Refrain 67 | Touchants, fragiles, vivants
Terre. Feu. Air. Eau.
Du profond de la Terre vient l'embrasement.
Le Feu devient souffle.
L'Air se liquéfie.
L'Eau s'enfonce dans l'humus.
Le Cycle est parfait et éternel.
Tel le serpent.
Telle l'orbite de la planète Terre et de son satellite.
Tels les jours qui succèdent aux nuits.
N'importe quoi.
Il y a une graine sur le chemin.
La plante qui en sort est vive et forte.
Elle produit deux rameaux solides qui se terminent en boutons.
Les fleurs qui éclosent à toute vitesse et ont des couleurs aveuglantes.
Je tends la main.
Elles s'envolent en riant.
Bizarrement, ça me fait plaisir d'entendre ce rire.
Les papillons deviennent nuages.
Pluie chaude d'été.
Ruisseaux de montagne.
Lacs profonds et calmes.
Bateaux glissant sur le lac.
Oiseaux pêchant les poissons du lac.
Ondines frétillant dans l'eau pure.
Dauphins sautant dans les derniers rayons du soleil couchant.
Étoiles montrant le chemin.
Chevaux courant sur le chemin.
Chemin.
Poussière.
Sauterelles.
Herbe vivace et drue.
Bruyère odorante.
Miel.
Abeilles.
Rayons de soleil du matin...
Les tours de Poudlard percent le brouillard.
Les licornes hennissent, je les entends.
La renarde les trouve sans peine mais ma forme humaine se dit qu'il vaut mieux dormir encore.
Quelle rabat-joie, celle-là.
Les vagues s'abattent sur la falaise.
Le balbuzard plane cherchant sa proie.
Parfois il pique entre les vagues et ressort un poisson dans le bec.
La renarde roulée en boule entre deux rochers le trouve majestueux et aimerait voler avec lui.
Elle mangerait bien un morceau de ce poisson aussi.
Avec une sauce curry bien piquante.
Rien que d'y penser, son estomac gronde.
Il est peut-être temps de te réveiller.
oo Londres, Sainte-Mangouste, jeudi après-midi
J'ouvre les yeux et le plafond blanc n'est pas celui de ma chambre. Je cherche des mains mais je ne sens que du coton propre et un peu rêche. Comme des draps d'hôpital. Sainte-Mangouste. La conviction est là, solide comme un roc. Jusque dans la lumière tamisée magiquement et l'odeur de potions.
J'ai dû me faire descendre, je décide mi-agacée, mi-honteuse. L'image d'une tornade de terre, puissante et rapide, sans doute dangereuse, s'impose. Un bouclier, je voulais produire un bouclier et je n'ai pas réussi.
"Mark ?!", je m'inquiète maintenant. Ma voix coasse tellement que je ne la reconnais pas.
"Iris ?", me répond la voix de Samuel - mon Samuel - et il apparaît dans mon champ de vision comme un nouveau rêve. Il est étonnamment souriant : "Ils disaient tous que tu n'allais pas tarder à te réveiller !"
"Ils ?", je questionne par pur réflexe.
"Susan, ton frère, Ma-Li... j'ai une autorisation spéciale d'absence tant que tu n'es pas officiellement tirée d'affaire. "
Sa main caresse mes cheveux. Chaude apaisante.
"Mark ?", je souffle.
"En pleine forme. Il a tenu bon tout seul jusqu'à ce que Eirini puisse l'aider. Faudra le féliciter", il estime avec un sourire étonnant.
C'est fou comme j'aime son sourire. Mais il faut d'abord savoir pourquoi je n'ai pas réussi ce fichu bouclier.
"J'ai été touchée ?"
"Non. Les médecins comme Mark ou Eirini sont formels. Tu... comment dire ?"
"Je suis tombée dans les pommes ?", je propose. Je me souviens après tout d'une vive lumière dorée suivi d'un grand noir. Et de rêves bizarres aussi. Par flashes.
"Dans une espèce de transe cataleptique plutôt", corrige Samuel. "C'est l'avis de la médecine magique. Tu t'es réfugiée dans un cocon d'or pur que tu as extrait de l'air autour de toi... une magie élémentale très ancienne... Une protection ultime contre une magie élémentale trop menaçante... "
Je crois qu'il y a une sorte d'admiration dans sa voix mais je ne m'y arrête pas. Un cocon d'or pur ? N'importe quoi.
