Refrain 65. Coïncidences, compétences et fonderie

o Samedi soir, Écosse

Alan Hardin et son compagnon, Folant Calwallader, nous attendent devant leur cheminée. Leur baguette à la main. Je n'ose pas trop leur demander ce qu'ils comptaient faire si ce n'était pas nous.

"Iris, Heathcote ! Encore vous !", se réjouit notre ancien condisciple Folant.

"On était de garde", je précise avant qu'il ne pense qu'on est sa garde rapprochée. "Un nouveau cambriolage ?", j'enchaîne.

"On était partis pour la foire de Hambourg depuis une semaine", explique Hardin. "Du coup, on avait laissé que très peu de pièces ici... "

"On ne peut pas se tromper", souligne Folant.

"On est arrivés en fin d'après-midi. On était fatigués et on n'a pas rangé tout de suite. Mais laisser nos caisses au milieu, ce n'était pas une bonne... pratique... On s'est décidé à ranger et... l'absence du Scrutoscope... "

"Le même que la dernière fois", précise Folant. Il a l'air passablement excité, je me dis.

"... nous a sauté aux yeux", termine Alan Hardin, agacé des interruptions de son compagnon presque autant que moi. "Comme les autres fois, aucune trace d'effraction mais... Je... ne vous en avais pas parlé, mais j'ai mis en place un système de surveillance passif... d'enregistrement de ce qui se passe autour de la maison... depuis votre dernier passage "

"On a des images de Clabberts de toute beauté !"

"Folant, s'il te plaît", gronde Hardin. "L'Auror Lupin ne s'intéresse certainement pas aux Clabberts ! J'ai donc des images de nos visiteurs... "

"Ce soir ?"

"Oui, juste avant notre retour", confirme Hardin en faisant signe de le suivre.

"Mark, Miller, Alderton : périmètre", j'ordonne. "Alderton, tu donnes ton avis sur la proposition de Mark. Prenez votre temps, écoutez-vous mais soyez sérieux, ils ne sont peut-être pas loin."

Heathcote me regarde et je lui fais un signe de venir avec moi. J'ai besoin qu'il entende.

Les images que Hardin nous montre dans une Pensine sont assez claires pour qu'on distingue quatre personnes, toutes assez jeunes, deux adolescentes au mieux, vêtues de capes sombres et opérant d'un air décidé. On voit aussi qu'ils ont l'habitude de travailler ensemble ; le partage des tâches est clair et les gestes fluides. Ils arrivent par le jardin, récupèrent les mots de passe enregistrés, pénètrent et sortent de la maison en moins de quinze minutes.

"Des pros", juge Heathcote en me regardant. J'opine en continuant de réfléchir aux implications.

"Vous allez faire quoi ?", questionne Folant Callawader, avec curiosité.

Je n'ai pas le temps de lui répondre. Un bruit de course dans la maison. Mark arrive jusqu'à nous son miroir à la main.

"Périmètre, Wang ?", je questionne assez sèchement. "T'as perdu ton jeton ?"

"J'ai reçu un appel et j'ai pensé... "

"On répond aux appels en mission ?", je soupire, pas loin de la colère.

"Cheffe, laisse-moi une chance", il plaide. Je me contente d'un signe de tête. "On mettait le périmètre en place, et j'ai senti que je recevais un appel. Je n'ai PAS regardé ; j'ai attendu qu'on soit tous en place. L'appel... c'était Marlene, la fille de l'autre soir... Pas de message... en fait on dirait qu'elle n'a pas attendu jusqu'à la possibilité de laisser un message... et je l'ai rappelée et rien... Je sais que ce serait une grosse coïncidence mais... que peut-être je me monte la tête... "

"Retourne à ton poste et continue de l'appeler", j'ordonne sans tellement de doute. Je ne crois pas aux coïncidences : entre la proximité géographique et la présence de statuettes dans les deux maisons, il y a des éléments concrets. "J'appelle du renfort", je conclus pour tout le monde. "Vigilant, Mark ! Si tu as du nouveau, tu m'appelles. Tu ne viens pas."

"Je vais l'appuyer", propose Heathcote.

"Non, s'il a raison, pas besoin. Vérifie plutôt qu'il n'y a aucune empreinte ou trace d'auras autour du coffre. Lieutenant Weasley ?", je souffle dans mon miroir.

