Ce texte se situe lors du 18e épisode de la saison 3, lorsqu'Alec prend une décision difficile après avoir rencontré Asmodée.

Bonne lecture !


Rupture

Maryse était absente, quand Alec pénétra dans la boutique, ce qui le rassura. Comme un signe divin qu'il avait pris la bonne décision, qu'il faisait ce qu'il devait, qu'il avait raison. Si sa mère avait été présente, peut-être n'en aurait-il pas trouvé le courage.

Il s'efforça de ne pas regarder autour de lui, de ne pas constater la beauté du travail effectué par son amant, qui lui déclarait des choses qu'il n'écoutait pas. Il entendit simplement ce dont il avait besoin. Que sa mère était partie. Que Magnus était un perfectionniste. C'était vrai. Il l'était. Tout était toujours parfait, chez lui. Surtout quand ça concernait la mode. Pas difficile d'avoir un trait d'eye-liner parfaitement tracé quand il était fait d'un claquement de doigt. Depuis que Magnus le faisait à la main, le trait tremblait parfois. Des milliers d'entraînement plus tard, peut-être aurait-il eu un trait aussi assuré que celui des stars Terrestres dans les films qu'il lui avait montrés. Mais si perfectionniste était un mot qui décrivait parfaitement Magnus, patient ne l'était pas spécialement. Il ne voulait pas des milliers d'entraînement pour devenir parfait. Il le voulait maintenant.

Alec avait conscience de chercher tous les indices pouvant corroborer sa décision, mais ce simple mot raffermit sa décision. Le Magnus perfectionniste ne pouvait s'épanouir qu'avec sa magie.

- Tu vas bien ? Hum... tu sembles stressé.

Alec se mordit les lèvres, retint ses pensées, s'obligea à rester concentré sur son but. La voix de Magnus était pleine de sollicitude. Il avait aperçu Alec deux secondes à peine, avant qu'il ne rentre dans la boutique et lui tourne le dos, et pourtant, il savait déjà qu'Alec allait mal. Qu'il était énervé. Les mains s'étaient levées automatiquement en direction des épaules, avaient commencé le fabuleux travail que pouvait être les massages de Magnus, et Alec fit de son mieux pour ne pas repenser à tous les massages qu'il avait pu donner. Ou recevoir. À la magie, réelle ou métaphorique, de Magnus, et les miracles qu'il pouvait accomplir en quelques pressions.

Il ferma les yeux, s'obligeant à penser que c'était pour se concentrer et non pour mieux apprécier la sensation des paumes contre sa nuque, ses épaules.

Il se retourna. La pression retomba en même temps que les mains de Magnus. Le contact n'avait pas duré plus d'une seconde et il lui manquait déjà.

- En fait, c'est de ça dont je suis venu te parler, attaqua-t-il bravement.

Il s'efforça de regarder Magnus dans les yeux, parce qu'il lui devait ça. Parce qu'il paraîtrait plus sincère ainsi. Et parce que ça lui évitait de regarder son corps, de l'imaginer sans ses vêtements, et tout ce qu'ils pourraient faire ensemble.

- Je me sens un peu dépassé. J'ai besoin d'une pause.

Il déglutit difficilement. Il l'avait dit. Il avait osé.

- C'est une merveilleuse idée, s'enthousiasma Magnus, sans comprendre. Hummn, où veux-tu aller ? Hawaï, la Jamaïque ? Je ne suis jamais monté dans un avion avant cela, mais…

- Non, Magnus, l'interrompit Alec, rassemblant son courage. J'ai besoin d'une pause de nous.

La stupeur agita les traits de Magnus. L'incompréhension s'y peignit. Puis la douleur, qu'il dissimula aussitôt, se détournant d'Alec.

C'était ce qu'il faisait toujours. Magnus pouvait être plus sage, plus posé, plus réfléchi, mais il n'était jamais celui qui discutait. Alec savait pourquoi : Magnus avait vécu trop longtemps, il avait trop souffert, il avait trop aimé. Il ne voyait plus l'intérêt de s'encombrer des disputes et des discussions stériles qui ne menaient à rien. Alec était toujours celui qui voulait parler, communiquer, crever les abcès et se disputer s'il le fallait, plaçant ses tripes et ses craintes sur la table. Magnus était celui qui se détournait et cachait sa douleur, même au regard de son amant.

