Refrain 57 | Les détails du décor
o Vendredi, Londres, domicile d'Iris et Sam
Je regarde Sam boutonner lentement son uniforme. Sans magie. Bouton après bouton. C'est un rituel, un moyen de se concentrer, de rentrer dans son rôle. De quitter ses sentiments, de devenir l'Auror distant et analytique qu'il doit être. Aujourd'hui, c'est le contre-interrogatoire de Bloedwen par Rowle - un moment-clé pendant lequel lui et Seamus seront essentiellement spectateurs. Ce sera d'abord à Pénélope Deauclaire de défendre sa cliente. Eux ne pourront intervenir qu'à la marge et plus sur la forme que sur le fond.
Le bilan de leur propre interrogatoire d'hier est positif. Bloedwen a longuement détaillé sa relation avec Graves au fil des années et s'est accusée d'avoir été l'instrument aveugle du meurtre de Merton par Layton. Selon Sam, sa posture a impressionné le tribunal. Les interventions de Rowle visant à introduire un doute dans la présentation n'y ont rien changé. La presse que nous avons parcouru pendant le petit-déjeuner semble lui donner raiso : les plus progressistes soulignent combien un sorcier hautain a détruit et utilisé les sentiments d'une semi-Harpie sans défense ; les plus conservateurs ne s'étendent pas sur le sort de Bloedwen. Même s'ils attendent que l'étendue de la culpabilité de Layton Graves pour le meurtre du producteur de musique soit précisée, ils n'arrivent plus à l'imaginer totalement innocent. "Un étrange trio - la semi-Harpie, le producteur au grand cœur et le luthier jaloux" titre La Gazette posée sur notre table de petit-déjeuner.
Selon l'article, un des moments poignants a été lorsque Bloedwen a parlé du mariage de Layton et de la naissance de sa fille. "Je savais bien que c'était tout ce que je n'aurais jamais. Je comprenais ça... Je voulais en avoir fini avec lui mais il est revenu alors qu'elle n'avait que quelques semaines. Il m'a dit qu'il ne pouvait pas se passer de moi et, une fois de plus, je l'ai cru ! Comme j'ai voulu croire qu'il était sincère quand il m'a supplié de le réconcilier avec Merton !"
"Et l'ex-femme de Layton, vous la prévoyez pour quand ?", je questionne logiquement.
"Ça va dépendre de ce qui se passe aujourd'hui mais je la verrais bien juste derrière... La première fois qu'on lui a parlé, elle était très réticente parce qu'elle voulait protéger sa fille mais depuis... Je crois que Letha Graves finira de montrer toute la duplicité de Layton."
"Rowles a prévu un témoin de moralité ?", je m'intéresse.
"Le frère, évidemment", répond Sam. "Essentiellement lui, en fait."
Quand je pense à Merton Graves, je revois cette nuit où l'équipe qui le surveillait l'a surpris en train d'enterrer son costume en peau de dragon sur les conseils de Layton. Ce soir-là, je m'étais dit qu'il était une victime de plus de son frère. Un autre manipulé pour compliquer l'enquête. Que dira-t-il quand Rowles lui demandera de témoigner de la moralité de son frère ? Est-ce qu'il peut mentir - est-ce que je ne mentirais pas pour sauver un de mes frères ? Mauvaise question, mauvaise réponse.
"Vous êtes prêts ?", je questionne pour échapper au malaise qui m'a saisi.
"Il témoignera après Letha Graves", avance Sam d'un ton entendu - il compte visiblement sur l'ex-femme de Layton pour avoir suffisamment entaché l'image du luthier. "La victime et le meurtrier sont des hommes, mais les clés dans cette affaire sont des femmes !"
oo Vendredi, Londres, Division des Aurors
À mon arrivée à la Division, il n'y a pas Mark, ou Heathcote, ou même Hawlish. Ils sont allés directement mener les interrogatoires complémentaires décidés hier en fin de journée. Ils ont embarqué Kulkarni, Theodor et Adrian parce que je me suis douloureusement souvenue du piège dans lequel Colleen et Bellchant étaient tombés et que j'ai insisté auprès de Weasley pour qu'ils soient trois par équipe : un enquêteur, un adjoint à l'enquête, et un adjoint chargé la sécurité.
