59 | Loyauté, franc-jeu et envol

o Dimanche matin, Londres, Division

"Les filles, vous êtes en train de me proposer qu'on visite les maisons de toutes les personnes seules pour vérifier qu'elles n'ont pas une petite statuette d'ourse léchant son petit sur une étagère ? Juste les sorciers ou les Moldus aussi ?"

Il ne fait pas de doute que le lieutenant Weasley trouve le projet intenable. Vendredi, il avait après tout repoussé l'idée quand Heathcote l'avait envisagée. J'ai opiné tout du long de la présentation de Zoya, mais ça n'a pas suffi.

"Ronald, ça fait la deuxième femme isolée qui décède alors qu'on a la preuve qu'elle a eu des relations avec ces bandes de jeunes", souligne notre cheffe d'équipe avec constance.

Toute l'équipe - Zoya, Heathcote, Ron, Mark et moi - est réunie dans le bureau du lieutenant en ce dimanche matin. La Brigade doit nous prévenir si quoi ce soit se produit dans les zones surveillées. On boit du café en évitant tous de nous demander ce que fait notre conjoint ou famille au même moment. Même Sam en dernière ligne droite d'un procès compliqué n'a pas un dimanche aussi pourri !

"Et comme ces femmes sont mortes, on ne peut pas réellement savoir pourquoi et comment elles les ont rencontrés... Sauf à trouver quelqu'un de vivant dans le même cas", concède Ron. Le coût des heures supplémentaires probables pèse sur sa gouaille habituelle.

"Est-ce que... est-ce qu'il ne faudrait pas retourner la question ?", se risque Heathcote.

Tout le monde le regarde et il frémit un peu mais tient le coup. "Je veux dire... dresser la liste des personnes seules, c'est sans doute une tâche un peu délirante et qui va prendre un temps incroyable sans compter les vérifications sur place. Par contre, si on... fait circuler l'image de la statuette... en faisant un appel à témoignage..., on aura peut-être un résultat intéressant !"

"On va alerter nos amis des ours !", lui oppose Zoya, et Heathcote secoue la tête mais ne répond pas.

Sur le fond, je pense sincèrement qu'on en est plus là mais je ne crois pas spécialement opportun de me montrer moins prudente que Wintringham. Quand les Gryffondors se disent qu'ils doivent se taire, c'est finalement assez triste, je décide.

"Ce n'est pas un risque qu'on peut prendre sans consulter Bruxelles", estime lentement Ron ce qui est sans doute plus qu'espérait encore Heathcote à ce stade.

"Certainement pas !", abonde Zoya.

"Mais on ne va pas appeler Bruxelles sans l'aval du Commandant", continue Ron en regardant le plafond comme si imiter ma mère agacée allait agir comme un charme préventif en la matière.

"Un dimanche ?!", s'inquiète Zoya. "On ne va pas la déranger ! Ce n'est pas si urgent !"

Les yeux de Ron redescendent sur elle pour affirmer : "Je crois sincèrement qu'on prendrait des risques plus importants pour nos carrières en ne le faisant pas, Zoya."

"On peut demander à Dawn", propose Zoya avec une nervosité marquée.

"Je suis lieutenant aussi", remarque Ron assez amusé. "Zoya, je vais l'appeler et ce serait mieux que tu sois avec moi, mais je ne te force à rien."

"Ta décision, lieutenant", décide Zoya après m'avoir ouvertement regardée comme si j'allais avoir la solution à son dilemme.

"Iris, Heathcote, Mark, vous me cherchez combien de personnes isolées ont décédé les deux dernières années, ce qu'il est advenu de leur maison et de leurs affaires et si vous trouvez des proches à qui parler de cette fichue statuette", ordonne Ron. "Ce sera déjà un début."

On est clairement pas invité à rester pour l'appel au Commandant.

"J'aurais dû la fermer", regrette Heathcote, morose.

"Je ne crois pas, t'as des idées, tu les donnes. Si la hiérarchie n'en veut pas, ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas", j'estime.

