63. Transe, prestance et résonnance
o Jeudi, Londres, Magenmagot
On est levés à l'aube, Sam et moi. Je ne sais pas s'il a dormi et je ne lui pose pas la question. Il mange distraitement et je ne cherche pas tellement à le sortir de sa transe. Il a peut-être besoin de flipper ou de rêvasser, et je ne peux pas toujours prétendre tout savoir de ce qui se passe dans sa tête. Je n'aimerais pas l'inverse.
On est de fait bien avant l'heure de l'audience au Magenmagot. Seamus aussi. Il me dit qu'il est content que je sois là sur un ton qui me semble sincère. On partage un café silencieux et, petit à petit, les autres arrivent. Wintringham d'abord qui nous apprend que tous les membres des Bizarr' Sisters sont là eux aussi.
"Il n'y avait pas de consignes contre leur venue, hein, Iris ?", vérifie Heathcote, nerveux et à fleur de peau. Je lui confirme que non mais il ne semble pas aller tellement mieux et refuse le café que lui propose Sam.
Mark arrive après, les yeux un peu écarquillés. Sa nervosité curieuse détend un peu l'atmosphère en nous rappelant à tous en contrepoint l'ampleur de nos expériences individuelles. Il passe son temps à vérifier que son uniforme n'est pas froissé et ne boit pas le café que Seamus lui a servi. Il nous rapporte très sérieusement que "le Commandant et le lieutenant Paulsen sont là. Elles parlent aux journalistes." Seamus et Sam échangent un regard mais ne font aucun commentaire.
Un greffier vient chercher Seamus qui revient avec les deux policiers moldus en uniforme : la superintendante Angélique Bosch, notre contact habituel à Scotland Yard, et l'inspecteur David Chizoba que nous sommes tous contents de revoir. Les accueillir nous offre une distraction bienvenue à l'attente de nos cheffes et du début de procès.
Dawn et ma mère pénètrent quelques minutes après neuf heures et quart dans la salle de travail de la Division au Magenmagot. Mãe indique, en levant les yeux au ciel et en ayant l'air de trouver ça plutôt drôle, qu'elle a déjà donné deux interviews. Dawn est la seule à lui sourire en réponse. Le greffier vient nous chercher avant qu'une quelconque conversation ait pu commencer.
"Vous entrez en dernier, on vous ouvre la voie", indique ma mère pour Seamus et Sam qui acquiescent. Elle fait signe aux policiers moldus de l'accompagner. "Présentez-moi l'inspecteur Chizoba, Angélique. "
Je me retrouve avec mon équipe derrière ma mère, les policiers moldus et Dawn à descendre la travée centrale. Derrière moi, Sam et Seamus ferment la marche. La salle est pleine : journalistes, témoins, Bizarr Sisters', curieux, représentants de plusieurs Guildes... Tous les yeux sont sur nous, mesurant la signification de notre présence. Ma mère s'arrête à la troisième rangée qui a été clairement laissée libre pour nous. Sam et Seamus continuent jusqu'à la table de l'accusation, leur place, et, en les suivant des yeux, je vois que Pénélope Deauclaire et Bloedwen Starling sont assises au premier rang. Je sens mon cœur se serrer à l'idée que peut-être Bloedwen puisse être incarcérée à la fin de cette séance. Tout le monde a répété que Deauclaire avait eu raison de la faire plaider coupable afin de tirer le balai de sous les accusations de Rowle. Reste le pari que les juges ne la condamnent pas à au moins une peine symbolique. Un pari que je continue de trouver risqué.
Dawn Paulsen fait signe aux garçons de s'engager les premiers dans la rangée. Ma mère les suit avec les policiers moldus à qui elle continue de prodiguer des explications. Je vais attendre respectueusement que ma Lieutenante soit installée quand Dawn me fait signe d'aller m'asseoir et s'engage derrière moi. Tout ça est beaucoup trop orchestré pour ne pas être délibérée. Finie d'être planquée ? On dirait bien.
"Iris, je voulais te dire merci. Si jamais tu avais besoin de ma bénédiction", me glisse Dawn dès qu'on est assises.
Je la regarde quelques secondes pour me convaincre que j'ai bien compris. Il semble qu'il faille résolument écarter l'idée que je me retrouve là, à côté d'elle, loin d'autres oreilles Auror, par hasard.
