Refrain 60 | Le marquage des points

o Londres, Lundi matin, Division des Aurors

J'arrive à la Division lundi matin en me demandant ce que me réserve cette nouvelle semaine. On devrait recevoir la confirmation de la date et de l'heure du procès de la bande de Pembroke. Pas un truc que je dois prendre à la légère, j'ai bien compris. Je dois aussi me pencher sur la possibilité d'intervenir pour arrêter des jeunes sorciers utilisant des magies mal connue avec l'Auror le plus imprévisible de la Division. Et Sam devrait avoir le verdict du procès Wagtail.

J'en suis là dans ma liste mentale quand Caradoc et Emma me font signe et m'offrent un café de bienvenue. Je note qu'Emma boit du thé et non du café - mais où va donc se cacher mon envie de Projet d'Avenir, hein ?

"Tu n'as pas eu de week-end", commence par me plaindre Caradoc. "Weasley aurait dû nous mobiliser aussi, Cassia et moi."

"Ça aurait pu ne servir à rien. Mais on a quand même trouvé des trucs en plus", je décide de répondre comme une bonne-petite-Iris-positive. Je sais que Caradoc ne sera pas obligatoirement dupe mais on est au beau milieu de la salle commune. "Et j'ai eu tout un samedi et Sam aussi."

Libbie Jenkins, une grande femme distinguée aux yeux bleu, vient à notre petit groupe avant que les rires attendus ne se calment. La seconde de Kahn nous salue tous, mais c'est moi qu'elle vient voir et elle ne tourne pas autour du pot.

"Kahn veut savoir si tu seras libre cet après-midi vers 15 h ?", elle me demande sans trop de chichi.

Sam a brièvement travaillé avec elle et il la tient pour une "battante discrète", et ma mère semble penser qu'elle est la seconde dont Kahn avait besoin. Moi, je n'ai aucune expérience avec elle au-delà d'opérations de grande envergure. Elle est Rang Deux néanmoins, il faut que j'en tienne compte.

"Pour l'entraînement ?", je vérifie donc poliment.

"On verra ce qu'il a manigancé", répond Jenkins avec un bref sourire entendu. "Kahn est à l'Académie depuis l'aube, et il mijote des trucs. Je ne réponds de rien."

"Je m'en souviendrai", je promets. Peut-être que cette femme n'est pas seulement une "battante discrète" distinguée aux yeux bleu, mais aussi une anti-conformiste, je me dis. "Et c'est une priorité officielle, je vais me libérer", je lui promets. Je regarde quand même Emma Lebenrecht qui acquiesce.

"On a une répétition avec Dawn Paulsen en fin de matinée", m'apprend Emma. "Shannen et moi, on continuera à bosser en fonction de ses retours et tu te pénétreras de tout ça demain matin."

"On a la date du procès ?", je m'inquiète. Ça me parait tôt pour une session de travail avec la lieutenante.

Emma hausse les épaules et hésite mais finit par me livrer le fond de sa pensée : "Non, mais je veux bien prendre un pari avec toi, Iris. Scrimgeour est sur un coup politique - il ne va pas se laisser voler la vedette par le procès Graves. Je dirais même que si on reçoit un message aujourd'hui qui dit demain, ça veut dire que les gars rentrent ce soir avec le verdict."

"Tu veux dire qu'il va attendre d'être sûr que le verdict Graves soit tombé pour notre première audience ?", je reformule, convaincue par son raisonnement.

Emma est une sobre ; elle se contente d'acquiescer avant de rajouter en regardant Jenkins : "Bref, Iris sera là et dispo pour les expériences de Kahn."

"La première qui voit Wintringham et Wang les prévient ?", vérifie encore Libbie Jenkins.

"Parfait, merci Jenkins", je valide. "On va être prêtes pour Paulsen, nous ?", je m'inquiète en regardant Emma quand Libbie Jenkins s'est éloignée.

"Allons vérifier", elle me propose et Caradoc me tape sur l'épaule comme pour consoler.

oo Londres, lundi midi, chemin de Traverse

Quand on sort de la répétition avec Dawn Paulsen, je me dis d'abord que j'ai faim, puis que je commence à m'habituer à son traitement insensible et, même, notre trio n'est pas si loin d'être prêtes. Shannen pour qui c'était la première expérience de répétition avec notre lieutenant est plus abattue.

