68 | Nature, clôture et futurs

o samedi soir, chez Iris et Sam

Sainte-Mangouste me laisse rentrer chez moi samedi en fin d'après-midi après avoir fait jurer, quasiment sur leur magie, à Sam qu'il m'empêcherait de me fatiguer, et à Kane de m'ausculter chaque jour. Si je n'avais pas une seule envie - rentrer chez moi - j'aurais peut-être eu pitié de mon mari et de mon frère.

Retrouver mon salon et mes livres, mettre des vêtements à moi, manger un curry venu de notre restaurant indien préféré, me mettent stupidement en joie. Dans les bras de Sam sur le canapé, j'entreprends l'enquête sur l'état d'information de sa famille.

"Je ne leur ai dit que quand on a su que tout allait bien... J'ai parlé de jumeaux - sans doute des jumelles... et de métamorphomagie... Et je me suis arrêté là. Je n'ai pas parlé du cocon non plus... à aucun moment... Ce n'est pas non plus sorti dans la presse... " Je soupire. "Quoi ?"

"Je suis contente qu'ils sachent le plus important", je commente diplomatiquement.

"Notre vie simplifiée les affole assez comme ça !", il se justifie.

"Sans doute", je soupire en me collant contre lui. Comme je n'ai pas envie qu'on se dispute, je préfère prendre l'initiative de changer de conversation. "Ils sont contents ? De jumelles ?"

"Ravis, extatiques", il commente avec soulagement. "Je les retiens de débarquer en répétant que même ta famille ne vient pas... Mais si tu n'es pas sage, j'embauche ma mère comme garde-malade !"

"Sam... je... Tu crois que je veux autre chose que calmer le jeu et être certaine qu'elles deux vont bien ?" Il y a plus d'émotion dans ma voix que je ne le voudrais. Les larmes ne sont pas loin.

"Chut", il me presse dans ses bras. "Ne te sens pas accusée, Iris. Je... Je suis tellement heureux que tu n'aies rien ; que tu sois enceinte ; qu'elles aillent bien... Si je pouvais prendre les contraintes à ta place, je le ferais, Iris. Je trouve ça injuste... pour toi comme pour moi, en fait... "

"Qui t'aurais cru si progressiste", je souris.

"Je ne sais pas si j'aurais dit ça avant de vivre avec toi... Si j'y avais même réfléchi... Mais je sais ce que ce travail veut dire pour toi - pas moins que pour moi... Je sais que, dans ce projet, c'est toi qui fais les plus grands sacrifices... Je peux le dire et le reconnaître... Je peux chercher quoi faire de mon côté pour l'alléger... Je peux être là pour toi... Je ne demande que ça... "

Je fonds dans ses bras.

oo Lundi

Je me rendors facilement après le départ de Sam. Il m'a soufflé m'avoir laissé un petit-déjeuner au chaud. J'avoue que c'est bien agréable de trouver tout prêt quand je me réveille pour de bon. Je prends mon temps pour savourer en ouvrant mes fenêtres pour entendre les oiseaux. C'est le printemps dehors, et je suis enceinte. J'essaie de ne pas penser au bureau, aux affaires qui viennent d'être résolues, aux suites, aux nouvelles, à Mark... Et, je n'ai même pas le droit d'aller me promener !

"Je vais devenir chèvre, moi, toute seule toute la journée !", je râle à haute voix en refermant brusquement la fenêtre.

J'essaie d'oublier mon inactivité forcée en reprenant un roman que j'avais commencé avant qu'on soit sur le pont jour et nuit. Je me laisse happer par la lecture des aventures de policiers moldus avec lesquels je n'ai pas trop de mal à m'identifier, au point de sursauter quand la sonnette retentit. Et quand je discerne la présence de mes trois belles-sœurs derrière la porte, je suis tellement contente que je dois réellement me retenir de ne pas sautiller en battant des mains comme une gamine de sept ans.

"Mais qu'est-ce que vous faites là ?"

"On vient te voir et te montrer la robe de Defné", explique Ginny en me serrant dans ses bras.

"Susan est bien gentille, mais tu vas dépérir toute seule comme ça", rajoute Brunissande en se laissant tomber dans un fauteuil, une main sur son ventre.

"Elles ont insisté", s'excuse Defné. "On rentre de Paris et... elles ont dit que tu devais voir la robe... "

"Tu es médecin, et tu n'as pas dit non", souligne Gin sans complexe. "Je fais du thé. On a ramené des gâteaux français. Ça va te remonter le moral !"