Il faut cinq sonneries à Ron pour me répondre. Folant et Alan Hardin ne me quittent pas des yeux alors que je résume toute l'affaire à mon supérieur.

"Dis à Hammond et aux aspirants de venir avec du matériel local de détection. Mets les gamins sur le périmètre et cherchez tous les trois... Hawlish a fait une formation récemment en utilisation du matériel ; c'est une chance qu'il soit là. Je mobilise les autres... voire au-delà. Je te rappelle", est sa conclusion. Je dirais que lui non plus ne parie pas sur la coïncidence.

Hawlish, Théo et Adrian sortent de la cheminée moins de dix minutes plus tard. Je mets les deux derniers en renfort de la surveillance de la maison en précisant bien que Mark et Alderton sont décisionnaires et en alternant les nouveaux aspirants entre les autres. Je crois qu'ils sont trop contents d'être là pour s'en vexer.

Heathcote et Hammond ont installé le matériel de détection sous les yeux intéressés des deux artisans. Hammond a récupéré l'adresse de ladite Marlene, et on oriente la surveillance sur la maison. On a vite des signaux positifs de présence magique.

"Plus d'une personne", souligne Heathcote.

"C'est quand même mince pour lancer un assaut", je soupire.

"Surtout que la maison est protégée", indique Hawlish. "Là, le rayonnement au- dessus de la maison. C'est un champ de protection - je me suis formé aux dernières méthodes de détection", il rajoute.

"Weasley m'a dit. OK, je peux te dire que Marlene n'est pas le genre de fille à savoir poser un champ de protection", je lui livre. Au même moment un message sur jeton m'annonce l'arrivée de Peredur Kahn et son équipe. Je montre le message à Heathcote et je l'envoie attendre l'autre équipe. "Dis à Newt de prendre le commandement du périmètre. Avec diplomatie pour Mark et Alderton", je rajoute.

"Si Mark est vexé, il est stupide."

"Il est jeune et sensible. Il doit être inquiet pour sa copine Marlene."

Heathcote murmure un "à tes ordres" qui ne l'engage à rien et s'enfuit. Ça me fait sourire. Hawlish le voit mais je ne cherche pas à savoir ce que ça lui inspire. Je prends mon miroir pour faire un nouveau rapport à Ron qui répond immédiatement cette fois.

"Je t'envoie Samuel et Franny prendre la direction de votre base arrière chez Hardin et encadrer leurs futurs aspirants. Avec tous ceux qui se sont entraînés aux magies bricolées, vous allez voir ce qui se passe. J'ai redit à Kahn et Jenkins que tu avais une co-direction de l'opérationnel. Ils n'ont pas objecté", il précise. J'entends bien qu'il espère qu'on va se débrouiller sans se disputer. J'opine faute de savoir quoi dire. "Zoya va vous rejoindre avec deux-trois Européens ayant une expérience préalable de cette Avant-Garde. Essayez de les attendre mais je n'en fais pas une obligation."

"Compris, Lieutenant", je ponctue alors même que Kahn et Jenkins entrent dans la pièce. "Ils sont là."

"Mettez-vous en place, faites une nouvelle évaluation, rappelez-moi", conclut Ron.

oo samedi soir, Écosse

Il nous faut un peu moins d'une demi-heure pour que la mise en place soit effective : Sam et Franny sont arrivés juste après Kahn et ont libéré Newt de la gestion du périmètre.

"Ça faisait longtemps qu'un périmètre n'avait pas été assuré par des gens aussi gradés", s'est amusé Kahn, mais ni Sam ni Franny n'ont pris la mouche.

Hawlish leur a expliqué avec une sobriété et une efficacité extrêmes les dernières améliorations du système de surveillance. J'avoue que j'ai appris deux ou trois trucs intéressants.

"Un de nous se tiendra toujours prêt à vous rejoindre", annonce Franny James-Finnigan quand on a fait le tour.

"Tu sais que, si on a raison, et le champ de protection qu'on voit va dans ce sens, on aura affaire à des gamins utilisant des magies non conventionnelles ?", lui rappelle Kahn sans rigoler cette fois.