Un très bref instant, Alec crut même qu'il ne répondrait rien, qu'il partirait, comme il pouvait l'avoir fait si souvent déjà.

Magnus le surprit cependant. Il répondit.

- Est-ce que c'est à propos de l'autre nuit ?

Il se retourna vers Alec, lui fit face, pour l'une des rares fois dans leur couple. Prêt à se jeter dans la bataille pour garder Alec, quand ce dernier aurait tant voulu qu'il cède.

- Parce que je vais arrêter de boire, déclara-t-il.

Alec détourna le regard, puis revint de nouveau aux yeux de son amant, noir et profond. Deux lacs de perdition dans lesquels il s'était noyé depuis bien trop longtemps.

- Ce n'est pas à propos de toi qui boit, répondit-il. C'est à propos de ce que tu as dit. Que sans ta magie, tu ne pouvais pas être heureux.

Sur ce point au moins, Alec ne mentait pas. Il faisait cela pour le bonheur de son amant. Qu'il retrouve sa vie, sa liberté, son pouvoir sans limite, qu'il redevienne l'oiseau sans cage qui agissait au mépris de tout, sifflotant sa joie et se croyant supérieur à tous.

Magnus souffla, baissa le regard. La souffrance de son visage était plus évidente que le froid qui s'abattait sur la ville quand New York essuyait une tempête de neige.

- Ecoute, j'ai été trop dramatique...

- Non, tu as été honnête, l'interrompit Alec. Je connais la différence.

Là encore, il ne mentait pas. C'était la brutale prise de conscience que Magnus souffrait le martyre sans magie qui l'avait poussé à prendre cette décision. L'alcool avait désinhibé Magnus, mais ne l'avait pas fait exagérer ses propos. Simplement exprimer la vérité nue.

Une part d'Alec s'en voulait violemment. De ne pas avoir trouvé d'autres solutions que d'envoyer son amant à Edom pour sauver Jace. De l'avoir vu partir et souffrir dans les flammes de son transfert en étant déchiré entre son amour pour Magnus, et l'amour fraternel et lien indissociable qui l'unissait à son parabatai, sans être capable d'exprimer la moindre émotion. De ne pas avoir su en parler par la suite.

Quand Magnus était revenu, Alec avait une flèche plantée dans le cœur, et il souffrait horriblement, bien trop pour réfléchir. Magnus avait été là, comprimant l'hémorragie, le berçant, lui assurant de son amour. Une intervention de sauvetage et quelques iratzes plus tard, Alec n'avait su comment aborder le sujet. Magnus le couvait, l'assurait de son amour, espérait qu'il aille bien et se remette de sa blessure. Il ne pouvait pas, alors, deviner la profondeur de la souffrance de la perte. Magnus le lui cachait bien.

Mais il n'avait pas pensé à demander. Il n'avait pas osé demander, car au fond il était un lâche et avait préféré croire que Magnus irait bien. Qu'il lui suffirait à son bonheur. Qu'avoir été amputé de tout ce qui faisait son existence passerait en quelques temps.

L'alcool avait fini par rendre Magnus violemment honnête, et Alec avait dû affronter cela. La solution qui en résultait était la seule qu'il avait trouvé.

- Bien. Je suis en souffrance, admit Magnus.

Et le mot était faible, si faible, pour décrire ce que son amant devait ressentir. C'était cependant la première fois qu'il disait le mot, face à Alec, que Magnus ne fuyait pas leurs conversations.

- Mais ta solution, de rompre, en quoi cela va arranger quoi que ce soit ?

Sa voix s'énervait, il criait, mais ce n'était pas de la colère. C'était l'expression de sa souffrance. Celle qu'Alec lui causait en cet instant, et qui venait s'ajouter à celle qu'il ressentait d'avoir dû tout sacrifier pour Alec.

Alec ne répondit pas, dans un premier temps. Il n'avait pas de réponse pour ça. Il devait se taire à propos d'Asmodée.