"Comment j'ai pu faire ça ?", je questionne âprement.
"Ils pensent que tous vos entraînements ont réveillé ta magie élémentale pour laquelle tu as des prédispositions en raison de ton sang de lune", il explique. Il a une étrange pause et un nouveau sourire différent et doux. "Et puis... tu es enceinte..."
"Pardon ?"
"Tu es enceinte. Une toute petite semaine. Mais ta magie a... 'pensé qu'il était sage de protéger cet avenir' ... Je crois que c'est exactement ce qu'a dit ton frère... Je n'aurais jamais eu aucune chance comme médicomage s'il faut pondre des formules pareilles !"
"Enceinte ?", je répète. Instinctivement mes mains se sont glissées sur mon ventre qu'elles ont trouvé aussi plat que d'habitude, voire gargouillant de faim.
La porte s'ouvre alors sur Ma-Li.
"Ah, la voilà !", elle se félicite. "Tu lui as dit ?"
"J'étais en train", commence Sam, et les larmes me montent aux yeux et je sanglote avant même de savoir pourquoi. "Pourquoi elle pleure ?"
"Iris ? Laisse-moi t'examiner". Malgré la formulation, Ma-Li, dont le ventre est bien visible dans sa robe de travail, a déjà commencé son examen sans attendre mon autorisation. "La magie est stable, l'aura équilibrée, en pleine forme ! Le choc, sans doute", elle rajoute sans doute pour Sam.
"Sam, je suis désolée", je balbutie.
"Mais, de quoi ?"
"Si j'avais su... j'aurais demandé à être exemptée de l'assaut... Je te jure que j'aurais demandé !"
"Iris, je ne comprends... Iris, vous avez arrêté toute la bande - tout le monde n'a que des louanges à te faire et, ok, tu nous as fait peur avec ton cocon doré mais... tout est bien qui finit bien !"
"Bien ?", je balbutie. Ils n'ont pas l'air de comprendre. "Mais, Sam... le bébé ?"
"Les micro-embryons que tu portes se sont accrochés", répond Ma-li et je la regarde. Mon amie depuis nos onze ans. Disons qu'il n'y aurait que Kane à qui je ferai encore davantage confiance pour me dire la vérité en cet instant. "Elles vont bien, Iris. Si ce n'était pas le cas... Excuse-nous si nous n'avons pas été clairs et que nous t'avons inquiétée ... "
"Elles ?" On peut dire que mon inquiétude est en train de se métamorphoser.
"Deux filles - des jumelles - des vraies jumelles, et a priori métamorphomage toutes les deux !", s'enthousiasme Samuel. Son excitation est aussi pure et sonore qu'une harmonique élémentale.
"Vu les circonstances, on a fait des examens poussés. Il y a des marges d'erreur possibles, bien sûr à ce stade de développement, mais je parierais bien mon diplôme quand même. La gémellité est certaine. La métamorphomagie, presque aucun doute... Vous allez en baver !", conclut Ma-Li avec un sourire satisfait.
Je n'arrive pas à traiter l'information. Je m'essuie les yeux machinalement et je remarque le soleil haut dans le ciel. Les fenêtres magiques de Sainte Mangouste tamisent la lumière mais la vie est là dehors, puissante, palpable, belle. Fragile aussi mais belle.
"Combien de jours ? J'ai été en transe combien de jours ?"
"Quatre. On est jeudi après-midi", me renseigne Samuel.
"Le procès de Pembroke !"
"Emma et Shannen ont plaidé pour toi et vous avez eu exactement ce que vous demandiez", résume Sam d'une voix apaisante. "Le fait que l'Auror chef d'équipe soit à Sainte-Mangouste après une arrestation spectaculaire d'une bande de mages élémentaux pan-européenne a efficacement équilibré le traitement journalistique de l'affaire d'ailleurs."
"Ah oui, l'Avant-Garde ! On les a tous eus, tu dis ?"
Sam soupire et résume une nouvelle fois.
