Refrain 66. Instinct, fils d'or et mauvaises surprises

o Nuit de samedi à dimanche. Écosse

On s'avance de tous les côtés en même temps pour entourer la maison de Marlène. On sait bien qu'on sera détecté avant de pouvoir détruire les figurines, mais il n'y a aucune alternative. C'est une course contre le temps et une course perdue d'avance. L'idée est d'aller vite et d'opposer beaucoup de puissance et des équipes nombreuses à un petit groupe.

J'ai pris le flanc ouest avec Mark et Eirini Alkaviadis. Kamil Medved a pris le sud avec Heathcote et Eliodoro Brunetti. Il n'y a qu'une seule figurine de ce côté-là, ils doivent entrer dès que possible. Kahn a pris le nord et Hawlish l'est. Deux figurines chacun comme moi.

J'ai tellement observé les miennes par Multiplettes briller dans l'éclair de la Lune quasi-pleine en essayant de me convaincre que je suis à la hauteur de la tâche que je sais maintenant où elles sont sans plus avoir besoin de regarder. Et plus on approche, plus j'ai la sensation physique de savoir où est leur aura. Je ne sais pas si on peut parler d'aura pour des objets ensorcelés - Harry ou Cyrus sauraient. Mais c'est la sensation que j'en ai.

Au moment où on entre dans le champ de protection sur la maison, il ne se passe rien de notable. J'imagine que des alarmes résonnent mais je reste concentrée sur ma mission. C'est à Mark et à Eirini de me protéger et de réagir si une attaque nous vise. Je veux croire que Mark fera face, dépassera son sentiment d'inefficacité et suivra les ordres d'Eirini Alkaviadis et son putain d'instinct. C'est comme ça que je lui ai présenté les choses : "Tu vas suivre les ordres d'Eirini et ton putain d'instinct. Tu m'entends, Mark ?" Ça a fait sourire mon homologue grecque et serrer les dents de mon aspirant.

Dès que je suis à portée de tir, je lève ma baguette et je commence à envoyer vers la figurine d'ours qui pendouille à droite de moi le sort de fonderie que m'a enseigné Cyrus il y a tant d'années. À cette époque, les conseils de mon frère visaient plutôt à limiter la puissance du sort et à le rendre le plus précis possible. "Il ne s'agit pas de tout casser !" Là, je dois mettre beaucoup de puissance parce que je suis loin et que j'ai très peu de temps devant moi. En tout cas, c'est mon évaluation. Zoya a répété qu'il ne fallait pas qu'une figurine explose et j'avoue que je n'ai aucune idée de comment éviter ça. La première silhouette ursine fond finalement assez vite dans une grappe de gouttelettes qui attrapent à leur tour la lumière de la Lune avant de tomber au sol.

"Cheffe, t'assures", souffle Mark dans mon dos.

Je me tourne vers la seconde avec la même décision renforcée si possible de ce premier succès. La figurine commence à rougeoyer sous l'effet de mon sortilège. Dans mon cou, le Chuchoteur annonce que la figurine sud a fondu sous les soins de Medved et qu'ils vont entrer. Le plan a l'air de tenir le choc de la réalité jusque-là. Des gouttes de verre fondu commencent à se former au contour de ma seconde figurine.

"Entrés", annonce Heathcote dans mon cou.

"Prêt pour l'entrée au nord", ajoute Jenkins.

Kahn a donc déjà fondu leurs deux figurines, déduit mon cerveau. J'essaie de rester totalement concentrée sur ma tâche et de ne pas succomber à la tentation de vouloir aller trop vite. Un sort - une boule de feu - nous vise depuis le toit, je dirais. Eirini nous entoure d'un bouclier ; Mark riposte a priori avec succès. On entend quelqu'un glapir, et presque manquer de glisser du toit. La figurine n'est plus que verre fondu. Rien n'a explosé.

Hawlish et moi annonçons en même temps qu'on va entrer sur nos faces respectives de la maison. Eirini a déjà ouvert la fenêtre et s'est glissée à l'intérieur. Mark la suit, je ferme la marche. On se regroupe dans une salle sombre et encombrée dans laquelle nous n'étions pas allés la première fois. Marlène a dû mettre là tous les meubles qui l'embarrassaient. À moins que plusieurs générations se soient succédé pour le faire.