"Tu crois que ta... que le Commandant va dire quoi ?"

Mark a l'air content que Wintringham ait posé la question.

"Aucune idée, Heathcote. Il y a des dimensions politiques qui m'échappent sans doute. Moi, je trouve que ton idée pourrait donner des résultats."

"Tu dis ça pour me faire plaisir", il suppose.

"C'est bien mal me connaître", je m'esclaffe.

"Certes", admet Heathcote en relevant la tête avec un demi-sourire. "Bon, cheffe, on va tous les trois aux archives ?"

"Tu crois que je vais me défiler ?"

"Les chefs, je me méfie", il fait mine de soupirer.

"Tu fais bien !", je prétends mais, sur le fond, je trouve injuste que ses idées ne trouvent pas l'écho qu'elles méritent.

Il n'y a que nous aux archives et ça me rappelle un vieux souvenir.

"La dernière fois que j'y suis allée un dimanche, c'était pour faire un cache-cache avec mon jumeau", je réalise à haute voix. Mark et Heathcote me regardent avec des yeux ronds et je hausse les épaules. "C'était une idée de ma mère pour nous occuper." Il vaut mieux enchaîner avant que je me retrouve à commenter les solutions maternelles - Projet d'Avenir, est-ce que ça t'amusera de jouer ici à cache-cache ? Nous, ça nous plaisait plutôt !
"Mark, prends les six derniers mois, c'est le plus facile - ça n'a pas eu le temps de se mélanger ; Heathcote prend les neuf mois qui précèdent. Je me coltine le plus vieux. Pas la peine de venir me prévenir de chaque trouvaille, on centralise sur cette table et on voit ensuite."

On est en pleine recherche quand Zoya et Ron nous rejoignent. La première a l'air dubitative, mais le lieutenant rayonne de cette énergie qui le caractérise. Sans doute que le Commandant n'a pas si mal pris d'être appelée un dimanche matin, j'imagine, en essayant de ne pas chercher à me représenter ce qu'elle pouvait être en train de faire.

"Le Commandant sera là dans deux heures et elle veut se faire une idée sur le nombre de cas potentiels avant de décider d'une stratégie. Vous en êtes où ?"

"Ce qu'on a trouvé est sur la table", je signale et j'ai la surprise de les voir s'asseoir tous les deux en se répartissant les dossiers. De la travée où il officie, Heathcote me demande par signe, s'il rêve. Je hausse les épaules et me disant que les deux heures vont vite passer.

C'est le cas. On n'a pas fini de dresser la liste consolidée des cas et des contacts quand ma mère-mon commandant fait son entrée en jean et en baskets, la capuche de son sweat-shirt fuchsia orné de dragons ondulants tirée sur la tête. Elle la repousse pour se laisser tomber à nos côtés sans un mot et nous regarde tour à tour avant de souffler assez bas : "Je vous écoute."

"On n'a pas fini, Commandant", commence Zoya, "mais, sur les six derniers mois, on a trois décès de personnes isolées dont la grand-tante de la jeune femme qu'Iris et Mark ont rencontrée hier soir." Elle lui tend le dossier.

"Et la statuette, elle a été analysée ?"

"On aura le résultat que demain", indique sobrement Ron.

Ma mère pose le dossier, sort son miroir de sa poche et souffle le nom de Wind. Ron a un geste des mains qui semblent dire que la compétition lui semble injuste.

"Aelius ? C'est Dora. Mes équipes ont trouvé une nouvelle statuette comme celle de l'Ourse hier soir. On voudrait une confirmation que c'est bien la même provenance et tes analystes sont en week-end... Dans une heure ? Merci, Aelius." Elle replace le miroir dans sa poche et demande : "Vous attendez quoi pour appeler les familles ?"

"Je m'en occupe", annonce Zoya en se levant immédiatement alors qu'on se serait attendus à qu'elle nous colle ça à Heathcote ou moi.

"Si on a une autre statuette, on appelle Philippine", annonce ma mère en regardant Ron.

"Pour lui dire quoi, Commandant ?"