"Tu auras accès à tous les dossiers dès que tu seras en état de les lire mais disons que chacun a été renvoyé dans son pays d'origine. Il ne nous reste que le petit Dylan rendu à sa famille sous contrôle du Ministère... parce qu'il a quand même l'air d'avoir appris quelques trucs qui vont donner du fil à retordre à Poudlard dans quelques mois... "
"Et Mark va bien ?", je vérifie encore.
"Iris, tu es enceinte, et tout ce dont tu veux parler, c'est du boulot ?", s'agace Sam.
"Je pense que c'est encore un peu abstrait pour elle", tempère Ma-Li. "Je vais te faire apporter un repas et je vais revenir avec de quoi te montrer ces vaillantes petites graines de métamorphomage, Iris... ça t'aidera peut-être à te mettre à réfléchir à des prénoms avant que Samuel décide pour toi !"
Merlin, Cerridwen... je n'ai pas oublié ma promesse mais il va falloir m'aider, je songe.
Oo Sainte-Mangouste, un peu plus tard
Je pleure une nouvelle fois devant l'image des deux minuscules embryons dans les sphères de visualisation ramenées par Ma-Li. Sam cette fois n'a pas l'air de se demander pourquoi. Ma-Li non plus. Elle commente leur aura, et j'essaie d'écouter attentivement mais je n'y arrive pas.
Je me rendors et je me réveille par intermittence pendant les heures qui suivent, ma main dans celle de Sam. Petit à petit, il accepte de me raconter des choses. D'abord, dans quelle équipe il devrait se retrouver après son congé.
"Perkins monterait bien son équipe avec moi, ", il admet avec un sourire en coin en attendant ma réaction. Second de Charity, mon mentor ?
"Notre Commandant a dit oui ?", je vérifie.
"Charity a l'air d'en faire son affaire", il prétend et je décide de ne pas creuser.
"Et cet Aspirant ?", je questionne en me rappelant brutalement qu'il en a un maintenant.
"Franchement... vu les conditions de notre prise de contact... je dirais qu'Adrian en a dans le ventre qu'il est sérieux et que... je n'aurais pas beaucoup d'excuses de ne pas arriver à m'entendre avec lui... Sache qu'il est juste totalement impressionné par toi : Cerridwen réincarnée... pour faire court..."
"Il me verrait là dans ce lit, il changerait de chanson ! "
"Je ne crois pas", prétend Sam. "Déjà, le coup de l'œuf d'or..."
"T'as flippé", j'imagine sans difficulté. Je n'ai pas trop envie de savoir ce qu'il se dit sur cet œuf d'or que je peine à imaginer.
"En fait, j'ai eu peur dès que vos affrontements ont commencé", admet Samuel lentement. " Dès que les magies élémentales sont devenues... prégnantes... sensibles... Je n'étais pas capable de m'imaginer en face de ça... On vous écoutait... - ces Chuchoteurs, c'est... Tu devrais faire un caprice et demander à ta mère qu'on les garde !"
Je me contente de sourire.
"Ne pas être capable d'imaginer quoi faire... tout en devant rassurer Adrian..." Les mots lui manquent, je serre sa main. " Et puis il y a eu l'appel à l'aide de Mark. Il a dit que tu étais... qu'il ne savait pas ce que tu avais mais tu étais hors combat, une tornade vous arrivait dessus et Eirini finissait un soin... J'avais envie de courir à votre aide... mais ce n'était pas ma place. Quand l'équipe de Kahn vous a rejoints, il a immédiatement réclamé une aide médicale - et pas n'importe laquelle... Accident magique... Mais il a fallu que tous les combats finissent pour que l'équipe puisse t'atteindre et te juger transportable et sans doute hors pronostic vital... Et moi... je tenais mon périmètre... Je transférais des prisonniers... des gamins en plus... Je prenais des interrogatoires et... Quand Ron m'a vu à la Division, plusieurs heures après, il m'a envoyé te rejoindre en m'engueulant", il sourit vaguement. "Et j'avoue que je ne savais même plus si je voulais savoir... Ici, on m'a répété que tu allais sans doute bien... qu'il fallait être patient et optimiste, mais tu restais dans ton œuf et personne ne savait trop de quoi il retournait. Même Susan. Puis Cyrus est arrivé... Bêtement, je lui ai demandé pourquoi ton père ne venait pas... "
"La pleine lune", je comprends en me demandant si la Lune avait pu jouer un rôle dans ma... non pas utiliser le mot transformation. Mon œuf est bien suffisant.