"Mon moral va bien. Surtout depuis que vous êtes là", je souris en la laissant faire. Je sens le regard professionnel de Defné sur moi. "Je suis encore fatiguée mais... "

"Tu vas être fatiguée pendant les quatre premiers mois", me coupe Brunissande péremptoire.

"Ça dépend des constitutions", corrige doucement Defné en me conduisant à mon canapé et en s'asseyant avec moi. "Et les très grandes fatigues viennent normalement un peu plus tard... Il est possible, en effet, que tu sois encore fatiguée par... ce que tu as vécu... et on a beaucoup moins de recul sur les cocons dorés que sur les grossesses même gémellaires !"

"Se mettre dans un cocon pour protéger son propre œuf, tu n'es pas la filleule de Cyrus pour rien !", s'amuse Brunissande. Je ne dois pas avoir l'air ravie. "J'ai trouvé ça très classe et passionnant."

"Kane... Ma-Li... tous les autres... ils disent que c'est le travail sur les magies élémentales et ma réceptivité naturelle accrue avec la lune montante... "

"Bref, de la Symbolique", rétorque Brunissande.

"Ce qui est important, Iris, c'est que ça ait marché, et que ça t'ait protégé, toi et les embryons", souligne Ginny de sa voix raisonnable. "Que la Symbolique l'explique, tant mieux, mais ce n'est pas le plus important."

Pendant que mes plus anciennes belles-sœurs parlaient, la dernière en date a sorti son pendule et entamé un rapide examen. Je l'ai laissée faire avec fatalisme.

"De la fatigue, mais des signaux vitaux excellents", elle commente. Je n'ose pas demander si ça remplacera l'examen de Kane. "Tu as parlé de ta reprise ?"

"Vu la réticence de Susan et Ma-Li à me laisser m'éloigner de leur surveillance, non", je reconnais. "Je dois aller les voir demain, j'espère qu'elles vont se détendre... parce que, moi, ici, sans rien à faire que la sieste... "

"Tu dois déjà bien pouvoir travailler sur tes dossiers à distance", estime Defné. "Tu as un aspirant, c'est bien ça le nom, il peut faire la liaison... "

"Passe donc ta robe, Defné, au lieu de lui parler de son boulot. Je les connais, ils ne vont pas la laisser tranquille longtemps", intervient Gin. "Pensons fête, célébration ! On a moins d'une semaine devant nous !"

Defné s'exécute avec l'aide de Brunissande. La robe est sobre dans la coupe mais aérienne et chatoyante comme de la neige au soleil. Je reste sans voix.

"La couturière de Brunissande est toujours au-dessus du lot", commente Ginny en déposant l'assiette de gâteaux sur la table basse, un plateau avec une théière et des mugs vole derrière elle. "Elle est belle, non ?"

"C'est fou, parce que la robe n'est pas compliquée... et pourtant elle paraît unique... ", commente Defné. "Elle est aussi... très cher..."

"On lui offre, Brunissande et moi", indique Gin. "Si tu veux participer, Iris, tu peux. D'ailleurs tu as réfléchi à ce que tu porteras ?"

"Je lui ai dit que tu étais une médecin humanitaire, et elle a pensé que tu voudrais quelque chose de sobre", commente Brunissande de son côté. "Je suis ravie du résultat. Pas étonnée, mais ravie. Si tu veux, Iris, elle doit pouvoir te proposer quelque chose... "

"Je... Je n'ai pas une seconde pensé à ça", je reconnais. "Mais je ne peux pas aller à Paris !"

"On y est allé, parce que c'était rigolo", rétorque Gin. "Mais beaucoup peut se faire par cheminée et elle doit de toute façon venir pour l'essayage final de toutes les tenues… "

"On a même convaincu ta mère !", se réjouit ouvertement Brunissande. On peut sans doute dire qu'il n'y a pas de styles vestimentaires plus opposés que Brunissande et Mãe. "Tu ne peux pas dire non ; tu es la témoin de Kane !"

"Je te fais confiance, Brunissande", je cède en riant.

"Je vais l'enlever pour qu'on puisse goûter", décide Defné.

"Où sont tous vos enfants respectifs ?", je réalise, alors qu'elle met son projet à exécution.

"Avec leurs pères" répondent Gin et Brune d'un même ensemble.

"Une sortie au zoo, du Quidditch, ce qu'ils veulent ! On s'en fiche !", rajoute Brunissande.