"Tes ordres, Iris ?", demande Eirini par Chuchoteur. Ce truc est vraiment trop bien.

"La porte ?"

"A ta gauche", répond Mark.

"Tu ouvres, Eirini, Mark te couvre", je décide.

Ils se mettent en position et, moi, j'écoute ce qui se dit dans les autres équipes. Kahn et les siens ont trouvé Marlène ligotée dans la réserve de la cuisine.

"Choquée mais pas blessée", résume Jenkins. "On la laisse là pour l'instant avec Newt. On avance vers le vestibule, Kahn et moi."

"Opposants en haut de l'escalier", annonce alors Hawlish. La tension dans sa voix est palpable mais maîtrisée. "On se met à couvert dans le vestibule en attendant votre soutien."

"Heathcote ?", je m'inquiète tout en suivant mon équipe dans une deuxième pièce - une sorte de bureau à première vue - qui doit se connecter avec le vestibule.

"On a un prisonnier", me répond Wintringham. "Une gamine. On l'a trouvée dans les toilettes du bas, elle s'est rendue immédiatement. Kamil la surveille, cheffe."

Je vais rappeler que la procédure est de l'assommer quand une étrange explosion retentit. Je ressens les magies à l'œuvre comme si c'était moi qui lançais le sort : un sort de Feu amplifié - gonflé comme un ballon - et dirigé par deux sortilèges d'Air distincts. Un truc puissant et maîtrisé. L'harmonique est juste magnifique. La riposte des équipes dans le vestibule est aussi lisible à distance. Mais il faut dire qu'éteindre les incendies, magiques ou non, entre dans les missions des Aurors partout dans le monde.

"L'escalier ne va pas tenir", juge Heathcote dans mon Chuchotteur.

"Il faudrait léviter, non ?", s'interroge Hammond Hawlish.

"Attendez-nous", j'ordonne.

Eirini et Mark protègent notre position et on les rejoint. Le feu couve encore dans les boiseries, et l'escalier est effectivement impraticable. L'héritage de Marlène vient de perdre pas mal de valeur. Et onze Aurors dans ce vestibule, c'est beaucoup trop de monde, je décide

"Hammond, Kamil et Mark, rejoignez Paul. Sortez Marlène et la prisonnière de la maison. Confiez-les aux autres dehors. S'ils ont besoin de renfort, Mark et Hammond. Kamil et Paul essayez de monter sur le toit." Comme il y a un temps de latence, je rajoute : "Maintenant."

Je n'attends pas qu'ils soient partis pour me tourner vers Kahn.

"Marlène a confirmé qu'ils sont quatre : la cheffe est une fille qui n'a pas vingt ans. Son adjoint est un fou furieux de quinze ans et deux gamins dépassés qui se collent à eux." Voilà son estimation de la situation.

"Ils sont donc trois là-haut", je commente en regardant le plafond.

"Il ne faut pas monter par là. C'est la meilleure façon de se faire canarder", estime Peredur Kahn. "Ton idée d'une équipe par le toit me plaît. Que dirais-tu de laisser deux gardes ici et de créer deux accès : un à l'avant ; un à l'arrière ?"

"Vendu."

Kahn ne s'embarrasse pas de diplomatie européenne et garde Jenkins et Hawlish avec lui, laissant Chilikov pour les escaliers. Sans doute pour compenser, je laisse Heathcote et j'embarque Eirini Alkaviadis et Eliodoro Brunetti.

"Iris", annonce Kamil Medved par Chuchoteur, "Hawlish estime qu'il est le plus à même de percevoir un essai de magie élémentale de la part de la prisonnière. Du coup, j'ai ton aspirant avec moi, sauf si tu t'opposes."

"Si tout le monde est content de sa place, ça me va", je réponds alors que Eirini et Eliodoro étudient le plafond du salon pour imaginer comment le faire écrouler de manière contenue.

"J'adorerais que tu sois ma cheffe, Iris", se marre Kamil. "On est sur le toit. Il y a un vasistas. On peut entrer quand vous voulez."

"Prêt pour le trou arrière", annonce Kahn.

Eirini me fait signe qu'elle est prête également.

"A cinq", j'indique et je me mets à décompter.

"Ça résiste", remarque Eliodoro, et l'odeur de terre me paraît trop prégnante pour devoir avoir une autre cause que la magie.

"Ils renforcent le sol", j'imagine à haute voix.