"La tenir au courant, mesurer les risques avec elle... Partout en Europe, on avance, on les presse et on les coince de plus en plus... On sait maintenant qu'en plus il y a une guerre ouverte entre deux factions... De mon point de vue, on peut essayer de finir de les déstabiliser. Mais ce n'est pas ma décision."

Une heure plus tard, on a remonté les décès sur dix-huit mois, identifié des maisons vides et réuni six statuettes d'ourses auprès de différentes familles ; plus deux cas où les familles se sont débarrassées de la figurine. On les montre à Aelius qui vient en personne avec deux de ses analystes - ce dimanche semble avoir explosé toutes les normes. Ils les prennent pour un examen approfondi mais sont quasiment certains que ce sont les mêmes statuettes.

"On sait qu'elles enregistrent des informations", souligne Ron. "Pour les faiseurs de Scrutoscopes, on voyait l'intérêt de récupérer les mots de passe, mais pour toutes ces personnes ?"

"Avec un peu de chance, l'examen le dira", estime Aelius Wind. "Celle que vous nous avez amenée hier contenait comme la précédente un système d'enregistrement. On peut juste dire quand ce système a été relancé, et c'est deux mois avant le décès de la propriétaire."

"Ça veut dire qu'à cette date, quelqu'un capable d'interroger la statuette est venu assez près pour le faire", reformule Ron.

"Exactement, Lieutenant", confirme Aelius Wind. "Je vous laisse toute l'interprétation de ce fait."

"Vous pouvez nous dire les dates des dernières visites de toutes ces statuettes ?", enquête Mãe.

"Tu nous laisses deux heures, Dora ?"

"Évidemment", répond ma mère. "Si on peut commencer à tracer des visites dans le temps et dans l'espace... ça vaut deux heures d'attente, Aelius, pas de problème."

oo Dimanche après-midi, Londres, Division

Dans la pratique, il nous faut bien plus que deux heures pour réunir et organiser les résultats de notre dernière enquête. Le Commandant part assez rapidement "passer du temps avec ses petits enfants" en nous promettant de rappeler toutes les heures pour savoir où on en est. Ron reste lui à la Division pour nous surveiller. S'il laisse Zoya mener les investigations, il s'installe dans le même bureau que nous et se plonge dans les dossiers reçus du continent. Je ne crois pas que Zoya apprécie totalement sa présence, mais c'est une présomption de ma part.

Quand on a fini de traiter les derniers six mois de dossiers tirés des archives, Zoya envoie Heathcote et Mark rencontrer les familles, récolter les éventuelles nouvelles statuettes et rendre visite aux producteurs de Scrutoscopes restants. Je reste avec elle pour travailler à la présentation des résultats rassemblés. Je me retiens de questionner sa répartition des tâches.

Pendant qu'on consolide et cartographie nos résultats, elle et moi, Ron avance dans sa revue des rapports du continent. À chaque fois que je lève les yeux, je reconnais les sceaux des différentes divisions européennes et je me demande s'il a déjà lu jusqu'au bout le rapport d'Azenor Lozach sur les enfants français retrouvés. Pas que je me risque à lui demander.

De loin en loin, Ron fait des copies de certaines parties. À chaque fois, Zoya a l'air au supplice. Elle finit par craquer et lui demander la nature de leur contenu - je ne sais pas si j'aurais su attendre autant à sa place.

"Tous les éléments décrivant les pouvoirs effectifs de notre jeune Avant-Garde", indique Ron sans lever les yeux de sa lecture.

Zoya n'a pas l'air de savoir quoi faire de sa réponse.

"Pour Kahn", précise Ron en la regardant cette fois.

"Oh", comprend Zoya. "On est loin de savoir où les affronter !"

"Mais il serait opportun d'avoir réfléchi au préalable", commente Ron d'un ton aimable mais que je ne pense pas innocent. "Ça fait partie de notre feuille de route définie par le Commandant", il va même jusqu'à préciser.

"Bien sûr", admet Zoya. "Merci, Lieutenant", elle rajoute.

