Chapitre 72 : Shame
Après un bref instant où la panique de l'infirmière fut lisible dans son regard, elle se reprit et recouvra son masque professionnel.
— Derek, installe-le sur son lit ! Et toi, Scott, sur le canapé !
Les deux hommes s'exécutèrent sans même chercher à s'opposer à la volonté de la mère de famille.
Derek s'empara précautionneusement de l'adolescent tandis que de son côté le fils de l'infirmière aidait Noah à se hisser sur le sofa.
Mélissa ne perdit pas de temps pour l'ausculter. Ce fut la dernière chose que l'ancien alpha remarqua avant de progresser dans l'escalier tout en tentant de ne pas prêter attention au sang maculant les marches et la main courante. Sur le palier, les murs arboraient une traînée écarlate brunissante de nature similaire si bien qu'il sentit Isaac, qui lui avait emboîté le pas, tressaillir.
À aucun moment, les prunelles miel ne quittèrent celles du loup pourtant, Derek ne put en saisir aucune émotion, comme si Stiles le regardait sans le voir… vide, absent ! Ses traits étaient tout aussi inexpressifs à l'instar de son apathie générale.
— On va te soigner. Tout ira bien. On est là maintenant… Je suis là !
Dans le silence assourdissant, l'ancien alpha ressentait le besoin de parler. Lui, qui n'avait jamais été doué avec les mots, faisait son possible pour rassurer son amant.
Ce dernier continuait de l'observer d'un air las comme s'il luttait contre l'endormissement. Son corps était brûlant contre celui de l'adulte, rappelant au loup de naissance sa convalescence qui n'avait pas pris de vacances en dépit des événements !
Trop concentré sur son compagnon, il ne remarqua pas le parquet souillé au niveau du seuil et se rattrapa de peu avant de glisser et de tomber sans grâce aucune.
Il sentit fugacement la main de son louveteau le soutenir jusqu'à ce qu'il reprenne son équilibre et continue sa progression. Enfin, il déposa l'adolescent sur son lit, non sans le quitter de son regard soucieux.
— Je vais chercher de quoi nettoyer !
Il n'avait pas besoin de voir le visage de son protégé pour sentir l'odeur de son sentiment d'impuissance. Il était évident qu'il aurait tout fait pour s'occuper et essayer de se montrer utile… Ce fut une autre fragrance, plus acide qui le força à rompre le contact visuel avec Stiles pour se tourner vers lui.
— Tu n'as pas à te sentir coupable, Isaac ! Tu n'es pas responsable !
Sa propre voix lui sembla faible et épuisée… Il l'était vraiment !
Isaac lui offrit un pauvre sourire avant de hocher une unique fois la tête et de rebrousser chemin.
— Tu as mal quelque part ?
Stiles continuait de l'observer avec son calme perturbant et ses iris ambre éteint de toute lumière.
Avec toute la douleur qu'il avait prise à l'adolescent, il savait que celui-ci devait être comme anesthésié des maux pétrissant son corps, mais il avait tant besoin d'entendre sa voix…
— On trouvera qui t'a fait ça, Stiles ! Je te protégerais, je te le promets !
Il accueillit presque avec soulagement l'arrivée de Mélissa qui enjamba la partie glissante devant la porte avant d'avancer vers le lit.
Isaac apparut juste après, éponge et seau en main pour nettoyer toutes traces de l'incident. Le papier peint, lui, était bon pour être changé !
Derek laissa le champ libre à la soignante, s'effaçant à contrecœur pour lui offrir l'espace nécessaire aux soins de son amant.
Le contact visuel se rompit définitivement quand la mère de l'alpha s'adressa à l'adolescent alité.
— Stiles, peux-tu suivre cette lumière ?
Le fils du shérif se montra attentif lors de chacun des tests et ce, en dépit de son air absent.
Isaac avait terminé sa corvée et après avoir à nouveau disparu pour se débarrasser de son matériel et s'être lavé les mains, les rejoignit.
Il proposa d'assister Mélissa qui ne refusa pas son aide tandis qu'elle se penchait avec un air concerné sur la blessure que son patient arborait à la gorge.
La compression que Derek avait maintenue sur celle-ci avait permis de stopper la légère hémorragie. L'infirmière commença par simplement étudier les quatre plaies plus profondes en appuyant sur leurs pourtours de la pulpe de son index avant d'observer le liquide carmin s'écouler à nouveau paresseusement.
