Notes de début de chapitre.
Pas de notes.
CHAPITRE LIII
"L'âme humaine est capable d'une faim sans assouvissement."
(Jan van Ruysbroek, clerc flamand, "De l'ornement des noces spirituelles")
a. Les milles et une nuits
Il ne faut pas que j'oublie de passer voir le capitaine Baek avant d'aller à la caserne demain, pensait Gil Seung-Min pour la centième fois, songeant à la requête qu'il avait à lui soumettre, et qu'il ne voulait pas voir entendue par ses camarades de brigades. Caressé par les jupes de soie des gisaengs, resservi en soju par leurs longs doigts agiles et aériens tout en suivant des yeux la façon qu'elles avaient de se pencher, de sourire ou de baisser les yeux vers le sol de la pièce quand l'un de leurs invités se fendait d'une plaisanterie salace ou exprimait envers l'une d'elle des compliments plus ou moins bien tourné en fonction de leur état d'ébriété, Seung Min essayait tant bien que mal de trouver une manière de pouvoir démontrer ses talents à l'épée à l'une des superbes jeunes femmes qui composaient le dîner auquel il avait été convié par l'un de ses camarades soldats, issu d'une autre brigade.
Ce soir-là, il y avait relâche : le terme, sous ses airs récréatifs, impliquait simplement que lui et plusieurs de ses compagnons avaient été dispensé de patrouille nocturne pour avoir accompli leur service la veille, et ce durant plusieurs jours de suite.
Depuis environ deux ans, de nouvelles règles instaurées par le roi et ses ministres permettaient aux militaires qui composaient les brigades anti-gwishins de prendre une ou deux soirées de repos, parfois une journée, dès lors que ces derniers participaient aux missions sur le terrain de façon suffisamment régulière et fréquente pour que leurs efforts soient récompensés de la sorte.
La durée nécessaire pour profiter de cet avantage tendait à varier en fonction des postes occupés, mais aussi, d'après les commentaires acerbes de plusieurs soldats, de l'appartenance à une classe sociale donnée. Seung-Min avait entendu à la caserne, durant les repas ou quand les hommes se préparaient en vue de rejoindre leurs brigades à l'extérieur des murs d'Hanyang, que les yangbans étaient encore largement favorisés dans ce dernier domaine, et qu'on leur consentait bien plus facilement un repos qu'aux sangmins ou aux cheonmins.
Les hommes qui étaient membres des deux classes les plus basses étaient en tout cas nombreux à le prétendre, tout comme, à l'inverse, ceux qui étaient situés au sommet de la pyramide sociale s'indignaient de voir de tels privilèges offerts aux rustres et aux pouilleux, dont la seule fonction était l'obéissance et le service à la patrie, et non l'amusement ou le délassement physique ou de l'esprit.
Seung-Min, pour sa part, possédait sur la question un avis qui tendait à être plus mitigé. Sa propre brigade était constituée essentiellement d'hommes de basse extraction, et leur capitaine, malgré un statut plus élevé, ne semblait guère être considéré avec plus d'estime que les soldats sous son commandement, puisqu'aucun de ceux-ci ne l'avait jamais vu bénéficier d'un repos plus long qu'eux, ou s'octroyer un congé librement et indépendamment des limites officiellement fixées par les décrets royaux.
Quand l'un des gars l'avait interrogé sur le sujet, Baek Dong Soo avait répondu sans embarras que la chose tenait tout à la fois à son impopularité générale auprès des bureaucrates, qui n'était un secret pour personne et que ses discours protecteurs vis-à-vis de ses hommes n'avaient pas contribué à améliorer, mais également à sa propre naissance, car il avait été fils de traitre jusqu'à ce que la reconnaissance du prince héritier puis roi Jeongjo lui permette de laver le nom de son père et des projets auxquels il avait été associé, et continuait de l'être pour plusieurs conseillers et généraux dont les convictions rejoignaient celles de la faction noron, s'étant opposée en priorité au prince Sado quand celui-ci avait abattu le Samjeondo.