"Je ne dis pas qu'ils vont obligatoirement tomber sur une bande de jeunes qui va leur tenir tête", j'ai plaidé. "Mais on sait quand même qu'ils ont tendance à revenir aux mêmes endroits. Ça ne coûte pas grand-chose d'envoyer les aspirants et ça leur fait du terrain." J'ai eu gain de cause sans savoir lequel de mes arguments avait le plus convaincu mon lieutenant.
Ron a par ailleurs estimé que Heathcote et Mark avaient une relation de travail et leur a adjoint le jeune Paulsen avec l'ordre express de maintenir en permanence un périmètre de sécurité. Ils doivent retourner dans le Norfolk, là où un campement avait été pris pour une colonie de Pitiponks il y a trois ans. Creuser un peu les souvenirs des témoins et s'assurer que l'endroit n'est pas un campement récurrent de nos jeunes apprentis sorciers. Hammond est accompagné de Kulkarni et Adrian - un policier expérimenté et un jeune plus malléable chargé de la même mission que son pote Theodor. Eux doivent retourner voir tous les protagonistes de l'affaire de la vieille dame morte à Terre-de-Landes. Pour les îles d'Aran, c'est la Division irlandaise qui doit s'y coller, évidemment.
Il m'a semblé que les motivations de la répartition étaient transparentes. Reste à voir ce qu'elle donnera sur le terrain. Hormis l'équipe irlandaise, les deux autres sont à la limite des procédures - aucun chef d'équipe de Rang Trois confirmé - mais c'est la responsabilité de Ron et non la mienne. Moi et Shannen, notre mission est de préparer le procès de la bande de Pembroke avec Emma Lebenrecht.
Enfermées avec Emma dans une petite salle de travail, on reprend le dossier méthodiquement : pour chaque protagoniste, quelles sont les preuves, quelles sont les failles, quels sont nos objectifs. On ne fait pas que les lister, on discute chacun de ses éléments pour les évaluer, les faire nôtres, commencer à envisager comment on pourra les inclure dans une stratégie de procès. Je ne dis pas que c'est nouveau, mais Emma est systématique dans son approche, et je sens bien que ça a du bon. Elle ne laisse pas non plus Shannen se contenter de prendre des notes, et notre collègue policière se prend finalement assez vite au jeu de donner son avis. On progresse lentement mais sûrement et, comme on est à la Division, on peut même aller manger un vrai repas dans un pub. Shannen s'enhardit à demander à Emma comment se passe sa grossesse et comment elle envisage son avenir professionnel.
"J'imagine que je ne vais pas reprendre un poste trop... exposé tout de suite", répond lentement Emma. "Pas que c'était ma spécialité de toute façon - je me suis un peu dit que Caradoc acceptait l'idée de paternité comme un moyen de m'empêcher de prendre trop de risques", elle rajoute dans un élan de spontanéité qui n'est pas sa marque de fabrique. "Je me dis que je suivrai mon instinct - ce n'est pas comme si des milliards de femmes n'avaient pas été dans mon cas pendant des millénaires !"
En retour, Shannen nous explique qu'elle est devenue policière après la naissance de son fils, comme un moyen d'assurer son indépendance tant envers sa famille, affolée par cette enfant qui non contente d'être une sorcière s'était faite séduire si jeune par un sorcier de passage, qu'envers la société - moldue et sorcière - qui semblait lui répéter qu'elle avait pris un mauvais départ que rien ne pouvait corriger.
"J'avais envie d'action, d'ordre et d'indépendance", elle résume en dressant le menton.