"De rien. Je vais transmettre tout ça à Kahn et lui proposer de venir assister à notre réunion avec Maisonclaire."

"Est-ce bien nécessaire ?", questionne Zoya après un nouveau silence stupéfait. "De le faire venir, je veux dire. Lui transmettre, évidemment, je n'ai aucune objection, c'est sa mission de réfléchir à un mode d'intervention. Mais cette réunion ne lui apprendra rien. A priori."

La dernière concession flotte dans l'air comme une question ouverte. Ron se gratte la nuque et semble opter pour une explication franche :

"Zoya, je n'ai pas envie que notre grande cheffe à tous me demande pourquoi Kahn n'est pas là et que ça ne soit pas parce que lui a dit avoir mieux à faire. Je n'ai pas besoin d'entendre le refrain sur la circulation de l'information et le travail d'équipe ; je n'ai pas davantage d'intérêt que quiconque suppose que je ne joue pas franc-jeu avec lui. Je ne crois pas que tes intérêts personnels divergent sur un seul de ces points. Est-ce que je me trompe ?"

"Non. Effectivement, non, Lieutenant", admet Zoya visiblement un peu embarrassée.

"Quand vous avez votre présentation, je veux la voir avant Dora", termine Ron en se replongeant dans ses dossiers sans laisser un seul doute sur le caractère définitif de cette dernière sortie.

Quand Zoya est revenue à mes côtés, elle soupire plusieurs fois avant de souffler en me regardant : "J'imagine qu'il sait ce qu'il fait."

Je retourne ma réponse plusieurs fois dans ma bouche avant de répondre. Zoya en général ne fait pas de moi une porte-parole de ma mère mais elle a sans doute besoin d'apaisement.

"De ce que j'ai lu rapidement hier, Kahn n'aura jamais trop de temps pour y réfléchir... "

"Comme si on allait affronter ces gamins aujourd'hui ou demain", marmonne Zoya. Je garde le silence et elle rajoute avec un demi-sourire : "Pas notre mission. Aux chefs de prévoir l'imprévisible." J'opine sobrement. On en reste là.

Ron n'a pas grand-chose à modifier à notre présentation et il se charge de prévenir le Commandant puis Philippine Maisonclaire. Les garçons ont le temps de rentrer et de nous donner quelques détails de plus, Kahn et ma mère d'arriver et de tenir un conseil de guerre avec Ron autour des documents qu'il a mis de côté, avant que Maisonclaire se déclare disponible. Il est peu de dire que l'après-midi est déjà bien entamé. Heureusement, Mãe a ramené un chargement de gâteaux qui entretiennent sa popularité et notre niveau d'énergie.

Quand Philippine s'est excusée de n'avoir pas pu se libérer plus tôt, Zoya se charge de la présentation : une carte des lieux où une statuette a été retrouvée avec la date de la dernière consultation identifiée par le laboratoire ; les différents producteurs de Scrutoscopes y figurent ainsi que les maisons occupées par une personne isolée décédée ces deux dernières années. Bristol signale là où résidait Dylan ; on est tous d'accord sur le fait que ça n'ajoute rien à l'ensemble. Des circuits probables sont néanmoins apparus.

"C'est très intéressant. Nous ne pensions pas que les îles britanniques étaient aussi clairement dans l'escarcelle de la faction roumaine... depuis au moins deux ans a priori... " est le premier commentaire de Maisonclaire.

"On n'est donc pas les seuls à avoir affaire à des statuettes", relève Mãe brusquement en alerte.

"Non", admet Philippine. "Ce n'est pas un élément que nous avons largement partagé", elle rajoute quand le silence londonien a sonné suffisamment longtemps comme une condamnation.

"Visiblement."

"Il ne servait à rien de les affoler trop tôt. Quand on voit tout ce qu'on a appris ces derniers jours, je ne regrette rien."