"Comme je lui ai dit, ce sont des conseils de grande sœur."
"Pour l'instant."
"J'ai déjà un Aspirant", je m'empresse de souligner, et ça la fait sourire.
"Je veux dire que c'est pour l'instant un avertissement sans frais. De grande sœur comme tu le dis. Mais vu... la situation et le personnage, il est possible qu'un jour ça devienne un... recadrage hiérarchique et professionnel... Peut-être qu'il faudra en passer par là... C'est désolant mais assez probable... Je suis contente de constater que des gens n'hésiteront pas... "
"J'hésiterai sans doute - j'hésiterais pour n'importe qui, Dawn, Sam te le confirmerait. Mais si je le fais, c'est que je penserai que c'est justifié."
"Comme hier." Ça ressemble à un constat mais j'entends une invite.
"Franchement... sa posture envers les autres aspirants ou des Aurors comme Heathcote, elle le mérite... Il ose parce qu'il compte sur le fait qu'ils vont hésiter. Il impressionne par ses connaissances des rouages, mais il se trompe sur sa place dans la machinerie... C'est ce que j'ai dit... devant témoins, parce que ces témoins le supportaient depuis un moment... trop longtemps. Le message était aussi pour eux : ils n'ont pas à le supporter."
Dawn opine son approbation.
"C'est exactement ce pour quoi je tiens à te remercier. Démystifier le fait qu'on puisse le reprendre comme n'importe quel autre petit nouveau... C'est le meilleur service à lui rendre."
"Mais pas qu'à lui", je souligne en le regrettant immédiatement. Ça ressemble à une leçon que je n'ai pas à donner à quelqu'un comme Dawn.
"Effectivement", elle me concède néanmoins. "Tu as raison de dire que les autres aussi doivent ajuster leur positionnement. Tu crois que je dois rendre clair que j'approuve à plus de personnes ?"
J'essaie d'imaginer comment Wintringham prendrait ça et je n'y arrive pas.
"Instinctivement, je dirais qu'il faut attendre que les... disputes aient eu lieu... pour les approuver... ou non. Il ne faudrait pas non plus que le sport du moment soit de rabattre le caquet d'un jeune chien fou un peu arrogant, non ?"
"Heureusement que nous avons une 'grande sœur' parmi nous à qui poser ce genre de question", elle conclut avec un sourire.
J'hésite puis je souffle : "Je peux demander si... comment tu l'as su ?"
"La rumeur m'est arrivée par la Brigade et… je lui ai demandé sa version", elle me répond avec une honnêteté assez affichée.
"Il doit me détester", je décide.
"Ses sentiments sont plus complexes que ça. Dans ses rêves, il devait être ton aspirant et tu devais être de son côté de manière totalement mécanique. Une espèce de relève des vieux barbons comme ses parents et sa marraine", elle commente avec une fatigue peinée. J'imagine que ça fait des mois que tout ceci est au centre de leur fonctionnement familial. "Ça fait deux fois que tu lui expliques qu'il est... un jeune chien fou et arrogant, pour reprendre ton expression bienveillante... Ça ne colle pas avec son scénario." Elle hésite puis rajoute : "Mais ça le fait gamberger. Il s'est rappelé que, la première fois, tu l'avais mis en garde sur le fait que si tu étais son mentor, vous finiriez par ne plus vous parler... Ton recadrage d'hier lui a donné une petite idée de pourquoi... Sur le moment, il l'a vécu comme une trahison et, oui, il était blessé et en colère quand nous en avons parlé... Son père lui a révélé que tu avais mis du temps à avoir des relations professionnelles normales avec Charity après l'aspiranat, et ça a entraîné une discussion assez intéressante pour une fois sur nos propres expériences en la matière... Moins de rêve, plus de réalité... Il était plus calme à la fin de cette conversation... Mais, ça lui aurait fait moins mal, Iris, s'il n'avait pas une si haute opinion de toi et s'il ne brûlait pas de te ressembler... ou à défaut de te plaire."