"Kane se révèle un sacré bon papa, à propos !", signale Gin.

"Je suis désolée pour cette nuit !", souffle Defné en revenant. Elle me regarde, moi, pour expliquer : "Zefir a eu faim... Non, Zefir ne mange pas tellement à table quand il n'aime pas. J'avais remarqué avant, mais ici, je n'ai sans doute pas fait attention... bref, cette nuit, il est descendu avec l'idée de se faire un sandwich... Sibel l'a entendu ; elle a eu peur qu'on les mette dehors, parce qu'il serait un voleur, et a commencé à le frapper... fort... il a crié, on est tous descendus... Je suis désolée..."

"Et vous vous en êtes bien tiré. J'ai mentionné Kane parce que c'est son petit frère, mais vous avez fait face tout les deux. Vous m'avez bluffée ! ", la rassure Gin. "C'est normal que vous ayez besoin de poser un cadre, et vous y travaillez. Quand Aeccio est venu vivre avec nous, ça faisait deux ans qu'il était utilisé comme voleur par une bande... Il avait du mal à ne pas utiliser son savoir-faire... et pas seulement pour des sandwiches. Quand il en a perdu le réflexe, il n'avait une pas très bonne réputation parmi nos voisins... C'est une des raisons qui a fini de nous pousser à l'envoyer à Poudlard... un lieu où sa réputation serait autre... Bon, ça a donné d'autres défis intéressants !", se marre Gin. Je me rappelle que ça ne l'a pas toujours fait autant rire. C'est sans doute bon signe qu'elle en plaisante.

"Je suis d'accord, Ginny. Kane a un super instinct : il réagit sans avoir besoin de gamberger. C'est peut-être pour cela qu'il est un oniromancien aussi puissant", commente Defné qui n'a touché ni au thé ni aux gâteaux, malgré qu'elle ait enlevé la robe. "Il a bien senti l'angoisse de Sibel, ses ressorts... Il a su faire la part entre l'inacceptable - sa violence physique - et comprendre son angoisse à elle... J'ai embrayé parce que ça avait tellement de sens, ce qu'il disait, je ne pouvais qu'aller dans son sens... préciser des choses, l'épauler... rassurer, et en même temps dire qu'il y avait des règles non discutables... Mais je ne sais pas comment j'aurais réagi sans sa première réaction à lui... "

"Déjà, vous vous comprenez", commente Brunissande. "On a mis longtemps avec Harry à se comprendre... Dans ce genre de situation, on était super fortiches pour réagir de manière opposée, alors qu'on était d'accord sur le fond ! Iris doit s'en rappeler !"

"Je n'avais jamais vu ça comme ça", je réalise. "Je veux dire, comme un problème de communication entre vous... "

"Plus comme le fait que j'avais autant de constance qu'une guimauve", soupire un peu comiquement Brunissande.

"On était des pestes avec toi", je reconnais. "Tu étais pleine de bonne volonté, et on s'engouffrait dans toutes les brèches !"

"Je ne voulais pas être... Je ne savais pas m'imposer sans avoir l'impression d'être une horrible mégère... et Harry se faisait respecter sans élever la voix ou presque, en rigolant avec vous... J'étais horriblement jalouse... Je ne comprenais pas comment ça fonctionnait... "

"Je crois bien avoir dit à l'époque que tu devais arrêter de vouloir être élue belle-sœur de l'année", soupire Ginny.

"Mais j'étais jalouse aussi de ta capacité à les engueuler sans avoir l'air d'en souffrir", avoue Brunissande. "Et Cyrus et toi, vous compreniez... Harry était désemparé par mon comportement... Quand il me voyait dépassée, il se sentait obligé de les gronder. Ça me serrait le cœur dès qu'ils avaient l'air tristes, et je n'attendais pas une demi-journée pour essayer de leur faire tout oublier... Je le rendais fou : Tu ne veux pas une fois, juste une fois, tenir deux jours avant de leur passer tous leurs caprices ? ... Merlin, je ne sais pas qui de nous deux flippaient le plus, quand Caël est né... Mais j'avais sans doute mûri... Bref, je me suis révélée heureusement une meilleure mère que belle-grande-sœur... "

"Quand je vois Kane avec Harry et avec Cyrus... je mesure combien ces deux très grands frères ont été importants pour lui... et je ne doute pas que Ginny et toi avez compté aussi", estime Defné.