"J'ai lu le mémo, Kahn. On vous envoie les Européens dès qu'ils sont là, on retient Zoya et on est quand même prêts à venir vous chercher si ça tourne super mal. Tu crois que j'arriverais à retenir McDermott ? "

Je crois que l'idée que Sam puisse voler à mon secours au mépris des ordres surprend sincèrement Kahn.

Il ne nous faut que quelques minutes pour arriver tous les sept - les mêmes qu'aux entraînements - au point d'observation que nous avons choisi sur la sphère de surveillance. Je crois bien que le fait de savoir Hawlish dans l'équipe constitue un point assez douloureux pour Sam mais nous faisons tous les deux preuves du plus grand professionnalisme au moment du départ.

On opère un bref transplanage et on termine à pied parce qu'il n'est pas question de se faire repérer par notre magie. La veille de la pleine lune, on voit comme en plein jour et c'est un peu inquiétant. On s'arrête dès qu'on sent le champ de protection magique. Du bosquet mal entretenu où nous nous regroupons, on a une vue sur le côté ouest de la maison. Dans nos multiplettes, on distingue la porte d'entrée au sud avec son porche à chapiteau qui aurait besoin d'un coup de peinture. Aucune lumière, bruit ou mouvement a priori. Pourtant l'appel pour Mark est très récent.

"Un champ pareil pourrait bien bloquer la lumière intérieure ?", imagine Jenkins en se tournant vers Kahn.

"Pas exclu. Faut qu'on en sache plus sur ce champ", il lui répond en me regardant. "On ne pourra jamais faire ça à cette distance. Je peux me dévouer... "

"Dès que tu vas quitter ce couvert, tu seras visible comme en plein jour, Peredur. Autant aller taper à la porte", je remarque. Je ne dirais pas que Kahn apprécie ma critique mais il l'entend.

"Une proposition, Iris ?"

Je me mordille les lèvres et j'hésite mais je finis par me convaincre que je vois une solution un peu moins pourrie.

"Je peux m'approcher assez discrètement, moi. Je... je peux utiliser mon Animagus..."

"T'es Animagus, cheffe ?", relève Mark.

"C'est dans mon dossier", je soupire, agacée de son intervention.

"Quand je serais assermenté, j'irais le lire", m'annonce Mark, tenant bon face à moi.

"Papa garou. Meilleure protection au monde : Animagus", je résume peut-être assez fraîchement. Cette fois, il opine en levant les mains et se le tient pour dit.

"Un renard, c'est ça ?", questionne plutôt Kahn. Lui a donc été lire mon dossier. Pas que ça m'étonne. "C'est clair qu'un renard en balade la nuit, c'est assez banal."

"Et c'est assez peu détectable comme magie", je rajoute pour me convaincre moi-même en fait que ce n'est pas une connerie.

"T'es sûre ?", s'intéresse Jenkins. "Moins qu'une transformation par métamorphose, je veux dire ?" Ce qui indique qu'elle pensait peut-être proposer ça.

"Ça passe les défenses de Poudlard", je confirme un peu à contrecœur. C'est un sacré secret tout de même. Le silence qui suit dit bien que chacun autour de moi pèse les conséquences de ce que je viens de dire.

"Ça donnerait presque envie d'être curieux", commente Hawlish pour eux tous, au final. "On te fera chanter au pub quand on aura mis ça derrière nous."

"Bonne idée, Hawlish", confirme Khan. "Vas-y alors, Iris, mais... prend ton temps et ne saute pas trop vite aux conclusions... Ça devrait ressembler à rien que tu connais... "

Pas de mystère, il aimerait y aller à ma place voire il ne me fait pas totalement confiance pour interpréter ce que j'observerai. J'opine sobrement parce que j'entends bien ses réserves.

"On te couvre, Iris", rajoute Jenkins avec chaleur. "On peut se répartir pour mieux couvrir la zone. Si on passe par le nord, on peut rejoindre cet autre bosquet sans trop s'approcher", elle propose. "Hawlish avec toi, Peredur ; Heathcote et Mark avec moi ?"