Zoya a l'air affligé par ce dernier développement quand elle regarde ma mère, qui lui fait un infime sourire, avant de se pencher vers la cheminée qui nous relie à Philippine Maisonclaire pour lui demander d'une voix où la légèreté est millimétrée : "Maintenant que nous nous sommes qualifiés pour le cours avancé, qu'est-ce que tu peux nous dire, Philippine ?"

"C'est une pratique utilisée uniquement par la faction roumaine. Comme je l'ai dit précédemment, je ne pensais pas qu'ils pouvaient être aussi implantés dans les îles britanniques", elle développe. "Notre Division Ouest en France a émis l'hypothèse, je dois le reconnaître mais j'avoue, je les ai sous-estimés."

Une autre façon de dire qu'elle a surestimé la solidité de notre surveillance, je mesure et, à la raideur de ma hiérarchie, je ne dois pas être la seule à arriver à cette conclusion.

"Comme vous l'avez supposé tous seuls, les groupes de formation de l'Avant-Garde d'Artesia maillent leurs voyages de statuettes qui permettent de retrouver et d'occuper dans de bonnes conditions des lieux adaptés - des demeures isolées occupés par des personnes qui les accueillent souvent de bonne foi ; de retrouver des ressources identifiées comme les Scrutoscopes... Je vais vous envoyer d'autres exemples et les implantations connues dans l'Ouest français - il y a peut-être des points de passage à identifier. Je vais leur dire d'attendre votre appel."

"Merci, Philippine", ponctue Mãe avec simplicité. "Tu pensais qu'ils n'étaient pas remontés au-delà de la France", elle souligne.

"C'est sans doute la preuve, si elle manquait, de la perte de vitesse de la faction allemande - on les pensait influents sur tout le nord de l'Europe, dont les îles britanniques. Au moins jusqu'à très récemment. Mais il semble que nous nous soyons trompés. Je vais inviter tout le monde à y réfléchir... "

Ron a levé un doigt de la main avec laquelle il soutient sa tête et ma mère acquiesce.

"Sous-Commandant Maisonclaire", il se lance donc sans attendre. "J'ai passé une partie de cette journée à essayer de me familiariser réellement avec ce dossier touffu et complexe. Je suis peut-être passé à côté de l'information - à moins qu'elle ne soit sensible, bien sûr." Philippine a un sourire ineffable dans les flammes de la cheminée et Ron continue : "Que sont devenus les Russes dans votre histoire ? On a la montée en puissance des Roumains autour de cette Artesia masquée ; on a la perte de terrain de ce pauvre Benno Gerber qui avait l'air plus raisonnable - l'histoire ne favorise pas toujours les raisonnables ; mais rien sur les Russes."

"Vous semblez avoir eu le temps de réellement vous pénétrer de ce dossier, Lieutenant Weasley. C'est effectivement notre point d'achoppement actuel. On ne sait pas si la faction russe doit être considérée comme une faction indépendante. On sait que les partisans de Gerber sont en perte de vitesse : certains se cachent, certains se rendent, certains se rallient aux Roumains... mais, en fait, il nous semble relativement probable que cette évolution traduise une union entre les Roumains et les Russes. Mais nous n'avons aucune preuve et aucune coopération de Moscou à cette date sur le dossier."

"Rien même sur son initiateur historique ?", insiste Ron.

"On attend des informations des Bureaux allemand et polonais", répond Philippine avec un peu de raideur. "Je m'engage à satisfaire votre curiosité, Lieutenant Weasley."

Aux oreilles de Ron, je dirais qu'il n'apprécie que très moyennement la dernière formulation. C'est sans doute une preuve de toute sa discipline et de sa loyauté envers ma mère qu'il s'en remette alors entièrement à elle plutôt que de répondre.

"Philippine, tu ne peux pas en vouloir à mes adjoints de s'inquiéter. Il y a deux minutes, tu nous as laissé entendre que nous pourrions être une base arrière de la faction de... - comment vous l'appelez tous ?"

"Artesia", fournit Ron avec une certaine satisfaction de se voir défendu.