La spécialité des repos prolongés était pourtant répandue chez quelques uns des chefs de brigades, qui n'éprouvaient aucun scrupule à s'absenter pendant une durée autrement jugée intolérable, et passible de sanctions lourdes, si elle avait été appliquée par un de leurs subordonnés. Ils s'arrangeaient d'ailleurs parfois entre détenteurs de responsabilités, prenant temporairement la charge d'une autre patrouille pour permettre à l'un des leurs d'employer le temps qu'il gagnait ainsi à des activités plus personnelles et divertissantes, parmi lesquelles la fréquentation des établissements de courtisanes était en tête de liste.
Tout en soutenant en pensée, sinon en acte, l'élévation des voix de ses confrères pour protester contre cette nouvelle preuve d'injustice, Seung-Min ne pouvait néanmoins se retenir d'imaginer que, si la done avait été inversée et les statuts les plus miséreux propulsés aux mêmes hauteurs que celles d'où les dominaient les classes nobles, des comportements totalement similaires auraient vu le jour, ne se basant non plus cette fois sur les rangs sociaux, mais simplement sur l'honnêteté morale et le sens du devoir propre à chacun.
La peur des punitions et de la désapprobation, rattachée à un statut précaire, était la seule véritable cause au fond de l'existence des inégalités. Dès lors que ces dernières disparaissaient, il était fort probable que chacun pourrait laisser éclater son égoïsme, qu'il fut celui d'un aristocrate ou d'un roturier. Alors les plaintes existeraient toujours, mais elles proviendraient d'une autre source, de soldats qui se sentiraient poussés par un sens plus aigu des responsabilités que leurs pairs, par une supposée droiture plus développée, et qui accuseraient alors leurs camarades pour une liberté qu'eux même n'osaient pas saisir.
Ils étaient une petite dizaine ce soir-là au dîner, servi sur une table recouverte d'une nappe dorée rebrodée de rubans d'argent, et la nourriture était somptueuse, riche, et ce d'autant plus que les repas à la caserne, où Seung-Min mangeait d'ordinaire, étaient d'une nature beaucoup plus frugal et rustique que les mets présentement déployés sous ses yeux.
Il avait mangé à s'en rendre malade, et son ventre le tiraillait doucement, presque agréablement, car au bout de plusieurs années de visites à la maison du Printemps, il savait quand s'arrêter et reposer ses baguettes pour ne pas avoir à souffrir les conséquences d'un festin trop copieux. En outre, l'écart entre les menu de la caserne et ceux proposés par les courtisanes était si large qu'il était dangereux de surestimer l'ampleur de son appétit et de se laisser aller à reprendre de tous les plats en affirmant qu'une telle exhibition de victuailles était trop tentante pour ne pas s'autoriser de multiples platées.
Il avait fait l'erreur une seule fois, il y avait de cela cinq ans, alors qu'il était encore en apprentissage et avait jugé bon de dépenser tout son solde sur une participation à un banquet estival dans les jardins de l'établissement, où il s'était goinfré comme un ogre durant deux heures, et avait été ensuite mal en point tout le lendemain, ne pouvant se lever de son lit pour aller rejoindre les autres soldats aux différentes leçons théoriques, puis à l'entraînement. Depuis cet égarement de son estomac, ou plutôt de ses croyances vis-à-vis de celui-ci, Seung-Min s'était toujours montré prudent dans sa consommation, et veillait à ne pas pousser plus que nécessaire les limites de son appétit dès lors qu'il était convié à un dîner.
Il se trouvait assis dos à la porte coulissante de la salle, entre un autre soldat qu'il n'avait jamais vu, mais avec qui il avait échangé quelques banalités tout d'abord aimables mais un peu distantes de part le manque de familiarité, puis beaucoup plus décontractées une fois que l'alcool avait imbibé leurs échanges, les rendant plus naturels et moins guindés, et une jeune gisaeng habillée de rose et de bleu ciel, avec un regard secret, mutin, du rose sur les joues et une épingle à cheveux qui évoquait une fleur en pleine éclosion.
Seung-Min lui avait demandé son âge, et bien qu'elle eut affirmé être venue au monde la même année que lui, il y avait aux coins de ses lèvres et sous son nez des lignes par trop profondes pour concorder avec ses déclarations. Elle s'appliquait à lui faire la conversation d'une voix mélodieuse et enjouée, et l'écoutait attentivement parler de lui et de ses fonctions militaires sans l'interrompre.