"Bien sûr que oui", j'affirme, me tirant de ma rêverie dans laquelle j'essaie de coller la confidence de Brune avec mes souvenirs. Je me souviens bien du Harry exaspéré de notre comportement mais je n'avais jamais mesuré qu'il pouvait aussi s'agacer de la réaction de Brunissande. La dynamique me paraît plus claire maintenant que je sais ce qu'est un couple. "Sam a halluciné aussi, quand il vous a tous et toutes rencontrés... C'est un peu comme si on avait six parents selon lui... C'est pas exactement ça, mais ce n'est pas entièrement faux non plus... J'espère que vous n'allez pas être loin, hein, parce que... des jumelles, hein, je vais avoir besoin de conseils - et je promets que j'écouterai avec attention !"

Ça les fait rire toutes les trois.

"Iris, vu ce qui se dit sur tes capacités de gestion d'équipe, même dans des situations pourries et stressantes, je crois que tu vas t'en sortir", estime Ginny en resservant du thé.

"J'espère que j'aurais un peu plus l'impression de savoir ce que je fais qu'à la fin de ce fichu assaut", je lâche, contente de pouvoir le faire devant des personnes avec qui je n'ai pas d'enjeux de comparaison professionnelle. " Si tu savais, Brune, combien j'ai pensé à toi pendant cet assaut... Ton histoire de contre-harmonique... jamais je n'ai pu même essayer ! D'abord, Mark n'a pas encore d'athamé, et puis tout allait si vite... "

"Il faudrait sans doute beaucoup plus d'entraînement pour en être capable en toutes circonstances", estime Brunissande.

"Espérons bien qu'un tel entraînement soit complètement inutile !", s'insurge Ginny.

"J'ai tendance en la matière à penser qu'on sous-estime heureusement tous les possibles... Du moment qu'un savoir existe, il est utilisé. Tous les briseurs de sorts te le diront. Je crois que les Aurors le savent aussi. Ce serait dommage que vous ne gardiez rien de cette mésaventure !"

"Tu sais quoi, Brunissande, si t'as des trucs à me faire lire sur tout ce bazar élémental... eh bien, c'est peut-être le moment..."

ooo Mercredi, chez Iris et Sam

Mercredi matin, j'attends aussi patiemment que je peux l'arrivée de Mark. Je suis à peu près certaine que l'adoption rapide de cette idée de reprise à distance du travail par Sainte-Mangouste tient à l'intervention de Kane et Defné, mais je n'ai pas demandé. Ils sont pris par les préparatifs logistiques de leur mariage, qui tient aussi de la réunion diplomatique. Ils sont pris par leurs démarches juridiques et leurs enfants.

Quand mon aspirant sonne, j'ouvre la porte toute grande, et avec un sourire de bienvenue aussi large que mon geste. Mark a l'air tellement nerveux, incapable de me regarder en face et prêt à s'enfuir, que je me rends compte de la pertinence de la dernière remarque de Ron, hier soir. "Je sais que je peux te faire confiance pour avoir avec Wang la conversation dont il a besoin. Heathcote a essayé, sans y arriver, à le faire parler sur ses sentiments. Si tu n'étais pas en état, je prendrais le relais, mais le mieux est encore que ce soit à toi qu'il parle... puisque tu restes son mentor." Bien, bien, bien.

"Entre donc", je propose sobrement en m'écartant pour le laisser passer. "Café ?"

"Je ne veux pas te déranger ou te fatiguer", il marmonne très bas.

"Mark, je ne suis plus à l'hôpital depuis quatre jours. J'ai même le droit d'aller me promener avec mes neveux et nièces et je te promets qu'il n'y a pas mieux que grimper partout dans les aires de jeux moldues pour se remettre en forme. Mes beaux-parents viennent ce soir, et j'imagine que je n'aurais pas à cuisiner pour le reste de la semaine. Je peux bien faire du café ; ça me semble indiqué pour une réunion de travail."

Il n'ose rien répliquer à mon badinage et s'assoit sur le siège que je lui désigne. Il me regarde à la dérobée préparer les deux cafés que je pose sur le bar entre nous. Parler boulot paraît totalement anticipé.

"T'as flippé grave", je décide de proposer.

"Non. Enfin, ça dépend quand", commence Mark abandonnant sa tasse. Je lui fais signe d'élaborer et il semble que mon autorité morale soit intacte. "Je veux dire quand... quand tu... quand tu es tombée et qu'un cocon t'a entourée... j'étais trop occupé pour flipper... Je me suis accroché à cette idée que je devais nous protéger tous les trois et j'ai tout mis dans le bouclier. Le temps qu'il a fallu."

