Refrain 61| Harmonie, sincérité et techniques de combat

o Mardi, Londres, Division des Aurors puis Brigade

Le mardi ressemble terriblement au lundi, à la différence près que dès que j'ai une seconde de libre, je me demande comment va se terminer le procès Graves. Samuel était tendu ce matin, pas la peine de douter, même s'il était en récupération et même s'il continuait de penser que les témoignages de lundi étaient tous en leur faveur. Quand je suis partie travailler, il parlait d'aller voir ses parents et courir dans la campagne. Bref, il n'avait pas l'intention de passer la journée en introspection, mais l'inquiétude était là.

D'après Franny à la pause café, Seamus n'était pas mieux. Ni elle ni moi n'osons envisager dans quel état on va les récupérer dans le cas d'un mauvais verdict. C'est donc sans doute une bonne chose que je n'ai pas tant de secondes de libres pour y réfléchir.

Une bonne partie de la matinée, j'écoute Emma et Shannen m'expliquer les points qu'elles ont bossés hier après-midi - notamment, comme exigé par Dawn Paulsen, la caractérisation des sortilèges utilisés pour protéger la grange de Pembroke. L'idée est bien d'affirmer la compétence magique de nos trafiquants.

"Ce n'est pas parce que ce sont des magies traditionnelles que ce ne sont pas des actes qui disent la préparation et la préméditation de ceux qui les ont employées", souligne Emma. Là, elle est dans son élément.

Au moment de développer la nature des sortilèges, invoquant l'élément Terre, utilisés, je sens combien tout cela est abstrait pour elles. Shannen est plus précise dans la description parce qu'elle était là, mais elle n'arrive pas à présenter le fonctionnement du dispositif. Emma s'y essaie, les yeux rivés sur le rapport des analystes, alors qu'une odeur fugace d'humus me vient en les écoutant.

"Si vous voulez, je prendrai cette partie de l'expertise", je propose.

"Ça va te faire de la lecture", objecte Shannen, logique et serviable.

"C'est ce qu'il faut pour passer ses soirées à attendre que l'Avant-Garde montre le bout de son nez", je réponds. "Et, en fait, entre nos petites expériences avec Kahn et Pembroke, je commence à m'intéresser à tout ce bazar... "

"Tu vas te reconvertir et ouvrir un cours de magie élémentale à Poudlard ?", s'amuse Emma.

"Que Merlin m'en préserve ! J'ai laissé la science et l'enseignement à d'autres", je badine avec facilité. "Juste de la curiosité."

Je passe donc l'heure qui suit à me pénétrer du dispositif que nous avons démonté à Pembroke. Si la magie principale invoquée est bien la Terre, ils ont utilisé aussi l'Air pour mettre en place le dispositif et le Feu pour l'ancrer dans les murs. Ça ne ressemble à rien de ce que j'ai jamais étudié - ni même aux trucs que j'ai refusé d'étudier - et je comprends bien comment Emma et Shannen ont eu du mal à s'en emparer. C'est la jeune Analyste, Elinore Whitechapel, qui a rédigé cette analyse. Je me souviens qu'elle avait apporté plein d'éléments sur les magies traditionnelles lors de l'analyse des plumes au moment de la disparation de Dylan Adawé. Il semble bien que ses connaissances ne s'arrêtent pas là. Je m'épate qu'une jeune femme plus jeune que moi en sache autant sur ces magies dont j'ignorais finalement la portée il y a quelques semaines. J'en suis presque un peu jalouse. Une phrase dans son rapport m'arrête longtemps : "Le choix des sept points d'ancrage est classique des magies mêlant Air et Feu. Il renvoie évidemment à l'Harmonie des sept tons."

"Vous savez ce que c'est, l'Harmonie des sept tons, vous ?", je questionne à haute voix.

"Ah ça", soupire Emma. "Non, mais est-ce qu'on en a besoin ?"

"Pas spécialement. Une défense construite et un Feudeymon suffisent pour les accuser de préméditation", je lui accorde tout en pensant que j'ai bien envie d'aller parler à cette analyste ou de conseiller à Kahn de le faire.

Quand je vais déjeuner avec les filles, je découvre que mon jumeau a répondu à mon message de la veille. Je l'écoute après le repas : "Salut Irisinha, merci de t'inquiéter de nous... Il y a du bon et du moins bon à Istanbul. Au moment de te l'expliquer, je me demande d'ailleurs ce qui est si bon. L'oncle de Defné a été exécuté - c'était un salaud mais ça reste un truc un peu dur à digérer, je crois ; son cousin est celui qui a le mieux négocié pour l'instant mais il est fâché contre Defné ; son frère est en prison et sa belle-sœur la rend responsable au moins indirectement de l'affaire... C'est mon résumé personnel. Sinon, tu sais que Harry et Caël sont ici, j'imagine. On bosse avec Harry... on bosse bien."

