Notes de début de chapitre.

Okay, alors je sais que j'avais dit que cet arc ferait entre quinze et vingt chapitres, sauf que je viens de voir qu'on en est déjà au chapitre 11, et que je n'ai pas encore abordé la moitié de ce que je voulais, donc par sécurité, je passe la longueur à plus d'une vingtaine de chapitres (vraiment désolée, ça devient endémique).


CHAPITRE LII


" Or, j'aime les fantômes : je n'ai jamais entendu dire que les morts eussent fait en six mille ans autant de mal que les vivants en font en un jour. "

(Alexandre Dumas, écrivain français, " Le Comte de Monte Christo" )


a. Eccéité

Étendu sur le flanc, un bras replié sous son oreiller, Dong Soo observait le mur de la chambre sans en distinguer les couleurs, la décoration, ni les aspérités. En réalité, il était plus convenable et adapté de préciser qu'il ne voyait guère le mur en face de lui, mais avait néanmoins les yeux attachés à celui-ci pour la simple et bonne raison qu'il n'existait aucune autre surface plus proche sur laquelle concentrer ainsi son regard tandis que ses pensées se déroulaient librement et sans réserve, émergeant de façon désordonnée, folle, et ce malgré la thématique commune qui regroupait dans la grande majorité leurs contenu et les sentiments d'agitation, d'exaltation mais également d'incertitude qui s'y étaient greffés.

À côté de lui, Yun-Seo dormait à poids fermés depuis environ une demi-heure, et son époux, que l'accalmie procurée par le sommeil persistait à fuir comme la peste, pour son plus grand déplaisir et sa plus intense frustration, se tournait et se retournait au contraire sur le yo qu'ils partageaient exceptionnellement pour la première fois très exactement treize années de mariage, incapable de tenir en laisse un instant ses réflexions et de les empêcher de venir tendre ses muscles et troubler par conséquent son repos.

Jamais lui et Yun-Seo n'avaient été partenaires de chambrées depuis qu'il l'avait épousée en 1768, ou tout du moins pas en suivant les rôles strictement traditionnels du mari et de la femme se retrouvant ensembles dans le lit conjugal. Le souhait avait été commun, décidé et mis en place le plus tôt possible à compter du jour où il lui avait proposé de devenir sa conjointe.

À l'époque, Yun-Seo était déjà bien avancée dans sa grossesse, et si Dong Soo aimait venir toucher son ventre et poser son oreille contre sa surface bombée pour voir si le bébé réagissait (il avait réagi par ailleurs, lui donnant un formidable coup de pied dans l'oreille un soir qu'il se sentait probablement d'humeur joviale), la perspective de, comme sa femme adorait le formuler avec un sourire peu subtil sur le visage, "manoeuvrer dans les eaux troubles" avec cette condition lui avait semblé en revanche aussi peu désirable qu'une infection mortelle.

Dong Soo, en regardant le mur sans le voir, songea qu'il aimait sa femme. De cela, il en était absolument certain. Il l'aimait autant qu'il pouvait l'aimer, dans la limite de ses possibilités et de ses disponibilités, aussi sincèrement qu'il en était capable et sans mensonges ni regrets à l'encontre de leur union ou de son choix. Yun-Seo était parfaitement avertie de ce fait et ne lui avait jamais demandé davantage, puisqu'elle même éprouvait à son égard une affection du même ordre qui la poussait à le considérer davantage comme un ami et un compagnon de route plutôt que comme un mari et un amant.

Cette perception était amplement partagée par Dong Soo et ne lui avait jamais posé le moindre problème, dans le sens où il n'avait jamais attendu de son épouse une soumission complète, un accomplissement des prétendus devoirs conjugaux, ou encore la prise en charge du rôle de maîtresse de maison dont paraissaient s'enorgueillir pourtant une vaste majorité des femmes mariées dont ils avaient croisé la route ou l'intérêt au cours de la décennie qu'avait duré jusqu'ici leur hymen. Il fallait néanmoins dire que les conditions dans lequel celui-ci avait été pensé puis établi avaient été très différentes de celles qui composaient habituellement une noce et pesaient par la suite sur les époux durant le restant de leur vie, à moins de la mort de l'un d'eux.

