Refrain 62 | Engagement, volonté et persévérance

O Mercredi, Londres, Division des Aurors

Heathcote est en train de me raconter avec force de détails comment il a envoyé Mark prêter main forte aux policiers pour calmer une sortie de pub quand Hammond Hawlish pousse la porte de notre bureau.

"Tu savais que Iris avait amené des croissants ?", l'accueille Wintringham. Hammond a un sourire timide et incertain.

"Ça mérite un café", je décide en regardant Mark qui comprend au quart de tour. Hawlish réalise seulement quand il est sorti de la pièce.

"Pas obligé..."

"Les croissants, c'est meilleur avec un café. Assied-toi."

"Vous faites ça souvent ?", questionne Hammond quand il s'est installé en face de moi avec des gestes retenus.

"Non. Ils étaient d'astreinte cette nuit. J'ai décidé d'être une cheffe attentionnée", je badine.

Hawlish opine dans le vide. Je ne presse pas. Mark revient avec un mug de café fumant.

"Tu venais nous voir, Hammond ?", je m'enquiers quand notre visiteur a croqué dans un croissant.

Hammond s'essuie lentement les mains et me tend des rouleaux qu'il avait déposés sur la table : "Le dossier des Trolls. Bon pour nous. Deux reformulations - des suggestions de forme. Une accusation solide."

"Tu nous l'amènes en personne", je souligne.

"J'étais un peu curieux de... où vous en étiez... avec l'Avant-Garde", il formule.

C'est mon tour d'opiner. Heathcote me lance un regard furtif avant de se risquer : "Tu ne manques rien, Hammond. On passe des heures en astreinte et on s'entraîne à des magies bizarres sans aucune assurance de faire partie du dénouement !"

Hawlish opine lentement avec une expression de compréhension sérieuse qui me paraît construite de toutes pièces. J'essaie de réfléchir à ce qu'il peut vouloir savoir sur l'Avant-Garde sans réellement trouver. Reste le dossier entre mes mains qu'il semble avoir amené comme une monnaie d'échange.

"Tu dis que tout va bien donc ?", je le relance en agitant le faisceau de rouleaux qu'il m'a donné.

"Rien de spécial à signaler", confirme Hammond mais ses yeux sont sur moi. Il attend qu'un signe, je le vois bien. Faute de meilleure idée, je risque à tester une possibilité. Un test large, rien de spécifique.

"En bossant avec Emma. J'ai vraiment apprécié son approche systématique. Ça permet vraiment de réfléchir à la position du juge et à celle de l'avocat, de bien identifier les enjeux", je développe sur le ton de la conversation.

"Emma est de très bons conseils", commente Hammond. Une pointe d'amertume peut-être. Je ne dis rien, il reprend : "Mais c'est la méthode qui nous permet d'évaluer vos dossiers."

"C'est ce que tu as fait ?", je vérifie, sincèrement intéressée.

Hawlish opine de nouveau avant de développer son évaluation du dossier en se basant sur les différents protagonistes, ce qu'on sait de leurs motivations : le chef d'entreprise dépassé par son divorce et ses dettes ; des Trolls ayant librement interprété les ordres qu'on leur a donnés ; Des voisins plus ou moins impliqués dans un conflit larvé... Mark et Heathcote écoutent poliment. Mark plus poliment que Heathcote peut-être. Je crois que mon adjoint ronge son frein. Je ne doute pas un instant que Wintringham maîtrise son dossier mais je me dis qu'on tient peut-être un bon deal pour qu'il puisse mener le procès.

"Tu pourrais aider Heathcote à préparer l'audience alors ?", je questionne à brûle-pourpoint.

"Quoi ?", proteste mon second en même temps que Hawlish remarque que ce n'est pas une affaire compliquée.

"Pas spécialement compliquée mais si vous y alliez tous les deux, ça serait bien non ?" Hawlish n'ose pas mordre à l'hameçon. Heathcote me dévisage mais je n'ai pas le temps de chercher à évaluer ce qu'il en pense. L'urgence est ailleurs. "Tu serais partant, Hammond ?"

"Lui et moi ?" J'acquiesce. "Mais il faudrait que..." L'obstacle doit lui paraître trop gros, Hawlish ne finit pas.

"Je m'engage à tenter de vendre l'idée à Weasley. "

Les yeux de Hawlish vont de Wintringham à moi comme s'il cherchait à évaluer un piège et je le laisse réfléchir. Heathcote me regarde à la dérobée, et je lui fais un signe de tête pour l'engager à la patience voire à la compréhension.

