, sans discontinuer, prenant à peine le temps de manger convenablement. Il dormait moins, aussi. Et il le sentait, malheureusement. Entre sa jambe et son manque de vigueur pour prendre soin de son corps, il commençait sérieusement à fatiguer avec les jours qui passaient inlassablement.

Mais c'était plus fort que lui. Maintenant qu'il se faisait doucement à l'idée qu'il avait perdu une grande partie de sa vie, il ne pouvait faire autrement que d'essayer de se fixer comme un fou sur l'autre partie toute aussi importante : la réalisation de son rêve.

Il fendit la mer en deux d'un coup d'épée simple en hurlant. Les flots se scindèrent sur peut-être des kilomètres et les deux raz-de-marée qui en découlèrent finirent par se retrouver en se rentrant dedans avec fracas, ruinant complètement la sérénité de la plage pour les minutes à venir.

... Est-ce que battre enfin cet enfoiré de Mihawk le ferait vraiment aller mieux, après tout ?

Il lâcha le Wado qui se planta dans le sable de Laugh Tale, près de ses deux autres sabres encore bien tranquillement rangés dans leur fourreaux et négligemment posés à même le sol. Il passa une main lasse sur son visage et dans ses cheveux en soupirant.

Tout cela n'avait plus aucun sens. Voilà qu'il se mettait dans le même état de questionnements incessants et de doutes que cet abruti, maintenant.

Il ferma les yeux un instant et le flash des yeux enragés de Luffy lui revint en mémoire, alors qu'il venait tout juste de l'arracher à un Franky à moitié dans les vapes. Il mentirait s'il disait qu'il n'avait jamais vu son capitaine dans un tel état de fureur. C'était déjà arrivé de nombreuses fois, que cela soit face à Arlong, Hody Jones, Doflamingo, Akainu... Mais face à un de ses propres compagnons ?

Non, rien à faire, Zoro ne pourrait pas passer là-dessus. Au diable sa foutue dépression, au diable les excuses : Luffy n'était plus le capitaine intrépide qu'il avait décidé de suivre par la force des choses à Shells Town, un point c'était tout. Car en faisant ce qu'il avait fait, en massacrant Franky à cause d'un simple désaccord –qui devait être, il en était persuadé, d'une stupidité effarante vu les deux têtes de mules concernées-, Luffy avait perdu quelque chose que Zoro ne pensait pas qu'il pourrait perdre de sitôt, pourtant.

Son respect.

Et si Zoro n'avait plus le cœur de respecter son capitaine, alors que faisait-il encore ici, au sein de cet équipage ?

Il avait promis à Robin d'attendre leur retour et maintenant que Sanji, Franky et lui avaient eu la confirmation qu'Ace était bien revenu du monde des morts et qu'ils arriveraient tous à Laugh Tale d'un jour à l'autre, il se retrouvait à faire face à ce choix improbable : partir ou non.

Laisser une dernière chance à Luffy ou non.

Croire une dernière fois que son capitaine méritait toujours sa place ou pas.

L'amour était-il un sentiment si puissant pour prendre à ce point le pas sur le reste... ? Il savait que Luffy tenait à son frère. Pour les regards qu'il lui avait lancé lorsqu'ils l'avaient croisé à Alabasta, pour toute la passion qui l'étreignait lorsqu'il parlait de lui à Zoro ou aux autres, pour cette petite lueur au fond de ses yeux noirs qui avait disparue lorsqu'ils s'étaient retrouvés aux Sabaodys deux ans après Marineford.

Et pour tous ces longs mois de n'importe quoi complet depuis Marie Joie. Pour tout ce qui avait fait que Luffy était devenu petit à petit quelqu'un qui ressemblait de moins en moins à leur Luffy.

Si les sentiments étaient réellement capables de faire ce genre de chose, il n'était vraiment pas certain qu'il en voulait, dans ce cas. Son intuition de ne jamais perdre de temps avec ce genre de connerie l'avait certainement pas mal réussi jusqu'ici. Il n'en éprouvait pas le besoin, de toute façon.

C'était donc d'autant plus compliqué de se mettre à la place de Luffy aujourd'hui.