Sur le yo, il jeta un coup d'oeil bref par dessus son épaule, sur Yun-Seo. Celle-ci lui tournait le dos, et il voyait seulement ses épaules se soulever au rythme de sa respiration. Elle avait les cheveux détachés, cascadant comme une tâche ténébreuse sur le blanc de l'oreiller, et Dong Soo s'était ou ou deux fois perdu dans leur contemplation, les confondant, les remplaçant, leur donnant une autre texture et un autre propriétaire, lequel était en train de se reposer dans le hanok à l'opposé de celui-ci où lui et sa femme dormaient, et qui étaient à la base les quartiers de Dong Soo.

Plus jeune, celui-ci avait aussi tourné la tête dans son lit, en proie à d'autres insomnies, à d'autres alarmes, à d'autres angoisses, et posé les yeux sur la masse noire et épaisse de la chevelure de Woon. Elle n'avait, en soi, absolument rien d'extraordinaire. C'était des cheveux tout ce qu'il y avait de plus commun, sombre, le plus souvent lisses et sans grande originalité, si ce n'était qu'ils bouclaient furieusement dès que le temps était un peu humide, ce qui était le cas pratiquement en permanence dans le pays, dont même les étrangers venus des contrées voisines se plaignaient du climat moite qu'ils attribuaient avant tout aux montagnes et, pour les plus superstitieux, à une conjonction fort nébuleuse entre la nature profonde des résidents de Joseon et son atmosphère de manière générale.

Joseon, pensa Dong Soo, sujet à cet humour effroyablement bancal qui avait toujours fait partie intégrante de ses nuits blanches, ses montagnes, ses points de vue, son humidité, ses morts qui reviennent à la vie. Il doutait que le royaume eût été en mesure de faire valoir le dernier phénomène comme une spécialité nationale. Le roi, en tout cas, n'était pas particulièrement porté sur les plaisanteries ces derniers temps, et en outre, le pays avait déjà une longue liste de qualités, parmi lesquelles la traque intensive d'une population sous le prétexte qu'elle portait atteinte aux supposées lois de la nature, mais également le kimchi, qui n'avait rien à voir avec l'élément précédent, à l'exception du fait que Dong Soo se trouvait trop épuisé nerveusement pour ériger une transition fluide entre les deux.

Il n'avait jamais rien trouvé de remarquable aux cheveux de Woon, ni même de fantastique ou d'unique. En revanche, il avait souhaité à plus d'une reprise que ses longues mèches sombres viennent s'enrouler autour de sa gorge, lui coupent le souffle, entrent dans son nez et ses yeux, remontent jusqu'aux profondeurs de son cerveau et en perçent la surface gélatineuse, comme une aiguille celle d'un tissu quelconque. Somme toute, rien de bien anormal, sauf peut-être quand on comparait ce désir à celui des autres garçons de son âge qui fréquentaient également le camp d'entraînement à l'époque.

Quand ils se rendaient en visite dans des maisons de divertissements aux alentours, ou plus simplement dès qu'ils voyaient passer une silhouette qui pouvait évoquer un individu de sexe féminin, la plupart faisaient alors mention de leur volonté de dénouer les coiffures de leurs amantes en pensée, sinon en réalité, d'y plonger leurs mains, d'en respirer le parfum. Dong Soo se rappelait de Tae Yong qui avait évoqué un jour, alors qu'ils auraient du étudier et ne parvenaient pas à se concentrer à cause de la chaleur, la longue chevelure satinée d'une gisaeng qu'il avait aperçu se baignant dans un ruisseau, et pour laquelle il avait conçu une appétence très vive, et pas franchement portée sur la composition de poèmes ou la spiritualité de manière générale.

Leur compagnon avait décrit à son audience, attablée autour de lui, comment les cheveux de la jeune femme était une rivière d'encre, un fleuve de soie noire, comment il aurait aimé les toucher, les masser, les soupeser, les soulever, les voir s'ébattre librement autour de son beau visage et bouger avec elle. Dong Soo n'avait rien dit, mais il n'avait jamais pu s'empêcher de comparer ces inclinations capillaires aux siennes.

Tous ses camarades brûlaient de posséder les cheveux de leurs conquêtes. Lui, pour sa part, aurait voulu se laisser engloutir par eux, se noyer sous eux, les laisser l'anéantir, l'étrangler avec une douceur atroce, avec une compassion bienheureuse, les voir remplir ses veines et s'insinuer dans son sang, mèches par mèches. Rien d'anormal, rien de choquant, rien de trop extrême. Mais il ne s'en était jamais ouvert à personne pour autant. Il y avait de ces choses qui, dès qu'elles s'éloignaient un peu des convenances habituelles, avaient tendance à provoquer chez les gens l'apparition d'une mine outrée et incompréhensive, et Dong Soo avait estimé très tôt qu'il n'avait ni le temps, ni l'énergie pour en supporter la vue ou même essayer de l'atténuer.