Kane a un silence un peu contraint avant de reprendre : "Ce serait bien qu'on s'appelle, Iris, franchement, il y a des choses que j'aimerais qu'on puisse discuter… pas s'annoncer mutuellement sans possibilité d'interactions. Dis-moi quand tu aurais du temps que je m'organise. Um ambraço", il termine en portugais.

S'embrasser dans une autre langue que l'anglais nous a toujours paru plus simple... Il a un truc à me dire, un truc qu'il n'a pas envie de dire sans pouvoir se justifier, je comprends. J'essaie de deviner mais je ne vois pas - la manière dont il a parlé des affaires turques disait plutôt de la distance. Il n'a pas l'air sur le point de quitter Defné ni de s'être disputé avec Harry... Faute de meilleure idée, je lui réponds que je suis disponible le soir ou le matin tôt, qu'il n'a qu'à essayer quand il est disponible et qu'on y arrivera bien.

Peu avant quinze heures, je vais récupérer Mark à la Brigade où il est de garde devant notre sphère de surveillance des lieux de production des Scrutoscopes avec Cassia Aubrey et nul autre que Theo Paulsen. S'ils avaient du nouveau, ils devaient nous contacter, moi ou Zoya. Comme je n'ai aucune nouvelle, j'imagine qu'ils doivent être un peu désœuvrés et j'espère qu'ils auront de quoi s'occuper de manière constructive.

Vu le discours que j'entends avant même de les avoir rejoints, je dirais qu'au moins un n'est pas assez occupé par son travail.

"...T'es pas dégoûté, Wang, de te retrouver là, à regarder un bocal de poissons rouges, alors que tu pourrais sans doute en apprendre plus en participant à la préparation du procès de Pembroke ?..."

Je me glisse sans bruit dans la pièce. Cassia me tourne le dos et je dirais à la tension de ses épaules qu'elle aimerait être ailleurs. Mark essaie de ne pas regarder Théo et donc il fait semblant d'être concentré sur le livre devant lui. Les policiers sont eux en mouvement dans la pièce. Ils me voient arriver mais je pose un doigt sur mes lèvres et ils m'obéissent. Je dirais qu'ils ne font pas ça par pur amour pour mon autorité.

"... Tu crois qu'Iris ne veut pas de toi sur ce procès ?", lance encore Theo sur un ton faussement curieux, faussement copain. "Tu n'iras pas ? Ça a à voir avec ton père ou juste elle te trouve inutile ? Si j'étais son aspirant, je ne me laisserais pas écarter d'un procès qui va avoir un retentissement, c'est sûr. Scrimgeour, ses affaires ne passent pas inaperçues. Vaut mieux être sur la photo, même au troisième rang !"

Mélange de savoirs réels et de pure spéculation. Provocation gratuite. Complexe de supériorité et insécurité... Je pourrais laisser courir, mais Mark m'a déjà fait part du problème. Il est sans doute nécessaire d'intervenir, de lui montrer que je ne cautionne pas. J'inspire et je m'avance.

"Tu ne lui dis pas de se taire, Mark ?", je commence. Les deux garçons se figent ; l'air aussi coupable l'un que l'autre. Un comble. "Il tient salon comme ça depuis ce matin ? Vous bossez ou vous êtes au pub ?"

"Il ne se passe pas grand-chose, Iris", tente Theodor avant que Mark ait pris sur lui de me répondre. Cassia voudrait clairement disparaître dans le décor.

"Se rendre utile est une meilleure façon de gagner des points", je commente.

"J'ai pris des appels. Hein, Wang ?"

Mark acquiesce mais c'est un très petit geste. Il me regarde avec attention sans que je sache exactement ce qu'il peut penser à ce stade. Sur ses gardes mais pas braqué. Presque plein d'espoir. Devant lui, le livre ouvert dans lequel il s'est réfugié n'est rien d'autre que le Manuel ! Faut pas le décevoir, je me dis, pleine de commisération. Je me tourne donc vers Theo et je l'interpelle sur le ton de la conversation, presque camarade :

"Dis-moi, Theodor, est-ce que tu penses qu'il y a quelqu'un dans tout le Département qui mesure mieux que moi ce que tu sais déjà ?"

"Non, Auror Lupin", il admet avec une infime hésitation. Il a choisi mon titre avec cette maîtrise du jeu qui le rend confiant mais, au fond, pour l'instant, le dessert.