Et ça l'enrageait. Jusqu'ici, il avait toujours eu cette fierté au fond de lui d'être celui qui comprenait le mieux leur capitaine. Car ils avaient la même vision simple des choses. Car ils avaient le même sens de l'honneur. Car ils avaient exactement la même âme guerrière.

Et Zoro savait que l'âme et la manière de penser de Luffy n'avaient pas pu tant changer que cela, mais le fait était pourtant là : il n'arrivait plus à le comprendre aujourd'hui.

Il n'arrivait plus à savoir aussi aisément ce qui pouvait bien se passer dans son cerveau élastique.

Et cet état de fait lui vrillait les boyaux. À quoi bon être le second, le soi-disant meilleur ami ? Il avait tout fait pour le soutenir, il avait tellement pris sur lui, il avait mis tellement d'énergie à supporter et rattraper ses idioties, à mettre son objectif légèrement de côté lorsqu'il avait dû veiller sur lui à Dawn et à ensuite parcourir tout Grand Line pour lui courir après. À tenter de contenir leurs nakamas quand ceux-ci partaient doucement en vrille chacun de leur côté, tous rongés à une échelle différente par l'inquiétude.

Et il n'était vraiment pas certain d'avoir encore de la patience à donner pour un homme qui l'avait autant déçu.

- Oï, tête de thé vert.

Il ne prit même pas la peine de se retourner, mais sa mâchoire se crispa imperceptiblement. S'il y en avait bien un qu'il avait du mal à voir en peinture en ce moment, c'était bien ce foutu cuistot.

- ... J't'apporte ton repas, vu que tu ne daignes même plus ramener ton cul à Cheery pour manger avec nous, indiqua platement le blond.

Zoro ne répondit pas, se contentant de ramasser le Wadô et de le nettoyer sommairement pour enlever le sable qu'il y avait dessus.

- ... T'as avalé quelque chose au moins, aujourd'hui ? Insista l'indésirable qui continuait à s'approcher.

- Toi par contre, t'as pas avalé ta langue, finit-il par claquer sans pour autant se retourner.

- Oooh, joli trait d'esprit. Je pensais pas que ton cerveau rempli d'algue pouvait sortir quelque chose d'aussi réfléchi.

- Qu'est-ce que tu veux, foutu cook ?! Tu vois pas que je viens m'entraîner à l'autre versant de l'île exprès pour ne pas que vous veniez me les briser ?!

- Rien à foutre, je veux que tu manges. Tu tires encore plus sur la ligne ce moment, bientôt on va devoir te ramasser à la petite cuillère avant même que tu aies pu trouver Mihawk.

- Mais qu'est-ce que tu racontes encore comme connerie... ?

- T'as maigri tête d'algue, voilà c'que je dis. Et tu dors pas assez, aussi.

Zoro se tourna enfin vers lui pour le toiser hargneusement. Il pouvait parler, cette tête à claque : il n'en menait pas large non plus avec sa tronche de trois kilomètres de long et ses légères cernes sous les yeux.

- Tu t'prends pour ma mère ou quoi ? C'est quoi le délire ? Maintenant que Nami et Robin t'ont officiellement friendzoné, tu reportes ton attention sur moi ?!

Cette fois, ce fut à Sanji de ne rien répondre. Son sourcil en spirale se fronça légèrement et ses lèvres se crispèrent sur sa cigarette, mais il se contenta de le fixer en silence de longues secondes. Il finit néanmoins par lui tendre le plateau qu'il avait en main.

- Mange, lui ordonna-t-il sans plus de cérémonie.

- Tu m'soules... Soupira Zoro. Pose le dans un coin, je mangerai plus tard.

- Non. Maintenant.

Et la colère remonta en lui instantanément, comme quasiment à chaque fois qu'ils échangeaient plus de deux mots.

- Mais c'est quoi ton foutu problème, sourcil en vrille ?! Donne-moi encore un seul ordre et j'te jure que j'te refais le portrait !

- C'est peut-être moi qui vais devoir te mettre ta raclée si tu continues à partir en couilles comme ça !