J'attends qu'ils soient tous en place pour me transformer. Comme à chaque fois, c'est un soulagement qui me fait me demander pourquoi je ne me transforme pas plus souvent. Pourquoi je prends la peine de marcher sur deux pieds alors que je suis si agile sur mes quatre pattes ? Pourquoi j'accepte le souci de m'habiller alors que j'ai cette fourrure ? Pourquoi je renonce à la précision et la richesse de mes sens vulpins ?

Je ne vais pas en ligne droite vers la maison de Marlene. D'abord les renards n'aiment pas les lignes droites. Et les renards ne s'intéressent pas aux champs de protection magique. Bref, si quelqu'un regarde par ces fenêtres sombres, il vaut mieux que je prenne mon temps. Je m'arrête, je suis des traces la truffe au sol, je fouille les abords du tas de bois. Chaque foulée m'a quand même rapproché de la bâtisse et m'a confirmé la solidité du champ de protection inconnu. Le tas de bois est en partie écroulé et je décide que je peux m'y cacher et étudier le champ de là. Généralement, je reprends ma forme humaine pour ce genre de chose mais là je me dis que ça vaut le coup d'essayer sous ma forme Animagus. Parce que ça reste la meilleure protection, une fois de plus. Parce que puisqu'on parle de magie élémentale, qui sait, le renard n'est pas moins bien placé que la sorcière.

La vérité est que le début est difficile. J'ai du mal à rester concentrée jusqu'au moment où je capte l'odeur d'une magie de Terre - mille fois plus forte que dans tous nos exercices. Et de là les autres odeurs enchevêtrées me viennent : le champ combine une magie de l'Air qui soutient les autres - une magie de Terre et une magie d'Eau, pour former le champ qui enserre toute la maison. J'arrive même à discerner par moment sa forme, son emprise. Le cœur un peu battant, j'entreprends un tour des murs de la maison, la truffe sur le sol, les oreilles en alerte.

Sous le porche, je retrouve l'odeur de Marlene que je ne savais pas avoir enregistrée. Elle est récente, c'est tout ce que je peux dire. Pas de trace de peur dans cette odeur non plus ni d'autres odeurs claires sous le porche. Je continue sur le flanc est de la maison sans autre découverte qu'un nid d'écureuils qui sont terrifiés de mon passage. Je n'ai pas assez faim pour avoir à me gendarmer et m'empêcher de vouloir les chasser. Au sud, je passe sous les fenêtres de la cuisine, et mes oreilles vulpines pensent entendre des voix humaines sans arriver à distinguer des mots compréhensibles. Peut-être parce qu'elles ne s'expriment pas dans une langue que je connais, je réalise avec une nouvelle excitation. Ou parce que le champ retient les sons. Ou parce que c'est le vent qui siffle dans les arbres autour, j'essaie de rationaliser. La renarde n'est pas ma part la plus rationnelle, je le sais depuis longtemps.

La cuisine est munie d'une porte, et c'est à ses abords que je sens au moins trois odeurs humaines différentes. Je sens aussi les traces de sortilèges d'Air et de Feu et quand je lève le nez, je vois bien que la porte a été forcée. Réparée depuis, mais forcée magiquement néanmoins.

Si Marlene était là, elle a dû être prise par surprise.

J'en suis à espérer sincèrement qu'elle n'était pas là et que son appel à Mark était une velléité de renouer des liens et pas un appel au secours manqué. Un rayon de Lune accroche une sorte de pendentif suspendu au toit et me fait lever la tête. Il est fait de verre et il a une forme d'ours, je réalise avec un coup au cœur. Je me force à refaire un tour, avec moult détours, et aller-retour, pour vérifier si j'en ai raté d'autres. Ça me prend de longues minutes - je dirais un bon quart d'heure, mais la renarde n'est pas spécialement forte pour mesurer le temps de manière exacte. Ça m'a joué de sales tours quand j'avais eu recours à elle pour faire le mur, mais ce sont d'autres histoires.

Je vais me tapir sous une branche basse de sapin pour observer une dernière fois la maison, m'imprégner de la magie à l'œuvre, de la disposition des lieux et du dispositif des pendentifs de verre. Je repars d'abord vers le sud, traversant la route pour m'enfoncer dans les fourrés avant de revenir vers l'ouest de la maison et mes camarades.

Il est clair que je suis partie bien plus longtemps que je ne le pensais. Une poignée de nouveaux Aurors ont rejoint mes collègues.