"Vous êtes certaines qu'il faut que je parle au procès ?", elle questionne alors qu'on l'entraîne vers un pub pour un déjeuner tardif. On sera à contre-courant des autres.

"Tu t'es améliorée tout du long", juge Emma. "Paulsen ferait une juge horrible pour les Aurors et les policiers, non ?"

"Tu veux dire... qu'elle exagère", essaie de se rassurer notre collègue.

"Paulsen cherche ce qui ne va pas dans ta présentation. Elle ne cherche pas à rendre un verdict, à se faire une opinion sur une affaire", je tente.

"Scrimgeour... on sait déjà ce qu'il veut comme verdict", remarque lentement Shannen.

"Donc, il ne va pas vouloir démolir tes arguments s'ils vont dans son sens et, à part Finch-Fletchey, les autres avocats non plus", confirme Emma. "Reste que moins tu seras attaquable, moins tu seras attaquée. C'est aussi simple que cela."

On se pose avec satisfaction à une table après avoir commandé trois plats du jour et la conversation dérive vite sur le printemps et l'actualité sorcière plus large. J'apprends ainsi par Emma qu'il y a eu un coup d'État en Turquie. Je suis tellement surprise qu'elle le remarque.

"Des intérêts menacés par un changement de pouvoir à Istanbul ?", elle s'amuse.

"Pas personnellement mais... mon frère est fiancé avec une médecin turque", j'avoue parce que je ne vois pas quel mensonge ferait l'affaire. "Enfin j'imagine que si personne n'a jugé bon de me prévenir, ils ne sont pas concernés", je présume en me demandant tout de même où en est le frère de Defné - Altan, voilà. Quand je l'avais croisé une nuit dans ce domaine de toscane, il avait peur pour sa vie et pour sa famille... Je décide de trouver deux minutes pour envoyer un message à mon jumeau. Juste dire que j'ai lu le journal et que je me pose des questions.

On entame juste nos plats quand Heathcote et Mark nous remarquent alors qu'ils allaient sortir du pub. Je n'ai même pas besoin de leur faire un signe de la main ; ils me voient, ils viennent.

"Ce que c'est beau, la hiérarchie", persiffle Emma en riant quand elle perçoit le manège.

"J'avoue que je ne suis pas encore totalement habituée", je lâche alors que les deux s'approchent. Shannen arque un sourcil pensif.

"Iris !", me salue Heathcote - Mark est sur ses talons." Lebenrecht, Sherburne", il rajoute avant de poser la question qui lui brûle les lèvres : "Tu... tu confirmes pour l'entraînement, Iris ?"

"Cet après-midi, quinze heures à l'Académie. L'équipe de Kahn et nous".

"Kahn et nous", souligne sobrement Heathcote.

Emma a un demi sourire supérieur en commentaire mais il l'ignore et il fait bien. Je ne crois pas qu'Emma serait à l'aise si elle devait s'entraîner avec des magies inconnues sous les ordres de Kahn.

"L'ordre vient du Commandant. Nous sommes les deux équipes qui encadreront les autres si on doit intervenir", je rappelle patiemment.

"On va faire quoi ? Tu sais ? De la stratégie ?"

Toutes ses angoisses sont là... Bien, bien, bien.

"C'est Kahn qui a pensé le truc. Et, de fait, il s'agit de magies et de modes d'intervention hors cadre. On sera sans doute surpris", je tente de me montrer empathique et rassurante. Je ne sais pas comment ils prennent ça.

"Tu seras là ?", est la question suivante.

"Promis, juré", je décide de sourire.

Ils hésitent à partir alors j'en profite pour leur demander ce qu'ils font sans moi - c'est ce que font les chefs, non ? J'apprends ainsi que la surveillance continue sans donner de nouveaux signes de la présence de l'Avant-Garde et que la visite systématique des familles de défunts isolés a ramené une photo de statuette d'ourse léchant son petit.

"La famille trouvait la statuette trop kitsch et l'a brûlée", explique Mark diligemment.

"C'est toujours mieux que si elle était dans la nature", estime Heathcote. "On finit les rapports jusqu'à 15h."

"A tout à l'heure alors, les gars", je conclus. J'ai à peine le temps de reprendre une bouchée de mon repas.

"Alors t'en penses quoi d'avoir un aspirant ?", veut savoir Emma. "T'as l'air de bien aimer, je dirais... "

"Sincèrement ? Avoir un aspirant, et tu le sais déjà, c'est une sacrée aventure mais je crois qu'on s'en sort plutôt, lui et moi. Je trouve plus compliquée d'être la cheffe de Wintringham."