"Je me suis senti très bête, je te promets", grimace mon Sam. "Ton frère a discuté longtemps avec Susan et il m'a dit qu'il devait s'agir d'une forme de protection instinctive, qu'elle était en train de faiblir, mais qu'ils ne savaient pas ce qui l'avait déclenché... Ta mère est venue à l'aube, lundi. Elle m'a tout de suite dit : 'Je te préviens, je suis sa mère en cet instant. Ne me parle pas de boulot !' Ils répétaient que les signes vitaux et magiques qu'ils arrivaient à mesurer n'étaient pas inquiétants..."
Je lui prends la main en imaginant l'angoisse.
"Elle est repartie et je me suis endormi... quand je me suis réveillé, l'œuf s'était dissipé et ils étaient tous plus ou moins sûrs que tu allais vraiment bien. Mais ils ont lancé des expertises encore plus poussées pour vérifier. Ta mère est revenue deux fois. Elle était là quand ils sont venus me dire que tu étais enceinte et que l'œuf d'or était sans doute... une conséquence de ton état et de ton exposition aux magies élémentales... une réponse instinctive... Je n'osais pas demander si le bébé allait bien - c'est elle qui l'a fait... Mais c'était trop tôt pour savoir... Je ne crois pas qu'elle en avait envie mais elle devait partir parce qu'elle devait prévenir ton père et s'occuper de tout le bordel... Mais avant de partir, elle m'a dit que toute la Division devait être fière du résultat de l'opération."
On sait tous les deux que ça veut dire qu'elle-même est satisfaite du résultat.
"On m'a dressé un lit ici à côté de toi et je t'ai regardé dormir en espérant qu'ils aient tous raison, en changeant d'avis toutes les cinq minutes... Ton père est venu mardi matin... avec Kane cette fois... Il avait l'air près de s'écrouler, ton père... mais quand on lui a dit que tu étais enceinte, en bonne santé et les bébés aussi... je ne sais pas qui était le plus content, Iris... ton frère et ton père, ils ont pleuré de joie avec moi..."
ooo Sainte-Mangouste, jeudi soir
Kane arrive en fin d'après-midi, je dirais, à la lumière extérieure perceptible par la fenêtre. Sam est toujours là. Il a reçu des messages de Perkins et je lui ai conseillé de la rappeler mais il a refusé. Une fois les salutations d'usage passées, je lui dis qu'il pourrait profiter que je sois "surveillée" pour aller faire un tour à la Division.
Sam se tourne vers mon frère avant d'accepter : "Elle va bien ?"
"Tu ne crois pas Ma-li, Samuel ?", s'étonne Kane.
"On a tous besoin qu'on nous répète les bonnes nouvelles et... je sais que tu nous dirais", justifie Sam. C'est une marque de confiance et Kane l'entend.
"Tout va bien", il répète donc lentement et sérieusement. Quand Sam a opiné - un geste infime,- mon frère n'arrive pas à se retenir : "Iris a dépoussiéré une page oubliée de médecine magique mais, sinon, personne ne voit rien qui ne se saurait disparaître avec un peu de repos et un accouchement. Félicitations."
Sam s'empourpre presque mais tient le choc.
"On va s'employer à la faire se reposer", il lâche d'un ton définitif qui m'inquiète vaguement pour la suite. Il sort en disant qu'il revient le plus vite possible et Kane promet de rester là jusqu'à son retour. Je sais, ils ont tous flippé au-delà de ce que je peux imaginer.
"Tu ne m'as même pas auscultée", je remarque. Kane a toujours prétendu m'examiner d'aussi loin qu'il a commencé des études de médecine.
"Merlin, je n'ai pas pu arriver jusqu'ici sans que Susan ET Ma-Li me fassent un compte rendu complet. J'ai l'impression d'être un chef de service ! Pas besoin d'examen. Il paraît que tu vas même mieux que bien", il sourit. "Ça va carrément élargir les besoins en cadeaux pour Noël, tout ce petit monde. On va ruiner les parents à nous tous !"