"C'est Iris !", annonce Mark qui était visiblement de guet et sérieux à son poste. "Je reconnais ses yeux", il précise.

Quand je suis retransformée, je reconnais parmi les nouveaux arrivants deux des Aurors qui avaient participé à la réunion de Londres il y a quelques semaines. Ils me rappellent leur nom en me serrant la main : Azenor Lozac'h, la Française, Kamil Medved, le Slovaque.

Mais pas seulement. Il y a aussi Eliodoro - j'imagine que je ne devrais pas être surprise puisqu'il est sur l'enquête à Bruxelles mais j'avoue que je n'avais pas anticipé sa présence.

"Auror Brunetti !", je lui souris en le prenant dans mes bras.

"Des fois, je me dis que si je n'avais pas suivi Malaspina, je ne t'aurais jamais connue, Iris, et je ne serai pas là ce soir !", il commente, chaleureux lui aussi.

Mais les surprises ne s'arrêtent pas là. Un peu timide, deux pas derrière les autres, il y a Eirini Alkaviadis rencontrée à Athènes. Mais j'imagine que son père, Omeros, représentant la Grèce à Bruxelles, ne fait pas souvent de l'opérationnel. Je crois qu'on est aussi contentes et curieuses de se revoir l'une que l'autre. Je n'ose pas la prendre dans mes bras.

"Bruxelles nous prend au sérieux", je souffle. "Cinq Aurors qui courent après l'Avant-Garde depuis des semaines. Ce n'est pas un petit renfort !"

"Et vous, Iris, vous ne manquez pas de ressources !", estime joyeusement Blagorodna Chilikov. "Animagus ! Tous les Aurors anglais sont Animagus ?"

"Alors cette reconnaissance ?", veut savoir Kahn ne me laissant pas lui répondre. Je dirais qu'il n'y tient plus et qu'il n'est pas spécialement intéressé par la coopération internationale.

"Le champ est formé par un sortilège d'Air et renforcé par de l'Eau et de la Terre. Invisible de l'extérieur, mais il retient les lumières et les sons", je raconte dans la lumière de la Lune. Je le mime de mes mains et tous m'écoutent avec un sérieux et une concentration qui en dit long. "Il est porté par sept pendentifs accrochés au toit. Les pendentifs sont en verre. Ils ont une forme d'ours."

"Sept ? Un bon chiffre ça", est le seul commentaire pensif de Kahn.

" 'faut toujours que ça soit la faute des ours", grommelle Kamil. Je ne sais pas si c'est une blague - je me souviens qu'il préfère être le premier à faire des blagues sur les ours parce que son nom comme son prénom parlent du plantigrade. Mais il me semble qu'il n'a pas le cœur à rire.

"On n'est pas venus pour rien alors", commente Azenor Lozac'h avec une sombre résolution, elle aussi. Je mesure que mes collègues continentaux sont tous d'un sérieux intimidant.

"Les pendentifs", je reprends. "Ça vous évoque quelque chose de déjà vu ?" Brunetti, Medved et Alkaviadis secouent la tête l'air désolée. Seule Lozac'h a l'air pensive. "Azenor ?"

"Dans les dossiers allemands... il y a des catalyseurs en verre soufflé... il y a cette tradition de Bohème... Demande à Zoya de vérifier", elle me conseille.

"Elle est à la maison des artisans", précise Eliodoro.

"Heathcote, tu peux t'en charger ?", j'ordonne. Mon adjoint lève son miroir en guise de confirmation et fait deux pas en arrière pour passer l'appel. "J'ai distingué au moins quatre odeurs humaines en plus de celle de Marlène, la propriétaire. Ils sont entrés par effraction par la porte de la cuisine au sud."

"S'ils ne sont que quatre... et nous douze", commence à espérer Newt mais tous les regards sur lui l'empêchent de terminer sa phrase.

"Si ce sont des Gardiens de la fraction allemande... on peut presque espérer un truc gérable", estime Azenor en se mordillant la lèvre inférieure. "Ils sont en général moins fous que les autres... "

"Mais ils sont de moins en moins nombreux", commente Medved. "Acculés par l'autre faction... sur leurs gardes."