- Partir en c... Quoi ?! Mais de quoi tu cau-

- Tête d'algue, t'as seulement écouté ce que je t'ai dit la dernière fois à propos de Luffy ? Ou ça a servi à rien à ce point ?!

Zoro le fusilla de l'œil : évidemment qu'il avait écouté son discours à la noix et toute son argumentation idiote à propos de laisser une dernière chance à Luffy dont il connaissait déjà les quatre-vingt-quinze pourcents par cœur.

Comme s'il avait besoin de lui pour lui rappeler toutes ces foutues questions qu'il ne faisait lui-même que ressasser en boucle depuis des jours.

Il ne lui répondit donc pas et récupéra ses deux autres sabres pour les secouer, ignorant royalement l'œil bleu brûlant dans son dos.

- ... Bon, c'est pas bien grave, c'est pas comme-ci j'avais autre chose à faire de mes journées que de répéter les choses à ta cervelle de mousse, après tout.

Il le vit s'asseoir à même le sol et se rallumer une cigarette, et il sentit qu'il allait avoir encore plus envie de l'étriper dans les minutes à venir.

- ... Donc. Reprenons : raison numéro un pour laisser une dernière chance à Luffy : il est sur la voie de la guérison, alors-

- Mais c'est pas vrai... Grogna bruyamment le sabreur en roulant de l'œil.

- Me coupe pas. J'disais donc : il est sur la voix de la guérison et n'a plus grand-chose à voir avec la larve qui nous a lâché à East Blue, donc on peut facilement espérer qu'avec un peu d'effort de notre part, tout rentrera dans l'ordre peut-être plus vite que ce qu'on pensait...

- Et blablabla...

- Raison numéro deux : Ace est de retour. Et si je suis pas trop bête, sa disparition jouait un grand rôle dans la déprime de notre capitaine...

Zoro eut un pouffement cynique à cela. C'est qu'il brillait par son intelligence, cette tête de narutomaki...

- La ferme, siffla Sanji. Donc, avec le retour d'Ace, on ne peut que supposer qu'il va y avoir une grande amélioration. Et ensuite, raison numéro 3...

- Tu m'soules.

- Raison numéro 3, répéta-t-il plus fort, il reste notre capitaine, merde. Il reste humain, aussi. Il a le droit de faire des erreurs, et...

- C'est certainement la raison la plus merdique des trois.

- ... Pardon ?

- Évidemment qu'il a le droit de faire des erreurs, mais il en a fait beaucoup trop ! Et il y a une limite au pardon ! J'croyais pourtant que t'étais d'accord avec moi il y a encore quelques jours sur ce sujet, Sourcil en vrille ?!

- ... Oui, mais...

- Ouais, ouais je sais : tu lui as parlé entre temps et vous vous êtes expliqués, et cætera, et cætera... Maugréa-t-il en se détournant de nouveau. Tant mieux pour toi, écoute. Moi j'veux pas connaître ses soi-disant raisons. Aucune raison ne justifie de s'en prendre à un nakama de cette manière.

- ... À l'époque où je l'ai frappé quand il s'apprêtait à dire à Usopp de quitter l'équipage, lors de leur dispute à propos du Merry, tu ne m'as pourtant rien dit...

Zoro plissa de l'œil et se retourna enfin pour le regarder.

- Ça n'a absolument rien à voir, ne compare pas ce qui n'est pas à comparer !

- C'est juste pour te dire qu'il y a toujours une raison qui pousse à dépasser cette limite, aussi personnelle soit-elle : Luffy a simplement voulu défendre ses sentiments, continua le blond sans se décourager, c'était idiot et il s'est beaucoup trop emporté, mais tu ne peux pas lui reprocher d'avoir voulu se défendre si Franky l'a blessé à ce point !

- Sourcil, je me fous de ce qu'a bien pu lui dire Franky. Il était sur une pente glissante dès lors qu'il a décidé de se barrer en nous plantant à East Blue. S'attaquer à l'un de nous quelques heures à peine après être revenu, c'est simplement la goutte de trop ! L'exemple final qui me prouve qu'il n'est plus mon capitaine ! Il nous a trop insulté, trop déçu pour ça !