C'est à ce moment-là qu'Emma ose me demander pourquoi je suis devenue Auror. Croyez-moi, peu de mes collègues se risquent à poser la question. Généralement, dans ce genre de situation, je réponds : "parce que c'est ce que font les filles dans ma famille" - ça fait rire, et c'est toujours bien, une réponse qui fait rire. Là, devant Emma et Shannen, je décide que je peux dire ça différemment.
"Parce qu'il n'y a rien qui me... touche davantage que l'injustice, que la violence gratuite, que la force mal employée... Je sais qu'il y a d'autres moyens de faire avancer la justice et l'équité, ou la défense des plus faibles, mais... c'est un bon moyen quand même... même si les solutions ne sont pas toujours idéales, même si on ne gagne pas toujours, même si on en prend plein la gueule, souvent... "
Aucune des deux ne rient à ma sortie.
En revenant, dans la salle commune assez pleine en ce début d'après-midi, je croise Kahn avec son adjoint, et il fait l'effort de me dire qu'il réfléchit encore à ce qu'on peut travailler. Je lui avoue que je me demande bien ce qu'on pourrait travailler, et ça le fait rire.
"L'instinct !", il avance sans que je sache s'il est sérieux ou non.
J'hésite encore à creuser quand Zoya entre dans la pièce à pas rapides et assurés. Elle nous fait signe de la main gauche tout en désignant la porte de ma mère de l'autre. Kahn demande par signes si elle s'adresse bien à nous deux et elle acquiesce.
"Si vous avez le temps, mais je pense que vous serez intéressés !"
Je vais suivre Peredur quand je pense à Shannen et Emma. Quand je me tourne vers elles, elles sont amusées.
"On va reprendre doucement et, si tu dois te consacrer à autre chose, on avisera", commente Emma.
Quand on frappe, il y a un temps de latence qui fait préciser à Zoya qu'elle a vérifié que ma mère était dans son bureau auprès de Vijaya, puis la porte s'ouvre sur Dawn Paulsen. Je pense que notre trio la surprend assez pour qu'elle perde immédiatement une partie de la posture de cheffe agacée pour laquelle elle avait opté.
"Du nouveau sur les enlèvements", elle imagine en se tournant vers ma mère, qui était visiblement en train de manger quand on a frappé. Sa grande copine et adjointe pour compagnie. Et nous on vient les déranger. Mauvaise géométrie.
"Ça peut bien sûr attendre", estime prudemment Zoya.
"Entrez", ordonne Mãe en faisant disparaître d'un geste son repas. "Ma porte est ouverte et vous le savez... Et je n'aurai peut-être plus faim quand je vous aurai entendus."
On obtempère et on vient la rejoindre à la table de réunion. Dawn a repris sa place à sa droite. Il y a une pile de parchemins au milieu du bureau - je les regarde faute de mieux.
"J'ai pensé qu'il était... utile qu'ils entendent", commence Zoya en nous désignant. "Ils étaient en train de prendre un café quand je suis venue et je me suis dit qu'ils devaient connaître ces derniers développements." Mãe lui fait signe de continuer et Dawn me regarde mais ne demande pas comment avance le dossier avec Emma. On va dire qu'elles approuvent. "Bon... je viens de suivre un débriefing organisé par Bruxelles", se lance enfin Zoya. "Les Tchèques ont eu une bonne idée qui va être répliquée dans tous les pays : aller voir les producteurs de Scrutoscopes pour voir s'ils constituent une cible privilégiée de cette... bande".
"Effectivement, c'est une bonne idée", ponctue Mãe sans doute pour encourager Zoya.
"Et là, bingo, ils ont eu vent d'une bande de jeunes très serviables qui venaient régulièrement rendre visite à un artisan de Bohème. Le type savait même comment les contacter, ils leur ont tendu un piège."
"Qui a marché ?" Il est clair au son de sa voix que Mãe a dû mal à le croire.
