Refrain 56 | Cynisme, empathie et connivence
o jeudi, Londres, Brigade
Toute mon équipe s'est replongée dans le tri des dossiers des archives de la Brigade. Dossier après dossier, moi comme les autres, on essaie de trouver d'autres exemples ou preuves d'activités magiques menées par des bandes de jeunes sorciers sortant un peu de l'ordinaire. Les aspirants essaient de ne pas râler et Olivia de rester concentrée. Je crois que Kulkarni a décidé que prendre exemple sur Mark était encore ce qui était le plus efficace pour elle. Comme quoi les méthodes les plus bienveillantes et alternatives peuvent venir des personnalités les plus rigides apparemment. Malgré tous ces efforts diversifiés, on n'a néanmoins pas spécialement trouvé de nouvelles affaires pouvant indiquer le passage des mystérieux jeunes sorciers "polis, efficaces et travailleurs" quand Ronald m'appelle sur mon miroir.
"Iris, tout le monde est prêt. On attend que toi."
"Seule ?", je questionne sobrement. J'ai un petit creux à l'estomac à l'idée de me retrouver devant toute cette grande tablée d'experts et de gradés. Je sais que Sam s'en agacerait, mais c'est ma première réaction.
"Un adjoint serait logique", commente lentement Ron - patience affectée envers mes insécurités, je le vois bien. "Celui de ton choix. Vu la bande de gamins que tu gères, je pense sage de garder un surveillant officiel."
Le "celui de ton choix" n'est pas anodin, je décide en promettant d'arriver très vite. C'est une confirmation assez claire de la pertinence de la lecture de Samuel. Bien, qu'est-ce que j'en fais ? Merlin, j'espère que Heathcote, va bien le prendre. Autant commencer par lui. Je vais donc m'asseoir à la droite de Wintringham et je place une bulle autour de nous, histoire qu'il soit clair pour tous que je m'entretiens avec lui seul.
"Heathcote, je vais emmener Hawlish à la réunion. Le tableau, l'orga, c'est un peu son bébé et si je rendais nos relations moins conflictuelles, ça serait un gain pour tout le monde", j'explique, très sincèrement. Les Gryffondors comme Wintringham aiment la sincérité.
"Ta décision", arrive à articuler Heathcote quand il a digéré ou au moins pris sur lui.
"Oui", je confirme en m'interdisant de me justifier davantage. "Reste que je te laisse les gamins et que ça ne doit pas être la récré. Appuie-toi sur Kulkarni au besoin."
"Tu peux me faire confiance", il répond un peu raide.
"Je te fais confiance", je promets. "Je veux juste que tout soit bien clair entre nous. Pas de gamberge inutile."
"Promis, Iris", il commente, hésite une demi-seconde et en bon Gryffondor ne résiste pas : "Je sais que je... je ne suis pas toujours facile à aider... et tu ne lâches pas l'affaire... et tu fais gaffe... Tu es une amie autant que ma cheffe, Iris... Toi aussi, ne gamberge pas trop. Tu décides et c'est à moi de... de serrer les dents s'il le faut."
Je me dis qu'on a fait le tour et je me redresse en dissipant la bulle. Tout le monde, Hawlish compris, fait bien comme s'ils n'avaient pas passé les trois minutes de notre échange à essayer de deviner la teneur de notre conversation. Peut-être pas Adrian Boot, mais il a moins conscience des enjeux que les autres et je ne vais pas lui tomber dessus.
"Ok, tout le monde. Je vous laisse sur la surveillance active de Wintringham et de Kulkarni. On ne trouvera peut-être pas de nouveau dossier correspondant aux critères mais ce ne sera pas parce qu'on aura mal cherché. C'est clair ?"
Un murmure d'assentiments me répond. Hawlish inspire et opine dans un effort de prise sur lui que je trouve franchement méritoire.
"Hammond, tu m'accompagnes. On va voir ce qu'ils ont fait de nos découvertes d'hier."
Il a une demi-seconde de sidération et un regard pour Heathcote qui a un geste de la main comme pour l'inviter à me suivre.
"Bien sûr, Iris", il articule en se levant et en cherchant ses notes.
On quitte la pièce en silence. Je ne sais pas quelles sont ses pensées. Moi, j'ai cette impression d'avoir tenté un mouvement super dangereux aux échecs. Le genre de coup dont on n'arrive pas à mesurer toutes les conséquences. On a presque rejoint la Division avant que Hawlish ne sorte de sa réserve méditative.