- Il n'y a rien qui peut arranger ça, finit-il par dire.

Et c'était vrai. Rien ne pouvait arranger la situation qu'il avait créée, dans laquelle il avait poussé son amant. Il arrivait à peine à croiser le regard de Magnus, si faible, si détruit. Mais il se devait de continuer. Briser son cœur, avait dit Asmodée. Alec acceptait de détruire le sien au passage. Pour Magnus.

- Tu as dit, reprit-il en essayant de contenir les trémolos de sa voix, qu'il n'y avait rien que pouvais faire pour rendre les choses meilleures.

- Ce n'est pas ton job de rendre ça meilleur ! s'agaça Magnus.

- Mais qu'est-ce que je suis censé faire ? Rester ainsi et te regarder souffrir pour le reste de nos vies ?

Alec était douloureusement sincère. Magnus ne pouvait pas rester ainsi. Il ne voulait pas être celui qui condamnerait cet être exceptionnel à se détruire jusqu'à la mort. Sa voix laissait échapper des élans de souffrance, mais il s'en moquait. Il se devait de convaincre Magnus.

- Non, ce n'est pas toi ! Tu n'es pas un tel égoïste. Il y a quelques jours, tu m'as dit que tu ne pourrais pas supporter de me perdre !

Magnus avait raison. Il ne pourrait pas le supporter. Mais il pouvait encore moins supporter que Magnus souffre.

- Il y a quelques jours, je ne savais pas que l'étincelle en toi, celle dont je suis tombé amoureux, était partie. Pour de bon.

C'était ignoble de la part d'Alec que de retourner contre Magnus cet argument que ce dernier avait lui-même eu, et qu'Alec avait contré. Mais c'était son dernier atout, son va-tout. Faire souffrir Magnus suffisamment pour lui faire lâcher l'affaire. Il avait réussi à le prononcer sans trembler, sans mentir, sans paraître souffrir, en le regardant droit dans les yeux.

Il vit, dans le regard de son amant, du seul homme qu'il aimerait toute sa vie, qu'il avait touché. Il ne pouvait pas en supporter davantage, et il devait partir.

Contournant Magnus, il se mut en direction de la porte, fermement décidé à rentrer pour s'effondrer et hurler sa douleur dans l'intimité de sa chambre, laisser couler ses larmes sous la douche.

La main de Magnus le coupa dans sa course. Il l'attrapa, l'obligea à s'arrêter, à se retourner.

- Non, non, non, s'il te plaît. J'ai tout perdu. J'ai perdu ma maison, mon boulot, mes pouvoirs.

Il était proche, si proche. Alec refusa de croiser son regard, maintint son menton baissé, ferma les yeux. Pour la première fois de sa vie avec Magnus, il fut heureux d'être un soldat. Il avait toujours vaguement méprisé, quand il était avec son amant, son endoctrinement de chasseur d'ombres. Magnus était si vivant et volubile, tactile, câlin, présent, quand lui ne savait agir autrement qu'avec froideur et retenue. Même dans leur intimité, il se surprenait parfois à rester debout, le dos droit, les pieds enfoncés dans le sol, les mains croisées derrière lui. Et Magnus de se pencher pour lui voler un baiser, une main sur son épaule.

Mais aujourd'hui, il en fut heureux. Toutes ces années de self-contrôle portaient leurs fruits. Il ne cédait pas à la présence de son amant, à son souffle qui s'échouait ses lèvres entrouvertes, au contact de leurs peaux, à leur front qui se touchaient, aux mains douces qui encadraient son visage.

- Je ne peux pas te perdre aussi, okay ? murmura Magnus, si proche, si blessé.

Alec avait les yeux clos, se refusant à bouger. S'il les ouvrait, il perdrait.

Les lèvres de Magnus vinrent effleurer les siennes. Une fois. Deux fois. Trois fois. Malgré lui, malgré sa volonté, Alec y répondit, presque comme une caresse.