"Oui, sans doute pour des raisons que je vais développer", lui répond Zoya. "Donc sept jeunes, le plus âgé est né espagnol et n'a pas dix-sept ans et, à la différence de tous ceux qu'on a pu retrouver jusqu'à présent, il parle - il parle d'ailleurs sept langues différentes", elle souligne. On retient tous nos questions et elle ne nous fait pas attendre : "Il dit beaucoup de choses. Que le mouvement est présent partout en Europe et grandissant. Et que cette croissance ne se fait pas sans tension : il y a différentes factions. A priori, il y en a toujours eu, vu la nature décentralisée de l'Avant-Garde - il l'appelle l'Avant-Garde - mais la division est devenue assez forte pour que son propre Mentor ait été tué par une faction adverse parce qu'il refusait certaines évolutions... "
"Une faction adverse", répète Dawn interdite.
"Je sais, Lieutenant, ça fait carrément peur. Peut-être est-ce bien que je raconte ce que j'ai retenu de cette Avant-Garde, de sa formation, ça posera mieux le décor." Comme on opine, Zoya suit son propre conseil. Kahn sort un carnet, prêt à prendre des notes et je me dis que je ne l'ai jamais vu faire une chose pareille. "L'instauration des régimes socialistes moldus sur une bonne partie du Continent au milieu des années 1950 a posé des problèmes à la plupart des communautés sorcières. Secret ou pas secret, les liens entre les deux mondes persistent, nous le savons tous. Certaines communautés se sont repliées sur elles-mêmes ; certaines ont été profondément déstabilisées, et dans d'autres, des sorciers ont aussi pris fait et cause pour ces nouveaux régimes... C'est ce que ce jeune a raconté", elle précise. "Deux hommes et une femme, tous sorciers formés ayant rejoint ces régimes pour des raisons idéologiques et devenus cadres, se sont rencontrés à la fin des années 50 et se sont reconnus pour ce qu'ils étaient. Ils se sont imaginés créer une Avant-Garde magique qui serait en rupture avec une magie basée sur la pureté du Sang, avec un enseignement élitiste - vous voyez le tableau. Une Avant-Garde qui mettrait la magie au service du Bien Commun et non du confort personnel. Pour la créer, il fallait recruter des jeunes sorciers vierges de toute influence. Ils s'y sont employés chacun de leur côté. Ça n'a pas fait tout de suite beaucoup de monde et ils étaient en capacité à trouver des moyens de cacher leur activité."
"Donc dès le début, trois centres ?", résume Mãe, visiblement concentrée.
"Trois Maîtres, trois Grands Gardiens - un Russe, une Roumaine, un Allemand de l'Est ; j'ai les noms quelque part...", elle commence à tourner les pages de son cornet : Mãe lui fait signe que ce n'est pas important et Zoya cesse de chercher. "Les trois partagent quelques grandes orientations comme le recours aux éléments, le mépris pour l'amplification offerte par les baguettes, mais ils ont aussi chacun leur marotte... et leur vision personnelle du but final. La bande du bavard de Bohème se veut l'héritière de l'approche de l'Allemand... et se dit persécutée par des héritiers de l'approche de la Roumaine."
"Et dès le début, ils enlèvent des enfants ?", vérifie Kahn.
"De ce que le jeune sait, au début, ils recrutent avant tout leur future Avant-Garde dans les orphelinats. Ils ont les connexions qu'il faut pour ça et l'autorité pour qu'on ne leur pose pas de questions. Ils en arrivent assez vite à créer des instruments pour attirer les enfants ayant des dons magiques. Mais il y a une limite au nombre d'enfants qu'ils arrivent à recruter de cette façon. C'est la Roumaine qui a, à la décennie suivante, l'idée d'utiliser les livres et la coopération internationale pour chercher au-delà de leurs frontières. Ils envoient leurs recrues les plus aguerries les chercher - une sorte de rite de passage. Quand ces régimes moldus tombent, nos trois groupes d'avant-gardistes ont paradoxalement les mains encore plus libres qu'auparavant - de nouveaux gisements de jeunes sorciers, de nouveaux lieux, un avenir radieux."
"Et de ce trio infernal, il reste qui ?", s'intéresse Dawn.
