Refrain 58 | Des pensées parallèles

o samedi, Londres, chez Iris et Sam

Je me réveille avant Sam et uniquement parce qu'une chouette frappe, sans doute depuis un moment, à notre fenêtre. Le réveil indique presque midi - on peut dire qu'on s'est bien rendormis. Notre soirée improvisée s'est finie tard et que notre premier réveil nous a conduit dans les bras l'un de l'autre et non à se lever.

Avec un vague sentiment de culpabilité, je vais à la fenêtre et je récupère le volatile qui, sans surprise, vient de la Division et me cherche. Sam se retourne mais ne se réveille pas. Je descends à la cuisine, la chouette perchée sur l'épaule et en déroulant le message qui est bien le planning d'astreinte : des gardes de six heures qui disent bien qu'à la fois on ne doit pas s'attendre à tellement d'action et qu'on n'est pas nombreux sur le coup. J'imagine que Zoya s'est inquiétée de mon manque de réactivité bien que, comme prévu, je ne sois pas mobilisée avant la fin de l'après-midi - en duo avec Mark d'ailleurs. Ça fait finalement longtemps qu'on n'a pas travaillé ensemble seuls tous les deux.

Je donne une banane à la chouette avant de la renvoyer avec un laconique "Bien reçu" et je me prépare un café - il va falloir au moins ça. Pendant qu'il tiédit, je connecte mon miroir trouvant ainsi les premiers messages de Zoya qui s'est assignée la première astreinte avec Théo. Je décide de l'appeler pour lui confirmer que je ne l'ai pas laissé tomber alors qu'il s'agit sans doute dans son esprit de mon idée à moi.

"Ah, Iris ! Je m'inquiétais presque !" est son accueil souriant.

"Tu m'avais dit que j'étais de l'après-midi", je lui rappelle. "Alors, ça se passe comment ?"

"On a élevé notre niveau de détection de la magie et on en a pour notre or", elle soupire. "Un truc tous les quarts d'heure : de la première réaction magique du petit dernier au sort de jardinage mal maîtrisée de Mamie, en passant par deux ou trois trucs pas nets mais sans aucun rapport avec ce qui nous intéresse !"

"Un matériel intéressant pour Théo", je persifle en me resservant une tasse de café. Mon estomac me dit qu'il commence à avoir faim.

"La Brigade a décidé de suivre deux appels", elle me concède. "Quant à Théodor... ma foi, c'est un personnage."

"Oh", je commente prudemment.

"Tu imagines qu'il m'a carrément demandé de le prendre comme aspirant ?"

"Ah ?", je m'étonne sincèrement. Un sacré culot, une fois de plus. Une impatience presque attendrissante.

"Je lui ai dit que ce n'était pas spécialement dans mes plans, qu'il y avait déjà toute une liste de candidats... mais il n'a pas totalement lâché l'affaire", complète Zoya. "Il m'a expliqué qu'il comprenait la réforme mais qu'il avait déjà une vision large du travail de la Division et de la Brigade et qu'il se sentait prêt à épauler un Auror au quotidien... Il m'a servi tout un petit discours qu'il avait clairement préparé !"

"Le connaissant, certainement", je décide de lui confirmer.

"C'est quoi le plan pour lui ?", elle me questionne.

"Je n'ai pas enquêté pour le savoir ; on pourrait même dire que je souhaite sincèrement le découvrir en même temps que tout le monde", j'exagère mais pas tant que ça.

"C'est pas Samuel alors", est son commentaire. "J'avoue que je n'aimerais pas devoir choisir à qui le refiler... Il a sans doute le potentiel, mais... le chemin va être fatigant !"

"Du nouveau sur le continent ?", je préfère demander.

"Que de la consolidation... mais je dirais qu'ils sont quand même bien sortis de leur anonymat. On en sait de plus en plus sur eux ; ils ne vont pas toujours glisser entre les mailles du filet. Je te laisse une copie des rapports reçus - avec mon mot de passe habituel - pour le cas où tu t'ennuies. Tu prends la suite de Heathcote à 18h, avant Hawlish... Désolée pour ta soirée !"

"T'inquiète", je promets avec sincérité. "Merci pour les rapports."

Sam a fait son entrée dans la cuisine et soigneusement évité de se mettre en ligne de mire de Zoya. Avec une bulle de silence, il s'est mis à préparer un en-cas substantiel et je l'aime d'amour.