"Tu fais ça pour Wintringham", juge lentement Hammond Hawlish et, quand je veux protester, il secoue la tête et lève les deux mains. Un geste de plaidoirie. "Ce n'est pas un reproche, Iris. Il est ton ami et Weasley t'a demandé de le coacher. Tout le monde le dit. Sinon... vu notre relation, je pourrais me dire que tu te fiches de moi. Mais tu ne te fiches pas de Heathcote et tu ne te fiches pas des résultats de ton équipe, je le sais. Donc ça me rassure sur le sérieux de ta proposition."

"Tu n'es pas obligé", je tente un peu impressionnée par son évaluation globale et le courage de son exposé.

"Je serais sans doute stupide de refuser. Si tu arrives à convaincre les chefs, oui, je suis partant."

J'acquiesce lentement en me demandant si ça pouvait avoir été l'intention première de Hawlish. Il me semble que non. Le silence dure. Ses yeux vont de l'un à l'autre. Mark est tendu et Heathcote... résigné, je dirais.

"Je sais que tu ne me dois rien, Iris", reprend lentement Hawlish en me regardant. Il a un geste vers Mark avant de rajouter : "Même pas pour lui, hein... mais je suis arrivé à la conclusion que j'avais encore moins de chance avec Kahn."

À ce point, il soupire et détourne les yeux et je décide que je peux faire un geste de bonne volonté.

"L'Avant-Garde", je postule donc. Hawlish acquiesce et confirme.

"Bien sûr, avoir une place au procès des Trolls sera bon pour mon avancement... Mais ce qui pèche le plus dans mon profil aujourd'hui, c'est le manque d'intervention de terrain... Et c'est un cercle vicieux, je ne participe pas, donc je perds en pratique... et on ne pense jamais à moi… Je ne dis pas que je suis un combattant de ta trempe, Iris", il rajoute précipitamment comme si j'avais objecté. "Mais je ne peux pas prouver ce que je vaux si je ne participe jamais !" Rien de faux. J'approuve gravement et patiemment. Les garçons sont totalement immobiles. Hawlish hésite encore avant de lâcher ce qu'il est venu me dire : "Le truc, c'est qu'il se dit qu'il s'agit de magies élémentales... et... moi, je viens d'une longue lignée d'artisans magiques - charpentiers, tailleurs de pierre, orfèvres... Des deux côtés de ma famille, en fait. Seul mon père s'est démarqué en devenant Auror. Mais toutes mes vacances, je les ai passées dans les ateliers de mes grands-parents, de mes oncles et tantes... Air, Terre, Feu, Eau... Honnêtement, je connais bien..."

"Sérieux ?", je questionne. "Tu sais les ressentir et les identifier ?"

"Tu crois que je frime ?" il contre avec un peu de colère.

On se regarde longtemps.

"Je ne promets rien."

Oo Mercredi, Londes, Division

"Hawlish ?", souligne Ron quand je propose que le duo défende le dossier des Trolls contre leur employeur indélicat.

"Sans doute un policier aussi", je biaise. "Une géométrie comparable à celle que Sherbune, Lebenrecht et moi."

Je n'ai pas répondu au fond de sa question mais il ne relève pas. Il se cale juste dans son fauteuil pour se tourner vers Heathcote pour lui demander : "Tu le sens ?"

Wintringham inspire avant de répondre avec un notable effort de diplomatie : "Je suis honoré qu'Iris pense à moi pour le procès. Je connais vraiment bien ce dossier, lieutenant. On peut dire que je l'ai construit." Il inspire de nouveau avant de conclure : "Si la géométrie la meilleure est moi et Hawlish pour la Division... je fais confiance à Iris."

Ron a un petit rire sec. "Ce n'est pas ton idée mais elle t'a mis dans le crâne que c'était ta seule chance", il reformule. On s'abstient de commenter de notre côté du bureau. "J'imagine que ça peut être fonctionnel et bénéfique pour vos avancements respectifs. Je vais en parler à Diantha, mais il ne va pas falloir décevoir, Heathcote."

"Non, lieutenant."

Ron semble méditer - signe souvent annonciateur qu'il va nous remercier, et je me demande si je vais oser poursuivre. Sauf que je n'aurais pas d'autres opportunités.

"Doit-on s'attendre à d'autres dossiers, lieutenant ?", je tente.

"Je fais de mon mieux pour vous protéger mais je ne peux rien promettre. Comment se passe votre entraînement avec Kahn ?"