Voilà c'est dit. Shannen comme Emma sont intéressées mais elles n'osent pas trop me relancer.

"Il va finir par l'avoir son Rang Trois ?", finit par questionner Emma notoirement prudente.

"Ce n'est pas vraiment moi qui décide."

"Mais on va te demander ton avis", remarque Emma.

"Je sais."

"Et si on te demandait aujourd'hui tu dirais quoi ?"

"De lui donner sa chance. Il a besoin de savoir qu'on croit en lui", je décide de répondre la vérité. Et si quelqu'un comme Emma, Rang Deux, reprenait cette opinion à une réunion ou dans un couloir, ça ne desservirait pas Wintringham, au contraire. Et si elle pose la question, c'est même sans doute qu'elle souhaite même avoir des éléments de réponse. "Je ne sais pas exactement pourquoi mais, au fond, ce qui pose problème souvent, selon moi, c'est qu'il n'y croit pas totalement. Il s'attend à qu'on lui dise non."

"Et pas toi ?", s'enquiert Emma avec un niveau de sincérité qu'elle n'a pas toujours choisi d'avoir avec moi, je le mesure.

"Je ne pense pas que toutes les comparaisons soient utiles. Les raisons pour lesquelles on peut me dire non ne sont pas toutes dans le Manuel."

Emma l'admet d'un signe de tête. Shannen enregistre, je le vois bien, mais peut-on lui reprocher ?

"T'as sacrément grandi", est le commentaire d'Emma après quelques secondes de silence. "Ne me fais pas dire que je te prends pour une gamine gâtée, Iris. Ça fait un moment que j'ai fait mon mea culpa sur la question. Mais ça ne te fait plus grimper aux rideaux d'être traitée différemment. Même les provocations directes du Commandant tendent à te laisser de marbre... Je comprends que Weasley te veuille comme second."

"Ça aussi, j'en suis toujours à m'habituer", j'arrive finalement à commenter après avoir fermement refoulé toutes mes tendances paranoïaques.

ooo Londres, lundi après-midi, Académie

Les gars ont l'air contents de me voir arriver dans la salle d'entraînement retenue par Kahn à l'Académie. Jenkins et Paul Newt, tout jeune Rang Quatre dans leur équipe, me saluent avec simplicité, et Kahn se tourne vers moi :

"Ah, Iris ! Prête ?"

"Autant que l'on peut l'être", j'avoue. "Raconte-nous donc comment tu vois ça, Kahn."

"Selon moi, on doit se préparer à trois grands problèmes : d'abord, ces petits rigolos utilisent des magies élémentaires ; ils les maîtrisent alors que nous autres, sorciers bon teint, n'avons jamais appris à les reconnaître en conscience."

Kahn opère là à une pause dramatique du plus bel effet. On opine tous avec patience pour qu'il reprenne.

"Heureusement, nombre d'honnêtes artisans utilisent des magies élémentaires et de surcroît sans baguette. Je ne dis pas qu'on va rencontrer dans cette Avant-Garde quelqu'un qui va nous faire fondre du métal dessus, mais je dis qu'un orfèvre peut nous en remontrer en magie élémentaire. C'est une vérité. Ils peuvent nous apprendre à avoir conscience de leur fonctionnement."

Par réflexe, je regarde autour de nous mais je ne vois personne d'autre que des Aurors. Peredur ne se laisse pas distraire :

"Ensuite, il faut s'entraîner à reconnaître assez vite ces magies inhabituelles pour s'organiser à leur répondre. Ça, finalement, c'est le seul point sur lequel notre équipement peut faire l'affaire avec un peu de bidouillage. J'ai passé une partie de la matinée avec les techniciens de l'Académie pour mettre au point une première batterie de tests."

Je n'ai pas le temps de vérifier que c'est finalement sa proposition concrète pour aujourd'hui.

"Enfin, et selon moi, c'est sans doute le plus incertain... il faut se préparer à affronter des gamins. J'ai lu tous les rapports : pas dix pour cent des opposants étaient adultes et quand je dis adultes, plus jeunes que Wang ou Newt pour la plupart. Ça non plus, on n'a pas l'habitude", il souligne avec de grands gestes. "On va se faire attendrir et désarmer mentalement par deux paires de couettes et de culottes courtes. Ça ne va pas faire un pli. On va vouloir discuter, convaincre, protéger et faudra pas."