"S'il se passe quoi que ce soit, vous m'appelez, hein ?", est la dernière sortie de Zoya avant de couper l'appel.

"Je meurs de faim", je clame alors que Sam dépose devant moi une assiette remplie d'œufs et de toasts variés. Il me sourit.

"T'es en piste à quelle heure ?"

"18 h comme prévu, mais Zoya s'inquiétait de mon silence. C'étaient une bonne soirée et une bonne matinée", je rajoute parce que je ne voudrais pas qu'il en doute.

"Tyler était en forme", est le début de réponse de Sam.

Tyler Seagram est le fils d'un producteur de Whisky-de-feu et sans doute son seul ami - dans le sens d'une personne avec qui il a construit une relation contre toute attente. Tyler est sans doute la seule personne avant moi qui aie amené Sam à faire des conneries, à oser dévier de la règle. Il dépense plus d'or qu'il ne devrait, aime voyager, faire la fête et accumuler les conquêtes... Et pourtant, il est toujours là pour Sam et a régulièrement besoin de son avis. Hier soir, il l'a appelé et lui a demandé de l'emmener lui et sa compagne du moment, Hongkongaise, s'encanailler chez les Moldus. De fait, c'était une bonne idée. On a dansé, on a bu, on a ri et on a fini chez nous jusqu'à l'aube à discuter et à jouer aux cartes. Autant de trucs qu'on n'avait pas fait depuis longtemps, Sam et moi.

"Ça nous a fait du bien", je commente à haute voix.

"Tyler... n'en revenait pas de... de notre appartement. Je lui ai dit que tu constituais une garantie bancaire à toi toute seule", il raconte un peu content de lui et un peu gêné aussi.

"Enfin, il va comprendre ce que tu fiches avec moi !", je badine.

"Il sait", promet Sam. "Il a passé des nuits à Poudlard à me dire que, même si j'avais peu de chance, je devrais te parler... Quelque part, si je ne me suis pas enfui quand tu as eu l'air prête à... me parler... des années après, c'est un peu aussi grâce à lui..."

Je souris crétinement.

"C'est le premier que tu as appelé après l'anniversaire de Ron alors ?", je badine encore. Sam n'est pas quelqu'un qui parle beaucoup de lui et, à nos débuts, c'était pire que tout.

"Pour frimer ?", il questionne aussi sérieux que j'étais légère. Je hausse les épaules avec philosophie en retenant que j'ai trois frères. Un seul cède facilement à la frime pour être honnête mais, quand même, je connais les comportements masculins. "Non. J'avais tellement peur que tu t'enfuies passée l'impulsion de cette première fois - frimer m'aurait paru chercher à accélérer les choses !"

Je lève les yeux au ciel - pas que je crois qu'il exagère beaucoup mais pour créer un peu de distance avec son auto apitoiement - c'est souvent la seule façon d'avoir une discussion avec Kane par exemple. Samuel a un sourire contraint et patient et je mesure qu'il va falloir que je trouve mieux que ça.

"Sam, je suis venue librement chez toi ce soir-là", je lui rappelle. "Et je suis aussi celle qui a fixé le rendez-vous suivant !"

"C'était assez surprenant sur le moment", il répond. "Encore que... Tu as toujours représenté pour moi une immense liberté - tu avais l'air potentiellement au-dessus de toutes conventions possibles et imaginables... et pourtant en même temps sacrément en contrôle... Le contrôle, je connaissais, mais la liberté... J'ai mis tellement de temps à oser m'autoriser à ne pas seulement faire ce qu'on attendait de moi ! "

"Et on n'attendait pas de toi que tu couches avec moi", je badine de nouveau.

"Justement non. Moi, le premier. Toi, tu t'es autorisée à oser une relation avec un collègue à la fois plus gradé et pas du tout du même monde que toi…"

"Merlin, Sam ! À moins d'épouser mon jumeau, qui est du même monde que moi ?", je m'exaspère un peu à ma propre surprise. Mais sept années à Serpentard m'ont appris intimement que je n'étais pas de certains milieux.

"Pas grand-monde mais ça, à l'époque, je ne le mesurais pas", il m'assure avec un vague sourire. "J'ai passé des nuits à me dire que tu allais te lasser... qu'une fille comme toi allait s'ennuyer avec moi... que tu allais me trouver pas assez glamour et trop sérieux..."