"On est dans des terres étrangères", je me lance. "N'importe quel artisan en sait davantage que nous sur ces magies. Mais je suppose que c'est mieux que rien."

Ron se frotte le menton l'air distant.

"Ce matin, Brunissande est venue nous voir au petit-déjeuner. Elle m'offrait son expertise en magie élémentale... Quand je suis parti, Hermione était fascinée par une histoire d'accords majeurs..."

"Je n'ai communiqué aucun élément du dossier, Lieutenant. J'ai juste demandé si elle aurait du temps à nous accorder pour le cas où ma hiérarchie autorisait cette démarche", je m'empresse de lui assurer. Merlin, protégez-moi de mes belles-sœurs désœuvrées et pleines d'initiative !

"Elle m'a affirmé que tu étais restée très vague sur les besoins", il confirme. Je parie qu'il a demandé. "Je lui ai dit que pour que j'autorise son expertise, il faudrait que le responsable de ce dossier - pas toi - prenne la peine d'argumenter en ce sens."

"Message reçu, lieutenant", j'articule en me retenant de grimacer. Dans l'idéal, j'espérai le rapport de force inverse.

"Tu comptais bien lui en parler ?", vérifie Ron pas encore soupçonneux mais sur ses gardes.

"Je comptais te demander si tu avais une objection de principe à ce que je lui propose", je formule en soutenant son regard.

Il prend le temps de ruminer sa réponse.

"J'avoue que je suis curieux de voir ce qu'il fera de la proposition d'une experte qui soit une belle-fille de notre Commandant."

"Pas gagné", je mesure.

"Mais je n'ai pas d'opposition de principe. Juste besoin qu'il fasse la démarche de venir m'en parler", précise Ron avec un air assez sombre. Heathcote fronce les sourcils en me regardant. Je suis contente qu'il comprenne comme moi.

"Tu me demandes de l'y inciter, lieutenant ?", je vérifie.

"Je n'ai aucun rapport sur ce que Kahn fabrique, ce qu'il envisage, ce qu'il vous propose !", il se plaint.

Et tu ne veux pas en faire un conflit sans avoir essayé une voie détournée, je mesure.

"Je ne suis pas certaine d'avoir l'influence que tu me prêtes, Chef, mais... je vais essayer."

"L'alternative n'est bonne pour personne", soupire Ron. "Tu as été mise là aussi pour ça", il me rappelle sans élever la voix mais il n'en a pas besoin.

ooo Mercredi, Londres, Académie

"Desfées ? La femme de ton frère Harry ? Celui qui est l'ami d'enfance de Weasley ?"

"Oui, Chef", je confirme prudemment. Libbie Jenkins se tient tout aussi prudemment en retrait et j'ai laissé les garçons à leurs dossiers. Pas qu'ils auraient pu faire grand-chose pour m'aider, objectivement.

"Elle est bonne ?", enquête Kahn, insondable.

"Elle s'y connaît en magie élémentale et en magie musicale."

"Faudrait que ça soit autorisé plus haut - c'est une civile", il remarque. J'opine. "Tu ne peux pas demander ?", il ose.

"La procédure est que tu fasses la demande, Chef", je formule sans joie. Je me retrouve entre un lieutenant qui ne veut pas s'imposer à son subordonné et ledit subordonné qui ne veut pas affronter la situation. Et tout ce petit monde a porté les couleurs rouge et or ?

Peredur Kahn me lance un regard torve que j'encaisse du mieux que je peux. Je me demande s'il peut être paranoïaque jusqu'à me penser en mission pour l'amener à devoir s'abaisser devant Ron. Pas qu'il aurait totalement tort. Mais pas complètement raison non plus. Comme je ne me vois pas lui expliquer ça, j'essaie une autre voie.

"En fait, j'ai remarqué le nom d'une Analyste - Whitechapel - qui est intervenue plusieurs fois dans nos dossiers liés à l'Avant-Garde. Peut-être que ça vaudrait le coup de la rencontrer et de parler avec elle, de voir ce qu'elle a compris de leurs modes d'action et si elle a des choses à nous conseiller... ?"

"Whitechapel ?", relève Kahn en se tournant vers sa seconde qui prend le nom en note. "J'imagine qu'un peu d'expertise ne peut pas faire de mal à ce stade. Je suis moins rétif à la théorie magique que la plupart des gens le croient."

Ne me sentant pas concernée par la pique, je l'ignore.