"Des ordres, Iris ?" Je le regarde et il précise : "Des choses que tu veux que je dise ou au contraire que je n'aborde pas ? Qu'est-ce que tu attends de moi ?"
Clémente Cerridwen... le pire est que ce sont d'excellentes questions que Heathcote aurait tendance à ne pas me poser. Je fais une note mentale de trouver un moyen de le lui faire remarquer.
"Bonne question", je répète donc à voix haute. "Voilà ce que je sais de cette réunion : il y aura le Commandant, Weasley, Cresswell et sans doute quelqu'un du labo, Zoya, Maisonclaire depuis Bruxelles, peut-être pas seule. Je ne pense pas qu'on revienne sur nos découvertes d'hier sous la forme d'un rapport. Mais si on nous demande, je fais le rapport. Je te citerai pour tes apports", je prends la peine de préciser. Il se contente de déglutir. "On risque d'avoir pas mal à écouter : le labo, Bruxelles, et de sortir avec de nouveaux ordres. Voilà mon anticipation."
"Ok", il commente lentement. "Merci pour le briefing. Tu veux que je prenne des notes ?"
"On va en prendre tous les deux et on compilera", je réfléchis à haute voix. "Si jamais on nous pose des questions directes, je réponds et je te demande de compléter. Ça te va ?"
"A tes ordres, Iris", il m'assure en levant les deux mains. "Tu peux compter sur... J'apprécie d'être là, je ne vais pas faire le con."
J'hésite et puis je décide de saisir la perche et je lui tends la main. Il la prend avec un sourire gêné mais il la prend. Merlin et Cerridwen, si vous m'avez inspiré ça et que ça marche, je vais peut-être nommé mon premier-né en votre honneur ! Comprenez-moi, faut que je négocie avec Sam.
Quand on pénètre dans le bureau de ma mère, Hammond et moi, tout le monde est encore debout à se servir des cafés et à discuter de sujets annexes.
"Ils sont là, j'appelle Bruxelles", commente Zoya en se penchant vers la cheminée.
Ron se retourne ensuite en invitant LaFabull et Elisa Cresswell à faire comme lui. Il salue Hawlish d'un signe de tête et me fait un clin d'œil si furtif que je l'ai peut-être imaginé. Mãe sort la dernière de sa discussion avec Aelius Wind - il semble que le Bureau des analyses ait pris l'affaire au sérieux - et, plus surprenant, Peredur Kahn.
Elle nous salue tour à tour mais garde une totale neutralité de réaction, remerciant tout le monde d'être là avant de nous inviter à nous présenter. On apprend ainsi que le sous-commandant Philippine Maisonclaire n'est pas seule à Bruxelles.
"Philippine, tu as eu notre rapport hier sur les trois affaires et nos recherches. Vous en avez pensé quoi ?", lance Mãe.
"Nymphadora, honnêtement, on s'en veut de ne pas avoir pensé avant à demander à tout le monde des recherches systématiques dans les archives. Ce n'est pas que des Bureaux n'aient pas fait le lien avec certaines affaires anciennes qui ressemblent aux vôtres. On est en train de terminer une compilation que j'enverrai à tout le monde afin qu'on ait tous enfin les mêmes références. Mais personne n'avait pensé à les pister activement de cette façon. Maintenant grâce à vous, tout le continent est en alerte pour une plainte ou une mention d'un groupe de jeunes sorciers voyageurs. Vos mots-clés sont affichés dans tous les bureaux. Bravo donc à l'Auror Lupin et son équipe", elle termine.
Peredur Kahn se retourne tellement directement sur moi que je manque d'en rougir.
"On a eu d'autres idées, Philippine", enchaîne ma-mère-mon-commandant. "Vu la maigreur des rapports, on a interrogé nos amis du Bureau des Analyses sur ce qu'ils avaient dans leurs propres archives sur ces affaires. Je vais donc laisser son directeur, Aelius Wind, nous présenter leur première analyse sur les magies utilisées."