Azenor Lozac'h opine sobrement, hésite puis rajoute : "Quoi qu'il en soit, faut se rappeler qu'ils opèrent sans baguette. Ils ne sont jamais réellement désarmés tant qu'ils sont conscients."

"Iris, tu es partisane d'un assaut ?", questionne prudemment Kahn dans le silence qui suit.

"Je ne vois pas tellement ce qu'on peut faire d'autre. Tu n'as toujours pas de nouvelles de Marlène, Mark ?"

"Non, cheffe. Je continue de l'appeler mais rien."

"Tu n'as pas laissé de message au moins ?", je m'inquiète brutalement.

Mark a un "non, cheffe" résigné.

"Si elle est là-dedans, on a une raison d'intervenir. Je veux dire : on a des présomptions fortes qu'elle soit retenue contre son gré. On peut intervenir. Légalement", je réfléchis donc à haute voix.

"Voilà ce que j'aime entendre", conclut Kahn avec une satisfaction qui fait tourner à l'écarlate tous mes indicateurs.

Jenkins a un regard inquiet pour moi que je pense comprendre.

"Mais on va quand même demander le feu vert", j'articule donc lentement.

"Fais donc ça", grommelle Kahn en se détournant. "Toi, ils t'écoutent en général."

ooo Nuit de samedi à dimanche, Écosse

On a assez vite l'aval de toute la hiérarchie pour cet assaut - avec moult conseils de prudence néanmoins et l'autorisation d'assommer tous nos opposants quel que soit leur âge, leur sexe, leur apparence ou même leurs promesses de reddition. Ce n'est pas un conseil qu'on reçoit souvent.

Zoya, Franny et Sam décident parallèlement de réduire la protection d'Hardin et Callawader aux policiers et de venir en renfort et d'assurer la protection du périmètre : soutien extérieur aux équipes, barrière antitransplanage, poursuite des fuyards, évacuation éventuelle des blessés... - comme le liste Sam pour Adrian Boote. Un coup de Manuel n'a sans doute jamais fait trop de mal à un jeune aspirant.

"Vous ne serez jamais trop nombreux face à un truc qu'on ne connaît pas", estime Franny de son côté. Theodor dans son ombre n'a pas pipé mot depuis des heures quand on y pense.

Tous les quatre se mettent en position par paire avec un soin extrême pour ne pas être repérés. Baguettes et jetons de communication à portée de main mais pas seulement. Comme nous, ils ont reçu des Chuchoteurs amenés en nombre par nos collègues européens. .

Zoya assiste à notre réunion de planification comme coordinatrice globale et sans doute aussi pour le cas où Peredur et moi ne serions pas d'accord ou celui où on donnerait une mauvaise image à l'international. Mark s'attend tellement à que je ne le prenne pas que j'hésite entre l'engueuler et le serrer dans mes bras. Je décide de l'ignorer totalement et de me concentrer sur la présentation de ma proposition.

"On est douze." En comptant Mark, je pense très fort mais je ne le dis pas. "Je pense qu'on peut faire une équipe pour chacune des issues au Nord et au Sud. Une moi, une Kahn." Personne ne proteste. "Kahn, tu gardes tes adjoints et tu prends trois de nos amis continentaux ?"

"Hawlish, avec toi ?"

"Par exemple", je hausse les épaules. Hammond est l'image même du stoïcisme.

"Non, laisse-le avec moi. Équilibre comme tu veux après."

Je me tourne ouvertement vers Zoya parce qu'elle connaît mieux nos confrères continentaux que moi. Quant à me prendre la tête avec Kahn sur sa manière de faire les équipes, je n'y songe même pas.

"Chilikov et Medved", choisit Zoya selon des critères que je n'arrive même pas à envisager.

"Les autres avec moi", je conclus avec un certain soulagement. "On prend le sud." Kahn accepte d'un signe de tête. Ses yeux dans les miens. "Et les pendentifs ?", je me risque puisque c'est ma place - pas celle que j'ai choisie ; celle qu'on m'a assignée. Zoya se gratte la gorge et Peredur a un signe de tête vers elle comme pour m'inviter à la patience.