Parfois, il aidait Yun-Seo à se coiffer. Il ne la touchait pas d'un pouce dans le lit, tenait ses mains soigneusement éloignées de ses seins ou de son entrejambe, non par dégoût, mais parce qu'il ne l'envisageait tout simplement pas son cet angle, de la même manière qu'il n'aurait jamais approché Jin Ju ou Min So de cette façon, et cependant il ne refusait pas son contact dans des circonstances amicales et anodines. Yun-Seo, de son côté, le prenait de temps à autre par le bras quand ils se promenaient, serrait son épaule ou l'embrassait sur la joue, comme lui pouvait le faire, mais n'était jamais venue, en une décennie de mariage, exiger plus de sa part, à l'instar de Dong Soo.

Les termes du contrat qu'ils avaient établi entre eux étaient demeurés merveilleusement inchangés et respectés, et la naissance de Yoo Jin avait fortement contribué à les encourager dans la poursuite d'une relation équilibrée et bien définie, sans ambiguïté ni secrets. Dong Soo était toujours mis au courant des envies de liaisons de son épouse, la conseillait quelques fois, lui arrangeait des rendez-vous dans la mesure du possible, et la laissait faire ce qu'elle souhaitait sans lui demander le moindre compte, pour la simple et bonne raison qu'elle n'avait à rendre à personne d'autre qu'elle même.

De la même façon, Yun-Seo n'avait jamais rien redit à ses visites dans les maisons de divertissements, s'était même plu à lui présenter des consœurs avec certains talents bien particuliers, et elle n'avait rien dit vis-à-vis de Woon, quand celui-ci était revenu, d'abord suite à sa résurrection, puis ce soir-là, après quatre années passées au Qing. Elle semblait au contraire trouver la situation tout à fait acceptable, et n'avait guère émis de protestations vis-à-vis du sexe de Woon ou encore de son statut de gwishin après avoir rencontré celui-ci. Peut-être parce qu'elle a l'impression que nous sommes beaucoup plus à égalité ainsi, elle avec ses amours, moi avec les miens, envisagea Dong Soo, qui s'était mis entre temps sur le dos, et admirait le plafond avec la même constance que le mur.

Quand il s'appesantissait suffisamment longtemps sur le sujet, il concluait que Yun-Seo et lui, en se mariant non par amour, mais par nécessité, avaient probablement évité cette vieille ennemie empoisonnante de la tendresse et de l'attachement qu'était la volonté de possession, tout à la fois de l'autre et de la situation formée avec ce même autre.

Il en venait à se dire que cette indifférence, et même cette indolence qu'il éprouvait envers les aventures de son épouse, envers son indépendance d'esprit et de corps, envers ses choix qui n'allaient pas toujours dans le sens des siens, une opposition qui ne manquait jamais de scandaliser les militaires pères de famille avec lesquels Dong Soo déjeunait ou dînait parfois à la caserne, et les amenait inlassablement à répéter que l'homme était le chef de sa maisonnée, qu'il devait se faire obéir, que sa femme lui était assujettie en tout parce que l'ordre avait été ainsi conçu, et, pour ceux d'entre eux qui avaient le plus convictions, qu'un mari avait le droit de vie ou de mort sur son épouse et ses enfants.

Ils parlaient d'amour, assurant adorer leurs mariées, sauf pour quelques exceptions qui, à défaut d'être respectueux, se montraient au moins plus honnête, et cependant Dong Soo continuait à n'entendre dans leurs discours que des tentatives de posséder, de dominer, de garder sous contrôle un environnement limité dans une société où tout le reste partait à volo sans même se soucier d'eux et de leur besoin permanent de repères fixes. Il discutait avec eux et les écoutait comme Yun-Seo discutait et écoutait d'autres femmes de militaires, ou de bureaucrates. À la fin de la journée, le problème était le même que durant son adolescence, que durant le camps d'entraînement, qu'après la trahison de Woon.