"J'avoue que... Ma-Li me les a montrées, et je suis contente mais... c'est encore un peu abstrait... "
"Devenir parents demande un peu de temps... j'en fais l'expérience quotidienne", il sourit.
"Tu ne les as pas amenés ?"
"Demain, si tu veux."
"Mais ils sont là ? Je veux dire en Angleterre ?"
"Tu peux te vanter d'avoir bousculé nos plans de mariage ! On envisageait Venise mais puisqu'on est là, on va en profiter ... Quelque part - logistiquement, juridiquement, politiquement - c'est aussi bien... C'est ce que Haydée n'arrête pas de répéter. Une délégation va venir exprès de Turquie… Pfff ! J'ai tout sauf envie de t'expliquer... mais Altan, le frère de Defné, bénira notre union et l'adoption de Sibel et Zefir... un envoyé spécial discutera du futur de la coopération magique avec grand-père et Mãe ... Je n'ose pas imaginer où on en serait sans nos pedigrees respectifs !"
"Ici... en Angleterre ?"
"On hésite encore mais la Fondation paraît le plus simple... il n'y a pas de raison de mêler Poudlard à mon mariage... surtout à sa composante politique - Merlin, mais écoute-moi !"
"Clairement, c'est toi qui vas faire le mariage le plus politique de nous tous !", je reconnais. "Donc Altan a survécu au coup d'Etat ?"
"Oui, il est même nommé Bey - chef - de leur clan, mais exilé en même temps parce qu'il doit faire la preuve de sa loyauté... Franchement, tu ne veux pas savoir. "
"Et vos... protégés... ils en pensent quoi ?"
"Heureusement, ils n'ont pas réellement idée de la dimension politique. Ils sont occupés à apprendre l'anglais avec tous leurs nouveaux cousins - qui sont plutôt chouettes avec eux. Aelys et Sibel ont le même âge et s'entendent étonnement bien quand on pense au peu qu'elles ont en commun... Felix et Zefir se sont reconnus quand ils se sont vus... Ils profitent tous cet après-midi de la piscine de grand-père… et je me dis qu'il n'y a rien de plus adaptable qu'un enfant... "
"C'est quand même... un sacré saut dans l'avenir", je remarque doucement. Je ne voudrais pas qu'il se vexe. Pas maintenant.
"Je sais, Iris", il admet sans avoir l'air agacé. "On sait bien qu'on est au tout début d'une longue aventure... Mais on ne peut pas totalement anticiper ce qui les bloque ou pas. Pas encore en tout cas. L'idée qu'on se marie pour les adopter les étonne finalement moins que le fait qu'on soit Animagi tous les deux. Aelys a expliqué à Sibel que tous les enfants auraient de belles robes neuves pour l'occasion et c'est un peu tout ce qui lui importe a priori... "
"Cette première pleine lune, alors ?", j'ose me rappelant notre dernière conversation. Merlin, c'était il y a si peu de temps et j'ai l'impression que c'était il y a toute une vie !
"Sibel a plutôt bien supporté la potion - une trace d'excitation persistante qui dit peut-être qu'on devrait augmenter certains ingrédients mais... J'avoue que le matin quand j'ai poussé la porte du dispensaire et que je l'ai trouvée dans les bras de Defné... j'ai respiré", m'avoue Kane sobrement. "Je comprends mieux Sam qu'il ne le pense... "
"Ça fait deux fois qu'il a peur pour moi... Je crois que... Kane, sincèrement, tu penses que je vais pouvoir reprendre mon poste ?", je le presse en prenant sa main.
"C'est bien ça ta question ? Est-ce que tu peux ? Ou est-ce que tu veux ?"
"Merlin... je... Je vais être une tellement mauvaise mère !"
Kane lève les yeux au ciel.
"Prenons le problème autrement, Irisinha. Si on me demande si tu peux occuper un poste avec magies élémentales, combats improbables et œufs d'or en étant enceinte de jumeaux, la réponse est non. Sans aucun doute. Cet œuf d'or t'a protégé mais il y a quand même très peu de chances que tu puisses le produire une seconde fois. Et tes petites, elles ont quand même besoin que tu les laisses grandir sans trop de chocs, magiques ou non." Il vérifie que j'ai reçu le message avant de reprendre. "Après, quand j'en ai parlé à Mãe, elle a dit que tu n'étais pas première femme Auror enceinte de la Division britannique... "
Ils vont me coller à l'équipe juridique, je soupire in petto. Kane n'est pas tellement dupe.