"Toi aussi, tu es ma grande rébellion", je me marre.

"En quelque sorte", il admet en riant lui aussi.

"Tu lui as dit quand à Tyler ?", j'enquête, curieuse.

"Quand tu m'as proposé d'emménager chez toi, il m'a laissé des messages dans ma cheminée et, quand je l'ai rappelé, j'ai dû admettre fréquenter assez assidûment une de mes jeunes collègues", il raconte l'air content de lui. Une sorte de revanche, j'imagine.

"Il t'a cru ?"

"Il a voulu des preuves... je te l'ai présenté", il admet, et je me souviens de ce premier rendez-vous, des serments que Samuel m'avaient alors faits que jamais Tyler n'en parlerait quoi qu'il se passe entre nous par la suite. J'avais oublié. "Il a deviné qu'on avait pris aussi grand parce qu'on avait des... projets", il rajoute.

"Tout seul ?", je vérifie.

"Sur ma vie", il promet la main sur le cœur, et je repense à la réaction d'Emma Lebenrecht l'autre jour quand j'ai juré sur la tête de Sam, et ça me fait sourire plus vite que je ne l'aurais voulu. "À quelle heure, cette astreinte ?", il questionne en venant contre moi.

"Largement le temps", je promets.

Quand Mark m'appelle, on en est toujours à prendre le temps de fabriquer un projet d'avenir avec entrain quand on ne bouquine pas serrés l'un contre l'autre.

"Ton aspirant !", râle Sam mais il sait comme moi que je ne peux pas ne pas répondre.

J'avoue que je prends le temps de me repeigner, de m'éloigner de Sam et de bien cadrer mon miroir avant de prendre l'appel. A priori moins occupé par des projets personnels, Mark me demande comment on va s'organiser l'astreinte. En fait, il a déjà des idées.

"Tu veux que je sois à la Brigade et que je t'appelle s'il se passe quelque chose ?", il propose en faisant des efforts visibles pour ne pas avoir l'air excité par l'idée.

J'avoue qu'il me prend au dépourvu - je ne me suis pas encore projeté dans la mission.

"Olivia est de service ?", je questionne un peu par réflexe. Sam se marre depuis son côté du lit, mais c'est heureusement trop discret pour que mon aspirant le remarque.

"Non, Iris, promis !", m'assure Mark, l'air maintenant désolé de ma supposition. "Elle travaillait ce matin !"

"Mais elle t'a dit comment les autres avaient fonctionné", je suppose. Mark a l'air sidéré que je l'ai percé à jour.

"Zoya et Heathcote sont sur place", il admet. Il lui faut trente secondes pour oser dire un truc qu'il a dû ressasser pour se donner le courage : "Mais on a une relation de travail, non ? C'est différent ?"

"Je réfléchis", j'annonce. Il opine. "Tu ne le prends pas mal si je viens aussi ?"

"Le prendre mal ?", il répète entre incrédulité et dérision.

"Ok, c'est mal formulé", je lui concède. "J'avoue que j'aimerais bien voir comment ça marche, comment la Brigade surveille ça et discuter avec toi des premiers signalements avant de te laisser seul en première ligne." S'il est déçu, il fait bien le stoïque. "On se retrouve là-bas ?"

"A 18h, Iris", il m'assure.

"Tu crois que je l'ai froissé ?", je questionne le miroir redevenu immobile dans ma main et en sachant très bien ce que Samuel va dire.

"Je me demande comment il peut penser que tu vas le laisser seul après un mois et demi !"

"L'impudence de la jeunesse", je propose en me calant sur son torse.

"Ne nous laissons pas gâcher cet après-midi", il propose et je suis d'accord.

oo Samedi, Londres Brigade

Le dispositif de surveillance est finalement peu impressionnant : une seule boule de cristal qui rougit quand un des sites surveillés connaît une montée de magie. L'image du lieu concerné s'affiche alors avec des informations complémentaires sur la localisation de la magie et sa nature. Le globe est posé au centre de la salle de commandement de la Brigade en vue des deux agents de service, par ailleurs occupés à gérer les appels et les équipes de terrain.