"Voilà. Tu ne peux pas t'étonner que du coup nous cherchions à nous faire une idée personnelle de l'ampleur du mouvement. Tu ne peux pas nous reprocher de te prendre au sérieux", insiste ma mère - mon commandant et certainement mon modèle plus que je n'aime le reconnaître.

"Loin de moi... ", essaie de tempérer Maisonclaire.

"Notre travail d'enquête se nourrit d'abord d'information. On ne peut pas mener d'enquête sans un accès transparent à ce qui est su", développe le Commandant Tonks dans une énième version du "Refrain sur la circulation de l'information" évoqué par Ron plus tôt dans l'après-midi. "Mes enquêteurs ne cessent de remplir leur part du contrat, Philippine : nous partageons toutes nos hypothèses et toutes nos découvertes. Tu ne peux pas préjuger toute seule de ce que nous avons besoin de savoir."

"Dans toute enquête, on garde des éléments en retrait pour se prémunir des erreurs et des fuites", lui rétorque Philippine Maisonclaire, digne et solide mais a priori touchée par les reproches.

"Il y avait des moyens de nous inciter à chercher la trace éventuelle de statuettes tout en protégeant ton enquête globale", estime ma mère - mon commandant. Zoya se mordille les lèvres, Mark est tendu, mais Ron est serein et Peredur a l'air presque fasciné. "Je t'aurais donné des garanties de confidentialité si tu me l'avais demandé."

"Tu veux des excuses, Nymphadora ?", soupire Maisonclaire.

"A ce stade, je préfère sincèrement un engagement à ne pas nous faire perdre notre temps. Je mets beaucoup de ressources sur cette affaire, Philippine. C'est un poids pour toute ma Division. Je ne peux pas les regarder dans les yeux et leur demander de continuer à faire des efforts si je ne suis pas certaine que tu ne leur donnes tous les éléments pour le faire."

"Je... Ok, Commandant Tonks-Lupin, je te présente mes excuses personnelles pour ce... défaut de communication et de transparence. On aurait pu avoir cette conversation différemment", regrette Maisonclaire après un silence tendu.

"On n'aurait pu ne pas en avoir besoin", rétorque mon Commandant. "J'apprécie tes excuses, Sous-Commandant Maisonclaire, mais comme je l'ai déjà dit, l'avenir m'intéresse davantage."

"Je ne suis pas à Bruxelles. Dès mon retour, je m'engage à ce que tes collaborateurs aient toutes les informations dont nous disposons sur les statuettes, leurs usages et l'ensemble de l'Avant-Garde", réaffirme Maisonclaire dans un dernier gage de paix avant de remonter au front : "Je voudrais souligner l'importance des profils et des comptes-rendus d'interventions que je vous envoie. Vous vous inquiétez de l'organisation russe, je m'inquiète de savoir que de nouveaux Aurors pourraient être blessés ou pris par surprise. Une partie de ces gamins sont réellement à prendre au sérieux !"

"Le lieutenant Weasley et l'Auror Kahn étaient justement en train de constituer un dossier sur la question ; Peredur Kahn est notre expert maison en magie inhabituelle", explique Mãe avec une satisfaction perceptible de ne pas être prise à découvert par la contre-attaque de sa copine française. Zoya opine en regardant Ron comme pour reconnaître toute la pertinence de son initiative. "Si tu as des gens à lui conseiller d'appeler pour tester ses idées, Philippine, nous sommes preneurs."

"J'y réfléchis. Les Grecs et les Slovènes ont une certaine expérience maintenant. Je vais dresser une liste de contacts."

"Ça te fait une belle liste de choses à nous envoyer", remarque ma mère avec un sourire qui ne trompe personne.

"Je reviens vers vous demain matin", coupe court Maisonclaire ayant sans doute soupé des reproches de ma mère. Le feu s'éteint mais personne ne dit un mot.

"Penser qu'on aurait pu laisser fuir ça dans la presse !", s'agace Mãe en se levant, signe patenté d'impatience.

"Tu crois que c'est la vraie raison, Commandant ?", questionne Peredur sans trop de diplomatie. Zoya s'en désole et ça se voit.