- ... Ne parle pas au nom de tout l'équipage, tu es le seul qui-

- C'est parce que vous êtes tous beaucoup trop gentils avec lui et aveuglés par votre faiblesse ! Finit-il par hurler, hors de lui. Parce qu'aucun de vous n'a les tripes de se dire que l'aventure est finie ! Mais hey, devine quoi Cuistot de mes deux : tout a une fin ! Même notre rêve tous ensemble sur les mers ! Après tout, on a fait ce qu'on avait promis : on a emmené Luffy au bout de son rêve ! Et s'il est devenu trop ingrat pour ne pas se contenter de l'accepter et d'en profiter bien gentiment, et bien je me démerderai tout seul pour le reste ! Je n'ai pas besoin d'un lâche qui a paumé sa parole et son honneur à cause d'un foutu amour impossible !

Il vit clairement le bout de la cigarette du blond s'écraser contre ses lèvres tant les muscles de tout son corps se bandaient de colère.

- ... Il est plus impossible, cet amour. Et arrête de le traiter de lâche, tu sais bien qu'il est loin d'en être un.

Zoro poussa un autre soupir aussi agacé qu'enragé et secoua la tête de dépit.

- T'es buté putain, tellement buté...

- Pas autant que toi foutue plante verte !

- Reste sur ce putain de navire si t'en as autant envie le cook, mais fous-moi la paix ! Ma décision est prise et je reviendrai pas dessus !

Sanji serra les dents de nouveau, apparemment en manque d'arguments. Le sabreur en profita donc pour se détourner pour de bon et s'éloigner, résolu à se trouver un autre coin de plage pour récupérer sa tranquillité.

Mais il fut rattrapé par une main puissante qui lui tira le bras violemment en arrière pour le retenir, ce qui fit sauter ses derniers gonds de patience tout net.

- LÂCHE-MOI BORDEL !

Le coup de sabre partit tout seul, mais Sanji l'esquiva facilement. Et devant l'œil bleu brûlant de colère, la sienne n'en fut que plus virulente et il décida de réitérer son attaque. Et cette fois-ci, le cuistot la bloqua. Et s'ensuivit ce qui devait logiquement s'ensuivre.

Sauf que ce combat-ci n'avait définitivement pas la même saveur que les milliers d'autres précédents. Déjà, Zoro réalisa avec effarement que c'était leur premier véritable échange de coups depuis qu'il avait perdu sa jambe, donc depuis presque une année entière. Et il ne préféra pas se demander plus longtemps le « pourquoi » d'une telle abstinence : la réponse était si cruellement logique.

Et surtout, la rage qui accompagnait chacun de leur mouvement était inédite, vraiment.

Ses combats avec le Sourcil lui avaient toujours servi d'exutoire plus qu'autre chose. Un moyen de se tester soi-même aussi, sûrement. Et cela avait toujours été leur manière préférée de communiquer, finalement. Parce qu'ils ne savaient décidemment pas parler autrement qu'en s'insultant ou se tapant dessus. Et Zoro avait parfois bien du mal à savoir où s'arrêtait réellement sa sympathie envers son camarade et où commençait son antipathie.

Ils étaient si différents dans leur manière de voir les choses, tous les deux. Sanj était tellement trop... Tout. Trop enfoncé dans ses conneries de pervers, trop à fleur de peau pour rien, trop à cheval sur ses soi-disant « bonnes manières », trop prise de tête sur des choses stupides...

Mais au final, aussi différents étaient-ils, ils avaient tous les deux fini par devenir les principaux bras droits de Luffy. Car Zoro n'était pas buté au point de ne pas voir et d'accepter la place aussi importante que la sienne qu'avait Sanji dans les décisions qui concernaient cet équipage. Certes, chacun d'eux neuf restait tout aussi important qu'un autre, mais eux trois restaient le trio de tête. Le rempart principal qui ne devaient surtout pas tomber pour protéger tous les autres. Et en ce sens, effectivement, leur voix comptaient parfois plus que les autres. Parce que Nami et Usopp ne pourraient jamais réellement comprendre quand Luffy décidait de se jeter dans la gueule du loup, et que tous les autres restaient généralement en retrait la plupart du temps, suivant sagement le mouvement.