Parfois, ses yeux admirablement dessinés s'écarquillaient un peu sous le coup d'une révélation ou d'un détail un peu scabreux, et Seung-Min savourait avec un délice perpétuellement renouvelé ces instants fugaces de silence et de curiosité suprêmes au cours desquels il savait avoir captivé son auditoire. Ils étaient rares et, par conséquent, désirés ardemment de sa part, le poussant à adapter ses discours, à chercher des formulations nouvelles, des expressions originales, qui donnaient à ses récits du piquant et lui permettait de figer, brièvement, les pensées d'une audience pour qu'elles se précipitent sur lui.
Durant les premières années qu'il avait passé en compagnie des gisaengs, alors jeune recrue sous la tutelle maladroite et alcoolique de Baek Dong Soo, il avait été peu habile en paroles et en gestes, et avait exprimé ses transports ou ses anecdotes avec un manque cruel de finesse, un constat qui le mettait généralement mal à l'aise dès qu'il se trouvait en banquet parmi des invités plus cultivés et qui, en apparence, maîtrisaient mieux les mots et l'énonciation des idées par des constructions verbales alambiquées et élégantes.
Toutefois, à l'époque, les courtisanes qu'il côtoyait alors s'étaient montrées sensibles à ce soi-disant défaut, et il était toujours plein de nostalgie lorsqu'il se souvenait de certaines d'entre elles, en particulier de la très jolie Min-Su. Les changements de positions et les départs étaient généralement chose peu commune dans les maisons de divertissements, notamment les plus célèbres où les clients, nantis d'un capital économique parfois aussi imposant que le Bukhansan, avaient leurs habitudes et aimaient à retrouver des visages familiers, mais à la fin de l'année 1777, la maison du Printemps avait rompu avec la tradition en voyant partir plusieurs de ses résidentes, à commencer par sa directrice en chef, Gyo Hui Seon, qui avait annoncé prendre sa retraite malgré une apparence encore remarquablement jeune, après avoir suggéré l'idée durant plusieurs mois.
Elle avait quitté la ville en grande pompe, saluée par toutes ses courtisanes et ses clients, ainsi que quelques consœurs des demeures voisines. Elle avait été suivie, à quelques jours d'intervalles, par trois autres gisaengs de la maison, parmi lesquelles Min-Su. Lorsqu'elle l'avait prévenu, durant une de leurs promenades habituelles dans les jardins, Seung-Min avait voulu la convaincre de rester, car elle demeurait sa favorite entre toutes ses consœurs pour avoir été la première lui faire remarquer que sa gaucherie était plus attendrissante, parce que plus réelle, que tous les poèmes que des lettrés avaient pu lui dédier.
- Ma santé se fait de plus en plus fragile, avait-elle alors déclaré, et je crains les faiblesses qui m'ont souvent contrainte à devoir renoncer à mes devoirs pour me rétablir.
Il était vrai qu'elle était connue pour se trouver souvent mal, et elle avait un jour expliqué à Seung-Min que ce n'était pas tant son corps que ses humeurs qui lui causaient du tort, et l'empêchaient ainsi de se lever et de recevoir ses clients. Elle avait continué en déclarant qu'elle comptait rejoindre un établissement plus calme dans le nord, sans préciser où, au sein duquel elle espérait pouvoir trouver une certaine paix intérieure et des remèdes à sa mélancolie profonde, dont la gravité paralysait trop souvent ses activités pour une maison aussi importante que celle du Printemps.
Seung-Min était venu la voir presque tous les jours avant son départ, et avait pleuré dans son lit le soir où elle avait disparu. Elle lui avait donné l'un de ses norigae, d'un magnifique bleu sombre, qu'il l'avait souvent vu porter par dessus ses jupes en accessoires. Seung-Min le gardait parmi d'autres de ses affaires personnelles à la caserne, et la revoyait chaque fois qu'il le prenait entre ses doigts, avec son sourire un peu triste et sa pudeur touchante, et les mots gentils qu'elle avait toujours eu pour lui, et qui avaient été si déterminants dans le maintien de sa propre estime de lui-même.