"Je ne sais pas, Peredur. Sincèrement. Je vous promets que j'aurais le fin mot de l'histoire", soupire Mãe, et je crois que Kahn est désarmé par sa sincérité. "Mais c'est un détail qui peut attendre un peu. Mesurer l'ampleur de leur présence sur notre territoire et être prêts à intervenir sont beaucoup plus importants. Qui prend l'astreinte ce soir ?"

J'avoue que je dois faire un effort pour me rappeler du planning initial.

"Wintringham et Wang jusqu'à minuit", répond Zoya, "mais je peux..."

"Je suis certaine que Heathcote n'hésitera pas à te prévenir s'il se passe quoi que ce soit, Zoya. On a besoin de toi efficace demain et tous les jours qui vont suivre", la coupe Mãe. "Et après ?"

"Moi", annonce Ron. "Les enfants ont classe", il rajoute avec un geste explicite pour moi.

Je vois Mãe peser ce que l'astreinte impose à tous.

"On ne sait pas combien de temps il va falloir rester vigilants et à quelle intensité. Aucune raison d'épuiser les réserves de chacun. Ron, il faut négocier avec la Brigade pour qu'ils mettent plus de monde sur cette surveillance parce qu'on n'a pas les ressources pour dégager même une personne en continu. En journée, faut mettre les aspirants dessus et garder les expérimentés pour les soirées. "

Ron acquiesce avec le "Bien, Commandant", de rigueur. Je me demande assez égoïstement quand sera ma prochaine soirée libre.

"Comme nous l'avons discuté tout à l'heure, puisque je n'aurais pas de nouvelles affaires a priori, on peut entrer dans votre planning, Jenkins, Newt et moi", indique Peredur Kahn avec une bonne volonté qui prend Ron par surprise.

"Si ça coince, je veux le savoir. Dis bien ça à tous les lieutenants, Ronald, s'il te plait", rajoute ma mère. "Courage à tous. Peredur, Zoya et Ron, si on peut faire un point tous les trois pour terminer."

Je suis seule en train de ranger mes affaires quand ma mère - mon commandant - apparaît sur le seuil de mon bureau. Elle entre et ferme la porte derrière elle et je me force à me satisfaire de l'absence d'ambiguïté annoncée. Elle veut me parler et sans témoin. Bien.

"Ton père regrette de ne pas te voir plus souvent", elle commence sans attendre et en agitant son miroir pour préciser la source de cette information. "Il a négocié avec Samuel pour qu'on dîne chez vous ce soir. Je lui ai dit que j'allais te demander si c'était une bonne idée."

D'un petit geste de la tête, elle semble demander mon indulgence pour les envies de mon père.

"Avec toute la smala ?", je questionne quand j'ai surmonté ma surprise initiale. Quand elle a fermé la porte, je ne me suis pas dit qu'on allait parler du dîner de ce soir. Et, si je les adore tous, je sais que je recule un peu devant le bruit et la multitude des sollicitations qu'implique un dîner avec toute la famille.

"Harry et Caël sont partis à Lo Paradiso - ça réduit la smala, comme tu dis, et on a passé une partie de la journée avec le reste", elle m'indique. "Et l'idée était de passer du temps avec vous deux."

"Dans ces conditions, avec plaisir", je réponds avec franchise. "Si Sam a dit oui et qu'il ne se sent pas trop stressé pour demain, moi, je n'ai rien contre."

"Ton père nous empêchera de parler boutique", elle prédit. Et je souris jusqu'au moment où je mesure la portée de l'information précédente.

"Harry a emmené Caël à Lo Paradiso ?", je vérifie.

"Je ne te dis pas dans quels affres ça met ton père", elle me confie en levant les yeux au ciel. "Comme à chaque fois, il est à la fois content et effrayé." Elle a une infime pause avant de reprendre : "Avant qu'on aille les rejoindre, je vais me permettre une dernière question de Commandant". J'acquiesce, appréciant la mise en garde loyale. "Le dossier Pembroke ?"