Heathcote et Shannen étaient en charge avant nous. Leur bilan est bref : plusieurs usages abusifs de magie sur des objets moldus et les prouesses qu'une petite fille née moldue livrée à elle-même chez sa grand-mère dans la campagne écossaise profonde.

"Ça m'étonnerait que Poudlard l'ait ratée celle-là", est la remarque entendue de Shannen la née moldue. Je ne commente pas. Je mesure juste l'ironie que cette fillette grandisse si proche d'un des seuls constructeurs de Scrutoscopes des îles britanniques.

"Tant que ce ne sont pas nos amis des ours qui s'intéressent à elle", souligne Mark, et il a tellement raison que personne ne trouve de raison de persifler.

On s'installe donc, Mark et moi. Mais, après une heure et demie, il me semble un peu vain d'être là tous les deux à regarder les policiers faire leur boulot. Je profite du changement de leurs équipes et de l'arrivée d'Alderton et Bellchant pour essayer de rendre notre présence un peu plus utile.

"Vous n'avez pas un truc à faire pour Mark ?", je questionne donc nos collègues policiers.

Alderton est assez content de lui confier un poste de réponse aux appels et Mark affirme immédiatement qu'il préfère ça à ma compagnie.

"Dans cinq minutes, elle va soit me demander de réciter le Manuel et vouloir qu'on revoit des sorts !", il fait mine de se plaindre, et ça plaît à Bellchant.

"Un Aspirant désœuvré ne peut que mal tourner", je commente, et ça fait autant rire qu'on peut l'imaginer.

J'écoute Mark répondre à son premier appel - quelqu'un dans le Kent soupçonne sa voisine d'être une Vampire non déclarée. Quand il s'enquiert avec flegme et sollicitude de savoir si la personne se sent en danger immédiat, je décide que je peux me pencher sur les documents que Zoya a laissés à mon intention. Il y en a tout un coffre. Beaucoup de rapports concernent sur l'opération en Bohème ; je sais que je gagnerais à les lire et à me faire ma propre opinion. Si j'étais en charge de l'enquête, je n'aurais pas le choix. Si Mark me demandait, je lui dirais que c'est ce qu'il faut faire. Mais là, ce soir, j'avoue que je suis surtout curieuse de nouveaux faits. Et comme toute l'Europe est sur le pont, il y en a un certain nombre.

Je m'intéresse d'abord à une compilation réalisée à Bruxelles sur ce qu'on sait de la fameuse Roumaine cofondatrice de ce bazar - Avant-Garde, Iris, Avant-Garde. Les collègues de Sofia en dressent un portrait minimaliste : une personnalité mal connue de la communauté magique locale ; une femme sans doute âgée au point que certains pensent qu'elle peut être morte et que d'autres aient pris sa place à la faveur d'un costume décrit comme une robe blanche et un masque d'ourse, parfois accompagnés d'une pelisse en fourrure sans doute du même animal. Elle est connue sous le nom d'Artesia qui serait une contraction - Ô surprise - d'Artemisia. Les rapports locaux citent deux lieutenants jamais vus eux non plus sans un masque ursidé. Le plus âgé est présenté comme un homme d'une cinquantaine d'années, connu sous le nom de Stelian. La plus jeune serait une très jeune femme, très violente, désignée sous le nom de Vasilica. Bon, bon, bon.

Je lève la tête et Mark explique à Alderton que son interlocuteur a peur d'être attaqué par des Strangulots qui auraient envahi les canalisations de sa maison. George Alderton vérifie l'identité de l'interlocuteur et lui dit de laisser tomber qu'il appelle tout le temps en se déclarant attaqué par des créatures magiques diverses. Je replonge dans mes dossiers avant que Mark ne me demande mon avis.

Un complément rédigé par la Division grecque est plus intéressant que le folklore bulgare. On y apprend en effet que Stelian et Vasilica sont connus au-delà des frontières roumaines. Stelian Arkadiu est ainsi interdit de séjour dans différentes capitales des Balkans pour une série excessivement longue et diversifiée de délits et d'atteintes à l'ordre public : ébriété, harcèlement, dégâts dans divers lieux suite à un duel, blessure de ses opposants, grivèlerie... Pas exactement le profil d'un mage noir créant une armée de jeunes décérébrés !