"Trou percé, on monte", annonce Jenkins.

"Entrés", annonce Medved depuis les combles.

"On continue à les occuper ici", je décide.

"Rejoins-nous, Iris. Deux suffisent à les occuper", estime Kahn, et j'avoue que ça va tellement dans le sens de mes envies que je n'arrive pas à résister.

Quand j'arrive, la bataille a eu lieu et elle n'a pas été longue. Ils tiennent en joue une petite blonde d'une vingtaine d'années aux yeux pâles et avec tellement de taches de rousseur qu'il est difficile de la considérer comme dangereuse. À ses côtés, il y a un grand échalas blond qui a l'air tellement furieux qu'il paraît plus sage de le surveiller. Il a aussi une sorte d'attelle à la cheville droite et je me demande si c'est lui que j'ai entendu glisser sur le toit. Le dernier n'a qu'une dizaine d'années et j'ai tellement vu sa photo que je n'ai aucun doute.

"Dylan... Heureuse de te rencontrer", je le salue donc. Le gamin a un sursaut et un regard coupable pour la fille.

"Enora d'Iroise, si je ne me trompe pas", commence alors Azenor Lozac'h en français.

"Voilà un nom que je n'ai pas entendu depuis longtemps", murmure la petite blonde dans la même langue. Son émotion est patente.

"Ne vous laissez pas abuser ! Enora, ils veulent notre mort, comme les autres ! Ce sont des Aurors !", s'écrie le grand échalas, dans un anglais assez pur même si on sent un accent germanique.

"Comment des Aurors sauraient que j'existe ?", murmure Dylan toujours en anglais.

"Parce que nous te cherchons depuis que tu as disparu de chez tes parents", je commence. Ses yeux s'élargissent.

"On s'en fiche ! On est vos ennemis ! Vous nous détestez et on ne peut rien attendre de vous !", martèle le jeune Allemand. Je sens la magie de Feu qu'il commence à évoquer et je ne suis pas la seule.

"On discutera plus tard", j'annonce en levant ma baguette. Heathcote, Mark et moi les assommons d'un même ensemble.

"Il y a des entrainements qui paient", approuve Kahn.

oo Nuit de samedi à dimanche, Écosse, maison de Hardin

"D'après Berlin, il s'appelle Dominik Stielh et il a disparu d'une famille d'accueil moldue il y a six ans. Sa mère était sorcière mais avait rompu avec sa famille proche opposée à son mariage avec un Moldu. Ses parents ont eu un accident de voiture et le jeune Dominik a été placé. Il avait neuf ans et ça ne s'est pas bien passé", nous raconte Zoya en nous montrant une photographie reçue qui peut en effet bien être Grand Échalas plus jeune, avec des joues rondes et un sourire timide bien différent de sa violente colère. "La gamine des toilettes pourrait être Portugaise si j'en juge par les dossiers de Bruxelles. Lisbonne ne nous confirmera sans doute pas avant demain matin... "

On boit du thé et on mange des sandwiches autour de la table de la cuisine de Hardin. Pas tout le monde. Les continentaux, Zoya, Kahn et moi. Les autres surveillent les sphères et le périmètre ou nos prisonniers. Ça me fait bizarre de me retrouver à la table des chefs alors que Sam s'occupe de l'intendance, c'est peu de le dire.

Marlène dort après nous avoir raconté en détails sa rencontre malheureuse avec l'Avant-Garde. Je pense que tous ses projets d'installation à la campagne viennent d'en prendre un coup. Nos prisonniers, eux, sont enfermés dans deux pièces différentes - les plus jeunes dans une, les plus âgés dans une autre. Chaque pièce a été sécurisée avec l'aide active de Hardin qui nous a fourni des fils d'or qui réduisent la capacité de chaque sorcier à mobiliser toute magie, même élémentale. Après tout, c'est un système similaire qui est utilisé à Azkaban depuis la réforme introduite par ma mère et mon grand-père. Les plus jeunes se sont endormis une fois qu'on les a nourris. On n'a pas encore réveillé les plus âgés.

L'avis général est d'attendre le matin et des troupes fraîches pour mener d'une part les enquêtes complémentaires nécessaires sur la maison de Marlène et transférer les prisonniers. Zoya est en train de réfléchir à des tours de garde quand Franny James nous envoie un jeune Théo Paulsen presque intimidé.