"Il y a une autre personne qui est venue me proposer son expertise", je décide d'abattre tout mon jeu. "Hammond Hawlish. Il a participé aux recherches aux archives et du coup, il voit bien de quoi on parle... "

"Le gars qui traine au service juridique ?", vérifie Kahn pas loin du mépris.

"Toute sa famille, des deux côtés, sont des artisans et des praticiens en magie élémentale", je continue bravement - franchement, je suis à deux doigts de jeter l'éponge. "Il dit qu'il sait les ressentir et les reconnaître. Il aimerait participer à nos entraînements... Sortir de son bureau aussi", je plaide encore sur une dernière inspiration.

"Je croyais que vous ne pouviez pas vous voir", est le commentaire de Kahn. Libbie Jenkins m'observe avec une curiosité non dissimulée.

"On n'est pas amis mais... on se connaît depuis longtemps, et... je crois que lui comme moi sommes fatigués de nous disputer par principe... "

"Il paraît surtout jaloux de toi" est l'analyse de Kahn.

"Il est jaloux de ma réussite qui est plus rapide que la sienne", je reformule dans un soupir. "Mais il... Je me dis qu'on a besoin de gens qui connaissent ces magies, de praticiens les plus diversifiés possibles. Et il a envie d'être utile et d'être reconnu... Finalement, on est tous un peu comme ça, non ?"

Kahn a un air amusé qui le rajeunit étrangement quand il me répond : "T'es un sacré numéro, Iris ! Tu as l'air taillée dans l'étoffe dont on fait les chefs, de connaître les rouages et les équilibres mieux qu'un vieux routard et puis, d'un coup, tu t'intéresses à la carrière du gars qui est jaloux de toi... P't-être que c'est ça, le truc, d'ailleurs... T'y réfléchiras, Jenkins !" Libbie a un sourire rapide en réponse que je n'ai pas le temps d'analyser. "C'est sûr que je ne comprends pas totalement, mais tu n'as pas tort quand tu dis qu'on a besoin de gens qui savent de quoi ils parlent... Je vais aller demander audience à notre fringant lieutenant Weasley et lui parler de tout ça... Tu penses qu'il va dire quoi ?"

Je ne saurai sans doute jamais la teneur exacte de la discussion entre Kahn et Weasley, mais aucun écho d'explosion n'arrive jusqu'à moi. C'est Mark qui vient me donner l'heure de l'entraînement - en tout début d'après-midi et quand on arrive à l'Académie, Hammond Hawlish est là. Jenkins me fait un clin d'œil si furtif que je l'ai peut-être rêvé.

On reprend nos entraînements sur la même base que les jours précédents et Hawlish ne fait montre d'aucune difficulté pour détecter les différentes magies et leur opposer un bouclier avec efficacité. On a tous fait des progrès mais on sent bien que son expérience en la matière est plus profonde et ancrée. Son visage reste cependant très concentré comme s'il avait peur de se tromper.

On tente de monter en puissance et en rythme quand la porte de la salle d'entraînement s'ouvre sur une fine silhouette blonde et filiforme. L'Analyste Elinore Whitechapel s'assoit avec un minimum de gestes sur un banc. Elle fait un signe de tête en direction de Kahn et se tient totalement immobile à nous observer. Comme les artisans ne cessent de nous bombarder de sortilèges, je ne creuse pas plus ce que signifie sa présence jusqu'à la pause suivante. Alors qu'on prend le temps de boire, de s'asseoir voire d'aller aux toilettes, Kahn se tourne vers Whitechapel pour la remercier de sa venue et lui demander ce qu'elle pense de ce qu'elle a vu. La jeune Analyste lui répond avec cette diction précise dont je me souvenais qu'elle n'est pas spécialement impressionnée par notre performance.

"Je comprends bien que vous cherchiez à limiter les blessures et je ne sais pas grand-chose de comment se gère une intervention mais je ne vous vois pas avoir le dessus à moins d'être très nombreux à intervenir. Vous m'aviez dit ce matin que je verrai toute l'équipe dédiée. Vous êtes très peu."

"Effectivement", reconnaît Kahn.

"Des boucliers protègent mais ils ne vous permettront pas de prendre le dessus", répète Elinore Whitechapel.

Paul Newt grommelle dans mon dos que les théoriciens ne devraient pas venir s'occuper de la pratique et ça plaît bien à Mark, je le vois.

"Nous manquons en effet d'une stratégie de contre", admet Kahn. "C'est bien pour cela que je suis venu vous demander votre aide, Analyste Whitechapel."