Je ne prétends pas être une spécialiste des magies traditionnelles de la trempe de Kahn mais j'avoue que je n'apprends pas grand-chose des rapports d'Aelius Wind. Ces sorciers préfèrent les sortilèges non-verbaux et sans baguette - "aphylomédiatique" est son appellation mais il a l'amabilité de dire à tout le monde que ça veut dire "non amplifié par du bois". À moins qu'il ne frime en insinuant que personne ne sait autour de la table. Allez savoir. À défaut de bois, leurs sortilèges s'appuient sur la magie de la terre et de l'eau et aussi l'aura magique "brute" de ceux qui lancent les sorts.
"De jeunes sorciers n'ayant pas reçu d'éducation magique formelle", reformule ma mère pensivement.
"Aucune, je ne sais pas, mais certainement pas la même que celle qui est dispensée à Poudlard", confirme Wind.
"Puissants ?", questionne Kahn sans demander la parole, sans chercher l'approbation de quiconque.
"Manifestement", confirme Wind après avoir vérifié, lui, que ma mère ne va pas réduire l'interrupteur en cendres.
Kahn regarde ma mère et je suis presque certaine qu'il se retient de dire ce qui lui vient. Mais de fait personne ne se risque. C'est comme si l'énormité des faits écrasait les ambitions et les grandes gueules.
"Iris, je voulais te féliciter...", commence alors Mãe.
"Pardon, Commandant, mais je ne suis pas pour beaucoup dans ces résultats", je l'interromps parce que ça me paraît tout sauf le moment pour faire ça.
"Ron, tu ne lui expliques pas qu'on mesure la qualité d'un chef au fait que ses subalternes fassent bien effectivement leur boulot ?", elle questionne en se détournant de moi.
"Je fais de mon mieux, mais elle est jeune et idéaliste, Commandant", répond Ron avec une décontraction maximale qui fait plus pour angoisser Hawlish que s'il avait hurlé
"Ce n'est pas important, Iris", il me souffle.
Ça arrache un sourire à ma mère.
"Mais si, Hammond, c'est important. C'est effectivement important de souligner que chacun prend sa place. Peut-être qu'Iris n'est pas si idéaliste et désintéressée que Ron veut le croire." Je me mords les lèvres plutôt que de répondre et elle revient vers moi : "Tu ne préfères pas quand je te dis bravo ?"
"Si, Commandant", j'admets en faisant de mon mieux pour prendre la leçon avec philosophie - le sens m'échappe encore mais il viendra peut-être quand j'aurais pris du recul.
"Où en étais-je... ? Ah oui. Quand vous aurez fini de trier tout ce bazar, je veux que ton équipe fasse une copie des bons dossiers à Peredur ici présent", elle enchaine. "Je vais vous donner ce que j'ai reçu de Philippine, et Zoya peut témoigner de son expérience. Faut qu'on réfléchisse à ce qu'on ferait si on devait leur faire face. Ce sont des enfants, certes, mais ce sont des utilisateurs puissants et affutés de magies que nous n'avons pas trop l'occasion d'affronter. Peut-être que vous pouvez essayer des trucs, Iris et toi, Peredur, qu'est-ce que tu en penses ?"
"Moi, Commandant ?", s'enquiert Kahn d'une voix plutôt très mesurée. Ma mère opine. "Tu veux que je réfléchisse à une stratégie pour limiter la casse des deux côtés ?"
"Idéalement."
"J'espère être à la hauteur, Commandant."
"Tu peux aller consulter qui tu veux et en faire une quasi-priorité", elle insiste.
"Et je peux tenter des choses avec Zoya et l'équipe d'Iris ?", il vérifie encore.
"Et la tienne. Si on devait en venir là, ce seraient d'abord vos deux équipes qui interviendraient et, comme on ne peut pas préparer tout le monde, vous seriez aussi en encadrement général si on avait besoin de davantage de monde... Ron, Zoya, Iris, toi... des tas de qualités complémentaires", elle prend la peine de préciser.
Je me dis qu'il va sortir un truc du genre, "le p'tit con, l'arriviste, la gamine et moi, j'en rêvais, Commandant." Mais il opine sobrement et articule avec une économie de faconde qui surprend tout le monde autour de la table. : "Ça me paraît un bon plan, Commandant, effectivement."
Ron a un bref regard pour ma mère et ouvre la bouche, mais Kahn ne lui laisse pas le temps de sa sortie.