"Auror Twycross-Ogden, l'Auror James pense... a détecté des transplanages, toute une série, très proche de la maison... "

On est tous debout avant la fin de sa phrase et Zoya me dit de trouver Hawlish qui doit être dans la salle de repos improvisée dans le salon de Hardin et Folant Calwallader. Quand on pense au bazar qu'on aura mis dans la maison de ces deux artisans ordonnés et méticuleux, c'est un peu vertigineux. Je n'ai pas de mal à réveiller Hammond, mais nous arrivons avec quelques minutes de retard sur les autres. Je crois que je suis sans doute un peu stupidement vexée d'avoir été envoyée en estafette...

"Dix personnes au moins", explique alors Franny. "A moins de cinq cents mètres de la maison... Ah, Hammond, si tu peux confirmer."

Hawlish opine tout en s'installant face aux sphères les yeux bien ouverts et en les manipulant. "Quinze ... par série de trois... Ah voilà, les trois suivants ! Ils entourent progressivement la maison... "

"Incroyable", commente Zoya.

"Je peux zoomer sur un groupe si vous voulez", propose Hawlish. "Le dernier parce que la trace magique est la plus récente... un homme et deux femmes a priori... des signes de magie autour d'eux... Ils doivent étudier leur environnement... "

"Pas des innocents", je lâche et Kahn approuve.

On attend patiemment que Zoya se risque à une appréciation de la situation.

"Continuez de les surveiller... Je vais de nouveau réveiller Weasley... "

"Il aurait mieux fait de venir c'lui-là", marmonne Kahn quand elle est partie.

"Tu crois que Marlène nous a menti ? Qu'elle est de mèche avec eux ? Pourquoi viennent-ils tous là ?", je l'interroge. I

"Est-ce qu'il ne faudrait pas plutôt questionner la petite Bretonne ?", lance Chilikov avant que Peredur n'ait répondu. "Lui faire dire si ce sont ses amis... "

"... ou ses ennemis", approuve Medved.

"Lozac'h et Lupin, allez donc lui parler", décide Kahn. "Tu parles bien toujours français, Iris ? Ça la mettra en confiance de parler dans sa langue... "

"Zoya… ", je commence à objecter presque à mon corps défendant - parce que l'hypothèse de Chilikov et Medved me paraît assez intéressante pour être vérifiée. Tentante pour tout dire.

"Je lui dirai que c'est mon initiative. Si elle demande ma peau à Weasley, j'assumerai. Ne perdez pas de temps toutes les deux !"

Lozac'h doit penser comme moi et on ne se le fait pas répéter deux fois. Ce sont Mark et Olivia qui sont de garde devant les chambres transformées en cellule. Pas qu'ils aient l'air non professionnels quand on arrive, je tiens à le souligner.

"On va sortir Enora ; on a des questions à lui poser", j'annonce à mon aspirant et sa petite-amie avec plus d'aplomb que je ne le ressens vraiment. Zoya est une cheffe sympa mais pas du genre à fermer les yeux quand elle est contournée. Il est même possible que si j'avais en face de moi des collèges plus chevronnés ou moins bienveillants envers moi, j'aurais hésité. "Je vais entrer et la réveiller, surveillez l'autre."

Un Enervatum et Enora ouvre les yeux, Azenor m'aide à la redresser et à la faire sortir. Elle lui explique en français qu'on a des questions à lui poser et qu'il serait bien qu'elle choisisse de coopérer. Je laisse Mark et Olivia fermer derrière nous, et nous nous installons dans la chambre suivante.

"Enora, si je te dis qu'une vingtaine de personnes viennent de transplaner et d'entourer la maison où vous vous cachiez, est-ce que tu es surprise ?", commence Azenor Lozac'h d'une voix amicale.

Le jeune Bretonne nous regarde l'une et l'autre, méfiante mais pas seulement. Son angoisse nous dépasse.

"Maintenant ?"

"D'autres sont peut-être arrivés depuis que nous parlons. Qui sont-ils, Enora ?"

"Je ne sais pas", ment la jeune fille nerveusement.

"Qu'est-ce que vous faisiez dans cette maison ?", j'interviens. "Vous aviez mis des protections. Mais vous avez eu l'air surpris de nous voir. Qui attendiez-vous ?"