"Des trois initiateurs, il ne reste que la Roumaine a priori. En tout cas, le jeune est certain que l'Allemand est mort... et que la Roumaine s'en prend aujourd'hui à ses héritiers les plus fidèles..."
"Une lutte de pouvoir interne", juge Mãe. Elle a sans doute raison mais ce n'est pas ce qui m'intéresse.
"Et les jeunes, ils adhèrent comme ça, sans se rebeller, à ce beau programme ?", j'arrive à formuler.
"D'après notre bavard, la plupart, oui, adhèrent à cette famille qui leur est offerte. La plupart sont orphelins, ont vécu des choses très dures parfois, se sentent incompris et valorisés par ce qui leur ait proposé. Et plus ils avancent, et plus il est difficile d'imaginer renoncer au pouvoir qui leur est offert... Il y a sans doute des rebelles, mais le jeune n'a pas dit ce qu'ils leur arrivaient. De ce que j'ai compris, il a parlé parce qu'il a peur de l'autre faction ; qu'il ne se sent pas de taille à assurer la sécurité des autres gamins qui l'entourent, leur formation aussi... "
"Que Ceridwen protège les trouillards incompétents", est la conclusion de Kahn.
ooo Vendredi, Londres, Division des Aurors
Quand je reviens à Emma, Shannen et au dossier de Pembroke, j'avoue que j'en suis encore à peser tout ce que je viens d'apprendre. Une Avant-Garde construite lentement sur près de quatre décennies ; à l'initiative de trois personnes qui poursuivaient alors peut-être des buts nobles et qui en semblent venues à se diviser et à se battre entre elles. À quel moment tout cela est devenu une machinerie qui a arraché le jeune Dylan à sa famille un soir de printemps ?
Je m'efforce de ne pas laisser cette question sans réponse prendre le pas sur mon travail. Objectivement, je ne vois ce que ces nouvelles informations me donneront comme avantage si je me retrouve face à une de ces bandes qui semblent courir la campagne un peu partout en Europe. C'est ce que je dis aux filles : "Des trucs intéressants mais pas de pistes directes pour l'instant. À suivre de loin."
On est en pleine rédaction des questions pour les sous-fifres de la bande de Pembroke quand Mark pousse la porte et salue de la tête Shannen et Emma. Il se tourne ensuite vers moi pour donner son message : "Wintringham m'envoie te dire que nous sommes rentrés. Tu veux un rapport maintenant ?"
"Hawlish est là aussi ?" Mark se contente de secouer la tête. "Vous avez un truc important ?"
"Des détails qui pourraient servir s'il y a un procès un jour mais sinon pas de nouvelles pistes concrètes - c'est ce que dit Heathcote."
Le parallèle avec mes propres pensées ne m'échappe pas mais j'arrive à rester sérieuse :
"Alors faites le rapport et dites-moi quand Hammond est prêt aussi. Il faudra associer Zoya et Weasley à ce débriefing."
"Bien, Iris", répond Mark, comme un bon aspirant, sauf qu'il ne part pas et a l'air d'avoir un truc sur la conscience.
"Qu'est-ce qu'il y a ?", je questionne. "T'as été sage avec Heathcote, j'espère !", je blague à demi.
"Moi ? Oui !", il m'assure les yeux écarquillés, l'air épouvanté de ma supposition. Ce n'est donc sans doute pas le problème même s'il semble toujours trop tracassé pour retourner à son rapport.
"On va aller prendre un café, Shannen ?", propose alors Emma en se levant avec une certaine raideur qui me rappelle qu'elle est enceinte. Ça faisait bien une heure que je n'y avais pas pensé ! "On te ramène un truc, Iris", elle rajoute gentiment. Elles sont sorties avant que Mark ait eu le temps de réagir.
"J'écoute", je rappelle parce que le silence dure. Mark soupire.