"Contente qu'on soit d'accord, Theodor, parce que je ne sais pas que cela : je mesure aussi exactement ce qui te reste à apprendre… " C'est plus fort que lui, il essaie de se contenir mais il a envie de lever les yeux au ciel. Je continue : "Je vais donc de donner un conseil de... grande sœur - ou de vieille conne, je me fiche de comment tu vas le prendre : ferme-la, Theodor." Cette fois, il me regarde, je sens la colère a remplacé l'agacement. "Tu veux qu'on t'attribue à un mentor ? Tu gardes pour toi tes conseils et tes avis et t'écoutes les autres. Tu arrêtes de la ramener parce qu'à cette heure, si tu en doutes, personne n'a envie de se taper un héritier prétentieux, même prometteur". Il blêmit. Ça aussi, c'est plus fort que lui. "Fin du message", je signale. Je note que ses mains tremblent et j'ai sans doute trop vite pitié. "Va prendre l'air et reviens avec l'envie de bosser."

Son "oui, cheffe" est un murmure, et Theodor s'enfuit comme un daim pris dans le faisceau des lumières d'une voiture moldue. Il ne doit pas être dans l'escalier que les deux policiers de service se retournent vers moi et opinent sans un mot, ouvertement appréciateurs. Mark ose un petit sourire prudent - je suis contente de ne pas l'avoir déçu, mais il a raison d'être prudent.

"J'étais sérieuse tout à l'heure, Mark. On s'en fout que ton ancienneté se compte en semaines : si quelqu'un doit prendre la tête à l'autre, c'est toi. Tu ne le laisses pas à rien foutre et à prétendre tout savoir sur tout. S'il t'envoie balader, tu lui rappelles que tu seras sans doute amené à dire ce qu'il a fait ou non. Que ni Weasley ni moi ne sommes impressionnés par son arbre généalogique."

"Clairement, cheffe", il se marre presque. Je reste de marbre, et il soupire. "Ok, j'essaierai."

"C'est un ordre, en fait", je précise en faisant de mon mieux pour que ma voix soit égale. "Encadrer les autres, ça s'apprend et ça fait partie du taff."

"Oui, Iris", admet Mark plus lentement que précédemment, ce qui veut dire qu'il m'a écouté. Je vois son hésitation et je lui fais un signe de la main qui l'invite à élaborer. Il a un regard nerveux pour les policiers puis pour Cassia, qui eux tous continuent à incarner avec zèle des gens qui ne nous écouteraient pas.

"Tu te dis que tu n'as pas mes arguments", je suppose. J'ai été à sa place. Plusieurs fois, différemment, mais avec les mêmes questions. Mark opine avec cette espèce de timidité nerveuse qui le saisit à chaque fois que je lis en lui à livre ouvert. "C'est vrai. Chacun a les siens. Pas de recette magique. Juste un équilibre à trouver entre ta personnalité et la situation. Tes alliés sont le Manuel, la hiérarchie et sa sincérité. Dans le cas de Theodor, le Manuel te donne raison et je te promets que la hiérarchie aussi. Mais tu ne convaincras pas quelqu'un que tu es sérieux, sans être sincère... Tu peux hurler - si c'est une question de vie ou de mort, tu peux ne pas avoir le choix, mais être sincère et précis est plus... efficace sur le long terme."

Mark opine de nouveau, plus largement, avec un sorte de sourire retenu.

"Dis comme ça, je vois bien en effet que c'est ta façon de faire... ", il commente.

"Pas que la mienne. Weasley, à sa façon, est toujours sincère quand il fait une critique."

"J'allais prendre l'exemple du Commandant", il m'apprend avec un sourire en coin.

"Aussi", j'admets - je viens de faire l'éloge de la sincérité après tout. Je me tourne vers Cassia qui fait de son mieux pour ne pas rougir. "J'ai besoin de Mark. Theodor va revenir et tu lui dis que je t'ai laissé en chef d'équipe en attendant votre relève. Ils sont témoins", je rajoute en pointant vers les policiers qui acquiescent. "Zoya est là s'il se passe quoi que ce soit."

"Bien, Auror Lupin", répond Cassia sobrement. J'hésite à la briefer davantage avant de décider que j'en ai assez fait pour l'éducation des jeunes générations pour le moment.

"On va à l'Académie ?", vérifie Mark quand on sort de la Brigade.

"Wintringham y va de son côté", je précise. "L'équipe de Kahn est déjà là-bas."

"Un programme ?", il questionne avec une légèreté sans doute forcée. Je me doute bien qu'il flippe un peu.

"Je n'ai pas les détails mais l'introduction d'hier était prometteuse, non ?", je blague pour essayer de l'aider à relativiser. Il détourne les yeux. Ok, ça ne le fait pas rire. "Mark, tout le monde est déstabilisé. Cesse de te mesurer aux autres. Parfois c'est utile mais, là, pas une seconde. Ça ne fait que te couper de ton aura, de ton instinct."