Cette vérité me donne un goût amer dans la bouche et je ne suis pas la seule à m'en inquiéter.

"Et tu vois quoi comme stratégie ?", je questionne donc puisque je suis là, pas seconde en grade mais cheffe de l'autre équipe.

"Les tripes et la préparation, voilà ce que je préconise, Iris", il m'assène en me regardant droit dans les yeux. Les siens sont d'un bleu de porcelaine. "On ne sait pas sur quel terrain, on ne sait pas quand, on ne sait même pas si on les affrontera. Donc on sera surpris, on sera sur la défensive et on improvisera. On n'aura pas le temps de jolis plans de bataille évolutifs. La seule chose qu'on peut anticiper, c'est le type de magie et l'avantage psychologique qui va avec leur apparence."

Il me semble que Heathcote cache un sourire en coin, mais c'est sans doute moi qui projette.

"Bon, eh bien, allons-y", je propose faute de mieux. Peredur Kahn accepte avec emphase.

On passe l'heure qui suit à se placer tour à tour devant des boîtes fermées contenant chacune un objet enchanté en utilisant une magie élémentaire. L'idée est de déterminer laquelle. Ce sont les boîtes réglementaires de l'Académie. À chaque fois que j'en ouvre une pour vérifier ma déduction, je ressens une impression complexe qui me renvoie à mes années d'études mêlée aux anniversaires de mes neveux. Je ne peux pas m'empêcher de sourire quand je découvre un bijou celtique - j'avais correctement identifié l'élément Feu.

On ne se compare pas vraiment, mais Kahn et Wintringham sont ceux qui obtiennent le plus rapidement des résultats constants et équivalents sur toutes les magies. Heathcote est gêné quand Kahn le félicite et il se sent obligé de dire qu'il a grandi dans un milieu de musiciens.

"Pour mon père et ses amis, la musique est la cinquième magie élémentaire", il rajoute et je sens qu'il en est intimement convaincu.

Kahn claque des doigts et pointe vers lui : "C'est plus que malin ce que tu viens de dire, Wintringham. Y'avaient des trucs sur ça dans les rapports. Je vais regarder d'ici demain... "

"Merci, Wintringham, ça nous manquait !", se marre Paul Newt. C'est un petit gars noueux, aux membres fins, des cheveux noir de jais cachent des yeux gris qui me font me demander combien de sang Black peut courir dans ses veines. C'est un vrai tueur en duel et il se coltine Kahn avec une simplicité qui me plaît.

"On a travaillé le plus simple", reprend Kahn ignorant les blagues de la piétaille. "On identifie à peu près tous les magies utilisées maintenant, mais il s'agirait de les anticiper de la même manière qu'on arrive en général à peu près à savoir quels types de sorts de duel le gars en face de toi va balancer."

On opine tous silencieusement en mesurant l'ambition de Kahn. On sait tous le temps qu'il nous a fallu pour y arriver.

"Du coup, j'ai demandé à quatre artisans du chemin de Traverse de venir. Ils représentent et utilisent chacun au moins une de ces magies élémentaires. Je ne vais pas vous donner plus d'indices", il termine.

Je commence par me dire que les objets contenus dans les boîtes doivent provenir au moins en partie d'eux mais je fais confiance à Kahn pour avoir brouillé les pistes.

"Ils nous attendent dans la pièce à côté, chacun caché par une illusion. Ils vont jeter des sortilèges, et l'idée sera de reconnaître la magie avant que le sort sorte. Pas sûr qu'on y arrive du premier coup. J'ai fait des essais ce matin et ce n'est pas si facile."

Le simple fait que Kahn prenne la peine de nous prévenir contre le découragement et l'échec n'est pas rassurant, et ça se lit sur tous les visages. Mark, qui a déjà eu du mal avec les objets, essaie de ne pas chercher mon regard mais la réalité est que je me sens assez impuissante à le rassurer. Kahn me fait signe de le suivre et je m'exécute. Derrière nous, j'entends Jenkins encourager les garçons :

"Vous ne pouvez pas dire que vous vous ennuyez au moins !"

La pièce dans laquelle on pénètre est sombre. Les sorciers sont invisibles, "et l'idée n'est pas de les trouver", nous apprend Kahn. "L'idée est de vous placer dans la pièce, où vous voulez, et de ne plus bouger. Ils sont se déplacer et lancer des sorts près de vous. Ils vont commencer lentement, l'un après l'autre. Si on y arrive, ils vont augmenter la cadence et complexifier. Pas sûr que ce soit aujourd'hui."