Son corps entier réagissait, lui hurlait de l'embrasser franchement, de le serrer contre lui, de ne jamais le lâcher. Voire de lui faire l'amour, là maintenant tout de suite, dans le magasin de sa mère. Un souvenir le traversa, celui de Madzie, dans leur chambre d'ami, et de Magnus lui refusant un vrai baiser « parce qu'on sait comment ça se termine et elle est à côté ». Alec avait été forcé de reconnaître l'évidence. S'ils s'embrassaient passionnément, ils embrasaient toujours leurs reins, et n'étaient jamais rassasiés du corps de l'autre, et ils s'envoyaient en l'air et faisaient l'amour, encore et encore.

Si Alec répondait réellement aux baisers, il ne serait plus capable de revenir en arrière. Alors il fut soldat et il résista, détruisant son âme au passage. Ce qui restait encore en lui était aspiré par les lèvres douces de son amant, qui gardait ses lèvres contre les siennes. Il s'en voulait de ne pas avoir repoussé immédiatement Magnus, mais il avait besoin d'un dernier souvenir des baisers incroyables de cet homme fantastique qu'il avait amputé de lui-même.

- Reste avec moi, d'accord ? murmura Magnus contre sa bouche. Reste avec moi.

C'était une supplique. La plus douloureuse qui lui avait été donné d'entendre dans sa vie. Il n'avait jamais vu Magnus souffrir autant, se livrer autant.

Mais il ne pouvait pas, il ne devait pas y répondre. Alors il ne le fit pas, et il sentit Magnus relâcher son étreinte sur son visage, tremblant, réalisant peu à peu avec horreur qu'Alec allait l'abandonner.

- Magnus... souffla-t-il. Je ne peux pas.

Il avait rouvert les yeux, mais il ne voyait pas le visage de son amant, et c'était sans doute mieux. Il ne voyait que son corps et il tremblait, de manière si dévastatrice que l'instinct d'Alec le poussait à le serrer contre lui.

- Je suis désolé, murmura-t-il encore.

Les mots les plus pathétiques et vides de sens de l'histoire des ruptures, Alec en avait conscience, et pourtant profondément sincères.

Magnus l'avait lâché. Alec voulait se jeter sur lui, retrouver sa chaleur. Jamais il n'avait eu aussi froid de sa vie, jamais il ne s'était senti aussi vide. Mais il fit ce que le soldat devait faire : il se détourna, et s'enfuit, abandonnant l'homme de sa vie. Inversion des rôles, cruel destin. Magnus acceptait de parler et se livrer et Alec fuyait.

Il fuyait comme un lâche, songeant avec rage et colère à Asmodée, à la cruauté du père de son désormais ex-amant, qui ne s'amusait que lorsqu'il pouvait faire souffrir son fils.

Mais tout était pour le mieux, se promettait Alec. Pour Magnus. Il avait agi pour Magnus. Parce qu'il l'aimait, parce qu'il l'aimerait toujours. Parce qu'ainsi, il pourrait redevenir ce qu'il avait besoin d'être. Sans Alec.


Oui, j'avoue, on ne termine pas sur un truc sympa, mais ce genre d'exercices est un truc qui me plaît beaucoup. Essayer d'imaginer ce que pensent les personnages, justifier ainsi chaque micro action des acteurs, chaque variation de leurs expressions, j'aime ça. Et ce n'est jamais aussi cool à faire que dans les scènes avec de la souffrance ^^

Reviews, si le coeur vous en dit ? :)

Cette fois, c'est bel et bien fini. Les éventuelles réponses aux reviews anonymes viendront en en-tête de ce texte mardi prochain. Pour mes lecteurs de Sherlock, s'il y en a, j'ai le plaisir de vous annoncer que vous pourrez me retrouver sur un nouveau texte dès dimanche ! Et si vous regardez quelle date on sera, je suis sûre que vous pouvez deviner pourquoi... ;)

Une dernière fois : mercifiniment à tous pour vos reviews, votre soutien, et votre appréciation de ce texte ! Vous êtes la raison pour laquelle je publie, et n'oubliez pas que vous avez un super-pouvoir, cher-e-s lecteurs-trices : celui de faire sourire un auteur ;)

Merci - Gargouilles 25/11/2020