Dong Soo regardait le plafond de la chambre de sa femme, qu'il aimait, qu'il admirait, avec qui il s'entendait bien, et dont il n'était pas amoureux, ou en tout cas pas au sens que le public entendait d'ordinaire. Il jeta un coup d'œil en face de lui, vers la porte de la chambre, vers la cour intérieure de leur nouvelle et belle maison, vers ses quartiers qu'il avait prêté à Woon et à son étudiante. Il pensa aux cheveux de Woon dans sa gorge, contre sa langue, chatouillant son palais.

Il les revit tels qu'ils lui étaient paru lors de sa vision dans un couloir du palais, blancs comme la neige, ou comme les nuages. Il pensa à ce que Yun-Seo lui avait dit un jour, sur un ton un peu amer, un peu en colère. Nous ne rentrons dans aucune convenance, mon époux, dans aucune case, dans aucune étiquette, avait-elle affirmé. Elle lui avait appris qu'une des femmes de bureaucrates avec lesquelles elle avait conversé un jour, et dont l'époux était affilé au même bureau que Dong Soo (en ayant sûrement contribué à sa mise au ban dans le bureau misérable qu'ils lui avaient assigné), avait confié à l'une de ses connaissances, et d'un ton dédaigneux, qu'ils étaient une "anomalie dans le système".

À l'époque, elle ne savait rien de Woon, même si elle devait probablement se douter de quelque chose. Dong Soo repensa à toutes les fois où ses camarades avaient parlé de leurs fantasmes, à la distance qu'il avait ressenti entre eux et lui, et qu'il ressentait encore avec ses collègues militaires ou du Bureau d'Investigation Royale. Peut-être que le problème n'est pas de ne pas appartenir à une étiquette, se dit-il. Peut-être que le problème véritable, dans le fond, est de vouloir absolument en avoir une.


b. L'antre corycien

La chambre de Dong Soo possédait, accroché sur un de ses murs, la peinture d'un couple de tigres aux rayures d'or et d'encre noire, et Woon, avant d'aller se coucher dans le large yo que leur hôte avait déplié pour lui et Mago, s'était attardé sur son observation, sans être totalement capable de déterminer pour quelle raison à l'exception du fait que le tableau ravivait en lui des souvenirs d'autres objets, d'autres animaux, d'un brûleur d'encens en or massif qu'il avait détenu quatorze ans plus tôt dans ses appartements au quartier général d'Heuksa Chorong, et qui figurait les courbes tortueuses des corps de deux dragons enlacés ensembles à la base, dont on pouvait voir nettement les contours des écailles, puis qui s'éloignaient progressivement pour laisser place au réceptacle des cendres des bâtons d'encens, se tenant finalement l'un en face de l'autre, griffes dehors, gueules entrouvertes, comme dans un cri de détresse qui aurait découlé de leur séparation.

Il avait acquis le brûleur à vingt et un ans, après avoir été nommé seigneur des hommes et avoir obtenu des quartiers plus importants que son ancienne petite chambre dans un couloir de la guilde, avec davantage de liberté pour les aménager et en choisir la décoration. Le brûleur avait été fabriqué par deux artisans chinois dont le sens du détail était admiré par leurs clients, et qui avaient toujours fait affaire avec Heuksa Chorong depuis que Chun, après les avoir découvert sur les conseils d'une de leur connaissance dans le Qing, leur avait commandé quelques pièces pour son propre agrément.

Ils avaient été de passage à Joseon au cours de l'été qui avait suivi la mort du prince héritier Sado et la trahison de Woon, et avaient été préalablement reçu par Ga-Ok, à laquelle ils avaient montré plusieurs de leurs dernières créations, non dans un but commercial, mais simplement parce qu'elle l'avait demandé, étant admiratrice des belles choses, du travail raffiné.

Woon se trouvait alors assis à la même table qu'eux, et suivait l'échange de manière distraite, obéissant davantage aux exigences de son nouveau titre envers les invités de la guilde qu'à un intérêt véritable.