Je vois Mark s'asseoir pas très loin de Heathcote et je décide de me mettre en face d'eux. Paul Newt et Libbie Jenkins se rassemblent aussi. Kahn se place délibérément dans un coin.

Pendant de longues minutes, il ne se passe rien. Jenkins finit par s'allonger au sol et fermer les yeux, et je me décide de l'imiter pour chercher la concentration maximale. J'entends la vibration des pas sur le sol que l'illusion ne couvre pas, et ça me fait sourire. Pendant de longues secondes, je ne reconnais rien d'autre. La première magie que je ressens me semble lointaine, de l'autre côté de la pièce. Je perçois néanmoins sa vibration dans l'air mais, plus encore, j'ai l'impression qu'une odeur - comme un morceau de métal chauffé - y est associée. Je n'ai jamais rien vécu de pareil.

"Feu", annonce Jenkins. Une fleur lumineuse apparait et disparait en guise de confirmation.

La tentative suivante est derrière moi et, là encore, une odeur l'accompagne - comme celle de la pluie, et j'entends Heathcote proposer d'une voix étranglée par la crainte de se tromper : "Eau". J'ouvre les yeux pour voir quelques gouttes de pluie couler sur sa tête. Il ravale un cri de surprise et rit du plaisir d'avoir réussi. Les pas se rapprochent de moi et je me force à laisser mon esprit le plus ouvert possible. L'odeur d'humus me saisit avant la vibration.

"Terre", je souffle et une petite maison de sable apparait et disparait, rapide confirmation.

Paul Newt distingue ensuite un autre sortilège tirant sa puissance de la Terre, puis Libbie reconnaît un sortilège venant de l'Eau et, moi, un venant du Feu. Il y a un silence et je réalise que les pas ne sont plus discernables comme si les artisans sorciers ne bougeaient plus. Je ressens des vibrations dans l'air en face de moi et je rouvre les yeux. Je réalise que Heathcote se retient de nommer les magies qu'il ressent autour de Mark. Ce dernier a l'air perdu et je ne sais pas quoi faire.

"Ferme les yeux, Wang. Arrête la tête, comme dans l'étable à Pembroke, arrête de chercher des catégories que tu connais !", intervient Kahn depuis le fond de la salle.

"Feu ?", souffle Mark après de longues secondes, et un oiseau de flamme tourne autour de lui comme une confirmation avant de disparaître.

On reconnaît tour à tour des magies et la voix de Mark se fait entendre plus régulièrement. Les pas reviennent vers moi, et je ressens la vibration annonciatrice du sortilège, mais il n'y a pas d'odeur cette fois. La réponse me vient avant que ma raison ait fini d'analyser la situation : "Air !"

"Mais oui !", lâche Jenkins.

"J'ai cru qu'on n'y arriverait pas ! Mais, c'est la magie la plus difficile à reconnaître. Messieurs, Mesdames, on peut essayer d'aller plus vite si vous avez encore de la patience avec nous !", lance Peredur Kahn de sa voix de stentor.

Les pas des artisans se font plus rapides sur le sol. La cadence des vibrations s'accélère. Les odeurs se mélangent. Le temps qui me paraît à la fois très long et très court. Paul Newt est le premier à discerner un sortilège mêlant la Terre et l'Eau ; Heathcote, un charme tirant sa puissance du Feu et de la Terre. Mark a une vraie exultation dans la voix quand il y arrive à son tour. Les vibrations, comme les odeurs se mêlent et, par moment, j'ai le sentiment d'entendre comme des notes, pas une mélodie mais plusieurs notes allant bien ensemble.

"Des Harmoniques", souffle Heathcote. "Parfois, les éléments créent des harmoniques, vous n'entendez pas ? Ces notes qui se créent les unes par-dessus les autres, des accords parfaits !"

"Ils m'ont parlé de résonances qui accompagnaient les sortilèges mêlant plusieurs magies élémentaires", raconte Peredur Kahn pensif. "Faut décidément qu'on creuse cette histoire de musique... mais est-ce que d'autres les entendent ?"

Mark est le suivant à en être certain et je suis contente pour lui. Paul et Libbie signalent ensuite avoir repéré le phénomène et, donc, je me décide à confirmer aussi.