Les Grecs et leurs collègues des Balkans en savent moins long sur Vasilica, mais le profil me paraît plus cohérent : elle a été soupçonnée en Slovénie d'enlèvement d'enfants moldus de neuf ans et elle a résisté avec succès à une arrestation qui a néanmoins permis de récupérer les enfants. L'affaire a quelques mois. Je note avec intérêt que c'est Eirini Alkaviadis qui a signé ce complément d'enquête. Nous voici ainsi sur la même affaire, elle à Athènes et moi à Londres ! Je me demande si elle veut toujours partir de Grèce pour oublier sa rupture difficile, et ça fait avoir envie d'essayer de l'appeler pour en savoir plus. Je remets ça à plus tard en décidant que ce serait un mauvais exemple de discipline pour Mark qui a l'air tout à fait opérationnel quand il envoie une brigade intervenir pour régler une affaire de balais garés hors de l'équipement prévu à cet effet sur le chemin de Traverse et bloquant la circulation.

Comme notre boule, elle, est totalement calme, je me force même à revenir sur les rapports de Bohème à la recherche de davantage d'information sur les autres protagonistes de ce l'Avant-Garde.

Les collègues de Vienne et de Berlin ont fait leurs devoirs autant que les Grecs et le mystérieux Allemand, ancien allié de la Roumaine, a maintenant un nom : Benno Gerben. Né en 1930 dans la région de Berlin dans une famille moldue, il aurait sans doute été appelé par Durmstrand parce que les collègues allemands ont la trace de sa qualité magique dans leurs registres, mais quand le jeune Benno fête ses onze ans, il fait partie des jeunesses hitlériennes - un mouvement d'endoctrinement des jeunes moldus de l'époque de ce que je comprends des notes de bas de page. L'arrivée des Russes le trouve à Dresde et orphelin, seul survivant de toute sa famille. Les choses sont un peu confuses mais il semble qu'un officier russe, sorcier, ait reconnu son potentiel. Vu le contexte, on imagine assez facilement un acte magique défensif spontané, je me dis en allant me servir un café. Bellchant et Mark discutent des résultats de Quidditch et je suis contente de voir que leurs relations se sont vraiment apaisées.

Le rapport ne donnait pas beaucoup de détails sur la formation du jeune Benno mais il semblait faire une carrière exemplaire au sein des jeunesses communistes puis du parti et de l'armée de la République démocratique allemande avec de nombreux séjours en URSS. En vieillissant, il quittait l'armée et était chargé de la coopération entre les jeunesses communistes et d'un programme spécial dédié aux orphelins.

"Bingo", je murmure pour moi-même.

"Je m'excuse mais c'est la même personne que tout à l'heure", indique alors Mark, embarrassé. Il dit qu'il y a des Strangulots dans sa cave, qu'ils sont en train de pénétrer dans sa maison..."

"Il peut les montrer par miroir ?", s'enquiert Alderton d'un ton blasé.

Mark répercute la demande à son interlocuteur mais son ton a changé quand il annonce : "Ah oui ! Ok, je vous envoie de l'aide !"

Il faut que George Alderton voie les images de ses propres yeux pour qu'il y croie, mais les secondes qui suivent sont bien occupées. Je reste la tête levée pour qu'ils me sollicitent s'ils en ont besoin, mais ça se passe sans qu'ils ne l'envisagent. Je me replonge donc dans les différents rapports accumulés par Zoya. Un des derniers documents reçus vient de France - en fait, il a dû arriver pendant la garde de Heathcote, et Zoya ne l'a peut-être pas lu, je réalise avec un pic de curiosité irrépressible. Il est signé de cette jeune Auror qui était venue à Londres dans les bagages de Philippine Maisonclaire : Azenor Lozach. Je me rappelle qu'elle avait été dans les premiers à sonner l'alarme après la disparition d'une petite fille de sa connaissance. Ses liens avec l'enfant m'échappent.

Le rapport traite, en fait, de ce que l'Auror a pu réunir sur trois enfants ou adolescents français récupérés ces dernières semaines. Deux garçons et une fille. Par empathie, je commence par la fille, et je me dis immédiatement que ce n'est pas la fille qu'elle cherchait. Dans mes souvenirs, il s'agissait d'une enfant et le rapport parle d'une adolescente de treize ans. Orpheline. Disparue depuis près de quatre ans de l'institution moldue qui l'hébergeait, considérée comme en fugue. Elle a été retrouvée par les Aurors slovènes avec tout un groupe de jeunes. A priori elle appartenait à la faction roumaine, je comprends. Azenor Lozach la décrit comme extrêmement instable et agressive, convaincue que les Aurors ne peuvent que vouloir la détruire. Azenor décrit des vagues de magie à peine maîtrisée, mais violentes et puissantes auxquelles elle a dû faire face et je me dis que ce passage va intéresser Khan. C'est bien sûr à Zoya de faire circuler l'information.