La gisaeng qu'il avait en face de lui avait un sourire qui ressemblait à celui de Min-Su, une façon de se tenir qui se voulait équivalente, une retenue dans son attitude qui l'évoquait vaguement, mais elle n'était pas Min-Su pour autant, et Seung-Min ne doutait pas qu'elle n'était pas de celles qui lui dirait que ne pas savoir manier les mots et les formes n'était pas une infirmité, mais qui voudrait au contraire l'encourager à s'exprimer d'une façon plus harmonieuse et distinguée.
Min-Su ne l'avait jamais exigé, et avec elle, Seung-Min avait pu être lui-même, sans craindre de se voir moqué ou rabaissé. Il aurait voulu, parfois, pouvoir lui dire qu'elle ne craignait rien avec lui, qu'elle aurait pu se laisser aller en toute sécurité, qu'elle aurait pu être elle-même parce qu'elle lui offrait aussi cette possibilité, et qu'ils auraient été ainsi les deux seuls êtres à se voir réellement tels qu'ils étaient, sans artifices, sans faux-semblant.
Par moment, il avait senti que la courtisane voulait lui dire quelque chose, et il regrettait de n'avoir pas pu disposer de suffisamment de temps en sa compagnie pour lui donner cette opportunité de se dévoiler sans peur ni honte.
Il sourit à l'autre gisaeng, à celle qui n'était pas Min-Su, et lui tendit sa tasse pour qu'elle y verse du soju. Les patrouilles reprendraient le lendemain soir. Il ne faut pas que j'oublie de passer voir le capitaine Baek, se rappela t-il laconiquement, avant de retourner à sa boisson et aux battements de cils de sa compagne.
b. Les disques de Merkel
Mago s'autorisa à traînasser au lit jusqu'à ce que la lumière du jour eût définitivement transpercé les fins interstices qui délimitaient le cadre de la fenêtre de la chambre avec le volet, judicieusement rabattu pour offrir davantage d'obscurité et de calme à la pièce. Bien qu'étant généralement matinale, tout autant en raison de sa condition de gwishin qui la condamnait à ne plus expérimenter les mansuétudes du sommeil mais également par caractère, et enfin depuis quatre ans en association avec l'accomplissement de son rôle en tant qu'élève en arts martiaux, soucieuse de suivre le protocole et les règles fixées implicitement par l'occupation d'une telle charge, elle était néanmoins restée vautrée, tel un navire échoué sur une plage, dans le velouté du yo merveilleusement propre qu'avait déployé leurs hôtes la veille.
Le lit sentait bon le frais, contrairement à sa couchette personnelle qui avait subi les intempéries au point qu'elle ressemblait plus aujourd'hui à une pile de linge nauséabonde qu'à autre chose, et devait probablement avoir pris la forme de son corps. Quand elle se lèverait, elle était prête à parier qu'elle verrait sa silhouette humaine imprégnée dans le matelas, toute en ligne et pas en courbes, comme étaient la plupart des corps des enfants de treize ans.
La tête appuyée contre son oreiller, elle ferma un instant les yeux, comme si elle s'apprêtait à replonger dans la conscience collective, mais au lieu de cela, elle s'efforça de capter la moindre sensation qui lui provenait des différentes parties et extrémités de son enveloppe charnelle. C'était un exercice auquel elle s'adonnait en plus de la conscience depuis déjà longtemps, bien avant sa rencontre avec Yeo Woon, et qu'elle avait fini par rendre quotidien et systématique.
Elle savait ne pas être la seule gwishin à vouloir ainsi éprouver son sens du toucher : ses congénères, lorsqu'elle avait eu l'opportunité de lier connaissance avec eux, étaient presque tous abasourdis par l'absence, ou la faiblesse considérable, des ressentis et perceptions que leur renvoyaient leurs peaux mortes, le bout de leurs doigts, la plante de leurs pieds.
Certes, les phénomènes variaient en ampleur et il eût été foncièrement incorrect de prétendre que le peuple entier des gwishins ne sentait jamais rien, car il était des touchers qui ravivaient, ou stimulaient, des mécanismes jusqu'à lors jugés perdus, mais les témoignages que Mago avait entendu, soit directement, soit au travers d'écho de la conscience lorsque celle-ci était encore animée, démontraient néanmoins que la tendance générale était à l'hypoesthésie.