"Tu as prévenu les secours aussi", je souligne en totale empathie.

"C'était la procédure", il argumente, et je souris. Il détourne les yeux et trouve le courage de continuer. "Eirini a fini par me rejoindre et on a tenu ensemble, jusqu'à ce que ces fameux renforts arrivent. Ils ont fait le truc avec les athamés, au fait... pour se débarrasser de cette tornade de terre... C'était... cool quelque part."

"J'aurais aimé voir ça", je reconnais.

"J'étais tellement... épuisé, que j'ai cru que je n'arriverais pas à transplaner... et, après, au bureau... tout le monde était à fond... Samuel... ton mari... il était là, et il bossait. Ta mère est venue et elle n'a parlé que de boulot... Alors, j'allais pas pleurnicher, hein ?"

"Sam a tenu par le boulot, comme toi", je décide de lui livrer. "Je comprends bien que vous avez tous flippé. Je suis désolée... rien de volontaire là-dedans... Ma magie a réagi toute seule... aidée par la lune et nos petites expériences élémentales, elle a protégé... la vie que je portais devant une menace supérieure... Je n'ai rien décidé... "

Mark opine. J'attends.

"T'as vomi. La deuxième fois qu'on a pris des potions, juste avant l'œuf... t'as vomi... Tu sais pourquoi ?"

"D'après les médicomages, la potion qu'on nous file en opération pour tenir, quoi qu'il en coûte, y a pas plus mauvais pour un fœtus... Mon corps a estimé avec raison que deux doses étaient dangereux." Je garde pour moi le risque de fausse couche.

"Je m'étais dit que c'était peut-être un signe avant-coureur de la transformation", m'informe mon apprenti Auror qui a visiblement salement gambergé sur tout ça depuis des jours.

"Dans le sens où mon corps était en train de décider que je ne pouvais pas continuer à prendre autant de risques, c'est un peu vrai", j'essaie. "Même les médicomages, je ne suis pas certaine qu'ils sachent exactement ce qui a déclenché. Ils insistent sur l'accumulation", je souligne en retenant pudiquement de répéter l'influence de la Lune montante sur ma propre magie. C'est une zone grise pour moi dans laquelle je ne suis pas totalement prête à entrer, et certainement pas avec Mark. "Je suis désolée que tout cela t'ait autant inquiété."

"Je ne savais rien", il soupire. "Weasley a envoyé Samuel à ton chevet, mais rien ne filtrait. Tout le monde me demandait de parler du cocon doré mais qu'est-ce que je pouvais dire ? Le soir, je suis allé chez Olivia et... là, j'ai craqué... ", il me confie, gêné mais incapable de ne pas se livrer.

"C'est bien", je décide de proposer. Il relève la tête, presque en colère. "C'est bien parce qu'elle aussi était sur place. Elle a dû flipper un peu pour toi. C'est bien qu'elle sache que tu lui dis la vérité... ", je commente un peu en vrac.

"Elle a... dit qu'il fallait avoir confiance en toi... que tu allais t'en sortir... Et le lendemain, quand je suis allé bosser, on a su par ta mère que l'œuf avait disparu, et que les médecins étaient rassurants... Puis on a su que tu étais... enceinte... " Il se met brusquement à fouiller dans le sac qu'il a amené et en sort un sachet de raisins qui doivent venir du bout du monde en cette saison - mais la tradition est la tradition, j'imagine - et une petite boîte. "De notre part à tous les deux."

"Merci", je souffle intimidée en ouvrant la boîte. Il y a deux paires de chaussons. Vert émeraude. Presque la couleur des yeux de mon frère Harry. "Olivia a dit que vous étiez Serpentard tous les deux et que les médecins pouvaient s'être trompés sur le sexe et que c'était nul, du rose… "

"Olivia est de bons conseils"', je propose en lui souriant. Il opine moins tendu. "Vous êtes les premiers à leur faire un cadeau. Merci, Mark !"

Il rosit furtivement et je décide de ne pas insister. C'est à mon tour de faire un geste envers lui.

"Si jamais tu as besoin que, moi, je te le dise : t'as assuré, Mark. Des opérations de cette ampleur, Aspirant, c'est rare d'être associé au point où tu l'as été. Si on avait été plus nombreux à être entraînés aux magies élémentales, je t'aurais sans doute laissé à l'arrière. Et j'aurais peut-être eu tort."