Et leur trio, aussi dysfonctionnel paraissait-il vu de l'extérieur, avait toujours été très bien huilé. Ils se complétaient tous les trois à la perfection, chacun comptant sur les deux autres pour couvrir leurs arrières et celles de tout le reste de l'équipage sans même avoir besoin de le préciser à voix haute. Lorsque l'un deux tombait, les deux autres étaient toujours les premiers à foncer pour réagir en conséquence, de manière générale.

Mais aujourd'hui, que restait-il de leur fabuleux trio ? Entre le principal protagoniste qui faisait n'importe quoi, le second qui avait finalement décidé d'abandonner à cause des conneries du premier et le troisième qui se retrouvait tiraillé entre deux feux...

Il repoussa un violent coup de pied du plat de son sabre et croisa de nouveau l'œil azur qui envoyait des éclairs, et ce qui n'allait pas lui sauta enfin en pleine figure.

... Oui. C'était ça. Zoro le voyait enfin.

Il était , le problème.

Il pouvait comprendre que Sanji n'ait pas envie de voir leur trio voler en éclat pour de bon, mais au point de se mettre dans un état pareil ? De se plier en quatre comme jamais pour essayer de le faire changer d'avis ? Pour le faire rester lui, l'homme dont il rappelait un peu plus chaque jour à qui voulait bien l'entendre à quel point il ne pouvait pas le supporter ?

Ça n'avait pas de sens.

Normalement, le cuistot aurait dû simplement se contenter d'abandonner après la première discussion un peu poussée et à simplement accepter sa décision. Et au lieu de cela, le voilà qu'il insistait. Qu'il lui collait aux basques comme jamais et qui se démenait comme un beau diable pour le faire rester et, surtout, pour qu'il s'occupe un peu mieux de lui...

Ça n'avait pas de sens.

Et il préféra utiliser cette trop profonde réflexion qui l'écartait de sa concentration pour justifier cet énième coup de pied qui fit mouche pour envoyer voler l'un de ses sabres au loin.

Il écarquilla l'œil sur le Kitetsu qui se planta dans le sable à quelques mètres de là, abasourdi : jamais il ne lâchait ses sabres durant un combat en temps normal. Jamais.

Cela lui valut de se manger un coup de semelle bourré de haki d'une violence inouïe en pleine figure derrière, et il fut projeté en arrière pour atterrir lourdement sur le sol, légèrement sonné.

Cet enchaînement le perturba tellement qu'il resta à terre quelques secondes, essoufflé, à fixer le ciel comme si sa vie entière était en train d'être remise en question en cet instant.

Et l'image du cuistot s'approchant de lui son sabre en main pour le pointer sur sa gorge, le visage affichant une expression aussi attristée que déçue déroutante, finit de l'achever.

Il venait de perdre contre Sanji.

- ... Tu vois comme tes conneries t'emmènent au bout de tes forces, foutue tête d'algue ? Lui dit-il d'une voix étrangement brisée. Tu vas m'écouter et manger correctement, maintenant ?

Zoro serra les dents sur le manche du Wado rageusement.

- Va te faire foutre !

Il repoussa la pointe de la lame du Kitetsu et se releva péniblement, ignorant tant bien que mal le regard du cuistot sur lui. Ceci fait, il lui arracha son sabre des mains et réitéra son geste d'éloignement d'un pas pressé. Il fallait qu'il se tire d'ici le plus rapidement possible avant que son honneur ne soit un peu plus piétiné, bon sang. Il venait de perdre lamentablement de la pire des manières, et surtout face au pire « ennemi » possible...

Bordel. Bordel bordel bordel !

- ... Zoro putain !

Il se figea net à l'entente de son prénom. Car ce n'était pas souvent que cela arrivait. Il hésita et ralentit finalement la cadence mais il ne fit pas volte-face pour autant, se contentant d'attendre la suite. Car si Sanji prenait la peine d'oublier d'utiliser un de ses stupides surnoms, c'est que le problème était peut-être encore plus profond que Zoro ne l'imaginait.