Le greffier annonce l'entrée des juges et toute l'assistance se lève, mettant fin à nos confidences. Ils rentrent tous les trois menés par le juge Zachariah Howe, le président du jury. Il fait signe de s'asseoir et ses yeux courent sur l'assemblée. Je ne pense pas qu'il découvre ma mère. Il a bien dû être prévenu de sa présence. Je me demande s'il va en faire état mais il tourne plutôt vers Nelson Belby, un de ses assesseurs. Visiblement, Belby est celui qui doit donc donner le verdict pour le Magenmagot. Quand celui-ci déroule son parchemin, toute la salle se lève pour écouter le verdict.
"Le Magenmagot a été saisi par le Bureau des Aurors de Grande-Bretagne pour le meurtre de Myron Wagtail par Layton Graves, avec la possible complicité de Bloedwen Starling. Ce meurtre en a entraîné un autre - celui d'un chauffeur de taxi moldu, Daniel Smith. Après avoir entendu toutes les parties, voici le verdict rendu par cette cour.
À la question, est-ce que Layton Graves est coupable de l'empoisonnement de Myron Graves, cette Cour répond oui. À la question, est-ce que cet empoisonnement résulte d'une planification sur le long terme avérée créant des circonstances aggravantes à ce meurtre, notre réponse est également oui."
Il y a des remous dans l'assistance autour de moi. Elle contraste avec notre petit groupe qui reste totalement stoïque à l'image de nos cheffes. Rowle met une main sur l'avant-bras de son client comme pour l'inviter à la retenue.
"À la question de la responsabilité de Layton Graves dans la mort de Daniel Smith, chauffeur de taxi, moldu, par un sortilège impardonnable, la réponse de cette Cour est également positive. L'utilisation d'un sortilège interdit contre une personne moldue constitue une attaque du Secret et donc une importante circonstance aggravante de la conduite de Layton Graves pour cette Cour."
Impardonnable. Secret. Les mots font frissonner l'assistance. Je pense que même les soutiens acharnés de Graves sont ébranlés par ce rappel.
"À la question de la complicité de Bloedwen Starling, les considérations de cette Cour sont les suivantes : Bloedwen Starling a certainement été un instrument de sa mise en œuvre en permettant par sa présence la venue confiante de Myron Wagtail", reprend Belby. Rowle ne peut pas se retenir d'acquiescer et mon propre cœur se serre. "Bloedwen Starling a témoigné devant cette cour qu'elle se considérait de fait coupable de la mort de son frère d'adoption et de son plus constant protecteur et qu'elle comprendrait une condamnation de cette Cour. Nous avons considéré les preuves apportées par les Aurors et les contre arguments apportés par la Défense. Aucun élément présenté devant cette Cour ne permet d'affirmer que Bloedwen Starling ait pu être l'instigatrice de ce meurtre. Le fait qu'elle hérite des biens de Myron Wagtail ne constitue pas un motif suffisant ; les moyens du meurtre ont été développés par un autre. Elle ne peut pas avoir été partie prenante à sa préparation en amont. Nous comprenons le sentiment de culpabilité de Bloedwen Starling mais notre Cour ne juge pas de sentiments mais d'actes. Nous considérons donc au contraire que Bloedwen Starling est totalement innocente du meurtre de Myron Wagtail et qu'aucune poursuite actuelle ou future ne peut être envisagée visant sa participation involontaire à la rencontre ayant conduit à l'empoisonnement de Myron Wagtail. Cette Cour considère que son utilisation constitue au contraire un fait aggravant de la conduite de Layton Graves et une preuve de la préméditation de ses actions. L'accusé savait que Myron Wagtail ne se serait pas volontairement rendu à un rendez-vous avec lui et il a orchestré le moyen de lui forcer la main. Bloedwen Starling est donc non seulement innocente mais une victime directe des actions de Layton Graves."
"Monsieur Layton Graves, en conséquence des graves accusations portées contre vous et corroborées à la fois par le travail diligent de nos Aurors et les différents témoignages entendus dans ce tribunal, nous vous considérons comme une menace pour l'ensemble de la société sorcière et vos proches. L'incarcération à perpétuité dans une section à haute sécurité interdisant toute magie est la seule réponse envisageable."
oo Jeudi, Londres, Magenmagot
Le public met du temps à sortir du tribunal. Qu'il l'approuve ou non, la sévérité de la condamnation nourrit les commentaires. La peine maximale sans aménagement ni perspective de clémence en dehors d'un recours auprès du Ministre si je me rappelle bien. Graves a l'air totalement sidéré et son avocat furieux mais pas aussi surpris que lui, je dirais. Quand les policiers viennent à lui, Layton Graves commence par se laisser emmener avant de se retourner comme pour appeler à l'aide, comme pour plaider une clémence impossible. Les juges s'étant retirés, la dernière chose qu'il voit est donc le dos de son défenseur. Rowle a déjà ramassé ses parchemins et a pris la direction de la sortie en fendant la foule des curieux.