"Je n'ai pas besoin de tes assurances, lieutenant", il coupe. "J'imagine que je ne couperais pas à te rendre des comptes. Et l'idée est d'ailleurs, si je comprends bien notre Commandant, qu'on se partage le boulot..." Mãe et Ron acquiescent dans un ensemble presque comique. "Je me fiche de la gloire et des explications publiques, je me contenterai très bien de lire ce qu'auront trouvé les autres sur le continent et je n'ai pas la patience de la petite-là pour transformer trois intuitions en plan de bataille compréhensible pour une armada. Je peux rester à ma place, elle me convient."
Je sais que souvent Kahn est perçu comme un trublion pas tellement sérieux ; comme un dinosaure encombrant dont on attend la fin. Reste qu'il a le dernier mot de cette discussion-là.
oo jeudi, Londres, Brigade
"On n'a rien trouvé de plus", constate Heathcote quelques heures plus tard.
Je sens son hésitation à proposer qu'on en reste là, mais il se retient. Peut-être à cause des autres qui attendent. Ça me donne un peu le tournis.
"Non", je confirme. "Mais je crois qu'on a vraiment cherché sérieusement et qu'on peut dire qu'on a trouvé ce qu'il y avait à trouver."
Leur soulagement à tous - Aurors, Aspirants, Policiers - est presque tangible.
"Je crois que je vais être content de retourner faire des rondes sur le chemin de Traverse", commente Theodor, et tout le monde sourit. Il y aurait même sans doute eu surenchère si Ron n'était pas entré au même moment dans les archives de la Brigade en demandant où on en était. Je lui répète ce que je viens de dire à mon équipe.
"Kulkarni, vous pouvez ramener tous les policiers à la Brigade. Nous vous remercions de votre aide. Heathcote et Hammond, vous me bouclez ce qu'i boucler ici. Sans bâcler - propre, sérieux, mais quand vous n'avez plus besoin des gosses, vous les rendez à leurs parents.", annonce Ron avec une espèce d'impatience contenue qui me fait me demander ce qui va venir après. Surtout que visiblement, je dois faire l'objet d'un autre projet. Pourtant quand il se tourne vers moi, c'est pour autre chose : "Si tu as des indications plus précises à leur donner, Iris, c'est le moment."
Ma curiosité naturelle a du mal à arrêter de se demander ce que Weasley me réserve mais je mesure qu'il tient à réaffirmer mon autorité sur cette équipe. Il me faut un temps certain pour retrouver une idée qui m'était venue un peu avant.
"Il faudrait reprendre la liste des témoins potentiels apparus dans les affaires", j'estime. "On pourrait peut-être en apprendre davantage en leur parlant. Ce n'est pas garanti, mais, comme on sait maintenant ce que l'on cherche, ça vaudrait le coup d'essayer, non ?"
"Bien vu", approuve Ron avec chaleur. "Carrément bien vu, en effet. Faites-nous ça d'ici ce soir qu'on réfléchisse à des équipes demain matin."
"Lieutenant", ose Theodor. "On... on peut en être, des équipes d'interrogatoire ?"
Il y a beaucoup d'espoir dans sa voix, et ça amène un sourire un peu crispé à Heathcote et lever les yeux au ciel à Hammond. J'ai l'impression que Cassia est plutôt inquiète de ce que Ron va lui répondre. Mark a détourné les yeux.
"Si vous en êtes, Adrian et toi, c'est pour prendre des notes", commente plutôt gentiment Weasley.
"Évidemment, lieutenant", promet Theo. Il faut un sacré culot pour répondre ça, je réalise. Un culot qui s'explique mais qui reste problématique selon moi. Merlin fasse que je n'ai pas à m'en occuper personnellement !
"On verra", biaise d'ailleurs Weasley. "Réunissez tout ce qu'i réunir sur ces potentiels témoins et on en reparle. Je vous enlève votre cheffe, j'ai besoin d'elle ailleurs, mais ne la décevez pas, je suis derrière."
On quitte la pièce sur l'assurance collective que les recherches vont être menées.
"On va où, lieutenant ?", je m'enquiers.
"Au Département. Notre stratégie pour le procès de Pembroke intéresse notre grand lieutenant Paulsen. Il a réuni sa femme, Groves, toi et moi pour en discuter."
Même si je ne ralentis pas, je sens bien que l'information me cueille à froid. Je fais bien attention à ne pas écouter mes émotions brouillonnes pour arriver à poser la seule question maline qui me vient :
"Notre Commandant ?"