Sous la couette du yo, où reposaient ses jambes tendues, elle fit plier ses orteils, et les sentit répondre à sa commande, sans pour autant qu'elle en récoltât malgré tout l'impression du tissu au dessus de ses pieds, ou même d'un courant d'air rapide et bref qui caractérisait ce genre de mouvement bénin et infinitésimal. Elle exécuta une série de pliages et de dépliages similaires avec ses doigts, ses mains, ses bras.
Elle tourna la tête sur son oreiller, de sorte à ce que sa joue se trouvât en contact avec sa surface blanche de coton, et fit face à une carence de sensations dont elle s'était accommodée vaille que vaille, mais qui continuait encore régulièrement de la surprendre et, parfois, quand elle y pensait vraiment, de la tourmenter. À l'instar de la grande majorité des morts, et plus généralement de ces gens qui perdent quelque chose et n'en réalisent l'importance et le besoin qu'ils en ont qu'une fois cette même chose définitivement hors de leur portée, Mago était avide de perceptions, presque autant qu'elle avait d'appétit pour la viande depuis sa résurrection.
Elle aimait marcher pieds nus, se souciant bien peu de se salir, et elle se rappelait s'en être ouverte auprès de la vieille Jae-Ji, qui lui avait alors répondu de façon anormalement peu cryptique pour ses standards habituels, que "les pieds, par leur rattachement permanent au sol, sont la première grande source de sensations, et par conséquent la plus logique vers laquelle se tourner pour quiconque est incapable de sentir quoi que ce soit autrement". Elle essayait aussi de toucher autant qu'elle en avait l'occasion, se plaquant parfois entièrement contre des troncs d'arbre en espérant ressentir leur rugosité, se laissant tomber sur les sols du Qing chauffés par le soleil, sur les mousses humides de Joseon, enfonçant ses doigts dans la terre, cognant son nez contre les pétales des fleurs.
Par moments, quand elle était chanceuse, ou que sa sensibilité était accrue par des processus totalement inconnus et qu'elle soupçonnait être aléatoires, elle arrivait à extraire de ses contacts des impressions fugaces, à peine plus légères que l'aile d'un papillon, mais dont elle se nourrissait sans vergogne, y plongeant les dents de toutes ses forces (faim faim faim). Il y avait des fois où elle s'inquiétait en songeant que, peut-être, il ne restait plus aux morts que la faim pour éprouver quelque chose.
Elle se redressa finalement sur son lit au moment où un éclat de rayon de soleil, plus fin qu'un cheveu s'il en eût existé des dorés (elle en avait vu un jour, sur une peinture fantaisiste qui dépeignait un paysage fabuleux, où les arbres étaient fait de soie bleue et les nuages d'un rosé délicat), vint effleurer légèrement sa couverture. Elle était seule sur la couche : son maître s'était levé avant elle, presque aux aurores, ce qui en soit n'était pas un changement particulièrement déroutant, et il avait quitté la chambre d'un pas de fantôme, faisant coulisser derrière lui la porte tout en veillant à ne pas trop l'ouvrir sur la lumière extérieure pour ne pas déranger son étudiante encore au repos.
Il n'avait en soi pas besoin de toutes ses précautions, mais Mago était souvent touchée de la sollicitude qu'il lui montrait, le plus souvent par des attitudes totalement insignifiantes au premier abord. S'il se réveillait avant elle, par exemple, il faisait attention à ne pas faire trop de bruit, pour ne pas la gêner, qu'elle se trouvât par ailleurs en immersion dans la conscience ou pas.
C'était la voie la plus simple pour contrefaire le sommeil chez les morts, et qui, par son aspect immatériel et transcendant, pouvait encore donner l'illusion d'une rêverie éveillée, mais autrement, les gwishins plongeaient rarement pendant des heures dans son espace infini, ou tout du moins n'atteignaient que très peu la durée habituelle du sommeil des vivants.