"Rowle veut la primeur des interviews", indique Dawn avec une totale décontraction.
"Ce n'est pas un problème ?", je vérifie.
"Soyons bons gagnants. Vu notre nombre, je doute que nos opinions aient moins de place que lui dans le journal en fin de compte", elle m'explique en cherchant sans doute ma mère derrière moi. Je me retourne donc moi aussi. Mãe est sortie par l'autre côté de la travée pour aller féliciter Sam et Seamus. Des flashs fusent et je me dis que Dawn a certainement raison. La Division aura son moment de visibilité.
On reste de fait longtemps à répondre aux questions des journalistes. Enfin, moi et Mark faisons essentiellement de la figuration. J'arrive de fait bas dans la liste de ceux pour qui la presse joue des coudes pour obtenir des interviews. Les médias se battent avant tout, logiquement, pour tirer le maximum de la présence de ma mère. Deux pas derrière elle, je constate une fois de plus combien cet exercice semble lui convenir. Je ne sais pas si à mon âge elle le craignait. Mais là, elle arrive objectivement bien à transmettre ses messages sur le procès - justice rendue, travail d'équipe exemplaire, remerciements à tous ceux qui ne sont pas là pour partager les lauriers, etc. - sans se laisser entraîner sur d'autres sujets, notamment je le note le procès de Pembroke à venir.
Elle pousse Angélique Bosch et David Chizoba devant les plumes papotes afin qu'ils puissent expliquer combien la police moldue est satisfaite de voir un meurtrier châtié et de la coopération avec les Aurors. Un journaliste leur demande comment ce verdict sera présenté à la famille du chauffeur de taxi - ce qui me paraît à la fois super intéressant comme question et changé de la morgue habituelle pour les morts moldus.
"Dans de tels cas", explique la superintendante Bosch, nous disons à la famille que le meurtrier s'est enfui dans un autre pays et qu'il y a été jugé et condamné. Depuis les années 1990, nous aimons utiliser des pays d'Europe de l'Est dont peu ici parlent la langue. Ça simplifie notre production de faux rapports... "
Seamus et Sam font part, avec sobriété, de leur satisfaction de voir leur réquisition suivie voire dépassée par le Magenmagot. Ils répètent leur conviction que Graves est coupable de tout ce dont on l'accuse. Suivant la ligne de communication indiquée par la hiérarchie, ils soulignent ensemble et séparément qu'ils ne sont "que les porte-paroles d'un travail plus large menés par des équipes entières d'Aurors et de policiers dont seule une petite partie a pu être présente aujourd'hui". C'est à ce titre que certains journalistes se tournent vers moi, se souvenant que j'avais fait le témoignage initial. Je fais de mon mieux pour rester dans le ton général de satisfaction collective devant le résultat.
Pendant ce temps-là, Dawn répond pour la Division à un certain nombre de frustrés de ne pas avoir eu accès à la Grande Commandante. Elle s'adjoint Heathcote que je vois bien répondre directement à des questions posées par les journalistes. Je suis contente qu'il soit associé au résultat.
On se replie ensuite dans la salle de travail des Aurors où d'autres collègues sont là, avant ou après leur procès. Il y a du thé et du café frais et un bien meilleur assortiment de gâteaux et de sandwiches que d'habitude. La présence de Dawn et de ma mère y est pour beaucoup, c'est ce que tout le monde dit et les intéressées ont la bonne grâce d'en rire. Sam et Seamus serrent des mains et promettent des tournées ce soir au pub. Le commandant précise que la Division paiera la sienne.
"C'est donc une si grande victoire ?", questionne David Chizoba avec un regret tardif qui se traduit par un regard nerveux pour la Superintendante Bosch qui a l'air aussi curieuse de la réponse.