"Bon, je crois qu'on en a fini pour aujourd'hui. Messieurs, Mesdames, nous allons sortir en vous remerciant. On boira un coup tous ensemble dans une séance ou deux. La Division de Londres vous attend demain pour de nouvelles expérimentations !"

"Tu veux vraiment te limiter à l'inspiration pour l'intervention ?", je questionne Kahn quand il nous a rejoints après un court débriefing avec les artisans. Jenkins se retourne pour écouter notre échange.

"On n'a aucune idée des circonstances d'une éventuelle rencontre", il m'oppose lentement, et j'admets ce point d'un sobre signe de tête. "Mais au-delà, on va devoir composer avec le fait que ce seront des enfants, des enfants dangereux mais des enfants, et des magies bizarres... Là, on a joué à reconnaître des types de magie, pas des sortilèges offensifs basés sur ces dernières", il me rappelle, et j'opine encore. Je n'y avais pas réellement pensé mais, clairement, on n'est pas prêts à les battre sur leur terrain.

"Comme je le vois, mais je suis ouvert à vos idées, on a deux points à travailler pour avoir le dessus : se protéger et les déstabiliser. Ce ne sont pas mes conclusions de vieil Auror bizarre, ce sont les conseils des Français, des Grecs et des Slovènes qui les ont affrontés avant nous. Et ce qu'ils disent tous, c'est que, vu la difficulté à anticiper les sortilèges, le plus simple est le plus efficace : bouclier, redirection des sortilèges et déconcentration de l'opposant. Je vous fais des copies des passages intéressants pour demain. Je crois que tout le monde peut le lire."

Et là, c'est une question qu'il me pose - est-ce que j'accepte que "mes gars" lisent les extraits de rapport qu'il aura sélectionnés.

"Je crois qu'on ne sera jamais assez avertis", je tente en ayant le sentiment de rater peut-être un autre sous-titre.

"Non jamais, mais... le Petit, là, il pense trop... Je ne sais pas si c'est bien qu'il lise là-dessus... "

Je ne regarde pas ce qu'en pense Mark mais j'espère qu'il est content que je secoue la tête.

"Ou au contraire ayant enfin une théorie, il te croira sur parole."

"Elle croit en toi, ta patronne, Petit", conclut Kahn pour Mark, qui ne sait pas quoi en faire, évidemment. Mais Jenkins, elle, me fait un clin d'œil comme si j'avais marqué des points à mon insu.

oooo Londres fin d'après-midi, Division des Aurors

On revient à la Division pour trouver Sam et Seamus sans doute à peine revenus du Magenmagot mais attirant les désœuvrés du moment comme un humain des Povrebines espérant un repas. Je me retrouve poussée jusqu'au premier rang avant même d'avoir réfléchi à une posture. J'ai le cœur stupidement battant à l'idée de devoir improviser si les nouvelles sont mauvaises, mais Samuel a l'air trop détendu pour que j'aie de vraies raisons de m'inquiéter.

"Faut aller chercher Franny", décide quelqu'un dans mon dos. "Tiens, Wang, vas-y, toi !"

Je réalise que Sam et Finnigan ne doivent donc pas être là depuis longtemps pour que Franny ne soit pas encore là. Je me demande vaguement si je dois m'assurer que Mark ne prenne pas mal la mission d'aller la prévenir, mais il n'y a pas de remous et je décide de me concentrer sur l'important.

"Vous avez déjà un verdict ?", j'arrive à articuler à ma propre surprise.

"Non. Mais Sindri Rowle n'a pas jugé réellement utile de faire une longue plaidoirie", annonce Sam et je reconnais le petit coup de menton satisfait.

"Il faut dire qu'au préalable, Letha, l'ex-femme de Graves l'avait proprement démoli", explique Seamus avec satisfaction. "À te faire te dire qu'il vaut mieux jamais te marier - ou alors faut avoir moins de secrets... "

Franny, qui l'a rejoint, lève les yeux au ciel mais je suis sûre qu'elle se souvient comme moi combien Sam et Seamus comptaient sur cette Letha pour démonter la défense de Layton Graves.

"Il a semé ce qu'il a récolté. Quand on voit le mal qu'il a fait à ses proches ! ", rajoute Samuel très sérieux.