Il m'envoie un regard mi-exaspéré mi -appel à l'aide en guise de réponse.

"Je vais vous ralentir ou vous faire foirer l'opération", il finit par avancer.

"Mark, si tu n'es pas prêt, crois-moi, ni Kahn ni moi ne t'emmèneront - si jamais on doit t'emmener quelque part. Mais ce n'est pas en cessant de t'entraîner que tu seras prêt !", je l'engueule un peu parce que je crois que j'ai été assez gentille. "Je croyais que je t'avais fait entrer dans le crâne qu'on ne s'entraîne jamais trop !?"

"Dit comme ça", il marmonne puis prend sur lui d'être plus professionnel : "Pardon, cheffe. Loin de moi l'idée de refuser un quelconque entraînement."

"Débranche le cerveau, Mark. Prends ce qu'i prendre et rappelle-toi qu'il n'y a pas une chance sur un million que ce soit nous qui les arrêtions de toute façon !", je reformule un peu moins agressivement.

"Une chance sur un million ?", il répète hésitant entre la déception et l'espoir.

"Si ça se trouve moins", j'insiste, et on n'aborde plus le sujet jusqu'à l'Académie.

oo Mardi, Londres, Académie

L'entraînement reprend sur les mêmes bases qu'hier à part qu'on passe directement aux magies émises par les artisans sans passer par la case des boîtes mystères. Comme hier, la salle d'entraînement est peu éclairée pour que les illusions qui cachent les artisans soient plus efficaces. Aujourd'hui, elles couvrent néanmoins le bruit des pas - c'est ma suggestion qui a fait sourire Jenkins. Malgré cette difficulté supplémentaire, on se montre tous immédiatement plus efficaces, comme si notre magie avait intégrée les autres pendant la nuit - c'est la théorie de Kahn qui se félicite de nos résultats.

"On va pouvoir monter en puissance", il annonce avec un air réjoui. "J'ai demandé aux artisans de penser à des projectiles basés sur les magies élémentaires. Votre job est de les reconnaître et de les arrêter d'un bouclier. Comme les autres fois, on va commencer par le plus simple : un seul élément, une seule cible... "

"On n'a pas réellement besoin de savoir quel magie élémentaire est mobilisée pour utiliser notre bouclier", remarque Paul Newt l'air perplexe.

Je ne crois pas que Kahn apprécie mais sa réponse se veut presque pédagogique :

"Newt, si j'avais des combattants expérimentés en magie élémentale pour nous entraîner, je te promets que je ne m'amuserai pas à débaucher des artisans du Chemin de Traverse. Je pense que c'est une première acculturation - ce n'est pas un gros mot : je parle de la découverte d'une nouvelle culture - ce n'est pas parce que ça se passe ici qu'on la connaît. Même si on ne croise jamais cette Avant-Garde sur nos terres, je tends à penser qu'on sera moins bête. Et, truc fou, j'ai même la Grande Cheffe derrière moi. D'autres questions ?"

"Non, Chef", abdique Newt prudemment, et on se remet tous en position dans la salle d'entraînement.

Même si les artisans sont patients dans leurs premiers essais et qu'on sait tous faire des boucliers sans y penser, on met clairement davantage de temps qu'on le voudrait à sentir la menace, à l'identifier et à réagir. On y passe l'heure qui suit, avec une nette progression mais quelques belles sueurs froides. Il suffit de se demander ce que donneraient des sortilèges offensifs. Personne ne fait trop de blagues, en fait.

"Les odeurs aident", remarque positivement Heathcote à une pause, et on opine tous.

"Il... il n'y a pas de musique", souligne Mark.

"Parce qu'ils n'utilisent qu'un seul élément. Ce sont les combinaisons qui créent des résonances", répond Jenkins en regardant Kahn pour vérifier sa réponse.

"Oui, si vous pouviez parler avec nos amis artisans, ils vous diraient que la combinaison de certains sortilèges provoquent des accords mineurs et d'autres majeurs. Ça dépend des combinaisons d'éléments, de leur importance relative... Il y a, au fond, une recherche d'harmonie avec les éléments qui se retrouvent avec des accords. J'avoue que là s'arrête ma compréhension."

"Tu as entendu parler de l'Harmonie des sept tons, Peredur ?", je questionne.

"Iris, tu vas me dire que tu as passé la nuit dernière dans la Réserve à Poudlard ?!"

C'est de bonne guerre, et je ris avec les autres en secouant la tête.

"Je ne sais pas ce que Poudlard aurait sur la question. Je peux me renseigner si tu veux. Mais le bricolo, comme tu l'avais appelé, qui protégeait la grange de Pembroke, répond à l'Harmonie des sept tons. C'est dans les rapports des analystes. Je ne sais pas si j'y aurais accordé beaucoup d'importance sans nos entraînements !"