"Je ne sais pas si je fais bien", est son introduction. "Mais maintenant j'imagine qu'autant que je te dise. Paulsen - Theo... il a passé son temps à faire enrager Heathcote. À lui demander pourquoi il n'avait pas son Rang Trois ; si c'était réglementaire qu'il soit chef sur cette mission ; si c'était un test pour lui ; s'il avait bien réfléchi aux questions... Respectueux mais... sans cesse... à dire que s'il était assermenté, il saurait quoi faire... Heathcote, il a pris sur lui, comme si c'était une blague... Je ne sais pas pourquoi... Moi, il m'aurait engueulé pour moins que ça, je le sais... Je ne comprends pas."
J'essaie de me pénétrer de ce que me raconte Mark, d'envisager la scène. Je connais assez Théo pour avoir une petite idée. Une fois, mon père a dit devant moi qu'il lui rappelait James Potter : beaucoup de potentiel, beaucoup de loyauté, très peu de modestie... Il avait dit cela avec une espèce d'affection qui tranchait avec les mots employés. Reste que ça ne m'avance pas vraiment. Restent les questions de mon aspirant. Restent mon ami Heathcote et ses obscurs cheminements mentaux.
"Merci pour l'info, Mark. Je ferai attention", je lui propose. Il n'ose pas questionner mais j'entends. "Et je ne lui parlerai pas de notre conversation." Mark est visiblement soulagé mais ne fait pas geste de partir.
Je me demande comment le relancer quand les filles reviennent avec un café pour moi et des regards inquisiteurs pour Mark qui le font fuir sans hésitation.
"De quelle taille, la connerie ?", s'informe Emma.
"Il s'inquiète pour quelqu'un d'autre que lui", je crois malin de formuler.
"Olivia ?", suppose Shannen sans perdre une seconde et la mine inquiète.
"Sur la tête de Sam, non, pas Olivia", je soupire.
"La tête de McDermott ?", s'esclaffe Emma. "Il fut un temps où j'aurais été tentée !"
"J'ai promis de ne rien dire", je réponds avec patience, et Shannen regarde Emma, espérant sans doute que celle-ci insiste.
"Et tu tiens tes promesses", abandonne Emma avec une étrange facilité. "Bon, ces questions, maintenant qu'on les a, qui les pose ?"
"Iris et toi", imagine Shannen.
"Pas moi, Shannen, pas moi. Moi, je suis la femme enceinte qu'on doit oublier. Faut que ce procès soit bien un tandem Division centrale - Brigade ! T'iras pas te planquer !"
"J'aurais essayé", soupire Shannen.
On passe l'heure suivante à discuter de cette répartition et à répéter à Shannen qu'elle a toute sa place comme interrogatrice. C'est Adrian qui est envoyé me chercher avec l'assurance que tout le monde est revenu et réuni. J'arrive la dernière alors qu'ils commentent les informations venues de Bohème tous ensemble.
"Du nouveau ?", je m'intéresse en m'adressant à Zoya.
"Je proposais de suivre l'exemple de nos collègues de Bohème et d'aller voir tous les producteurs de Scrutoscopes", explique Zoya un parchemin à la main. "En dehors de nos amis écossais qui produisent de fait l'essentiel des appareils britanniques, il y en a un en Irlande, à Dublin et une réputée installée sur l'île de Teän - c'est un minuscule îlot en Cornouailles - mais la Guilde du Commerce n'est pas sûre qu'elle soit encore en vie..."
"Ce n'est pas une mauvaise idée mais écoutons ce que les garçons ont à nous raconter et on verra quelles sont nos prochaines actions et quels moyens on a pour les mener", tempère Ron. "Appelons aussi Dublin pour qu'ils nous racontent ce qu'a donné leur promenade aux îles d'Aran. Je ne sais pas si on va trouver ces gosses mais certains en auront vu du pays !"