"Letha a commencé par dire que, pendant des années, elle s'était tue pour protéger leur fille mais qu'elle parlait aujourd'hui pour pouvoir la regarder dans les yeux... elle avait totalement préparé ses arguments et ses preuves... ", raconte encore Finnigan en regardant très régulièrement Franny

"... et ça a failli la desservir parce que Rowle a prétendu qu'on lui avait tout soufflé... ", souligne Sam.

"... mais elle a tenu bon", reprend Seamus avec une satisfaction affichée. "Elle a raconté tous leurs secrets : comment elle avait découvert après leur mariage l'existence de Bloedwen et sa relation antérieure avec Layton ; combien elle avait compris que Bloedwen mais non, avait souffert avec Layton et qu'elle n'avait pas eu alors le courage d'affronter son mari sur le fond ; que Layton après la naissance de leur fille a progressivement commencé à lui dire que si elle voulait qu'ils possèdent l'atelier, il allait devoir se rabibocher avec Bloedwen... "

"... Letha a commencé par refuser, par lui intimer qu'il devait choisir et, un soir, il l'a collée contre le mur et lui a dit que cet atelier, il l'avait toujours voulu, qu'il le méritait plus que Wagtail ou qu'une semi-Harpie, et que si baiser cette demi-humaine était le seul moyen, ce n'était pas sa jalousie mesquine qui allait l'arrêter !", complète Sam, étonnamment dur.

"Letha l'a quitté pour la première fois", signale Seamus. "Elle est revenue 'pour l'enfant', a essayé d'accepter que Layton ait deux amours dans sa vie et qu'il n'ait pas assumé son attirance pour Bloedwen."

"Elle l'a dit elle-même : ça tenait du déni. Letha Graves ne voulait pas que Layton soit avec Bloedwen uniquement pour le fric ; elle préférait se dire qu'il aimait aussi Bloedwen, que peut-être ils seraient une famille atypique... Mais elle a fini par se rendre compte qu'elle ne tiendrait pas le coup et que Layton était un grand malade", raconte sombrement Sam.

"Letha a raconté toutes les pressions qu'il a exercées sur elle pour qu'elle renonce au divorce ou à la garde de leur fille", ajoute Sam. "Rowle a essayé de dire que c'était hors sujet mais les juges l'ont fait taire sans qu'on ait besoin d'argumenter !"

"Son frère, Merton Graves, a fait ce qu'il pouvait après mais, franchement, tous ses discours sur son frère bon artisan, travailleur, père dévoué n'ont pas pris. Rowle l'a d'ailleurs à peine évoqué dans sa plaidoirie", termine Seamus.

"On a oublié de dire que Letha Graves s'est carrément excusée auprès de Bloedwen pour le mal que Layton avait pu lui faire !", rajoute Sam admiratif, je crois.

"Elle s'appelle toujours Graves ? Elle n'a pas repris son nom de jeune fille ?", s'étonne Franny.

"On ne lui a pas demandé, ma chérie !", s'exclame Seamus Finnigan. "Franchement, c'était pas le plus important !"

"Mais vous avez marqué les points qu'il fallait", j'interviens.

"On espère, Iris, on espère", conclut Finnigan.

"Le verdict est quand ?", questionne quelqu'un derrière moi.

"Délibéré dans la semaine, c'est tout ce que les juges ont bien voulu dire", répond Seamus.

"C'est pas un truc facile à juger", je remarque en regardant Sam.

"Non, je crois bien préférer encore avoir dû me battre contre Rowle que d'avoir à rendre le jugement final", il admet. Mark qui est arrivé au premier rang dans le sillage de Franny lève des yeux ouvertement étonnés et Sam ne les ignore pas. "Je suis trop partisan. J'ai pris parti. Juger, c'est garder la tête froide et équilibrer les torts. J'avoue que je n'aimerais pas décider d'une peine éventuelle pour Bloedwen et ne parlons pas de trouver des circonstances atténuantes à ce salaud de Graves !"

"Mais s'ils n'en trouvent pas ?", ose Mark.

"Je me dirais que ce type est donc sans doute encore pire que ce que je pensais."

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Merci à tous ceux et celles qui écrivent chapitre après chapitre des cartes postales. Je rappelle combien je suis dépendante de mes bêtas lectrices - Alixe, Dina et LN pour cette histoire. Je rappelle aussi qu'on peut discuter directement avec moi sur Facebook où j'ai le pseudo Fénice Eycritreau. Katymini, si un jour tu arrives jusqu'à ce chapitre, on en est là !