"Il y avait sept supports", se souvient Mark. "J'ai eu du mal à tous les voir mais ils étaient là."

Kahn se frotte ouvertement le menton.

"J'ai déjà entendu l'expression, effectivement plutôt pour des dispositifs fixes dont l'harmonie garantie l'efficacité mais... je vais enquêter. Pas spécialement à Poudlard... sans offense... "

"Peut-être demander aux analystes qui l'ont mentionné ?", je suggère. Je partage son doute sur ce qu'on trouverait à Poudlard sur la question - j'aurais plus confiance dans la bibliothèque de mon Grand-Père ou dans le réseau de ma belle-sœur Hermione si je devais mobiliser des ressources familiales.

Kahn me regarde fixement assez longtemps pour que je me demande si j'ai passé la barrière invisible de l'exagération, puis il acquiesce. Je lâche une respiration que je ne savais pas avoir retenue.

ooo Mardi, Londres, chez Iris

"Des trucs à me dire avant qu'on se quitte ?", je lance à Mark et Heathcote alors que nous arrivons aux cheminées de l'Académie. Kahn et son équipe font un briefing sur leurs autres dossiers, on les a laissés.

"Rien d'excitant à part la validation des charges pour l'affaire des Trolls mais pas de date d'audience. Weasley a dit qu'on verrait qui irait à ce moment-là", m'apprend Heathcote.

J'imagine sans peine combien il aimerait en être, mais il y a des chances que de nouveau la géométrie préférée soit moi et quelqu'un de la Brigade. Je décide de suivre l'exemple qui vient d'en haut et de repousser ce débat-là.

"Vous êtes d'astreinte quand ?", j'enquête donc plutôt.

À cause du procès Pembroke à venir, Weasley m'a exemptée d'astreinte "pour l'instant" - ce qui est confortable, mais me donne un sentiment de culpabilité envers Heathcote et Mark, voire envers Caradoc et Cassia.

"Deuxième partie de la nuit", m'informe Heathcote avec stoïcisme.

"Bon, s'il se passe quoi que ce soit, vous me prévenez. D'abord Zoya mais après vous m'appelez, ok ?" Ils opinent de concert. "Si c'est calme, vous avez les rapports de Kahn", j'enchaîne. À la fin de la séance, Peredur nous a distribué comme promis une copie de passages sélectionnés dans les rapports de nos collègues européens. "Merci de lui faire les sous-titres et de ne pas laisser totalement courir son imagination galopante." Je désigne Mark du doigt à un Heathcote plutôt dubitatif.

"Elle a peur qu'on ne fasse rien", prétend Mark plutôt amusé. "Pour ta gouverne, cheffe, ce matin, je révisais le Manuel."

"Ça m'a semblé plutôt un signe de l'ampleur de ton désespoir à faire taire Theodor", je lui rétorque sur le même ton que lui. Je vois bien que la mention du jeune Paulsen intéresse Heathcote. "Aider les policiers reste une bonne activité qui t'apprend beaucoup. Mais, si c'est calme, lire ces rapports sera certainement instructif. On en parlera demain mais n'hésite pas à solliciter l'avis d'Heathcote. Ce n'est pas facile de suivre des rapports surtout étrangers quand on a aussi peu d'expérience que toi."

"Et moi qui croyais que je pouvais donner des ordres à Paulsen !", se marre Mark.

"Tu peux rappeler à Theodor Paulsen que vous avez du boulot - j'espère que tu entends la nuance", je précise. Il me semble assez clair que Mark voudrait que je répète le message de ce matin pour le bénéfice de Wintringham. Essayons, après tout. "Je pense en effet que le laisser discourir sur la marche du monde ne rend service à personne. Mais il ne fait pas partie du film ce soir - si ?"

"Non, c'est l'autre, Adrian Boot, qui sera là", regrette presque Mark.

"Je compte sur toi, Heathcote, pour que tout le monde bosse", je décide de conclure. Mark lui racontera ce qu'il voudra quand ils seront tous les deux. Surtout que ça ne m'étonnerait pas que la rumeur ait couru la Brigade. "A demain, les gars. Promis, je pense à vous !"

J'arrive chez moi tellement tôt que je me demande quand c'est arrivé pour la dernière fois. Je ne trouve pas. J'appelle Sam mais il ne répond pas. Je pourrais enquêter davantage mais je décide que je saurais bien assez tôt ce qu'il a fait de sa journée de récupération. Je m'installe sur le canapé avec une théière pleine, honnêtement contente du changement d'ambiance, et je déroule les parchemins confiés par Kahn.