Très souvent, Mago avait vu ses pairs, étendus sur des paillasses de fortune, sur le sol, sur des yos de transports, observer le ciel et rester longuement ainsi, le nez en l'air, sans même ciller, comme s'ils avaient été encore un peu dans leur tombes. Le comportement était général. Elle-même agissait ainsi, et Yeo Woon n'était pas en reste. Les trois caractéristiques des spectres de Joseon, pensa t-elle, jetant dans un autodafé imaginaire l'Encyclopédie des Morts et ses conclusions froides, brutales, la faim de viande, la faim de toucher, la faim de rêver.
Elle enfila un pantalon, qu'elle avait rejeté pour pouvoir être plus libre de ses mouvements dans le lit, comme elle l'avait fait à chaque fois qu'elle et son compagnon mort avaient pu bénéficier d'un abri décent et confortable, puis enfila ses chaussettes et ses chaussures, avant d'hésiter, et de les enlever aussitôt afin d'exercer la sensibilité de ses pieds (de toute façon tu ne risques de te faire mal ma vieille).
Elle jeta un coup d'œil à la chambre avant de la quitter. C'était une pièce meublée avec simplicité, mais cependant agréable, et qui comportait ça et là des éléments révélateurs des goûts de son propriétaire. Au mur, elle avait remarqué le tableau avec les tigres, et l'insistance de Yeo Woon devant celui-ci. Il ne lui avait pas dit grand chose de plus durant la nuit à propos de Baek Dong Soo, et elle-même n'avait guère poussé ses questions au delà de ce dont ils avaient déjà parlé auparavant, après l'avoir rencontré devant les portes de la capitale.
Elle avait ensuite été préoccupée par la conscience collective, mais n'avait pas réussi à capter d'écho assez satisfaisant pour en apprendre plus sur l'état actuel des choses. Le petit vieux ne s'était plus manifesté depuis que Mago et son maître l'avaient averti de leur changement de plan, et cependant elle aurait apprécié pouvoir échangé davantage avec lui, ou éventuellement le voir. Elle avait envisagé de proposer l'excursion jusqu'à Suwon à son maître, puis s'était ravisée en se souvenant de la surveillance aux portes.
S'ils sortaient de la ville, il était très probable qu'il leur faudrait recourir aux mêmes ruses utilisées par Baek Dong Soo afin de pouvoir y rentrer à nouveau. En d'autres termes, de coincés à l'extérieur, ils étaient devenus coincés à l'intérieur de la ville, et Mago s'était longuement demandé, pendant que l'ami de Yeo Woon les amenait chez lui, quelle option était la plus sécurisée.
Elle ouvrit la porte de la chambre sur la cour intérieure, baignée d'un soleil encore d'aube, pâle, un peu froid sans doute, bien qu'elle ne le sentît pas. Elle posa le pied sur la terre brune, granuleuse, et prit plaisir à constater qu'une perception discrète, nébuleuse, mais existante malgré tout, remontait jusque le long de ses jambes pour atteindre ses nerfs.
Rassénérée, elle se dirigea aussitôt vers le grand hanok central où ils avaient été introduit la nuit précédente à l'épouse de Baek Dong Soo, dont la présence l'avait étonnée, car elle l'avait spontanément imaginé célibataire, impression renforcée par l'échange qu'elle avait observé entre lui et Yeo Woon, et qui, vraisemblablement, ne laissait pas croire que l'un d'eux fut attiré par les charmes du beau sexe.
À la lumière du jour, elle constata que le bâtiment principal de l'habitation n'était pas totalement longiligne comme elle l'avait cru à leur arrivée, mais qu'il présentait davantage la forme d'un "u", en se rabattant soudainement sur les côtés. Elle nota à cette occasion, en suivant sa structure, qu'il était relié aux deux chambres, mais elle n'avait pas vu de passage intérieur direct depuis la chambre de Baek Dong Soo, et estima qu'il y avait là une question d'intimité.
En entrant, elle découvrit son maître et leurs deux hôtes attablés paisiblement autour de tasses de thé fumantes, qui fleuraient bon le yuzu, disposées sur une belle table de bois de chêne noir autour de laquelle ils s'étaient installés, Baek Dong Soo et sa femme d'un côté, Yeo Woon de l'autre. Ils tournèrent presque comme un seul homme la tête dans sa direction quand elle apparut, et Mago crut un instant avoir interrompu l'équivalent d'une réunion de crise, tant leurs yeux se fixèrent sur elle avec insistance.