- ... Si tu as du mal à pardonner à Luffy, fais-le au moins pour les autres... ! entama le blond dans son dos d'une voix vacillante. Parce que... Peut-être que tu vas te foutre de ce que je vais te dire, mais sans toi, cet équipage n'a plus aucun sens. Tu es aussi important que Luffy d'une certaine manière... Même si tu sers clairement à rien la plupart du temps, vu que tu ne fais que dormir et te perdre comme un crétin...

Ceci le fit finalement se retourner. Parce qu'il y avait peut-être les mots, mais pas la volonté. Cette habituelle attaque sur sa personne était tellement vide de hargne et de passion. Cela sonnait tellement faux...

- ... Et même si Luffy est devenu tellement puissant, même s'il a plus forcément besoin de nous pour protéger les autres et qu'en plus on a plus vraiment d'ennemi dans le coin... Enfin... J'veux dire...

Voir le blond s'embrouiller tout seul et bafouiller comme un idiot désemparé chassa violemment toute trace de colère et de honte en lui. Il était bien trop éberlué par la scène pour continuer à se fixer sur sa défaite idiote.

- ... Je... Je sais plus ce que je voulais dire... Continua-t-il, penaud.

Zoro cligna de l'œil une fois, puis deux.

- ... Cuistot, je rêve ou t'es plus en train d'essayer de te convaincre toi que moi, là ?

Et cette fois, ce fut à Sanji d'écarquiller l'œil.

- M-me convaincre de quoi ?!

- J'sais pas, j'comprends rien à ce que tu racontes. Tout ce que j'vois, c'est que j'me fais pas autant insulter que d'habitude, au contraire. Et c'est flippant.

Il reprit son apparence droite et fière pour aviser le cook les sourcils froncés, cherchant un peu mieux à comprendre son soudain comportement plus qu'étrange.

- ... En fait, tu fais ton malin avec toute cette histoire, mais tu es aussi paumé que moi, pas vrai ? Finit-il par railler avec un petit sourire en coin.

Sanji mit quelques secondes avant de lui répondre.

- ... Parce que tu es paumé ? Pas que ça m'étonne venant de toi hein. Enfin... T'as compris ce que je voulais dire...

Et Zoro se décomposa sur place. Putain, oui : il venait d'avouer à Sanji qu'il était complétement perdu dans sa tête, à l'heure actuelle.

Ils se fixèrent encore comme deux idiots pendant quelques instants, avant qu'il ne fasse encore une fois violemment volte-face pour s'éloigner, mais en courant cette fois.

- Ne me suis pas, crétin ! lui hurla-t-il par-dessus son épaule.

Mais Sanji ne bougea pas d'un pouce, non.

Il resta simplement planté sur place, les bras ballants et étant encore plus perdu et désemparé qu'il ne l'était une petite demi-heure auparavant.

.

Luffy croqua dans son beignet lentement, le nez levé vers les étoiles, allongé sur le sol de son bateau et plongé dans ses pensées.

La mer autour de lui était calme, le vent soufflait à peine et le Big Waver ballottait tranquillement sur l'eau noire, le berçant plus qu'autre chose. L'air humide et salé lui saturait le nez, encore plus que s'il naviguait sur le Sunny, mais il commençait à y être habitué, depuis le temps.

Tant de choses paisibles donc qui n'auraient pas dû l'empêcher de dormir... Et pourtant, il était bien là, les yeux grands ouverts sur le vide céleste, parfaitement réveillé malgré l'heure tardive.

Cela faisait quatre jours qu'il avait cette impression bizarre au fond de lui. Comme une sorte de doux ronronnement. Il savait que son instinct essayait sûrement de communiquer avec lui, mais il était tout de même plus clair dans ses messages, d'habitude. Alors Luffy refoulait ce sentiment étrange, ne cherchant pas à comprendre plus loin.

Il avait d'autres choses sur lesquelles cogiter qui étaient bien plus importantes, pour le moment.

Comme les retrouvailles définitives avec ses nakamas qui arrivaient à grands pas et auxquelles il ne se sortirait pas avec un simple petit combat et quelques piques ici et là, cette fois-ci. Surtout si Sanji n'arrivait pas à faire changer d'avis Zoro entre temps...

... Est-ce que Zoro serait toujours là, lorsqu'il arriverait à Laugh Tale ?