Les comptes-rendus d'opération illustrent bien les écueils identifiés par Peredur : ne pas prendre des gamins au sérieux, vouloir parlementer, c'est prendre le risque de se faire assommer par des sortilèges quasi-inconnus et violents. Des Aurors en Macédoine ont mis plus d'une semaine à être sortis de la transe dans laquelle ils étaient tombés ! Tous les rapports arrivent à la conclusion que l'avantage des Aurors est l'intervention massive, la protection maximale des agents et la déstabilisation de jeunes sorciers ayant besoin de toute leur concentration pour obtenir le niveau de puissance nécessaire pour produire les sortilèges. Il y a après tout une raison à que presque partout dans le monde, les sorciers aient adopté l'utilisation de baguette ou autres catalyseurs : les magies élémentaires demandent beaucoup d'énergie et de concentration pour être maîtrisées.

De loin en loin, des détails m'arrêtent dans les rapports : des mentions de protection basées sur un réseau de sept sphères sur des bâtiments utilisés par l'Avant-Garde en Slovaquie et en Grèce ; un "chant harmonique suraigu" perturbant des Aurors en action en France ; une statue d'ourse grandeur nature servant de catalyseur dans le parc d'une demeure en Slovaquie ; un labyrinthe éphémère basé sur la magie de Terre permettant à l'Avant-Garde de s'enfuir lors d'une opération en Macédoine. Tous montrent bien une maîtrise importante et créative des magies élémentales qui me fait un peu froid dans le dos.

Pendant cette lecture, je recroise les noms des d'Aurors qui étaient venus à Londres avec Philippine Maisonclaire quand nous avons relié la disparition de Dylan Adawé avec les autres : Azenor Lozac'h, la Française, Blagorodna Chilikov, la Macédonienne, Kamil Medved, le Slovaque, et toute la famille Alkaviadis pour la Grèce. Il y a bien sûr d'autres noms que je ne connais pas mais j'essaie de me réconforter en me disant qu'on est tous dans la même bataille, face à un truc qu'on ne comprend qu'à moitié. Ça me donne envie une nouvelle fois de chercher à contacter Eirani Alkaviadis mais je recule parce que je ne sais pas quoi exactement ce que je lui dirais.

J'essaie de me placer dans une perspective pédagogique et de me demander si quoi que ce soit dans ces rapports peut "troubler le petit" comme l'a formulé Peredur. Je ne trouve pas et Sam pousse la porte de notre appartement me faisant laisser là mes rapports et mes incertitudes.

"Oh tu es déjà là ! Je pensais avoir le temps de te faire une surprise !" est sa sortie quand il me voit. Il a les bras chargés de paquets. "Ma mère ne m'a pas laissé repartir sans de quoi sustenter une armée... alors, on invite !"

"Qui ça ?", j'articule quand je me suis remise de l'information parce que le Samuel McDermott que je connais n'a pas l'invitation facile. Il aime passer ses soirées, tranquille à lire des livres policiers. Bon, il a fait de nets progrès en sociabilité mais de là à prendre l'initiative !

"Ma sœur, son mari, leurs enfants, Brunissande, Cyrus, Ginny et leurs enfants", il énumère. "Je me suis arrêté là. Depuis le temps qu'on dit qu'on va faire un truc tous ensemble. C'est venu au cours de la journée... Ma nièce m'a demandé quand est-ce qu'on les invitait, puis Cyrus m'a appelé pour avoir des nouvelles du procès... et j'ai pensé... pourquoi pas !"

"Pourquoi pas ?", je rigole, c'est plus fort que moi.

"Tu ne veux pas ? Tu es fatiguée ?", il s'inquiète maintenant.

"Mais non, invitons, passons la soirée avec presque tous nos frères et sœurs... C'est génial, Sam, je suis ravie", je promets.

Sans surprise, Samantha et Kenneth arrivent les premiers, pile à l'heure prévue. Leurs enfants ont les yeux écarquillés - c'est la première fois qu'ils viennent chez nous, et ça me fait un peu honte de le réaliser. Heureusement, ma famille ne traîne pas trop et ça équilibre les choses. Brunissande est là avec Aelys, Gin et Cyrus avec Esperanza et Felix. Mes neveux demandent immédiatement si eux peuvent s'installer dans la cuisine pour faire leur soirée à eux et comme je dis oui, parce que le volume sonore sera d'autant diminué, ils entraînent Colm et Coralyn.

"C'est dommage que Caël ne soit pas là, il se serait bien entendu avec Colm", commente Brunissande.