Elinore Whitechapel ne semble pas irritée par la réplique.

"Les boucliers diffusent le sortilège ou le charme qu'ils arrêtent. Il me semble qu'il serait plus judicieux de chercher à engager le sorcier qui vous a attaqué plus longtemps. La tradition de l'usage combatif des magies élémentales est de répondre par le même sort - attaque et parade se heurtent et entrent en résonance puis en stase. La volonté, l'engagement et l'endurance deviennent des éléments déterminants de la réussite. Il me semble que ce sont des qualités communes pour des Aurors."

"On pare avec le même sortilège que l'attaque ?", vérifie Kahn pour nous tous. "Mais nous ne savons pas lancer ces sortilèges !"

"Pas pour l'instant", reconnaît Whitechapel. "Et une vraie formation de magie élémentale est certainement exclue vu le temps imparti. Mais la magie élémentale compte parmi les plus anciennes magies. Elle est utilisée partout dans le monde. Ses fondements sont finalement plutôt instinctifs. Si vous êtes concentrés et à l'écoute de ce que vous dit votre aura - et c'est bien la nature des exercices que je vous ai vu pratiquer - vous savez quelle magie vous est opposée. Si vous laissez votre instinct répondre, il y a une très forte probabilité que, par mimétisme, votre magie oppose exactement le même sort."

La sortie nous laisse tous silencieux. Kahn compris.

"J'imagine que vous avez tous vu des sortilèges identiques s'affronter... Ils entrent en résonance harmonique profonde exigeant beaucoup de la magie des protagonistes... Quand il s'agit de magies médiatisées - utilisant des baguettes - ça peut avoir des conséquences annexes très fortes, comme de faire remonter les sorts précédemment lancés, de faire apparaître les conséquences de ces sorts... voire des résonances psychiques de protagonistes", Elinore s'enflamme pour son sujet avec cet intérêt académique qui m'a toujours échappé.

"Je vois ce que vous voulez dire", intervient Kahn, "mais reste la difficulté d'opposer le même sort... Vous parlez d'instinct. Je n'ai rien contre les démarches magiques instinctives. Au contraire. Tous ces petits jeunes derrière moi peuvent en témoigner ! Je passe mon temps à leur dire de débrancher le cerveau. Mais j'ai du mal à baser toute ma stratégie d'intervention contre des magies inconnues sur... notre seul instinct."

Une fois de plus, Elinore Whitechapel accepte la contradiction avec patience et philosophie.

"Je pense qu'il vous faut une démonstration. Aucun d'entre vous ne peut lancer de sortilèges élémentaux ?"

"À part les artisans... "

"Moi", se risque Hawlish. Il résiste vaillamment au silence surpris qui suit.

"Quels éléments ?", questionne finalement Whitechapel.

"Eau et feu... sont ceux que je maîtrise plutôt", formule Hammond.

"Partons sur l'Eau", décide Elinore en allant se placer au milieu de la salle avec une détermination et une assurance tranquilles. Pas de baguette en vue. Hawlish la suit sans trop réfléchir d'abord, je crois. "Allez-y, Auror Hawlish. Ce que vous voulez."

Logiquement, Hammond regarde Peredur Kahn qui a l'air plus fasciné qu'autre chose. Quand il se rend compte que Jenkins et moi nous sommes aussi tournés vers lui, il se secoue.

"Analyste Whitechapel, sans préjuger une seconde de vos capacités, je préférerais qu'on inverse les rôles", il commence avec une formulation prudente et diplomate qui lui ressemble très peu.

"Je préfère commencer, Auror Kahn. J'ai proposé l'exercice, c'est normal que je montre comment il se déroule."

Quelques secondes passent, et Kahn hausse les épaules puis me regarde : "Un conseil, Iris ?" Le sous-entendu - elle est là parce que tu l'as suggéré et s'il lui arrive quelque chose, j'aimerais bien que tu en sois aussi responsable que moi - ne m'échappe pas.

"J'imagine que le principe peut être montré avec des sortilèges peu dangereux", je tente.

"Elle a choisi l'Eau", rappelle Hawlish avec une patience affectée. Je dirais que maintenant qu'on doute, il a hâte de participer à un truc qu'il semble le seul capable de maîtriser.

"Bonne douche alors", je conclus peut-être pas trop gentiment. Il y a des rires, et Hammond serre les dents mais ne me regarde pas. Pas trop de quoi être fière, je décide amèrement.