Ses yeux brillent et il les détourne.

"Il se dit quoi au bureau ?", je décide de rendre la conversation plus générale.

"Sur toi ? Que t'as assuré, que tu finiras cheffe de tout le monde... que ta mère t'arrivait pas à la cheville à ton âge... "

"Pardon ?"

"Je n'exagère pas", il prétend avec un petit haussement d'épaules.

"N'importe quoi", je marmonne, gênée à mon tour par cette affirmation sortie de nulle part.

"Je... je peux demander ce qu'elle t'en dit, ta mère ?", il souffle dans le silence qui dure.

Je pourrais refuser mais il m'a répondu sans trop de filtres. Donner l'exemple autant que possible.

"Qu'elle a eu peur. Que j'ai été à la hauteur des espérances des gens qui m'ont confié une équipe... "

"C'est sûr", il estime avec une conviction qui me fait sourire. Il hésite. "Et le futur... vous en avez parlé... ?"

"Je reste dans l'équipe de Weasley, tant que les médicomages ne me diront pas d'aller couver ailleurs. Moins de terrain, plus de dossiers et d'évaluation."

"Sérieux ?" J'opine sobrement. "Et moi ?", il questionne quand il arrive à réunir le courage pour le faire.

"Je reste celle qui peut te tirer les oreilles, même quand c'est Heathcote ou Caradoc qui t'emmènent risquer ta vie pour la gloire et la paix de notre communauté... sauf si tu réclames quelqu'un d'autre", je précise équitablement. S'il me prend au mot, je sais que je vais devoir l'avaler et que ça sera difficile, mais c'est tout de même son choix.

"Moi ?", il vérifie les yeux écarquillés. "Iris, je... tout le monde m'a dit que le plus probable, si tu revenais, c'est que tu intègres l'équipe juridique et que, si je te suivais, j'en prenais pour six mois de plus d'aspiranat parce qu'il me manquerait trop de terrain... Et j'ai dit, j'ai répété, je m'en fous. Tant qu'elle veut bien de moi, je prends", il m'affirme les yeux brûlants.

J'essaie de faire bonne figure mais je ne réussis pas. Les larmes envahissent mes yeux et je décide, qu'après tout, je n'ai pas à les cacher. Elles l'impressionnent un peu mais il ne s'enfuit pas. Je les essuie quand même avant d'articuler : "Au boulot alors, Aspirant Wang. Qu'est-ce que tu m'as amené ?"

oooo Vendredi

Hormis des promenades avec mes neveux dans différents parcs et un thé chez mon grand-père Albus qui tenait autant de la fête de Noël que de la veillée d'armes avant l'arrivée du frère de Defné et de sa garde rapprochées, je continue de passer beaucoup de temps à me reposer. Petit à petit, presque insidieusement, je me convaincs que je suis réellement enceinte et l'idée parfois m'enivre comme du champagne et parfois me fait totalement flipper.

Les deux derniers jours de la semaine, je relis consciencieusement tous les rapports écrits après l'opération de Capture de l'Avant-Garde et je rédige le mien. J'ai une petite montée d'adrénaline à chaque fois que mon nom apparaît dans ce que je lis, sans que je ne trouve de critique de mes actions. Même dans le rapport de Zoya, quand elle mentionne les informations que nous a données Enora D'Iroise, elle se cantonne à la formulation : "Après un premier interrogatoire mené par les Aurors Lozac'h et Lupin-McDermott". Bon, bon, bon.

Ces rapports vont être traduits et envoyés dans les différents pays où vont se tenir des procès. Leur nombre et leur date restent encore flous - les procédures sont encore à leurs débuts et variables selon les pays. Beaucoup des personnes arrêtées sont mineures. Mais dans tous les cas, ce n'est pas réellement le point final de l'action européenne concertée pour autant. On a arrêté dix-huit Gardiens du groupe qui poursuivait la petite équipe d'Enora d'Iroise. Six ont fui - et sans doute pas mal des Gardiens les plus avancés d'après les hypothèses que je lis. Un des Gardiens les plus prééminents arrêtés se trouve être celui qui a lancé la tornade de Terre contre nous et provoqué ma... réaction. Nikas Aspasios est son nom. Dix-neuf ans. Grec. Orphelin. Après s'être muré deux jours dans un silence absolu, Aspasios a craqué et indiqué que Stelian Arkadiu, l'un des lieutenants de la fameuse Artemisia, faisait partie des gardiens enfuis. De quoi mettre sur les dents l'équipe pan-européenne. Malheureusement, je n'ai pas de rapports sur ce qu'ils entreprennent pour donner suite à cette information.