Il n'en était pas moins que lorsque les deux hommes avaient finalement posé le brûleur d'encens sur la table, avec un bruit étouffé tant le poids de celui-ci était alourdi par l'or, il n'en avait guère détaché les yeux pendant toute la durée de la conversation entre les artisans et Ga-Ok, scrutant avec une attention soutenue et presque obsessionnelle les reliefs des écailles des créatures, les griffes minuscules mais dont la puissance et la dangerosité ne pouvait être niée, l'éclat fauve des canines, les longues moustaches dorées qui s'écoulaient vers le sol comme une cascade, et surtout l'étreinte farouche dans laquelle étaient maintenues les bêtes, mais aussi quelque chose de gravé dans leurs yeux jaunes et immobiles, un désir de réunion, d'accouplement féroce malgré l'éloignement que leur imposait le réservoir des cendres, qui avait plongé en lui, l'avait saisi, et n'avait pas voulu le laisser partir.

Il avait acheté le brûleur à la fin de la rencontre, surprenant Ga-Ok, cette dernière ne l'ayant jamais vu jusqu'à lors demander quoi que ce soit de la sorte, et encore moins d'aussi imposant et pompeux. La pièce de manière générale était plus proche des goûts en matière d'ornement de Chun, qui aimait l'extraordinaire et le visible, l'exotique et la démesure, et néanmoins son niveau de détail somptueux et délicat tendait à la rapprocher de que Woon préférait habituellement.

Et les deux dragons, langoureusement enroulés l'un autour de l'autre, avaient exercé sur lui toute l'attraction nécessaire à l'apparition d'une volonté de conserver l'objet pour lui seul, et d'en réserver l'examen à ses yeux, à ses réflexions et à son plaisir uniquement. Il ne savait pas ce qu'était devenu le brûleur après sa mort. Il ne l'avait pas retrouvé dans les ruines du quartier général d'Heuksa Chorong, et songeait qu'il avait probablement du être volé, ou retiré par les forces armées qui avaient pu découvrir l'emplacement de la guilde.

Pas un bruit n'était audible dans la chambre, et Woon avait, comme durant de nombreuses autres nuits, les yeux rivés sur un plafond qu'il ne pouvait pas voir, car il faisait trop noir dans la pièce pour distinguer n'était-ce que ses contours. Mago, allongée à côté de lui, s'était immergée comme de coutume dans la conscience collective, dans l'objectif de pouvoir obtenir davantage d'informations sur la situation récente des gwishins ou, à défaut, de pouvoir continuer à entraîner sa maîtrise des différents niveaux qui la composaient.

Un peu moins de deux heures plus tôt, ils avaient rejoint Dong Soo sur la grande route des portes nord d'Hanyang, et celui-ci, avec une simple pression légère sur le bras de Woon, les avait mené vers l'intérieur de la ville. Mago avait un instant refusé d'approcher les portes, prétextant que les soldats étaient toujours là, que c'était trop risqué, qu'elle préférait finalement rester à l'extérieur. Woon avait vu une peur acérée envahir ses grands yeux sombres, malgré la nuit et la difficulté qu'elle engendrait pour distinguer clairement les expressions des autres, et il s'était souvenu du visage de son élève quand elle lui racontait, sur les routes du Qing, dans les auberges, ses rencontres avec l'armée de Joseon et ses fuites répétées pour échapper à la capture et à la décapitation, puis à l'immolation.

Elle avait vu des gwishins être décimés, alors que Woon avait été relativement préservé de la violence perpétrée contre les morts, tout à la fois de part sa résurrection tardive mais aussi la protection rapide de Gyo Hui Seon, puis de Dong Soo. Il conservait néanmoins de vives réminiscences de l'arbre aux pendus que leur avait dévoilé le capitaine Seo, des jambes dans le vide, des têtes recousues avec du fil pour faire tenir les corps en place le long des branches.

Il devait cependant reconnaître qu'il avait éprouvé une inquiétude probablement très semblable à celle de Mago quand Dong Soo les avait fait marcher avec lui vers les portes, devant lesquelles stationnaient encore les deux gardes qu'ils avaient aperçu auparavant. La différence résidait néanmoins dans le fait que, contrairement à Mago, il connaissait Dong Soo, et ne doutait pas (vraiment ?) de son dévouement envers lui ni de sa volonté de les faire entrer dans la ville en toute sécurité.

Dong Soo, en se rendant compte de la détresse de Mago et de la perplexité de Woon, avait alors exposé sa stratégie que, sans doute dans la précipitation de la mettre en place, il avait omis d'évoquer aux deux gwishins.

- Vous ne risquez rien, avait-il affirmé d'un ton confiant. Ces soldats-là ne sont pas des ennemis des gwishins. Ils sont membres du réseau des Yeogogoedam depuis longtemps, et Yun-Seo et moi les connaissons bien.