D'un signe de tête, Ron approuve. "Elle est au courant mais ne juge pas nécessaire de venir."
Soit elle leur - nous - fait confiance, soit elle a déjà passé un accord avec Carley, j'imagine. Je ne voudrais pas tomber dans une forme compliquée de paranoïa mais reste ce sentiment qu'une partie des relations entre ma mère et Carley m'échappe au final.
"L'Entente ?", je propose en ayant l'impression d'être pas loin de Theodor : je fais comme si je savais. Mais Ron doit se poser des questions assez proches des miennes, je dirais.
"Aucune idée, Iris. Les termes de l'Entente, tu le sais sans doute, sont renégociés bien souvent. Et subtilement. Mais cette affaire a des raisons légitimes d'intéresser le Département", il rajoute.
"On va m'écarter pour plus solide ?", je questionne après un demi-couloir de réflexion.
"Sur la tête de Rose et Hugo, Iris, je n'en sais rien. On va voir. Si tu veux observer et rester sur la réserve, personne ne te le reprochera."
Je me contente d'acquiescer à ce conseil indirect et nous ne disons plus un mot jusqu'au moment où un stagiaire nous introduit dans une salle de réunion. Comme annoncé, il y a Carley et Dawn, face à face, chacun à un bout de la table. Cette dernière n'est pas venue seule : Emma Lebenrecht qui a réintégré récemment l'équipe juridique est assise à sa droite. Outre porter l'enfant à venir de mon pote Caradoc, elle a un Rang deux et la confiance de Dawn, tout le monde le sait. L'hypothèse de mon remplacement me paraît marquer des points. Matty Groves est seul à représenter la Brigade. Il a l'air content de nous voir arriver. Voilà pour le décor.
Carley se lève pour nous accueillir et nous serre la main avec chaleur : "Merci, Ron et Iris, de vous rendre disponibles. On m'a dit que vous ne manquiez pas de travail, mais il serait malvenu de demander un report de procès."
"On a une date ?," je m'enquiers.
"On devrait en avoir une, demain matin, et sans doute la plus proche possible", répond Carley avec une discrète mais tangible satisfaction de savoir ce genre de choses. "Même si les faits ne sont pas gravissimes, c'est un procès important pour notre communauté : il aborde des questions que le Ministre ne veut pas éviter et il symbolise aussi l'efficacité des réorganisations menées."
Personne ne lui dit qu'on sait qu'il a raison et qu'on aimerait qu'il en vienne à dire ce qu'il souhaite. Pourtant...
"La question que je veux poser aujourd'hui", il reprend, "est logiquement : comment allons-nous nous organiser pour faire face à ces deux enjeux ?"
Personne ne lui répond directement. Emma regarde devant elle - je remarque que sa grossesse commence à se voir ; une partie de mon cerveau est jalouse ; une autre se demande si ce qui l'attend ce sont des mois au service juridique. Tu sais quoi, Projet d'Avenir, je veux bien. Pour toi, je veux bien passer des mois à relire des dossiers plus ou moins bien ficelés et donner des conseils à d'autres sur comment mener leurs batailles... Si, si, promis ! Mais loin de ma conversation imaginaire, les autres ont pris une décision et désigner leur première victime collective : Groves regarde Ron. Dawn regarde Ron. Ce dernier essaie de résister - ou de gagner du temps - mais il finit par prendre la parole.
"Pour moi, le Département doit être représenté par un tandem réunissant la Division et la Brigade. C'est une enquête conjointe, l'accusation doit être portée conjointement. Ce n'est pas une pratique totalement nouvelle, mais on peut réfléchir à mieux la définir, à fixer les responsabilités, à huiler son fonctionnement. C'est l'occasion."
Carley opine gravement et se tourne vers Matty Groves qui arrête de caresser son bouc pour répondre.
"La Brigade partage l'évaluation du lieutenant Weasley. La Brigade et la Division sont déjà allées ensemble mener des procès avec des résultats variables. Il serait dommage que cette affaire ne connaisse pas un dénouement satisfaisant. Nous sommes prêts à participer, nous voulons participer à cette vitrine de la réforme en cours. Nous faisons confiance au Département pour déterminer la meilleure façon de le faire."
Logiquement, Carley se tourne finalement vers Dawn.