"On espérait bien voir personne... "

"Mais vous craigniez quand même de la visite", affirme Lozac'h

"Vingt personnes ? Autour de la maison ?", répète Enora avec un petit frisson.

"Ennemis ?", je presse.

"Peut-être... "

Mark et Adrian entrent alors l'air de porter des mauvaises nouvelles.

"Zoya veut que la prisonnière soit amenée en bas", formule Mark.

"Elle est furieuse", je suppose en regardant Adrian.

"Elle n'avait pas l'air contente, même si l'Auror Kahn a bien précisé que c'était sur son ordre que vous étiez montée interroger la prisonnière", il me répond, l'air désolé pour moi, je crois.

"Enora, il ne va pas falloir nous laisser tomber", dit alors Azenor Lozac'h en prenant le bras de sa compatriote et en l'entraînant vers l'escalier. Je lui emboite le pas plutôt que de me retrouver face aux petits jeunes. "Il va falloir nous dire qui sont ces gens... "

"Si j'ai raison... je doute que...", commence Enora tout en suivant le mouvement. "J'espérais qu'on aurait le temps de passer en Irlande et de rejoindre l'Espagne par ferry... j'espérais les avoir semés... On serait partis demain matin... "

"C'est l'autre branche de l'Avant-Garde", postule Lozac'h d'une voix posée.

"Autrement plus dangereux que nous quatre", souffle la Bretonned'une toute petite voix.

ooo Dimanche à l'aube, Écosse

Weasley nous rejoint avec dix policiers supplémentaires et l'équipe de Darnell. Hardin et Calwallader continuent de préparer du thé et des sandwiches avec une bonne volonté qui mériterait une médaille. Hawlish est le chef de la surveillance de nos Gardiens dont le nombre s'est stabilisé à vingt-quatre. D'après lui, les Gardiens en sont à inspecter la maison de Marlène et les environs.

"Ils vont voir qu'on est venus et qu'on a été attaqués", estime Enora D'Iroise entièrement gagnée à la coopération depuis qu'elle a été mise en face des images des sphères. Elle en a reconnus et nommés plusieurs ; ceux dont elle a le plus peur maîtrisent le feu "comme vous ne pouvez pas l'imaginer".

"Malheureusement, petite, sans doute aussi bien que toi", rétorque Chilikov en levant sa manche gauche révélant une assez affreuse brûlure mal guérie. "Les médicomages n'ont pas réussi à faire mieux que ça."

"Et vous pensez faire mieux cette fois ?", s'affole Enora en se tournant vers Azenor et moi.

"On va s'y employer", affirme Ron devant notre conseil de guerre qui réunit Zoya, les continentaux, notre nouvelle alliée bretonne, Peredur et moi. Si Zoya a des mesures disciplinaires me concernant en tête, elle n'en a pas fait sa priorité. "Notre principal atout est la surprise. Admettons qu'ils aient les moyens de savoir que ce sont des Aurors qui ont attrapé votre petite bande... Est-ce qu'ils ont les moyens de savoir qu'on est toujours là, Enora ?"

"Pas exactement... Ils vont identifier cette maison comme le plus proche lieu abritant des sorciers mais... on connaît tous depuis longtemps l'atelier de maître Hardin - eux comme nous. Surtout maintenant qu'une bonne partie de notre groupe les a rejoints de gré ou de force... "

"Ils ne vont pas détecter qu'on est très nombreux dans cette maison ?"

"S'ils le font, je ne sais pas comment... mais ils sont plus forts que moi... "

"Et que vous êtes là, toi et ta petite bande ?", questionne Lozac'h.

"Pas tant qu'on ne lance aucun sort", estime Enora avec l'air relativement sûre d'elle.

"Donc on a pour nous, le nombre et la surprise", conclut Ron. "Je veux une équipe pour me placer un champ antitransplanage à faire pâlir Poudlard et je veux deux équipes d'attaque : les douze élémentalistes... "

"Appellation douteuse... ", commente Peredur mais Ron continue.

"Et un appui conséquent de pauvres Aurors de base derrière eux... On les encercle, on avance, on va au contact... On les assomme un par un... et si assommer ne suffit pas, vous aurez mon soutien... "

"Lieutenant, je ne sais pas si on sera de taille", s'inquiète Zoya.