L'épouse de leur hôte avait un sourire quelque peu amusé aux lèvres, et elle reposa sa tasse en apercevant Mago, à qui elle adressa un visage chaleureux et accueillant. Baek Dong Soo avait des cernes cataclysmiques sous les yeux, comme s'il n'avait pas dormi de la nuit, et il leva un peu sa tasse pour la saluer avec un sourire vaguement contrit.
Quand au maître de Mago, il avait l'air d'une statue de cire, inchangé, immuable, et d'une lividité formidablement cadavérique face aux deux vivants dont les couleurs et les expressions étaient autant de preuves de leur statut que la pâleur rigide de leurs invités. Pas besoin d'épreuve du feu, se dit Mago avec une certaine aigreur, il suffirait de nous mettre à côté des vivants pour voir la différence. Elle se rappelait de Yeong-Ja, à Sokcho, des sources d'eau chaudes, de ce qu'elle leur avait révélé en y allant, à propos des subterfuges de maquillage dont elle usait pour paraître plus vivante, plus présente.
- Bonjour, dit-elle, car il fallait bien commencer par quelque chose.
Elle vint s'asseoir à côté de son maître, croisant sagement les jambes sous la table et évitant de poser ses coudes sur la table. Il lui demanda si elle avait réussi à se reposer, ce à quoi elle hocha simplement la tête, par manque d'informations plus intéressantes à lui transmettre.
- Du thé ? Lui proposa la femme de Baek Dong Soo, en soulevant une remarquable théière en porcelaine d'un goût exquis, aux charmants reflets de céladon.
Mago accepta une tasse, bien qu'elle n'eut pas soif, et s'appliqua à garder le nez au dessus du breuvage, couleur ambré, pour voir si elle parvenait à sentir les glissements de la fumée sur son visage. Baek Dong Soo, s'animant soudain, fit glisser furtivement vers elle un bol de viande de boeuf finement grillé, qui le rendit instantanément beaucoup plus sympathique.
- Mangez, lui conseilla son épouse d'une voix douce, encore un peu enrouée de sommeil.
Sans un mot, elle leva les yeux vers Yeo Woon, qui secoua imperceptiblement la tête (déjà mangé). Elle attaqua alors franchement le plat qu'on lui avait mis sous les yeux. En face d'eux, Baek Dong Soo et sa femme, malgré leurs tasses de thés et la langueur ensommeillée de leurs gestes, se regardèrent en biais soudainement comme un couple de conspirateurs.
Le premier reposa finalement sa tasse, et s'avança un peu sur la table, comme pour murmurer un secret à Yeo Woon. Son épouse avait joint les mains devant sa bouche, et elle souriait toujours en l'observant, attendant visiblement qu'il prenne la parole.
- De combien de temps disposez-vous avant votre service nocturne, mon époux ? Lui demanda t-elle, jetant des coups d'oeil obliques vers leurs deux invités morts.
- Jusqu'à yusi, à peu près, lui répondit-il en se passant une main sur le visage, probablement pour se réveiller un peu. Seung-Min doit passer dans ces eaux-là.
- Parfait, décréta sa femme d'un ton satisfait. Nous en avons amplement de quoi faire.
À cette énonciation, Mago abandonna un peu son petit déjeuner.
- Faire quoi ? S'enquit-elle, la bouche pleine.
- Mago, la rappela à l'ordre Yeo Woon, et c'était la première fois autant qu'elle s'en souvenait qu'il la réprimandait de la sorte. Tes manières.
- Pardon, s'excusa t-elle, posant ses baguettes et appliquant diligemment la règle qui voulait qu'on s'incline pour rendre le tout plus crédible.
Mais la femme de Baek Dong Soo secoua la tête, l'air à peine plus embêtée par cet écart de conduite que son mari.
- Il n'y a pas de mal, affirma t-elle. Pour parler, je voulais dire. Nous avons bien assez de temps pour parler.