"Pour moi, il y a différents aspects. Le premier est la représentation du Ministère, qui doit évidemment rendre compte de la dynamique de l'enquête. La logique voudrait qu'on s'appuie sur les équipes qui ont effectivement obtenu les résultats. Mais on ne peut pas ne pas peser les enjeux politiques. L'idée n'est pas d'envoyer des gens remplir une mission au-delà de leurs compétences. Pour parler clair, la Division doit choisir entre Ron ou Iris. Nous devons choisir entre l'expérience et l'autorité d'un lieutenant et la connaissance du dossier et de l'enquête d'Iris..."
"On peut sans doute équilibrer avec la Brigade", commente Carley. Je ne peux pas m'empêcher de me demander à quel point cette conversation est chorégraphiée.
"J'allais en effet conseiller qu'on prenne la mesure globale des choix qui s'offrent à nous", lui répond sa femme et ça me paraît une réplique un peu trop franche pour être chorégraphiée.
"La Brigade est aujourd'hui représentée par le Major Groves. Là encore, c'est le choix de l'expérience et de la diplomatie. Ce n'est pas celui de la connaissance fine de l'enquête ou du dossier. Qui a la brigade pourrait représenter cet aspect ?"
"Shannen Sherburne", répond Matty sans un soupçon de doute.
Ron et Shannen ? Et pas moi. Mes sentiments sont anesthésiés.
Dawn opine et regarde Ron, qui a visiblement adopté une attente méthodologique qu'aucun Lupin ne renierait, avant d'abattre une nouvelle de ses cartes. Elle reprend donc : "Maintenant, j'aimerais qu'on fasse un pas en arrière et qu'on regarde la scène dans sa globalité. On a un juge qui a été Auror et qui a été ministre et qui a plus ou moins décidé qu'il ferait de ce procès une tribune politique. Il y a eu une prénégociation des charges ; il est intervenu pour faire mieux défendre certains accusés ; je pense qu'il n'en a pas totalement fini."
"Ça penche pour un peu de bouteille", estime Groves pensivement.
"Mais qu'on envoie, toi avec Iris ou Ron avec Shannen, on renforce encore cet aspect d'affaire politique alors qu'on parle tout de même de vol, recel et trafic. Je ne suis pas certaine que ce soit notre meilleure stratégie."
Cette fois, personne ne commente la sortie de Dawn.
"Si on veut insister sur les faits et non sur les excuses politiques qui pourraient être invoquées", elle reprend lentement. "On envoie notre équipe de terrain : Iris et Shannen."
"Et si elles sont débordées par ce politique ?", s'inquiète Groves qui n'a pas eu de formation à l'attente. "Je connais les mérites professionnels de l'Auror Lupin - c'est une amie de la Brigade, c'est une bonne cheffe d'équipe, c'est une grande enquêtrice et une impressionnante opérationnelle, mais... est-ce qu'on peut pour autant faire reposer tout sur ses épaules ?"
"Elle n'y va pas seule", remarque Carley a priori prodigieusement amusé par la sortie de Matty Groves me concernant.
"Shannen Sherburne est une bonne policière, mais ses galons de sergent sont tout neufs et... je m'en voudrais de la mettre dans une situation difficile", répond Groves avec une droiture méritoire.
"On est tous d'accord, Matty", estime Ron. "Enfin, je partage ton évaluation d'Iris et de Shannen, comme ta réserve méthodologique à les envoyer mener une bataille mal évaluée, et j'espère que tous ici nous rejoignent."
Carley regarde Dawn et je me dis qu'il sait bien ce qu'elle veut proposer en fin de compte.
"Je pense que les filles vont représenter un capital sympathie qu'il ne faut pas minorer. Ce sont des agents de terrain, jeunes, des femmes... On ne peut pas les accuser de représenter une magie hautaine et agressive... Elles peuvent parler de l'enquête, de leur vécu pendant des attaques hors-norme que nos forces ont subies. Elles peuvent en parler de première main. Je crois en elles deux mais j'entends vos craintes. Si on veut rester dans cette approche "sympathique" et non politique, je propose qu'on rajoute Emma au duo. Formellement, c'est Iris, secondée par Emma et Shannen. S'il faut évoquer l'état d'Emma pour justifier qu'elle ne prenne pas la tête de l'équipe, ce ne sera qu'un bonus", conclut Dawn avec un cynisme efficace.
Je regarde Emma et elle a un furtif sourire de connivence.
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