Elinore Whitechapel a un geste de la main pour Hammond qui opine. Trois secondes à peine plus tard, alors qu'aucune baguette n'est visible, deux petits nuages s'opposent à mi-chemin entre les deux protagonistes. Ils sont de taille égale, avec de légères ombres violacées qui indiquent sans doute leur nature magique, j'analyse malgré moi. Pendant de longues secondes, presque une minute, il ne se passe rien de plus. Hammond a l'air profondément concentré, Elinore a l'air juste attentive. Elle finit par reprendre la parole :

"L'idée n'est pas d'établir qui de nous deux tiendrait le plus longtemps", elle commence. "Mais de montrer maintenant ce qui se passe si quelqu'un faiblit. Je vais faiblir, Auror Hawlish. Ne vous inquiétez pas, Auror Lupin, ça ne se terminera pas en douche... "

C'est imperceptible d'abord mais son nuage recule, puis le recul s'accélère, avec des mouvements chaque fois plus importants. Le nuage de Hawlish poursuit celui de Whitechapel jusqu'au moment où ils fusionnent pour former un nuage plus important encore avec des ombres violacées encore plus marquées. Elinore me paraît plus concentrée quand elle le voit arriver et lui oppose au dernier moment une sorte de bouclier - j'ai senti une magie de l'Air à l'œuvre. La pluie s'écoule autour d'elle comme si elle était dans une bulle et forme une mare au sol.

"Finite incantem", murmure Hawlish et Elinore le remercie.

"Lutte, recul, fusion, amplification", elle souligne d'un ton professoral.

"Vot' bulle est assez chic aussi, Analyste Whitechapel", apprécie Kahn.

"Vous avez envie d'apprendre ?", propose Elinore en recoiffant une mèche échappée de sa stricte natte.

On passe les heures qui suivent à cela. Les artisans - un pâtissier, un forgeron, une potière et un cordonnier - participent à visage découvert cette fois. Humilité. Newt, Wintringham et Kahn sont les premiers à lancer des sortilèges solides. Jenkins et moi y arrivons peu après et on se frappe dans la main de satisfaction. Mark, une nouvelle fois, galère singulièrement.

"Mais quand il arrive à former le sort, il le tient", je commente pour Whitechapel qui s'est maintenant concentrée sur lui.

"C'est la nature du sortilège qui le gêne... L'Aspirant Wang n'accepte pas totalement d'utiliser son instinct. Une formation plus complète, avec des aspects théoriques, l'aiderait sans doute à dépasser cette prévention, mais nous n'en avons pas le temps."

"Vous avez de vraies opinions en termes pédagogiques", j'apprécie. Cette fille que j'ai dû croiser à Poudlard mais sans me souvenir d'elle ne cesse de m'épater.

"Quelqu'un comme votre frère Cyrus dirait que la théorie sert au moins à ça", elle sourit furtivement. J'ai donc la confirmation qu'elle a bien eu mon frère comme professeur. Je lui rends volontier son sourire. "Reste à partir du terrain et à construire la théorie plus tard - je cite de nouveau mais vous le savez. Vous ne ressentez aucune compulsion quand mon sortilège se forme, Aspirant Wang ?", elle questionne plus haut

"De balancer un Assommoir !", lui répond Mark avant sans doute trop de sincérité. Paul Newt se marre.

Elinore Whitechapel penche la tête de côté pour observer Mark qui s'assombrit en anticipant une rebuffade quelconque. Mais Whitechapel opine lentement : "Mais pourquoi pas. C'est une autre approche. Tant que cet Assommoir est envoyé non contre le lanceur du sortilège mais contre le sortilège lui-même. Essayons."

"Analyste Whitechapel... ", s'interpose Kahn avec plus de fermeté que la première fois.

"Si quelqu'un d'entre vous veut lui faire face, je pourrais observer plus tranquillement", cède Elinore avec facilité. "Quelqu'un à qui il osera balancer un Assommoir consistant. Raison de plus pour que je passe mon tour."

Comme il me semble que c'est par définition ma place, je m'avance face à Mark qui ne fait aucun commentaire. Il sort lentement sa baguette et me regarde. Je crois que ça lui fait bizarre que je n'ai rien à la main. Moi, en tout cas, je ressens une petite angoisse.

"L'Assommoir doit viser le sortilège, pas la personne", répète Elinore. "A trois, Auror Lupin. Le sortilège que vous voulez."