Ledit Colm a l'air pour l'instant plus ou moins sous le charme d'Esperanza qui lui parle de Poudlard comme si elle y était déjà alors qu'ils y entreront ensemble. Aelys en rajoute un peu mais elle en deuxième ligne. Ils ont construit une cabane sous le bar de notre cuisine "pour les petits, c'est-à-dire Coralyn et Felix qui ont l'air, de fait, immergés dans une histoire qu'ils se chuchotent. Samantha s'inquiète qu'ils aient mis trop de désordre et je lui affirme qu'il est temps que quelqu'un mette un vrai bordel dans cette maison.

Je vois bien qu'elle n'ose pas poser la question alors je lui avoue que non, pour l'instant, nos projets d'avenir restent des projets mais que je ne désespère pas. Elle me raconte qu'elle a mis plusieurs mois à tomber enceinte la première fois en m'affirmant que pourtant il n'y avait aucun problème. Je me souviens d'un temps où elle craignait un peu que j'introduise du sang de lycanthrope dans leur famille. Je mesure le chemin parcouru. Nous tombons d'accord pour dire qu'il faut être patients et ne pas se décourager.

Kenneth et Samantha ont respectivement trois et cinq ans de moins que Ginny mais ils se trouvent évidemment des souvenirs en commun, notamment Cyrus en fils du directeur faisant beaucoup de conneries et moi et mon jumeau gambadant dans le château et le parc. Ça occupe une première partie de l'apéritif.

Quand on a épuisé Poudlard, Brunissande demande à Kenneth ce qu'il fait et j'apprends, franchement, je ne savais pas, qu'il est ébéniste. Artisan, je crois qu'on me l'avait dit mais je n'avais pas réfléchi à sa pratique magique. Et, tenez-vous bien, il utilise quotidiennement des sortilèges élémentaux qu'il n'a, bien sûr, pas appris à Poudlard mais auprès de son oncle.

Entre Brunissande, qui se révèle sans surprise plus compétente en artisanat magique que des Aurors, et moi, qui plonge depuis plusieurs jours dans la magie élémentale, Kenneth se retrouve au centre de la conversation, surpris mais flatté de notre intérêt pour les techniques magiques d'ébauche, de ponçage et de montage.

La conversation devient presque générale quand Cyrus et Ginny se mettent à établir des comparaisons avec les techniques de creusage de pirogues au Brésil. Samantha s'enhardit à expliquer qu'elle apprécie particulièrement les techniques de gravure et de sculpture, utilisant un mélange d'air et de feu.

"Je ferme les yeux et je sais que ce sera beau, à la musique que ça fait", elle nous livre avec enthousiasme.

Je me dis que c'est dommage que mon rationnel Mark n'entende pas ça. Mon Sam, qui est quasiment aussi cartésien dans son approche de la magie que mon Aspirant, est clairement sidéré de la tournure de la conversation mais la supporte poliment, sans doute parce sa sœur et son beau-frère ont l'air à l'aise avec ma famille.

Le point d'orgue est atteint quand, répondant aux questions de Brunissande sur la possibilité de rénover une armoire normande très ancienne dont elle a héritée et qui semble se désolidariser après chaque grosse pluie, Kenneth suppose une perte d'harmonie entre les points de fixation principaux.

"Ah, oui, j'aurais dû y penser", soupire Brunissande. "Il doit manquer un ton..."

"Des fois, un dérèglement d'un quart de ton suffit à rendre l'ensemble le mieux conçu fragile", est le commentaire professionnel de Kenneth.

"Vous parlez de l'Harmonie des sept tons ?", je vérifie sur une inspiration.

"Ma chérie !", commente Sam, sidéré quand Kenneth confirme.

Cyrus et Gin me regardent comme si j'étais en train de me transformer sans avoir prévenu.

"Moi aussi, je suis épatée !", renchérit Brunissande avec de l'approbation dans la voix. "Je n'aurais jamais pensé que tu t'intéresses aux harmonies musicales magiques un jour, Iris. Déjà, te faire écouter un concert de musique classique en entier était un bel exploit. Remarque que Kane est bien obligé de s'y mettre... Rien n'est sans doute perdu !"

"Je dois être le seul à ne pas savoir de quoi on parle", conclut Sam.

"Moi non plus", lui assure Ginny. Cyrus ne dit rien parce qu'il écoute et personne n'écoute comme Cyrus quand il a décidé d'écouter.

"Tout assemblage utilisant des magies élémentales est mieux équilibré si les sortilèges utilisés représentent tous les tons d'une gamme. Mineure ou majeure, ce n'est pas important, enfin ça a d'autres effets, mais ça n'a pas d'impact sur la stabilité. Une gamme compte sept tons", explique Kenneth. Je reste la bouche ouverte. "Un problème ?', il s'inquiète.

"Non, j'essaie d'intégrer ta définition. Je vais même l'écrire..."