Quand je l'interroge, Sam me dit que Zoya est partie avec eux. Je joue avec l'idée de l'appeler, elle, ou Eirini Alkaviadis ou Azenor Lozac'h... puis je décide de faire profil bas. Au nom de quoi je les appellerais ?

Mark passe matin et soir. Il amène des copies de nouvelles affaires sur lesquelles ils interviennent. C'est juste pour mon information - la plupart sont des affaires courantes, pour lesquelles les coupables sont évidents. Certaines sont réglées dans la journée.

"Rien de très intéressant", juge Mark en ce vendredi matin.

"Parce que tu crois que tu vas passer ton temps à courir après des Gardiens ?"

"Ça fait bizarre de ne plus être... de ne pas savoir la suite... "

"Je sais", je confirme. "Mais notre boulot, c'est de régler les problèmes, et de faire la lumière sur ce qui se passe en Grande-Bretagne, pas partout en Europe."

"Je sais, Iris", il soupire. Il hésite puis me souffle : "On dit que Zoya... que Weasley et le Commandant n'étaient pas obligatoirement ravis que Zoya reste dans l'équipe européenne. Qu'ils n'avaient pas le choix... "

"Aucune info", je réponds patiemment. "Sincère."

"Si tu n'avais pas été à l'hôpital, c'est toi qu'ils auraient envoyée !"

"Rien n'est moins sûr. Et si oui, ne rêve pas, je ne t'aurais pas emmené dans mes bagages !", j'opte pour la légèreté.

"Tu serais plus efficace que Zoya sur le terrain !", il estime.

Je débats de longues secondes avec moi-même pour arriver à la décision d'être loyale envers la Division.

"Mark, j'apprécie ton regard sur moi, mais le rôle de Zoya n'était pas de se battre... "

"Elle n'a pas tant coordonné non plus. Le truc le plus important qu'elle ait fait, c'est appeler Weasley !"

"C'est ce qui se dit ?", je vérifie. Il opine.

"Une fois que Weasley a été là, elle n'a pas pris une seule initiative", il insiste.

"Elle a coordonné nos arrières", je lui rappelle. Il hausse les épaules, peu impressionné. "Faut pas répéter ce genre de choses quand on ne sait pas, Mark", je décide de le mettre en garde. "Pas quand on est mon aspirant et qu'on peut penser que tu as accès à des informations complémentaires. Tu ne te rends pas compte de ce que tu peux générer comme rumeur... "

"Mais, je le pense sincèrement !"

"On s'en fiche", je réponds en croisant les bras sur ma poitrine pour faire bonne mesure. Il détourne les yeux, sentant sans doute venir la critique. "J'imagine que c'est un peu trop tard et que le mal est fait, mais merci d'être plus neutre dorénavant, ok ?", j'essaie encore. Il a un vague signe de tête que je juge totalement insuffisant. "Mark, je ne viendrai pas à ton secours si tu te retrouves dans une cabale contre Zoya." Son regard vers moi est bref, mais il est clair qu'il ne comprend pas ce que je veux dire. "Si Zoya en prend ombrage et demande des sanctions contre toi, je ne te défendrai pas."

"Carrément ?", il se rebelle l'air blessé maintenant.

Je me lève et vais regarder par la fenêtre, histoire de me donner le temps de trouver des mots qui nous laissent une chance de ne pas en venir à un truc hiérarchique et définitif. Ok, c'est moi qui ai commencé, je reconnais la main sur mon ventre. Mais j'essaie de faire mieux.

"Mark, tu réalises bien qu'une majorité d'Aurors estiment que je sais ce que ma mère pense ou a décidé", je reprends du début en me retournant vers lui. Mes mains pendent de nouveau à mes côtés. Il acquiesce. "Est-ce que tu penses, toi, que c'est totalement exact ?"

"Ce n'est pas entièrement faux."