"Iris ?" - la voix de Mark me fait lever la tête. "On va commander à dîner. Alderton veut savoir..."

"J'ai faim", je réalise. "On mixe les équipes pour prendre le temps de manger. Commence, je prends ta place."

Je laisse le rapport s'enrouler sans savoir ce que Azenor Lozach a trouvé sur les deux autres jeunes Français. Je referme le coffre de Zoya avant de rejoindre les policiers et mon aspirant parce que c'est la procédure.

"Tu n'es pas obligée, Auror Lupin", souligne Alderton "Vous n'êtes pas obligés, ni l'un ni l'autre."

"On est là et on n'a pas beaucoup mieux à faire", je souris.

"Tu as fini avec tes dossiers, Auror Lupin ?", questionne Bellchant avec curiosité.

"Non, mais c'est davantage du temps gagné sur lundi qu'une urgence", je prétends en étant bien consciente que ce n'est pas ce qu'il espérait comme réponse.

Un appel me fait me retourner pour répondre. Une femme excédée me raconte d'une voix stridente que son voisin est sorti et que ses flaireurs se sont échappés et viennent "une fois de plus" de lui déterrer ses plantations.

"Comment peut-on avoir le droit d'avoir deux flaireurs !?", questionne-t-elle, et je n'ai ni de réponse ni d'opinion établie.

"Est-ce que vous en avez parlé avec votre voisin ?", je demande patiemment.

"Il dit qu'il faut les comprendre, qu'ils ont besoin de creuser ! Imaginez qu'il ait des dragons, il faudrait que j'accepte qu'ils aient besoin de brûler ma maison !"

"Personne n'a le droit de posséder un dragon dans les îles britanniques, Madame", je lui rappelle.

"Mais qu'est-ce que vous allez faire ?!", elle s'exaspère. "Je les ai attrapés et enfermés, mais ça va recommencer !"

Je demande à mi-voix à Alderton si je peux dire qu'une équipe va passer voir le voisin le lendemain pour voir avec lui comment mieux maîtriser ses flaireurs. Il me confirme. La proposition apaise mieux ma correspondante que je n'aurais osé l'espérer.

Mark reprend sa place quand il a fini de dîner et je prends mon dîner avec Alderton. Il me raconte ses dernières vacances, quand une alarme résonne nous fait nous tourner vers la boule de surveillance des fabricants de Scrutoscopes.

"En Écosse", articule Mark, tendu et incertain. Je suis déjà à ses côtés mais les policiers aussi.

"Un transplanage", analyse Alderton. "Plus de cinquante de kilomètres de votre faiseur de Scrutoscope... Mais pas seulement... y a des effets bizarres", il souligne en me montrant une image instable où une assez jeune femme semble allongée sur le sol et souffrir.

"On est partis", je décide, et Mark emboite mon pas jusqu'à l'aire de transplanage de la Brigade.

"Auror Lupin ? Du renfort ?", s'inquiète Alderton.

"Mets une équipe en alerte. Vous allez vite voir si on tombe dans une embuscade", je rajoute. À leurs têtes, j'aurais pu m'abstenir d'évoquer cette possibilité qui doit rappeler de mauvais souvenirs à Bellchant. "Ça va bien se passer", j'enchaîne. "J'y vais et je te couvre, Mark. Tu me laisses trois minutes, pas plus."

Je crois bien que mon aspirant a envie de protester ou de questionner mais je suis partie avant qu'il ait fini son "Bien, Cheffe".

Dans la pénombre, j'entends les gémissements, mais le Manuel veut que j'attende que Mark soit là pour m'approcher de leur source. Quand mon aspirant apparaît, il a sa baguette dans sa main droite et un Scrutoscope dans la gauche.

"Alderton a insisté", il m'apprend.