La première fois, Mark se prend une nouvelle douche qui l'énerve profondément alors que j'arrête son Assommoir de justesse vu la puissance brute qu'il a mis dedans et que je n'ai pas ma baguette. Personne ne fait de commentaire. Au deuxième décompte d'Elinore, l'Assommoir de Mark semble rebondir sur mon nuage. Les deux sortilèges ne s'opposent pas mais mon nuage est dévié et perd de sa puissance et, comme je le regarde, je manque de nouveau de me prendre l'Assommoir.

"Même quand ça ne fonctionne pas totalement, c'est intéressant", juge Kahn.

La troisième et la quatrième fois ressemblent à la deuxième à la différence près que je suis plus prête pour les Assommoirs et que Mark réussit une Bulle d'Air contre mon nuage la dernière fois. Tout le monde applaudit cette performance, et c'est quand même chouette pour lui, je décide.

"Je n'ai pas fait exprès !", il proteste néanmoins, pas très loin de la colère.

"C'est toute l'idée, Wang. Les tripes, pas la tête !", lui répond Wintringham.

Mark se fige un instant, agacé, mais se reprend et opine. Quand il se remet en place, il me regarde et inspire avec un regard stable et vide d'émotion. "Prêt, Iris."

Je lance mon nuage pour la cinquième fois. Je ressens de moins en moins de difficulté à le faire. Une odeur de forêt humide flotte dans l'air quand il se forme. L'Assommoir de Mark est déjà perceptible, comme une projection dans l'espace. Quand le nuage apparaît, je le pousse mentalement vers mon Aspirant, sans y mettre trop de force mais plutôt de la détermination comme Whitechapel nous l'a conseillé. Au même moment, l'Assommoir sort de la baguette de Mark pour se placer exactement dans son alignement. Je ressens physiquement le moment où les deux sorts se rencontrent et tentent de prendre le dessus de l'autre. Mark recule sous l'impact mental, et mon nuage avance.

"Lâche pas, gamin, fais-la suer un peu", encourage Kahn.

Le nuage s'immobilise face à l'Assommoir. J'essaie de mettre plus de force dans sa progression.

"Ce n'est pas une question de puissance, Auror Lupin", rappelle Whitechapel.

"C'est une question de volonté", renchérit le pâtissier.

Il me faut de longues secondes pour prendre le dessus. J'ai l'impression que la résonance créée par les deux sortilèges change de note. C'est imperceptible d'abord mais, finalement, mon nuage avance, se nourrit de l'Assommoir et finit par pleuvoir sur un Mark qui ne cherche pas à se protéger cette fois.

"Bien mieux", annonce Elinore insensible au regard bouillant de Mark. "Je propose que tout le monde essaie les deux méthodes afin de voir ce qui vous va le mieux."

"Maintenant ?", vérifie mon Aspirant avec une certaine animosité.

"Si t'es fatigué, tu vas peut-être enfin lâcher la tête", je commente.

Heathcote et Paul le plaignent bruyamment de mon insensibilité, mais Mark se le tient heureusement pour dit. On travaille tous encore une heure en se concentrant uniquement sur la rencontre des sortilèges - on ne mène pas les duels au bout. Je ne pense pas qu'on se soit individuellement pris autant de sorts mal contrés depuis des années ! Mais on serre les dents et on gagne lentement en précision et en régularité. On arrive tous aussi à se protéger de cette Bulle d'Air instantanée qui est moins solide qu'un bouclier, mais instinctive et rapide.

On est en train de partager un café et des pâtisseries bien méritées à la cafétéria de l'Académie quand mon miroir vibre. Je l'ignore et il cesse. Quelques secondes plus tard, il recommence. Je le tire donc de ma poche en faisant signe à Elinore Whitechapel de continuer de nous parler de ses étés passés avec ses grand-mères orfèvres. Quand je le retourne, je vois le visage impatient de ma mère. La réaction de mes voisins - Mark et Heathcote - amène toute la tablée à se taire.

"Pardon pour l'attente, Commandant", je commence prudemment. Mon cerveau raisonne que si c'était une nouvelle mission, Weasley aurait appelé. Mais je ne vois pas quelle raison personnelle l'aurait fait insister autant - à moins d'une catastrophe familiale... Je crois que je préfère une raison professionnelle.

"Tu es à l'Académie ?", elle vérifie sans tension particulière maintenant que j'ai repondu. "Avec Kahn et toute la bande ?"

"Oui, on s'est entraîné avec l'Analyste Whitechapel et je pense qu'on a fait de grands progrès", je réponds lentement. Kahn approuve ma formulation de l'autre côté de la table. Jenkins a l'air désolée pour moi.