"Tu n'y avais pas réfléchi avant de te mettre à compter les jours ?", il me demande sans trop de gants.
"Si", je reconnais. "Je vais me faire une raison, j'imagine. Je crois que c'est juste... J'étais au milieu de dossiers tellement importants et je vais me retrouver écartée... Je comprends bien qu'il s'agit des conséquences de mon propre choix. Juste, il faut que je digère plein de trucs en même temps... " Il me fait signe de développer et je décide que c'est sans doute mieux de m'essayer à regarder la réalité en face avec mon frère jumeau, devant qui je n'ai jamais besoin de masque. "Réaliser que je suis enceinte ; essayer de comprendre ce qu'il s'est passé à la fin de cet assaut ; accepter que j'ai laissé mon Aspirant faire face seul, le féliciter ; accepter que je n'ai pas défendu un procès qui me faisait peur mais qui était quand même une sacrée marque de confiance... Je sais, je ne parle que de boulot. Sam l'a dit."
"Iris, vu tout ce que tu as investi dans ce boulot... ce n'est pas totalement étonnant. Personne ne te parle d'aller t'enfermer neuf mois dans une tour de verre, Irisinha. T'es en forme, t'es enceinte, ton pauvre aspirant a tenu le choc, ton mari a tenu le choc, je vais me marier... Je ne voudrais pas avoir l'air de minimiser tes problèmes mais je crois que tu pourrais te détendre", il propose en riant.
Je prends un de mes oreillers et je lui lance en pleine tête et il explose dans un nuage de plumes.
oooo Vendredi à Samedi. Sainte-Mangouste encore
Le lendemain, Susan et Ma-Li viennent en duo nous faire part du résultat de leurs derniers examens. Elles expliquent qu'elles voudraient me garder jusqu'au week-end pour ne pas laisser de place à un risque de surmenage ou de complication inattendue. Selon elles, les magies élémentales ont des effets qui se révèlent sur le long terme. Comme je ne pense n'avoir aucune chance de négociation, je dis que je comprends. Je demande si je peux avoir des visites et elles me répondent qu'elles aimeraient que ça reste des réunions strictement familiales. Comme j'arque un sourcil en guise de réponse, Susan ajoute : "Autant que possible."
Sam retourne travailler et me dit que Seamus et Heathcote gèrent Mark en binôme. Lui-même a été rattaché "à l'essai" à Perkins. Il me ramène des tas de cartes de souhaits de rétablissement, de boîtes de chocolat et de fleurs. Je remarque qu'il n'y a rien de Mark.
"Il m'a dit qu'il avait essayé de t'écrire mais qu'il avait trouvé ça nul", me raconte Sam. "Je lui ai dit qu'il pourrait venir te voir très bientôt... Je crois qu'il flippe que tu disparaisses de sa vie... "
Comme je n'ai aucune idée de quoi répondre à ça, je décide de me taire. On passe le temps en jouant aux échecs et je gagne aussi souvent que d'habitude. Quand Sam est absent, j'alterne le sommeil et les moments de veille pendant lesquels je m'ennuie de plus en plus. Le fait est que, vu la taille de ma famille, il est clair que les consignes de me laisser me reposer doivent être respectées au-delà de nos habitudes. Quand je ferme les yeux, mes rêves tournent tous autour des petites graines de métamorphomage... Elles ont assez souvent le visage ou la voix de ma mère...
Une fois quand je me réveille, c'est Mãe qui est assise sur le fauteuil près de mon lit à la place de Sam.
"Je me demandais si tu allais te réveiller", elle sourit.
"Il fallait me ... "
"Susan m'aurait jetée dehors. Elle m'a fait promettre de ne pas te créer de pressions inutiles au moins trois fois !"
Je reste silencieuse en mesurant que, de fait, je ne sais pas si je suis en état d'avoir une discussion professionnelle et hiérarchique. De stupides larmes me viennent immédiatement aux yeux avec cette réalisation.
"Ça commence bien !", elle s'alarme. "Iris, tu... tu veux que je revienne à un autre moment ?"