"On peut savoir d'où vient cet intérêt subi et total, Iris ?", questionne Samuel, amusé mais intrigué aussi, mais je l'ignore complètement toute à ma prise de notes.

"Mais ça ne concerne que les assemblages ? Pas d'autres types de sortilège ? Pour répondre à Sam en même temps, les analystes ont parlé de ça pour les défenses d'un entrepôt dont se servaient des trafiquants", je raconte.

"Oh, Pembroke", imagine Samantha avec une expression dure à traduire. "La bande de Pembroke, comme disent les journaux."

"Exactement", je lui confirme de ma voix la plus factuelle. "C'est notamment de là que je tiens mon intérêt pour les magies élémentales."

"Ça et les enfants qui disparaissent un peu partout", imagine Brunissande. "La presse française parle d'un réseau international et Ron a confirmé que vous étiez dessus, toi notamment..."

"Pas toi, Sam ?", s'étonne Samantha pour son frère.

"J'étais sur le procès Graves et, crois-moi, ça m'a pris tout mon temps." Je vois bien que Brunissande se souvient de la discussion qui a eu lieu lors de la dernière réunion de famille et qu'elle évite cette fois de relancer le sujet. "Le verdict ne devrait pas tarder et je vais avoir de nouvelles affectations", énonce encore mon Sam en faisant de son mieux pour faire comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

"De ce que je comprends, Kenneth", je reprends mon enquête parce que les autres conversations ne m'ont pas l'air si faciles ou souhaitables que ça. "Ça ne sert donc que pour des assemblages ?"

"C'est une règle importante quand on met en relations une série de sortilèges différentes, surtout s'ils dépendent d'un élément différent", il me répond simplement. Brunissande opine discrètement quand elle sent mes yeux sur elle. "C'est rarement le cas pour autre chose qu'un assemblage complexe : un meuble, un bateau ou une pirogue, une charpente, un instrument de musique, un instrument magique fin... mais je ne connais pas tous les usages et toutes les traditions."

"On peut aussi s'y référer quand on utilise un dispositif magique complexe, mettant en jeu plusieurs objets catalyseurs", complète Brunissande. "Un ensemble de statuettes, par exemple", elle pointe parce qu'elle sait que je sais de quoi elle parle et aussi parce que ça doit être le cas pour Kane. Pas que je vais parler de Lo Paradiso avec la famille de Samuel - ça nous emmènerait trop loin dans des terres trop risquées. Mieux vaut rester sur l'artisanat magique. Encore que mon intérêt est ailleurs.

"Mais pas pour... un combat par exemple... ?"

"Un combat ?", répète Kenneth en clignant des yeux. Évidemment. Ce n'est pas parce qu'il a de larges épaules qu'il n'a jamais eu à se battre physiquement. C'est un grand costaud pacifique, je le sais depuis longtemps.

"On dit que vous vous êtes battus avec les... trafiquants de Pembroke", essaie Samantha dans un notoire effort de formulation neutre.

"A ce moment-là, ce n'étaient pas des sortilèges élémentaux", je lui raconte. Ce n'est pas encore dans les journaux, je sais, mais Samuel n'a pas l'air de réagir et sa sœur mérite bien quelques confidences. "Non, je pense plus à des choses que j'ai lues dans des rapports envoyés par d'autres équipes d'Aurors sur le continent... Je ne sais pas à qui poser la question en fait... "

"Brunissande est sur ton canapé", me fait remarquer Cyrus en secouant la tête.

"Combat et harmonie musicale, Brune ?" je vérifie, incertaine.

"Aucune magie de combat n'est uniquement une magie de combat, Iris", me rappelle ma belle-sœur patiemment.

"Si mon chef… "

"Ron ?", veut savoir Ginny.

"Peredur Kahn", corrige Samuel.

"Oh, lui !", commente Cyrus avec une expression insondable mais pas très loin du mépris. "Tu dois t'éclater avec ce vieux salaud !"

"Eh bien, j'apprends des tas de trucs comme ouvrir mon aura à de nouvelles magies", je rétorque, agacée par le jugement de mon parrain et aîné. "On s'entend mieux qu'on pourrait croire et, surtout, je ne ferai certainement pas une enquête derrière son dos. Ne crois pas que Ron ne m'ait pas raconté... " Cyrus blêmit un peu. Au sourire fugace de Ginny, elle aussi sait très bien de quoi je parle. Mais restons civile et concentrée : "Bref, si les conditions étaient réunies, Brunissande, tu accepterais de nous donner ton expertise ?"

"Je n'ai pas grand-chose de mieux à faire tant que Harry ne revient pas d'Italie avec de nouveaux éléments", est la réponse assez enthousiaste de ma belle-sœur.