"Mais vous avez fini ?", insiste ma-mère-mon-commandant, qui n'a pas pris la peine de situer le registre de la conversation. Parfois, je l'étranglerais bien. Je me contente de confirmer sobrement.

"Je ne vais pas te déranger longtemps. L'information vient de nous arriver : le verdict pour Graves sera rendu demain matin, 9h 30. Je pense que notre équipe a besoin de tout le soutien possible", elle enchaîne.

"Tu es inquiète du résultat ?", je questionne, la gorge brusquement serrée.

"Pas exactement" est sa réponse millimétrée. "Je veux juste que la Division affiche ouvertement son soutien à une équipe qui a été malmenée, face à verdict qui va être commenté quel qu'en soit le résultat. Donc, je veux que tout le monde soit là : toi, Wang, Wintringham - surtout Wintringham d'ailleurs si tu as des problèmes à libérer les deux. Tu peux renvoyer à moi si tu rencontres des difficultés."

"Bien, Commandant", je réponds sobrement. "On sera tous les trois au Magenmagot, à 9 h 30."

"Soyez là avant. On est présent, on ne fait pas une entrée fracassante."

"Je mesure la différence", je promets.

"A demain, Iris. Vous me raconterez vos affaires de magie élémentale à l'occasion, ça a l'air plus amusant que mes sempiternelles réunions", elle termine.

"Le verdict de Graves est demain matin, 9h 30. On est là pour l'entendre, tous les trois", je transmets à mon équipe en rempochant mon miroir.

"Ça risque aussi d'être celui de Starling non, ?", intervient Kahn.

"Aussi", j'admets le cœur un peu serré et incapable de définir ce que serait un bon verdict de mon point de vue. Mãe n'a parlé que de Graves mais je ne sais pas à quel point elle peut avoir des informations sur ce qui a été décidé. Elle peut aussi avoir oublié le nom de la semi-Harpie qui a tant à perdre dans cette affaire.

"Moi aussi, je dois être là ?", questionne Heathcote.

"Elle a dit tous les trois", souligne Mark pas loin de lever les yeux au ciel. Les gâteaux n'ont pas suffi à lui faire retrouver la détente et la mesure.

"Le Commandant a dit que s'il fallait que qu'un de vous reste d'astreinte, elle te voulait toi, Heathcote, en uniforme dans la délégation de la Division", je précise, et Mark entend la réprimande implicite. Il faut dire que Paul Newt ricane et Hammond Hawlish a un regard entendu.

"C'est... je serai content d'être là... Si elle veut une délégation, c'est qu'elle pense qu'il sera condamné, non ?", creuse Heathcote qui a ses propres enjeux dans ce procès.

"Elle n'a pas été aussi affirmative", je tempère. "L'important pour la Division, c'est d'assumer collectivement... "

"Il a de la chance McDermott", estime alors Kahn me prenant totalement par surprise.

Le silence est total pendant de longues secondes. Jenkins et Wintringham grimacent de concert.

"Tu ne penses pas ce que tu dis, Peredur", je finis par formuler en le regardant. "Dire qu'elle prend la moindre décision avant tout pour préserver la carrière de mon mari... Merlin, tu n'es pas celui qui a insinué souvent qu'elle ne me faisait pas de cadeau ?"

Kahn a l'air de considérer l'argument comme s'il le découvrait.

"Elle défend quand même ses protégés... depuis longtemps... "

"Tu parles de Weasley", je comprends, et il est surpris que je le sache et que je le dise devant témoins. "Tu vois où il est aujourd'hui et tu refais un peu l'histoire, non ? Elle ne t'a pas laissé le virer quand il a fait une connerie, Aspirant, et tu penses que ça justifie toute sa carrière ? Qu'il ne doit rien à son propre travail ?"

"Elle a acheté sa loyauté", il répond.

"Tu aurais voulu qu'il mérite sa seconde chance, c'est ça ?", je questionne très doucement parce que j'ai l'impression que c'est ce que Cyrus dirait et qu'il est, pour moi, celui qui sait tout des secondes chances.

Kahn me considère longtemps alors que les autres font tous de leur mieux pour avoir l'air de regarder ailleurs. "Pas une question de mérite ?", il vérifie avec la même curiosité tranquille avec laquelle il a interrogé Whitechapel.

"Plutôt d'engagement, de volonté et de persévérance", je propose.

"Je vais méditer cette nouvelle maxime, Auror Lupin", il conclut.