Dublin est représenté par Eolynn Camden - visiblement, Foote n'a pas jugé bon d'y aller lui-même - qui me fait un petit signe personnel. Ron donne d'abord la parole à Hammond. À l'écoute de son rapport ordonné et précis, il est clair que même s'il n'a pas de pistes à proposer, personne ne peut dire qu'il n'a pas mené correctement sa mission. La manière dont il énonce les propos recueillis me fait penser à la façon de penser d'Emma, déjà organisés comme des arguments de procès. On peut résumer le propos en disant que s'il n'y a pas eu d'autres appels pour signaler un campement de Pitiponks dans le Norfolk, il a trouvé quelques traces de la rencontre entre la population du coin et une bande de jeunes sorciers voyageurs. Heathcote, à ma droite, prend la suite - sérieux mais pressé d'en finir, de passer à l'interprétation des faits. Il se demande par exemple s'il ne faudrait pas prévenir les sorciers isolés de la même manière qu'on envisage de prévenir les producteurs de Scrutoscopes.
"Les prévenir de quoi ?", soupire Ron. "On ne va pas plonger toutes les personnes isolées dans la paranoïa ! N'oubliez pas qu'au final, les zones d'habitats sorciers regroupés sont rares ; les maisons isolées sont la norme. Le Département ne nous remercierait pas de créer une suspicion généralisée !" Comme Heathcote se renfrogne sous la critique, Weasley lève une main comme pour lui interdire de parler et se tourne vers la cheminée : "Camden, vous avez quoi ?"
Eolynn raconte qu'elle est allée consulter les sorciers des trois îles, lesquels ont été étonnés qu'elle revienne sur cette vieille affaire, se sont souvenus de quelques détails de plus, mais rien qui ne constitue une piste supplémentaire.
"Ok, merci tout le monde", soupire Ron. Personne ne lui répond, tous un peu déçus de ne rien avoir de concret. "J'ai une question, Zoya. Est-ce que votre bavard de Bohème a donné un indice de pourquoi ils s'intéressent aux scrutoscopes ? Qu'est-ce qu'ils en font ? C'est à cause de leurs guerres intestines ?"
"Je n'ai pas dit ?", relève Zoya, comme interdite. "Pardon. De ce que les enquêteurs ont compris, les Scrutoscopes entrent en jeu quand ils doivent localiser leurs ... cibles - les jeunes qui ont répondu positivement à leurs appâts dans les bibliothèques. Ils leur servent à leur envoyer des messages selon un processus que notre jeune bavard n'a pas l'air de totalement maîtriser, mais Vienne, Prague et Berlin y travaillent avec leurs experts locaux."
Ron regarde sa montre, hésite et se décide : "Je ne vais pas envoyer trois nouvelles équipes sur le terrain, un vendredi soir... alors qu'on a rien de concret... On n'a pas les budgets pour ça - même en exploitant les aspirants." Je sais qu'il parle essentiellement à Zoya, mais une idée est venue dans ma tête et je me risque à lever la main. "Iris ?"
"Sans aller jusqu'à se rendre sur place, est-ce que... on ne pourrait pas simplement demander une surveillance du niveau de magie dans l'environnement immédiat de nos quatre producteurs identifiés ? S'il se passait quelque chose, on irait voir ?"
Ron et Zoya ne se sont pas quittés des yeux et je me dis que j'aurais sans doute dû me taire. J'ai une autre mission et aucune raison d'ouvrir ma grande gueule à propos de la direction d'une enquête où il y a déjà trop de chefs.
"Elle est presque pénible avec ses idées, non ?", juge Ron, et je n'ose pas regarder comment mes collègues prennent la remarque.
"Je peux m'en occuper mais tu es une autorité mieux identifiée que moi pour la Brigade, lieutenant", formule Zoya avec un demi-sourire.
"T'as de la chance, Iris, d'avoir déjà suffisamment de trucs à suivre pour que je ne leur dise pas de t'appeler toi en premier tout le week-end", soupire Ron en se levant. "Zoya va nous faire un planning d'astreinte avec le reste de la petite bande, moi compris. Pas d'aspirants en tandem mais tu peux te dire que la Brigade compléterait au besoin. Bon week-end à tous malgré tout."