"Mais pas totalement exact", je répète. Il opine parce qu'il s'en sent obligé, c'est palpable. "Elle ne me fait pas un rapport journalier de toutes ses décisions ou de l'état de ses réflexions", je reprends. Je vois qu'il l'admet. "Pour savoir, il faut soit que je demande, soit qu'elle juge légitime, utile et Merlin-sait-quoi de me le dire d'elle-même. Sur ma magie, Mark, je peux te promettre que je ne demande pas souvent, certainement moins que la plupart l'imaginent. Et tu sais pourquoi ?" Il secoue la tête. "Parce que, quand elle me dit qu'elle ne peut pas me répondre, je suis vexée et honteuse d'avoir demandé." Ses yeux s'écarquillent de surprise sans doute, mais aussi parce qu'il comprend ce que je viens de dire. Il doit bien connaître la sensation, je parierai. "Pour être spécifique, j'ai osé demander ce qu'il allait m'arriver, et elle m'a répondu parce qu'elle aurait sans doute répondu à n'importe quel autre Auror dans ma situation. Je n'ai pas demandé où en était l'enquête européenne, la réorganisation globale des équipes, les avancements ou Merlin-sait-quoi. D'abord, je n'avais pas totalement la tête à ça. Ensuite, je n'avais pas envie de m'entendre répéter que c'était bien au-delà de mon grade de savoir ça."

"Ok, je te crois, Iris", il ponctue et il a l'air sincère.

"Alors, je n'ai pas envie que mon aspirant ait l'air de prétendre savoir... "

"Je ne prétends pas savoir, je donne mon opinion !"

"Et tu es sûr que tout le monde fait la différence ?"

"Non, Iris", il admet à contrecœur.

"Est-ce que ma demande de neutralité est plus acceptable ?"

Il soupire et détourne les yeux. Je le laisse ruminer en me demandant bien ce que je ferai s'il me répond non.

"Comme tu l'as dit, c'est déjà peut-être trop tard", il remarque finalement. Me voilà donc prévenue.

"Mais arrêter d'en rajouter ?"

"Tu penses que Zoya va te tenir responsable des rumeurs ?", il biaise, mais ce n'est pas une mauvaise question. Elle dit qu'il réfléchit vraiment.

"De rumeurs venant de mon aspirant qui disent que je ferais mieux qu'elle au même poste ? Honnêtement, à sa place, j'aurais du mal à croire que je n'y suis pour rien."

"T'es pas comme ça, cheffe. Elle te connaît", il estime.

"Je ne prendrais pas les paris, Mark. Si elle est, elle-même, inquiète, si elle pense que ma mère m'utilise pour faire passer un message, si elle se fait monter la tête par d'autres... je trouve qu'il existe un paquet de scénarios dans lesquels elle peut se retourner contre moi, contre toi, contre nous deux."

"Je suis désolé", il promet maintenant.

"Ça ne va pas suffire."

"Je t'écoute", il soupire.

"Un, tu fuis ces conversations. J'imagine que Kahn est derrière ?" Il acquiesce. "Tu les évites et, si tu ne peux pas, si tu es pressé de dire quelque chose, je t'invite à suggérer que c'est difficile de savoir avec des trucs aussi politiques qu'une enquête européenne... Rien de plus. Ni que je t'ai demandé de te taire, ni même qu'on en a parlé. Tout ce que tu diras pourra être interprété... "

"Mon silence aussi", il objecte.

"Mais il ne pourra pas être retenu contre toi. On ne pourra pas déformer ou utiliser tes paroles. C'est exactement ce que conseille tout bon avocat."

"Et si Zoya vient te voir... ?", il s'inquiète maintenant. Je dirais que le message de fond est passé, et que je peux être plus conciliante.

"Je verrais, Mark. Mais je ne te promets pas que je serai de ton côté, quoi qu'il arrive."

"Ok", il ponctue d'une petite voix. "Je n'avais pas envisagé tout ce que tu viens de dire... "

"Je sais, Mark. Tu n'as pas assez de bouteille pour le faire. Mais ça va avec le fait d'être mon aspirant. Pas le plus cool."

"J'ai déjà dit que je prends le paquet dans son ensemble", il soupire.

"Bien", je souris. "Et pour en finir avec le risque de trop fréquenter les Lupin, tu es dans l'équipe de protection de mon futur beau-frère par alliance demain ?"

"Tout le monde a rasé les murs à l'idée d'être désigné pour protéger un mariage auquel assistent autant d'huiles de tout poil, mais il y avait des victimes évidentes et j'en faisais partie", il m'indique avec stoïcisme. "Wintringham et moi sous les ordres de Finnigan pour les Aurors. Autant de policiers : Kulkarni, Sherburne, Logan. Deux tireurs mais j'ai oublié leurs noms."

"On essaiera de vous avoir des gâteaux", je promets, et ça le fait rire.

oooo

Y aura sans doute un épilogue mais, oui, c'est la fin.