"Pourquoi pas", j'accepte avec philosophie. Mark lance le sort qui active l'objet et on attend tous les deux mais aucune alarme ne s'affiche. "Va voir, je te couvre", je décide, et Mark lance un Lumos et s'approche des gémissements. Il a bien une femme sur le sol, empêtrée dans sa cape et en souffrance.

"Marlene ?", j'entends Mark questionner et la jeune femme essaie de se redresser.

"Mark ?" elle s'étrangle avant de se mettre à haleter. "Mon pied ! Mark, mon pied ? Il..."

Le halo de ma propre baguette éclaire le bas de la cape et je réalise en effet son pied gauche manque. Désartibulation.

"Il faut vous calmer, Marlene", je propose en m'agenouillant. "On va arranger ça mais il faut vous calmer."

"Iris est ma cheffe", indique Mark. "On est Aurors."

L'information semble dépasser Marlene. Elle ne résiste pas quand je mets sa main sur sa poitrine pour qu'elle s'allonge.

"Mark ? Tu es prêt ?"

"Moi seul ?", s'enquiert mon aspirant en faisant de son mieux pour ravaler sa nervosité.

"Ensemble", je le rassure. "Marlene, d'où venez-vous ?"

"Je rentre de Pré au lard, des Trois-Balais, pour l'anniversaire d'une amie... Marjorie", elle ajoute pour Mark sans doute.

"OK, on visualise", je regarde Mark qui opine l'air moins incertain maintenant. "Il va falloir nous aider, Marlene, ce pied, il faut qu'il vous rejoigne... À trois, Mark."

La récupération se passe comme dans les manuels au grand soulagement de Mark.

"On l'emmène à Sainte-Mangouste, Cheffe ?"

"Ça va", annonce Marlene en bougeant son pied. "Franchement, nickel, vous êtes trop forts ! Merci !" Elle fait quelques pas de plus en plus assurés avant de se retourner vers nous avec curiosité :" Qu'est-ce que vous faites là d'ailleurs ? Vous savez automatiquement quand il y a une désartibulation ?"

"On était là pour autre chose", je simplifie. "Vous habitez où, Marlene ?"

"Pas très loin, là-bas, près du petit bois."

"On vous raccompagne", j'annonce, et Marlene n'objecte pas. Elle ne boîte pas, et je me dis avec une certaine satisfaction qu'on a bien fait le boulot et qu'on a bien fait de venir même si ça n'a rien à voir avec notre surveillance. Mark lui précise qu'il est aspirant et qu'il a bien passé une grande année en Australie. Je me demande s'ils ont été ensemble par le passé. C'est une jolie fille au visage souriant. Pourquoi pas.

La maison est petite et en bon état. Elle est aussi pleine de meubles et d'objets qui me paraissent peu correspondre avec l'âge et le style de la jeune femme. Suivant sans doute des pensées parallèles, Mark lui demande depuis quand elle habite là.

"Depuis peu. Mon père en a hérité - une vieille tante vivait seule ici et est morte, il y a quelques mois. Je collecte des plantes médicinales et je voudrais aussi en produire. Il m'a proposé de m'installer ici. Ça ne fait que quelques semaines que je suis ici, je réfléchis encore. Il y a de la place, c'est sûr, mais c'est très isolé quand même... Ça demande de transplaner souvent et... ce soir montre bien que c'est dangereux si je suis fatiguée !"

Elle propose de nous faire un thé et, comme je voudrais subtilement l'amener à me dire si elle connaît le fabricant de Scrutoscopes ou a entendu parler des jeunes si serviables qui passent dans le coin de loin en loin, j'accepte. Pendant que Marlene prépare un plateau tout en continuant à bavarder avec Mark, par déformation professionnelle, j'observe la pièce à la recherche de quoi que ce soit qui pourrait sortir de l'ordinaire ou me faire douter de son discours. La table est encombrée de piles de livres de botaniques et différents récipients contiennent des plantes séchées. Sur un guéridon devant la fenêtre, des plantules difficiles à reconnaître sont en train de pousser. Que du cohérent a priori. À droite de la fenêtre, mes yeux sont attirés par une vitrine pleine de petites figurines animées qui auraient fait ma joie quand j'étais enfant : des sirènes qui se baignent, des chats qui jouent avec des pelotes... et, au fond, une ourse qui lèche son petit...

ooo

On s'approche, on s'approche... La semaine prochaine, on devrait voir où en est Kane de son côté