On attend tous que Dawn et Mãe aient décidé selon leurs codes personnels laquelle des deux doivent répondre. Le fait que Mãe prenne la parole finit d'assurer un silence total.
"Ce verdict nous donne raison et il va même plus loin que nos réquisitions. Or les débuts ont été chaotiques, vous avez assisté vous-mêmes à des sessions compliquées, Inspecteur Chizoba. Les gars ont dû bosser pour remonter cette pente. Ils ne l'ont pas fait seuls mais ils sont ceux qui sont allés jour après jour au charbon pour assurer le succès de notre vision de l'enquête. C'est la première victoire - d'autant plus goûteuse qu'on s'est fait collectivement un peu peur", explique Mãe - et c'est clairement une réponse qui va au-delà de la réponse à la question de Chizoba. Sam et Seamus évitent de se regarder, je dirais. "La deuxième victoire est peut-être plus compliquée à vous faire comprendre. Mais je suis sûre que beaucoup de ceux présents dans cette pièce se réjouissent de la relaxe totale de Bloedwen Starling. Ça n'avait rien de gagné d'avance. Je m'étais préparée à ce qu'elle ait une peine légère pour la paix de l'ordre public... Je suis fière que notre justice aujourd'hui ait eu le courage de l'innocenter totalement."
"Malgré ses dents pointues et son goût pour le cœur d'agneau ?", vérifie Chizoba.
"Je vois que vous avez bien compris les enjeux, Inspecteur", confirme Mãe.
"À aucun moment, ils n'ont parlé du statut de Bloedwen", renchérit Heathcote avec une visible satisfaction. Je me dis qu'il faudra que je lui demande ce que les Bizarr Sisters' pensent de tout ça. Quand on sera seuls. Je ne veux pas le mettre mal à l'aise.
"Et ça fait partie de la victoire qu'à aucun moment ce n'ait été mentionné", abonde Dawn en levant sa tasse de café vers Heathcote. "Ils l'ont traitée comme une personne magique à part entière. J'espère que Deauclaire sautera sur l'occasion de négocier son statut avec le Bureau des créatures !"
"Ce serait effectivement une... conséquence qui... aurait plu à Myron", estime Heathcote avec les yeux furtivement brillants. "Je crois. Commandant, si j'ose... le Bureau des créatures ne devait pas être rattaché aux Aurors... dans ta réforme... ?"
"Tout à fait, Heathcote", confirme Mãe. "C'est une négociation qui suit son cours et j'avoue que j'aimerais qu'on ait stabilisé nos relations avec la Brigade et le Département d'Analyses avant de mettre notre nez dans les activités du Bureau... "
Bosch s'intéresse alors à la réforme, et Mãe et elle tiennent une assez longue conservation sur le sujet jusqu'au moment où la Superintendante annonce qu'elle et Chizoba doivent partir. Dawn leur propose de les raccompagner et leur montrer le point de rendez-vous de ce soir, répétant qu'il serait dommage qu'ils ne se joignent pas aux festivités.
"Aux petits soins", je remarque pour ma mère qui est alors venue à ma gauche.
"Franchement, ça ne coûte pas grand-chose et c'est un bon investissement", elle me répond. Elle a un coup d'œil circulaire pour vérifier que personne n'est trop près pour ce qu'elle va dire. Je me prépare au pire par pur réflexe. "Je vais partir moi aussi. Tu diras à Sam ne pas être trop humble", elle formule.
"J'espère qu'il comprendra le code mieux que moi", je persifle.
"Je suis sûre que tu as très bien compris", elle sourit de manière complice et patiente. J'opine presque à mon corps défendant.
"C'est une bonne nouvelle", je décide de reconnaître.
"Je ne promets rien. Mais c'est important qu'il demande ce qu'il veut vraiment. Pas ce qu'il imagine qu'on va lui donner."
C'est tellement bien connaître Samuel que j'en suis presque jalouse, je me rends compte.
"Je transmettrai", je promets.
"Et trouve le temps d'appeler ton petit frère. Avant la pleine lune", elle rajoute en me serrant l'épaule avant de s'éloigner pour dire au revoir à tous les présents personnellement.