Il essayait de rester serein sur le sujet : après tout, même si son second avait mis les voiles entre temps, il n'aurait qu'à aller le récupérer par la peau du cou, comme il l'avait si souvent fait par le passé. Rien de plus simple, surtout s'il n'y avait même pas d'ennemi à éclater sur le chemin.

... Oui, sauf que non.

Ça ne serait pas si simple. Ça ne le serait peut-être même plus jamais, désormais.

La main qui tenait son beignet retomba lentement sur les planches de bois à côté de lui et il soupira fortement. Il n'en revenait toujours pas : Sanji et Zoro voulaient quitter l'équipage...

Et tout ça à cause de sa bêtise, de sa faiblesse, de sa lâcheté...

Il savait qu'il le méritait.

Ils l'avaient accueillis quasiment tous à bras ouverts, ils lui avaient pardonné son abandon, ils lui avaient laissé une autre chance, et il avait tout envoyé voler.

Et le pire dans l'histoire, c'était qu'après sa discussion avec Robin au sujet de cet affrontement contre Franky, il pensait sincèrement –naïvement- que tout finirait par revenir à la normale dès lors qu'il aurait enfin retrouvé le parfait contrôle de lui-même et qu'il serait revenu à eux pour de bon.

Il était toujours beaucoup trop optimiste et naïf. À propos du monde qui l'entourait comme à propos de lui-même.

Car tout motivé qu'il était de retourner le plus rapidement possible auprès de son équipage pour essayer de réparer comme il pouvait ce qu'il avait brisé, il en avait oublié à quel point il revenait de loin et qu'il avait encore certainement pas mal de chemin à parcourir avant de retrouver la pleine possession de ses moyens.

Quel piètre Roi des pirates il faisait... Il était libre, certes, mais ce n'était finalement qu'illusoire.

Puisqu'au fond de lui, il était bel et bien toujours emprisonné. Retenu comme un forcené par un fantôme sans visage qui ne voulait décidément pas le lâcher, cruelle personnification de toute sa tristesse, de sa perte, de sa douleur, de son amour... Et malgré sa fuite, malgré ses aventures en solitaire, malgré les amants qui s'enchaînaient, il n'arrivait jamais vraiment à s'en débarrasser.

Même malgré sa stupide idée d'essayer de s'accrocher à Law pour tenter de l'oublier.

Plus il y réfléchissait ces derniers jours, plus il trouvait cette idée absolument ridicule, au final. Il comprenait parfaitement où Nami et Robin avaient voulu en venir en le guidant à leur manière sur cette voie, mais elle n'était probablement pas la bonne, au bout du compte.

La bonne voie, c'était arriver à se relever de lui-même, par ses propres moyens. De faire son chemin seul, d'arriver à vivre avec cette douleur seul, d'arriver à échapper à ce fantôme seul.

Et en tant que Roi des pirates, il réalisait petit à petit qu'il avait peut-être autre chose de plus important à faire que de courir dans tous les sens pour chercher à combler un vide incomblable.

Les différentes îles qu'il avait visité ces derniers temps semblaient toutes avoir le même problème montant de tensions qui s'accumulaient au cœur de la population. Les gens paraissaient moins sereins, plus alertes, plus sur la défensive entre eux, il y avait plus de bagarres et plus de vols...

Et le peu de fois où Luffy avait posé la question du pourquoi et du comment, on lui avait toujours répondu la même chose : à présent que le Gouvernement Mondial n'était plus, tout s'effondrait et l'avenir était incertain. Les gens avaient peur.

... « Les gens avaient peur ».

C'était à l'époque où ils étaient dirigés par des menteurs et des tortionnaires qu'ils auraient dû avoir peur.

Luffy ne comprenait pas vraiment tous les tenants et les aboutissements que le geste des révolutionnaires et de son équipage avait pu avoir, au final. Robin avait bien essayé de le lui expliquer, mais la politique, ses enjeux, l'économie et tout ce qui allait autour... Il s'agissait de sujets bien trop complexes pour lui.

Bien trop chiants, aussi.

Lui, tout ce qu'il voulait, c'était être libre. Sans se prendre la tête, comme il l'avait toujours fait toute sa vie.