Tout en approchant des portes, et en veillant à s'adresser aussi bien à Woon qu'à son étudiante, qui tenait dans son poing serré la bride de Danggeum, Dong Soo avait développé les premières étapes de la manœuvre qu'il avait déployé pour parvenir à les faire rentrer dans l'enceinte de la capitale.

- J'ai couru toute la journée après vous avoir vu, leur apprit-il, mais son sourire était énorme, et n'exprimait aucun regret, sinon de la fierté. Ça fait des années que j'y pense. Yun-Seo et moi sommes sommes en contact avec les Yeogogoedam depuis environ trois ans. Ils sont devenus très discrets depuis le renforcement de la répression, et ils agissent surtout dans l'ombre, mais ils restent très actifs, et ils sont beaucoup plus nombreux que le gouvernement veut bien le prétendre. Ils ont gagné beaucoup de soutien à Hanyang ces dernières années, même si on en entend jamais parler.

En arrivant aux portes, il salua de nouveaux les deux gardes d'un signe de tête, et ces derniers ne posèrent aucune question, ne demandèrent aucun papier d'identité, en d'autres termes n'eurent absolument aucune réaction à l'égard de Woon ou de Mago, une attitude qui ne manqua pas de provoquer leur étonnement malgré les déclarations précédentes de Dong Soo.

Ils ne firent que sourire, et laissèrent celui-ci ouvrir la petite porte dissimulée dans la plus grande structure de bois de ses consœurs plus officielles, par laquelle il était sorti quelques instants plus tôt.

- La voie est libre, avait indiqué simplement l'un d'eux, qui portait une fine moustache au dessus de lèvres minces. Soyez simplement prudents si vous passez par les grandes voies, comme d'habitude.

Dong Soo l'avait remercié chaleureusement, et avait échangé quelques paroles rapides et à voix basse avec eux, dont Woon n'avait pas réussi à entendre le contenu, avant de revenir auprès des deux gwishins, qui l'attendaient pour continuer d'avancer. Ils avaient alors franchi le seuil de la porte, et posé le pied dans l'une des rues d'Hanyang que Woon n'était pas parvenu à identifier, mais qui était complétement déserte à cette heure de la nuit, et entourée de hanoks pressés les uns contre les autres.

- Comment ça, comme d'habitude ? Avait demandé Mago dès que Dong Soo fut de nouveau à leur hauteur, les invitant à reprendre la marche.

- Ce n'est pas la première fois que des gwishins rentrent de cette façon dans Hanyang, les avait-il informé, souriant. Depuis que la surveillance a été mise en place à l'entrée de la ville, les Yeogogoedam ont contre-attaqué en plaçant des membres aux postes stratégiques, aussi bien au gouvernement que dans l'armée, mais cette fois en faisant attention à ne pas mettre en avant leur affiliation. Les gens se posent de plus en plus de questions par rapport aux répressions, y compris les soldats. Avant, ils laissaient faire parce qu'ils n'étaient pas impactés, mais depuis la mise en place de l'épreuve du feu et de toutes les autres mesures, il y a une sorte de trop-plein général, des tas d'habitants commencent à en avoir assez de ne pas pouvoir circuler librement, et les Yeogogoedam ont joué là-dessus pour permettre autant que possible le maintien des gwishins parmi les vivants, ou à défaut leur offrir des échappatoires.

Ils avaient avancé d'un pas vif vers la demeure de Dong Soo, ce dernier évitant méticuleusement les grandes allées principales comme lors du départ de Woon quatre ans plus tôt, regardant tout autour de lui, et tenant en l'air une torche avec laquelle il leur ouvrait la voie, leur demandant parfois de s'arrêter et d'attendre qu'il ait vérifié la fréquentation de certaines ruelles. Ils faillirent croiser une patrouille d'une dizaine de soldats qui venaient depuis la caserne et faisaient une ronde dans la capitale.

En les entendant arriver, Dong Soo les avait poussé aussitôt derrière le mur d'un hanok pour les cacher à la vue de la brigade, et s'était posté tout à côté de Woon, son bras le frôlant, tandis qu'il passait la tête à l'extérieur et suivait du regard l'éloignement progressif des soldats.

- Pas des vôtres, ceux-là ? Avait observé Mago.

- Non.