"Il va bien falloir, Auror Twycross-Ogden, parce que l'alternative est de les laisser dans la nature et ce serait faillir à notre mission", estime Ron avec son ton de faux badinage qui t'invite à te taire et obéir. Zoya ne s'y trompe pas et serre les lèvres. Kahn a l'air assez ravi de ce développement. "Préparez-vous tous. Briefez vos équipes pour ceux qui en ont. Les autres, formez des équipes. Choisissez votre point de transplanage et prenez de quoi tenir la distance. J'ai amené toute une caisse de potions. Zoya, tu formes et diriges une équipe qui pose la Barrière. On attaque dans vingt minutes."

Je me retrouve naturellement à briefer Heathcote et Mark. Mon aspirant a les yeux écarquillés de stress et d'excitation - "Quand je pense qu'on ne devait pas les affronter !" Je sais aussi sa fatigue et, donc, je lui tends trois fioles.

"T'en mets deux dans ta poche et t'hésite pas si tu sens que tu faiblis."

J'avale la mienne en même temps que Heathcote et on transplane tous les trois de concert sur l'ordre de Ron qui nous arrive par Chuchoteur. On s'est juste matérialisés derrière une haie à quelques mètres d'un groupe de Gardiens quand la Barrière est placée. Quand elle atteint sa pleine puissance, elle produit une Harmonique et c'est la première fois que je m'en rends compte.

"Ils sont six", annonce Heathcote d'une voix un peu tendue en abaissant ses Multiplettes. "Des gamins, le plus vieux doit avoir l'âge de Mark."

"Iris Lupin, en place", je souffle dans le Chuchoteur avant de me retourner vers mon équipe. "Heathcote, toi et moi, en tandem. Mark, tu nous couvres et tu n'hésites pas sur la puissance... Quel que soit l'âge des gamins."

Mark se contente d'acquiescer. Quelques secondes plus tard, l'ordre d'assaut est donné par Ron.

On ne se sort pas mal de ce premier assaut même si, de fait, chacun de ces six-là est plus dangereux que les quatre qu'on a arrêtés un peu plus tôt réunis. Mais la surprise est de notre côté et ils sont trop lents à nous opposer une défense coordonnée. Chacun d'eux lance des sorts puissants mais heureusement désordonnés - certains s'annulent même entre eux. Mark nous protège efficacement et on peut répliquer calmement. On les assomme tous les six en moins de dix minutes. Une fille manque de s'enfuir mais l'Assommoir de Mark la saisit juste sous les deux omoplates.

"Tu lui auras cassé des côtes", estime Heathcote faisant pâlir Mark. Blesser les personnes qu'on n'arrête n'est pas conseillé dans le Manuel.

"Weasley a dit qu'il couvrait les dommages collatéraux", je rassure mon aspirant. "On les ligote et on avance."

Je donne la position de nos prisonniers aux Aurors qui sont derrière nous et on progresse dans la forêt. Des bruits de bataille acharnée nous parviennent et je décide d'aller à la rescousse. On trouve Blagorodna Chilikov avec Eliodoro Brunetti et Eirini Alkaviadis. En face d'eux, les Gardiens sont en moyenne un peu plus âgés que notre premier groupe. Certains sont masqués et leurs masques évoquent les ours. Comme les premiers que nous avons rencontrés, ils favorisent l'attaque à la défense.

"On les couvre", j'ordonne à mon équipe.

Nos trois boucliers personnels se fondent en un seul, imposant, contre lequel les boules de feu viennent rebondir avec des notes dissonantes qui ne font finalement que souligner les harmoniques créés par les sortilèges. À aucun moment, je ne vois comment utiliser la méthode proposée par Brunissande. Certaines boules finissant dans les fourrés et je me dis qu'un incendie est plus que probable.

Blagorodna et Eirini sont les premières à tirer parti de notre couverture et à assommer deux opposants. Ils en restent quatre, tous masqués. Eliodoro assomme le plus petit. Les trois derniers lévitent et vont se cacher dans les frondaisons d'où ils nous balancent, cette fois, des boules de terre. Notre grand bouclier tremble mais tient bon.

"T'as une idée, Iris ?", me questionne Eliodoro.

"Mettre le feu", propose Blagorodna Chilikov.

"Le feu est déjà là", signale Heathcote avec un mouvement de son bras gauche.

"Poussez le feu vers eux", j'approuve. "On vous couvre".