"Non, je... je... je ne suis juste pas sûre d'être à la hauteur", j'hoquète en essayant de maîtriser ma réaction et en échouant.
"Irisinha !", elle proteste en me prenant dans ses bras, et la vérité est que son contact physique, son odeur, me font redoubler de larmes. "A la hauteur de quoi ? Qu'est-ce que tu t'es encore mis en tête ?! Si c'est moi... Merlin, si c'est moi, Iris, je suis désolée !"
"C'est moi qui suis désolée ! Si j'avais su que j'étais enceinte... "
"Mais tu ne savais pas. C'est la première chose que Sam a dit quand Susan en a parlé. Et même si tu avais su, je comprendrais... "
"Je ne savais pas !", j'insiste presque je hurle.
"Je te crois", elle m'assure sur un ton qui nous rajeunit elle et moi. "Calme-toi, Iris, s'il te plaît, calme-toi ! Je te crois."
"J'ai laissé tomber Mark, et Eirini, j'ai fait prendre des risques à tout le monde !", je continue à pleurer contre son épaule.
Ma mère met un temps assez long à me répondre.
"Iris, si je te parle en commandant... je n'ai pas envie... Ok, laissons tomber les formes", elle finit par souffler. Il y a un nouveau silence et elle reprend : "Iris, objectivement, j'insiste sur le objectivement, vu l'opération, tu aurais pu être touchée, enceinte ou pas. Des tas de tes collègues ont été blessés - Kamil Medved bien plus gravement que toi, par exemple. Et tu aurais pu prendre un sort destiné à Mark, ou à Eirini, mais ce que disent tous les rapports, c'est que tu as été une cheffe d'équipe qui, jusqu'au dernier moment, a fait face. Personne n'a de reproche à te faire, Iris. Je comprends ton émotion, tes doutes. En tant qu'Auror moi-même, je te promets que je les comprends. Mais ils sont infondés. Professionnellement, personne n'a rien à redire à tes choix ou tes ordres. Maintenant, si la jeune mère en toi se demande si... elle a mis ses enfants en danger... et si elle l'assume... sache que je la comprends aussi, Iris. Je te mets en danger tous les jours ou presque - j'espère que tu t'en souviens... "
Je me rends compte qu'elle pleure aussi, plus discrètement que moi, mais je n'arrive rien à articuler. On reste dans les bras l'une de l'autre et, petit à petit, on se calme un peu.
"Et je ne te parle pas de toutes les mésaventures de Harry ou Cyrus...", elle rajoute.
"Tu as dû couper la main de Harry parce qu'il risquait d'être possédé", je me souviens brutalement.
"Je vois qu'il t'a raconté. Je ne te dis pas que c'est totalement comparable mais j'étais enceinte de vous lors de son dernier affrontement et... j'avais tellement peur pour chacun de vous... pour nous tous... Nous menons tous des vies plus dangereuses que la moyenne... Je ne sais pas si ça justifie quoi que ce soit mais... regarde les dangers qu'ont traversés les enfants de Kane... Les dangers sont partout !"
J'arrive à m'essuyer les yeux.
"Je ne t'ai jamais dit", je souffle en m'appuyant contre les oreillers. "Je me suis toujours dit que je voulais être capable de faire face aux dangers, aux méchants, aux injustices... c'est pour ça que je suis devenue Auror... Pour être à la hauteur... devant le danger. "
Je ne sais pas exactement ce que j'attendais mais pas qu'elle ait de nouvelles larmes aux yeux.
"Hier... Sibel a ... non, Zefir a dit qu'elle voulait être Auror pour pouvoir toujours les protéger... pas que ce ne soit pas une motivation assez courante parmi les Aurors..."
"Que la première louve Auror soit ta petite-fille adoptive te rendrait fière non ?"
"Évidemment. Rien qu'en pensant à ce que ça voudrait dire sur l'évolution de notre communauté, la tête me tourne ! Mais après tout, les garous ne pouvaient pas se marier et j'en ai épousé un !"
J'ai mon premier vrai sourire en entendant ça. Elle se verse un verre d'eau et se mouche.
"Si Susan entre, elle va me jeter dehors."
"Je lui dirais que j'ai besoin de ma maman", je promets, amusée à l'idée même de la scène.