Il leur avait raconté avoir rencontré pour la première fois les deux soldats de la porte nord lors d'une réunion clandestine des membres du réseau quelques années plus tôt, à laquelle lui et Yun-Seo, tout juste rattachés au mouvement, s'étaient joints après avoir été informés de sa tenue grâce à un autre membre, que Yun-Seo connaissait, puisqu'il avait été son amant, et grâce auquel ils avaient intégré le réseau discrètement en 1778, rejoignant les rangs d'un organisme beaucoup plus vaste qu'il ne l'avait laissé paraître, et composé de toutes les classes et d'une large variété de professions.

- Les gardes des portes se relaient régulièrement, comme dans les brigades anti-gwishins, leur avait apprit Dong Soo. Après vous avoir quitté, je suis allé me renseigner sur ceux qui devaient être affectés aux portes nord. Ce sont elles qui ont généralement le moins de soldats en surveillance. Évidement, c'était deux autres gars qui étaient prévus, donc il a fallu que je trouve un moyen de libérer la place pour y mettre ensuite les hommes que je voulais. Ils étaient supposés tenir la porte sud cette nuit, mais seulement en renforts, donc non nécessaires. Ce qui est pratique, c'est que les soldats affectés aux portes mangent généralement là-bas avant de prendre leur service, et se font envoyer des rations par la caserne. Je me suis débrouillé pour mettre un laxatif dans celles qui partaient vers les portes nord. C'est simple, mais c'est toujours la solution la moins risquée quand on veut incapaciter quelqu'un avec de la nourriture. Il a fait effet au tout début de sulsi, et il fallu trouver en urgence des remplaçants. Et le reste, vous vous en doutez.

Ils avaient débouché, tout en écoutant son récit, sur une longue rue résidentielle où les maisons étaient délimitées par des murets, et appartenaient visiblement à des familles fortunées. Dong Soo avait continué presque jusqu'à la fin de l'allée, s'arrêtant finalement devant une demeure un peu en retrait des autres, qui avait aussi belle allure néanmoins, et dans laquelle il entra sans hésitation.

Woon et Mago le suivirent, le premier en proie à l'incompréhension la plus totale, tandis que son élève paraissait au contraire se réjouir du luxe du logis. Dong Soo les fit entrer dans le long hanok principal qui leur avait fait face quand ils avaient pénétré dans la cour intérieure, et ils découvrirent à l'intérieur Baek Yun-Seo, qui les avait visiblement attendu et, après s'être assurée auprès de son mari que personne les avait repéré, adressa un sourire plein de douceur à Woon et Mago.

Je suis si soulagée de voir que vous êtes sain et sauf, lui avait-elle dit, en posant sa main sur la sienne, Dong Soo et moi étions très inquiets. Mago avait presque fait sa timide, dans le sens où elle était restée essentiellement silencieuse. On avait installé Danggeum dans la petite étable où se trouvait déjà le cheval de Dong Soo, puis celui-ci et son épouse leur avait préparé la chambre, affirmant qu'ils n'éprouvaient aucune gêne à dormir ensembles pour leur laisser la place.

- Yoo-Jin dort, avait-il dit à Woon, mais tu le verras demain, il a beaucoup grandi, et il se souviens de toi.

Malgré la nuit qui était bien avancée, Yun-Seo leur avait demandé s'ils souhaitaient manger quelque chose avant d'aller se reposer, ce à quoi ils avaient répondu unanimement par la négative, à la fois parce qu'ils se sentaient embarrassés à l'idée de déranger plus avant leurs hôtes, mais surtout parce qu'ils n'avaient pas faim dans l'immédiat. Ils s'étaient ensuite accordés sur le fait qu'ils parleraient davantage le lendemain, et Dong Soo leur promit de leur expliquer les derniers événements qui étaient survenus dans le royaume, en lien avec la situation des gwishins.

Avant de rejoindre sa femme dans ses quartiers, il avait pressé les mains de Woon dans les siennes, et lui avait dit "je suis tellement heureux que tu sois revenu, Woon-ah". Woon avait alors voulu tirer sur le tissu bleu de son vêtement, l'attirer à lui, sentir ses lèvres sur les siennes comme dans les jardins de la maison du Printemps, comme des années auparavant, dans les montagnes, au milieu de l'ocre et du doré des (feuilles d'automne).

Couché sur le yo, les mains posées à plat sur la couverture, il éprouvait encore la chaleur des paumes de Dong Soo.