"Faut les détruire", affirme Zoya quand elle sent qu'elle a notre attention. "Vous n'entrerez jamais tant qu'ils sont en place. Tous les rapports consultés sont formels. À douze ou à cent. Et de toute façon, l'effet de surprise... il va se compter en secondes. Ce qu'il faut, c'est être super efficaces au moment de destruction des pendentifs et enchaîner. Si je me base sur les dossiers allemands, le mieux est de les faire fondre. Surtout ne pas les briser."

"C'est pas une petite température, ça, la fonte du verre", remarque Hammond Hawlish me prenant par surprise avec son savoir artisanal. "C'est pas juste un Incendio. C'est plutôt soit des sortilèges de soudure d'orfèvrerie ou de ferronnerie... "

"À part toi... ", commence Jenkins.

"Callawader et Hardin doivent en connaître", remarque Heathcote.

"On évite davantage de civils au milieu", soupire Zoya en levant les yeux au ciel. J'en suis désolée pour Wintringham.

"Des artisans qui en connaissent sans doute plus que nous en magies élémentales", remarque d'ailleurs Kahn.

"En dernier ressort", transige Zoya.

Ils ont le même grade mais beaucoup trop de gens ont sans doute répété à Peredur qu'il n'était pas décisionnaire. Je me demande si c'est un bien. Je me demande aussi si je me souviens des sorts de travail du métal que nous a appris Cyrus pour l'entretien des motos et des mobylettes. Je crois bien que oui.

"Je connais des sortilèges de ferronnerie", signale Medved. "Rien de très compliqué mais pour faire fondre du verre, ça ira."

"Deux", compte Zoya comme on encourage.

"Trois avec moi", annonce Kahn et personne n'enquête sur la réalité de son affirmation. C'est beau.

"Quatre", je décide de me lancer et, comme je l'imaginais, tout le monde me regarde avec surprise. Merlin merci, Mark évite d'avoir l'air sidéré et de poser des questions. "J'avais appris un peu de travail de métal... adolescente... ", je me sens obligée de justifier.

"De l'orfèvrerie", suppose Eirini.

"Non, de la tôlerie et de la carrosserie... pour réparer des motos moldues... "

Heathcote et Hammond sont les seuls à sourire brièvement parce qu'ils se rappellent sans doute d'histoires - de rumeurs - de motos cachées à Poudlard. Papa avait vraiment eu du mal à croire qu'il s'agissait d'une extrapolation de conneries de nos frères aînés remises au goût du jour par Radio Poudlard. On est rarement passé aussi près d'une injustice paternelle.

"Si tu le dis, Iris", décide Zoya après un temps qui me semble tellement long que j'ai celui d'avoir peur qu'elle aille enquêter auprès de Sam qui fait le guet avec Adrian plus au sud. "Mais du coup, Medved serait mieux dans ton équipe. Lozac'h, si ça ne te dérange pas... "

L'Auror bretonne hausse les épaules sans qu'il soit possible de savoir ce qu'elle pense. Kamil Medved, lui, se déclare ravi d'être avec moi.

"Tu as l'air pleine de surprises, Auror Lupin", il rajoute en venant se placer entre Wintringham et Brunetti.

"Et elle est super forte aux échecs aussi", signale Eliodoro.

oooo

Notes techniques

Les Aurors qu'on n'a pas vu depuis longtemps

Azenor Lozac'h, Auror française pour l'enquête sur Aziliz, la disparue française. (petite sœur du Lozac'h qui était sur l'affaire Defné)

Blagorodna Chilikov, Auror macédonienne, noble d'acier)

Kamil Medved, Auror slovaque - ours - fait des blagues sur les ours)

Eireni Alkaviadis, Auror grecque, fille d'Omaros, représentant de son pays à Bruxelles.

Eliodoro Brunetti, Auror italien, en échange diplomatique avec la Division britannique

Les deux équipes au final

Kahn, Jenkins, Newt, Hawlish, Lozac'h, Chilikov

Lupin, Wintringham, Wang, Brunetti, Medved, Alkaviadis

Les Chuchoteurs : Moyen de communication magique utilisé par les Aurors sur le continent. On les a croisés plusieurs fois dans le passé. Iris a vu que les équipes continentales les utilisent quand elle accompagne une mission diplomatique en Toscane. Ça fait un moment que je veux m'en servir, c'est l'occasion.