"Je suis déjà allée à des procès que j'ai gagnés en étant moins prête", je décide de formuler.

"Tu me dis ça parce que tu veux rester disponible pour cette histoire d'Avant-Garde roumaine ou parce que c'est vrai, Auror Lupin ?"

"Les deux", je réponds en la regardant droit dans les yeux. Tout le monde dit qu'on a exactement les mêmes mais ce sont aussi ceux de mon jumeau."Je sais les enjeux politiques de Pembroke ; il faut montrer que la réforme donne des résultats sans s'aliéner une partie de la population ; il faut des condamnations équilibrées et inattaquables. On les aura, Commandant. Si je ne peux pas être de la conclusion de... cette enquête-ci, je... digérerai", je promets même si ma gorge me dit que je suis optimiste.

"Cette fichue enquête, aussi... inhabituelle et intrigante soit-elle, peut très bien trouver son dénouement très loin d'ici", elle reprend après un assez long silence.

"J'en suis consciente, Commandant."

"Je mesure combien c'est agaçant de t'entendre parler d'autres priorités après avoir passé ton week-end ici et juste avant de te demander de trouver du temps pour bosser avec Peredur."

"Sur... une possible intervention ?", je vérifie - celle-là, je ne l'avais pas vu venir.

Elle opine avant d'expliquer : "Je ne vois pas avec qui ça peut mieux coller qu'avec toi et tu fais partie de ceux qui en savent le plus. Zoya n'a pas le temps et elle est moins créative que toi en opérationnel... Et Peredur t'adore ; pendant des années, j'ai pensé qu'il fallait des mecs capables de lui en imposer ; ça a parfois marché mais, en fait, ce n'était pas la bonne stratégie. Il lui faut plutôt des femmes fortes et indépendantes. Il peut les admirer et les protéger. Ça se passe étonnamment bien avec Libbie Jenkins, et toi, il t'adore", elle rajoute avec une complicité soudaine dont je ne sais que faire. Elle s'en rend sans doute compte parce que le ton change quand elle passe aux ordres : "Il faut que tu trouves du temps dès demain. Je ne te dis pas de laisser tomber Pembroke mais de te reposer sur Emma et Shannen."

"Mais je reste la responsable d'un possible... résultat décevant ?"

"Tu as commencé par me dire que tu étais confiante", elle remarque très sérieusement. Sans exaspération, sans moquerie, mais sans légèreté non plus.

"Je le suis."

Mãe me regarde assez longuement avant de secouer la tête.

"Merlin. Si tu étais n'importe qui d'autre, à ce point de la conversation, je te dirais combien je te fais confiance parce que je n'ai que des rapports excellents sur ton travail et qu'en général mes adjoints ne se plantent pas", elle soupire a priori agacée contre elle-même et ça m'impressionne plus que je ne le pensais encore possible. "En tant que Commandant, je te fais confiance, Auror Lupin. Je crois que tu peux mener tout ça de front."

"Et en tant que mère ?", je questionne après avoir hésité à le faire.

Il y a dans ses yeux ce flash d'agacement mêlé d'affection que je reconnais comme quelque chose échappant à toute sa discipline professionnelle et une certaine douceur ironique dans sa voix quand elle me répond : "Je m'en voudrais si je te mettais en échec... Du coup, je me retiens sans cesse... un peu moins, de fait, mais plus que pour d'autres et j'en suis consciente. Ne me dis pas que tu es surprise ?!"

"Tu te retiens ? J'ai plutôt eu l'impression d'être soumise à une batterie de tests", je conteste après avoir stupidement vérifié qu'on est bien toutes les deux seules dans son bureau. "... le rang trois, l'aspirant, les enquêtes confiées, la place de quasi-adjointe de Ron, le coaching de Wintringham... Hammond... Kahn... !"

"Et tu t'en sors très bien", elle répond doucement. "Tu t'en sors plus que très bien, Iris. Ron te pousse et tu t'envoles... Je me doute que parfois c'est un peu affolant, mais il était temps que tu le fasses."

ooo