Ça prend plus de temps que prévu mais le feu finit par lécher les troncs des arbres dans lesquels ils se sont réfugiés. Ils sont obligés de reculer et, derrière eux, ce sont de grands champs bien dégagés. On les y poursuit, évitant diverses lances d'eau et de glace très créatives ainsi que de plus traditionnelles boules de feu et de terre. Autour de nous, on devine d'autres combats. Dans un éclair, je me dis qu'on n'a pas ligoté nos nouveaux prisonniers et je me mets à jeter des regards derrière moi pour éviter qu'on se fasse prendre à revers si l'un d'eux reprend conscience.

La poursuite se continue de longues minutes dont je perds le compte. Je vérifie que Mark tient bon, mais ça semble aller. Brunetti et Chilikov se concertent sur notre droite et repartent de l'avant en lançant deux sortilèges de ligotage qui se rencontrent et forment un lasso qui arrive à entourer deux nouveaux opposants. Une technique intéressante que je me promets d'expérimenter dans un prochain entrainement. Alkaviadis assomme proprement ces nouveaux prisonniers.

Le dernier s'affole, et je me dis qu'il va se rendre mais finalement il préfère s'immoler d'un geste qui nous prend tous de court. Tous les six, on jette des sortilèges d'étouffement sur le feu qui a pris ses vêtements et on attend prudemment que les flammes aient disparu pour s'approcher.

"Il respire", annonce Eirini Alkaviadis qui s'est accroupie à côté du corps - un tout jeune homme. "Mais salement amoché... je peux tenter un soin de stabilisation en attendant mieux."

"Est-ce c'est bien notre priorité ?", questionne Chilikov, et je pense qu'il n'y a pas de doute à avoir sur l'opinion de la Macédonienne.

"Heathcote, Eliodoro, allez avec Blagorodna. Mark et moi, on couvre Eirini."

Je ne peux pas dire que Wintringham et Brunetti sont ravis de mon ordre mais ils obtempèrent. Je regarde Eirini se lancer dans son soin avec un intérêt certain. Ses gestes me rappellent ceux de mon frère. Elle commence à psalmodier en grec et je ne peux pas suivre. Mark surveille les alentours. Je vois sa main aller dans sa poche et hésiter.

"Prends-en. Il te faut toutes tes forces", je lui souffle et il s'exécute.

Je me dis que je devrais suivre mon propre conseil et j'ouvre ma pochette de matériel pour extraire un flacon. Je fais sauter le bouchon et je le vide d'un trait parce qu'il est urgent que je reprenne ma garde. Je suis surprise de sentir mon œsophage se serrer sur le passage du liquide. Jamais ça ne m'a fait ça. J'ai des hauts le cœur et je n'arrive pas à les maîtriser. Je n'ai pas d'autre choix que de me plier en deux et de vomir l'intégralité de mon estomac.

"Iris !?", s'inquiète Mark.

"Ça va aller", je marmonne.

"Il y a quelqu'un qui vient vers nous", il me signale. La tension est patente dans sa voix mais ce n'est pas non plus de la panique. éJe pense qu'il s'est allongé au sol... et je sens une magie de Terre, Iris... Pas toi ?"

Je me force à me redresser et à fouiller des yeux les champs éclairés par l'aube naissante. Je ne vois rien de spécial et je n'ai que le goût de la bile dans la bouche et dans le nez. Je regarde Eirini qui est dans son enchantement de stabilisation et ne peut pas s'arrêter sans tuer son patient - j'ai un frère médicomage, je vous rappelle.

"Où exactement ?", je questionne en ravalant ma bile.

"Là", commence Mark en pointant derrière nous de sa main gauche.

Mais c'est inutile, je vois nettement maintenant la tornade qui se forme et se renforce à chaque seconde. Elle arrive à toute vitesse vers nous. Je dirais même qu'elle accélère plus elle grossit. Comme mon cœur. L'harmonique est sombre sans doute pour me rappeler que Mark n'a pas d'athamé.

"Bouclier, Mark. On se rejoint à trois. Un... "

Une immense chaleur m'envahit et mes yeux se voilent. C'est comme si le monde avait brutalement pris une étrange couleur dorée. Juste avant de devenir totalement noir.

OOO

Râlez pas, vous avez eu deux assauts pour le prix d'un... La suite la semaine prochaine