Je sais bien qu'elle a soigneusement orchestré sa sortie pour que je ne puisse poser aucune question. Pas besoin, le simple fait qu'elle sache que je n'ai pas rappelé Kane veut bien dire qu'ils se sont parlés et qu'elle sait ce qu'il a dit ne pas vouloir m'annoncer par message. Une nouvelle fois, ça n'a pas l'air d'une catastrophe qui mobiliserait le clan, voire la diplomatie européenne toute entière. Ça n'a pas non plus l'air de quelque chose que je doive ignorer. Et la pleine lune est le week-end qui vient. J'imagine que Kane sera effectivement pris par ces expériences et les inévitables bobos associés aux transformations mais je sens bien qu'il doit y avoir autre chose qui explique cette précision. Je me rends compte qu'il y a peu encore, le mystère entretenu par ma mère m'aurait exaspéré. Je mesure qu'en fait elle estime que ce n'est pas sa place de se faire la porte-parole de mon frère auprès de moi - qui l'ai tellement été pour lui auprès des parents. Une espèce de pied-de-nez de la vie, je décide. Mais avant de trouver le bon moment pour cet appel, je dois m'assurer que mon équipe se soit restaurée avant d'aller s'entraîner sur les magies élémentales en compagnie de ma belle-sœur Brunissande.
J'use de mon autorité pour les embarquer côté moldu, dans un endroit qui prépare des hamburgers améliorés - un de nos refuges, pas trop loin du boulot mais pas connus de tous les Aurors, avec Samuel. Je ne leur dis pas mais la carte affichant de la viande et des frites leur plaît.
"Tu connais toujours des endroits incroyables", estime Mark. Heathcote se contente de sourire. Je crois qu'il s'interroge sur mes motivations. Je décide de ne pas l'attaquer de front.
"Profite du calme et dis-moi ce que tu penses de ce verdict", je presse donc mon aspirant.
Mark soupire et proteste : "Je vais déjà y avoir droit chez mes parents ce soir !"
"T'auras un discours tout prêt", j'argumente.
"Elle ne va pas te lâcher", estime Heathcote.
"Je sais. Mais je ne sais pas ce que tu veux que je te dise qui n'ait pas été dit dix fois, Iris ? Évidemment que je suis content que Samuel et Seamus aient eu ce qu'ils ont demandé, que ce Graves soit enfermé ; que Starling, elle, s'en sorte bien... "
"Plus que bien", renchérit Heathcote.
"Mais ?", je continue de questionner Mark. "J'ai cru sentir un 'mais' ... "
"Pas de mais", ment Mark. Il ment aussi mal que les fois précédentes.
"Qu'est-ce qui te gêne ? ", je reformule en ignorant son affirmation.
Mark me dévisage sombrement, Heathcote se réfugie prudemment dans ses frites. J'attends patiemment. Le temps qu'il faut.
"Je ne sais pas si je peux... si c'est ma place de... Ce n'est pas une critique", il commence.
"Mais ?", je l'encourage.
"En fait, je ne comprends pas exactement pourquoi on était là. Heathcote, encore, il avait des raisons d'être là. Mais toi et moi, on a témoigné une fois, c'est tout... Ce n'est pas comme si notre présence allait faire changer le verdict..."
Je regarde Heathcote et il soupire en s'essuyant les mains mais ne fait pas comme s'il ne comprenait pas ce que j'attends de lui.
"On faisait nombre, on faisait bloc. Si le verdict avait été moins favorable, McDermott et Finnigan auraient été moins seuls, moins stigmatisés du coup. Je pense que j'étais là aussi pour dire que les Bizarr Sisters' ne sont pas... opposés au verdict... Disons que ça ne fait pas de peine à la Division si les journalistes pensent ça."
"Et est-ce que c'est vrai ?", je me risque.
"Tu en doutes, Iris ? Tu crois que quiconque doute maintenant que l'innocence de Bloedwen est la seule chose qu'aurait exigé Myron ?", il répond avec une émotion à fleur de peau.
"Je me demande si tout le groupe est sur la même position."
"Tu penses à Merton", estime Heathcote.
"Si un de mes frères était enfermé à perpétuité, je ne sais pas si je le vivrais bien !"