"Je suis là", elle m'assure très bas, presque timidement.
Ce silence-là est moins tendu.
"Des jumelles métamorphormages", je souligne la main sur mon ventre.
"Désolée", elle sourit presque. "Je suis sûre qu'elles seront magnifiques et que vous serez à la hauteur... "
"Certaine ?"
"Si vous mettez en pratique tout ce que vous savez sur le travail d'équipe... Élever un enfant est un travail d'équipe, deux, avec des pouvoirs affirmés dès la naissance, d'autant plus !" Je reste silencieuse et elle pose sa main sur la mienne. "On sera tous là, Iris. Pas parce que tu n'es pas à la hauteur, mais parce qu'on aura tous envie d'être de l'aventure... Chacun de notre façon mais sur la métamorphomagie, je promets que je serais là... pour la cuisine, faut mieux demander à ta belle-mère !" On rit toutes les deux cette fois.
"Je ne sais même pas si Samuel leur a dit !", je réalise brutalement.
"Ils ne leur auraient pas fait ça !"
"Je vais vérifier", je décide de formuler. Je vois bien qu'elle en tire ses propres conclusions. "Je peux abuser de la situation ?" Elle a un geste fataliste de la main que je prends pour un assentiment. "Tu vas dire oui à Perkins ?"
Elle hausse les épaules, hésite et soupire : "Je n'ai pas encore statué. D'abord, je n'ai pas eu le temps... Et je voulais avoir la tête claire... Parce que je ne veux surtout pas que ce soit une mauvaise expérience et que je mesure que Sam va devoir aussi être un jeune papa... en plus d'un mentor... Je renforcerais bien leur équipe. Faut que je trouve comment. Mais il y a Zoya, Eliodoro... et rééquilibrer toutes les équipes de l'équipe centrale est sans doute une bonne idée."
Les probabilités ne sont pas nulles, je mesure. Je joue avec l'idée de parler en faveur des Chuchoteurs puis je décide qu'il y a plus important.
"Et qu'est-ce que tu vas faire de l'Auror Lupin ?", je me risque.
"Tu es sûre de vouloir avoir cette conversation maintenant ?", doute ma mère- mon commandant, et je m'en veux un peu.
Je hausse les épaules : "Maintenant ou plus tard... "
Elle soupire moins profondément que je ne l'aurais anticipé avant de me répondre plus précisément que je ne l'aurais cru possible :
"J'en ai parlé à Ron et il ne voit pas d'objection à te garder dans son équipe avec moins de terrain - Darnell, Finnigan et Wintringham devraient suffire. Tu t'occuperais plus de formation des Aspirants, d'évaluation des dossiers et de liaison avec la Brigade... Tu garderais la main sur la formation de Mark... "
"Ça ressemble à un énorme passe-droit, non ?", je commente, sidérée de ce que j'entends.
"La vérité est que Dawn comme moi trouvons quand même assez pourri que la seule solution à une Auror enceinte soit l'équipe juridique", elle m'oppose. "Déjà, il a fallu trois ans pour que ça ait presque fini d'être considéré comme un poste punitif. Trois ans ! On voudrait bien que ça ne soit plus l'endroit où on range les femmes enceintes. C'est une équipe trop importante pour qu'elle soit composée de personnes là par défaut. Et c'est aussi totalement débile de se priver des vraies compétences d'Aurors sous prétexte qu'elles sont enceintes. Il n'y a pas que des opérations commando à mener !"
À la manière dont elle s'est échauffée, je réalise que c'est en effet une question qui lui tient à cœur, sans doute depuis longtemps. Bien plus longtemps que ma possible grossesse.
"J'essuierais une nouvelle fois les plâtres", je tente donc.
"Si tu acceptes, si Sainte-Mangouste te déclare apte."
"Oui, Commandant", je souris.
Mãe a un geste faussement exaspéré avant de se pencher vers moi et de souffler : "Faut que tu sortes vite, faut qu'on fasse un beau mariage à ton frère... et à Defné et que tu rencontres tes nouveaux neveux... "
"Je vais faire de mon mieux, Mãe", je promets. "Ils sont comment ? Sibel et Zefir ?"
"Touchants, fragiles, vivants", elle propose et je vois qu'elle les a déjà sacrément adoptés.