Et il l'était à présent.

Et malgré tout, il réalisait qu'il se prenait justement beaucoup trop la tête sans le vouloir depuis qu'il était devenu l'homme le plus libre du monde.

Douce ironie.

Mais chaque chose en son temps. Déjà, il devait retrouver son équipage, prier pour ne pas devoir aller essayer de convaincre qui que ce soit d'y revenir, faire la paix avec Zoro et Franky et enfin tous les motiver –autant eux que lui-, à repartir écumer les océans tous ensemble.

Et tout cela n'allait pas être une mince affaire... Il en avait pleinement conscience.

C'était donc avec le cœur aussi étrangement apaisé que son esprit était lourd qu'il dirigeait le Big Waver en direction de Laugh Tale. Il y arriverait certainement d'ici deux jours grand maximum.

Et il avait tellement hâte d'y arriver. Il lui semblait que son cœur battait de plus en plus la chamade à mesure qu'il parcourait les dernières lieues qui le séparaient de ses amis. Que cette étrange sensation ronronnante qui bouillait au fond de lui semblait croître à mesure que les vagues ouvraient la voie au Big Waver.

Mais son instinct était décidément trop subtil sur ce coup pour qu'il ne puisse qu'imaginer ce qui l'attendait là-bas.

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Et bonsoir cher·e·s lecteur·rice·s (alerte au pavé qui va suivre et sortez les violons en carton !)

C'est avec une grande tristesse et une immense auto-déception que je vous annonce que ce chapitre était le dernier d'avance que j'avais en réserve...

Comme certains d'entre vous le savent déjà, j'ai beaucoup de mal à continuer l'écriture de cette histoire dont la fin éventuelle a subi pas mal de remaniements en cours de route, vu que ça devait initialement se terminer d'ici peu mais, qu'au final et après de longues et intenses réflexions, ça va normalement s'allonger bien plus pour atteindre facilement la vingtaine de chapitres supplémentaires. Parce que j'ai inconsciemment mis beaucoup trop d'enjeux importants qui auraient été gâchés par la fin initiale -entre autre-, et surtout que j'ai certainement vu trop gros pour ma première vraie fanfiction, en particulier pour mon entrée véritable dans le monde de l'écriture.

Le fait est qu'aujourd'hui, même si j'aime toujours cette histoire de tout mon coeur, j'ai beaucoup plus de mal à m'y pencher car mes autres projets me tentent beaucoup plus qu'elle. Je sens que je me force à écrire ces derniers temps et je sais que ce n'est pas bon. J'ai l'impression que ça se ressent dans mes chapitres, et je n'ai pas envie de tirer cette histoire vers le bas à cause d'un simple coup de démotivation face au travail colossal que je vais devoir fournir pour lui offrir une fin digne de ce nom.

Donc, normalement une pause était de toute manière prévue d'ici peu de temps. Et je vous écris ce pavé en avance pour vous prévenir que du coup, je ne suis pas certaine de sortir le prochain chapitre pour mardi prochain même si je vais m'y atteler. Et j'ai tout de même envie de vous offrir les retrouvailles tant attendues avant de prendre ladite pause, donc, je vais tout de même me mettre un ultime coup de pied aux fesses pour vous fournir cette première "fin" initiale qui était prévue comme telle à l'origine, et je vous promets de vous revenir en grande pompe avec le reste et une véritable fin d'ici quelques mois. Je vous donnerai plus de détails dans les prochains chapitres que je publierai, je pense.

Et au passage, je ne remercierai jamais assez mes chères Voirloup et Leia Favaz de me mettre autant de coups de pied aux fesses sur cette histoire et de m'avoir aidé à essayer de la rendre un peu plus grande que prévu grâce à leurs débriefings... ! (et aussi à Suu-kuni et ses adorables encouragements constants !)

Désolée pour cette minute pleurnichage et également désolée de faire flipper à faire penser que je ne vais pas tenir mon engagement donné au premier chapitre... Vous inquiétez pas, je l'oublie pas. La culpabilité me ronge actuellement (mais j'essaie de le vivre bien lel)

Merci de votre patience et je vous dis à bientôt !