Wintringham opine et admet. "Il a eu du mal avec l'idée. Quand l'accusation est sortie, il était furieux... mais tout du long du procès, il a changé d'avis... Et il connaît Bloedwen et quand il l'a entendue raconter, il s'est dit que son frère était un salaud... et quand son ex belle-sœur a témoigné, il s'est saoulé toute la nuit chez mon père en répétant qu'il avait été aveugle !"
"Je suis désolée pour lui", je commente avec sincérité.
"Je lui dirai, si tu veux", propose Heathcote.
ooo Jeudi après-midi, Londres, Académie
"Ce qui nous questionne, Madame Potter-Lupin, c'est comment intervenir efficacement", commence Kahn quand les présentations de base ont été expédiées. "On a avancé sur des méthodes de défense mais, clairement, on n'est pas réellement capables de penser une offensive contre des magies purement élémentales... Disons qu'on peut juste espérer qu'on aurait le dessus en fin de compte... Les Aurors aiment les interventions courtes où ils savent limiter les risques."
"J'ai un peu réfléchi avant de venir", lui répond Brunissande a priori pas tellement impressionnée ni par le personnage ni par le discours. "Les Aurors anglais ont bien des athamés ?"
"On en reçoit un le jour de notre Serment, répond Jenkins sans trop cacher qu'elle ne voit pas où la conversation peut nous mener. "Il est alors lié à notre aura personnelle... Il est dit qu'avant les Aurors l'avaient toujours sur eux mais... " La seconde de Kahn a un regard circulaire et on indique tous qu'on ne l'a pas sur nous. Même Kahn. C'est Heathcote qui continue.
"On l'utilise dans certaines missions - il résiste mieux que beaucoup de choses aux magies les plus noires. Et il est dit que c'est un moyen de reconnaître ton corps quelle que soit la cause de ta mort... Si ton cadavre est méconnaissable par exemple ", il indique avec un petit frisson maitrisé mais présent. Aucun Auror n'aime penser au fait qu'il pourrait succomber en mission. Ce n'est pas du déni, c'est juste assez inutile de le répéter.
"Il a néanmoins eu des cas de disparitions cachées par un athamé... On a cru en l'athamé pour reconnaître la personne et c'était une autre... ", commence à raconter Hawlish avec une certaine fascination. Kahn s'éclaircit la gorge et Hammond conclut brutalement : "Mais je m'égare."
"L'athamé est aussi un objet magique associé au Feu élémental parce qu'il est forgé, symboliquement masculin pour des raisons assez visuelles", explique Brunissande totalement à l'aise avec les athamés comme elle avait été étonnamment à l'aise avec les méthodes traditionnelles de menuiserie magique. "Il possède de multiples qualités dont toutes celles que vous avez citées, Auror Jenkins. Mais ce qui nous intéresse aujourd'hui est sa résonance. Un athamé qui résonne va briser les harmoniques et affaiblir les sortilèges élémentaux qui les ont créées."
"Vraiment ?", je questionne avidement.
"La bonne question est de savoir comment faire résonner un athamé, Iris", me calme Brunissande. Je lève les mains en signe d'excuse et il y a des sourires dans le groupe. "Ce n'est pas si simple. Il y a plusieurs solutions. Des récits parlent de lancer l'athamé et de le planter dans une surface de bois pour créer une forte résonance... J'imagine que vous sauriez guider le lancer magiquement mais ça me paraît une solution un peu... romanesque en situation de combat. Pas que j'aie énormément d'expériences personnelles de combat et aucune récente. Je me souviens néanmoins qu'il était important de rester concentré sur ses adversaires et ses alliés, pas de se mettre à chercher un endroit pour planter un athamé au lancé, avec précision."
On opine ; je parierais bien que plusieurs de mes collègues aimeraient oser l'interroger sur ses prétendues expériences de combat. Moi, j'aimerais en fait parce que rien ne me vient sur le sujet. Je devais être bien petite pour avoir raté ça.
"Une autre méthode m'est apparue plus facilement praticable. Les chasseurs traditionnels sibériens quand ils rencontrent une force élémentale hostile assez puissante pour avoir produit une harmonique, frappent leur couteau contre celui de leur voisin pour créer la résonance. Je postule qu'avec un peu d'entraînement, vous pourriez faire ça."
ooo
Tout se met en place petit à petit pour le final. J'espère que vous passez de belles fêtes.