— Est-ce que tu as mal ?
Stiles secoua négativement la tête, répondant à la femme là où il n'avait pas daigné le faire avec Derek.
Le lycan sentit son souffle se couper et son cœur se serrer.
Même silencieusement, l'adolescent avait dénié toute forme de communication avec lui…
Il avait l'impression qu'une chape de plomb lui était tombée sur l'estomac. Il était anéanti par la réaction de son amant tandis, qu'au contraire, l'infirmière en semblait satisfaite à en juger par le sourire maternel qu'on pouvait deviner sous son masque en papier.
— Tu n'as pas perdu trop de sang, mais je vais être obligé de te faire des points, prévint-elle avec ce même air calme et rassurant. Mais avant, je vais nettoyer un peu ta peau… Peux-tu lever les bras que je te retire ton t-shirt ?
Après avoir grimacé à la perspective de la suture, Stiles obtempéra dévoilant son torse pâle auréolé de rouge au niveau de l'épaule droite.
Il ferma les paupières tandis que Mélissa faisait glisser sur son épiderme des compresses humides qu'Isaac lui tendait à intervalle régulier sans jamais quitter Stiles des yeux.
Tout en observant les gestes méticuleux de la soignante, Derek tenta de capter à plusieurs reprises le regard de son amant qui avait rouvert les paupières en réalisant qu'il n'avait pas mal.
Le fils du shérif sembla déterminé à l'éviter, aussi les ténèbres glacées qui avait pris possession de la poitrine du loup de naissance se propagèrent un peu plus, l'envahissant de douleur et de peine.
Finalement, il fut sollicité pour absorber la souffrance du lycéen pendant que Mélissa suturait les quatre petites perforations causées par les canines de l'agresseur. Entre elles, la trace, moins profonde, des autres dents ne nécessitait pas de points.
Une fois qu'elle eut terminé, l'infirmière désinfecta la blessure avant de la sécher et de la recouvrir d'un large pansement.
Déjà, la peau meurtrie s'obscurcissait, le muscle avait été fermement comprimé dans la mâchoire du loup-garou si bien qu'un bel hématome commençait à apparaître.
Les soins enfin finis, Mélissa se redressa avec un nouveau sourire.
— Tu garderas une petite cicatrice, mais avec les points que je t'ai faits, elle devrait être minime !
Cette fois, ce fut une moue inquiète qu'elle offrit à celui qu'elle avait vu grandir au même rythme que son fils et qui était devenu son petit protégé au fil des années !
— Stiles, si tu as besoin de parler… de pleurer même… Personne ne te jugera, tu sais ?
L'adolescent lui offrit en réponse un pâle sourire et, avec un regard hésitant, l'infirmière s'excusa afin de sortir de la chambre.
C'était sans compter sur la main du garçon qui l'arrêta dans son élan. Tout le monde resta suspendu aux gestes et aux lèvres du blessé, qui se les humecta avant de confronter le regard brun de sa mère de substitution.
— Comment…
— Ton père va bien.
Le regard de la femme sembla étinceler avant qu'elle ne retire son masque de son visage et qu'elle ne s'assoit sur le matelas, attrapant la main du convalescent des siennes toujours gantées.
— Tu n'as pas à t'inquiéter pour lui, Stiles ! Il va bien. Tu peux te reposer.
Elle déposa un baiser tout maternel sur son front avant de quitter la chambre avec un dernier sourire malgré la tristesse qui faisait briller ses yeux.
Isaac osa un coup d'œil vers son mentor avant d'approcher à son tour du lit.
Derek baissa la tête, incapable de savoir comment réagir ou agir avec son partenaire habituellement si expansif, à présent plus distant que jamais.
Il préféra laisser les deux garçons quelques instants, le temps de se reprendre. Une fois à l'extérieur de la chambre, il se laissa glisser contre le mur pour s'y adosser, les genoux repliés dans lesquels il enfouit son visage.
Il avait eu si peur de le perdre quand il l'avait découvert inconscient, recouvert de son propre sang… Peut-être l'avait-il réellement perdu d'une façon différente.
Il ne pouvait pourtant dévier son attention des deux adolescents dans la pièce adjacente, s'excusant et se réconfortant mutuellement.
Au rez-de-chaussée, Mélissa expliquait à son fils que Noah ne devait pas passer la nuit seul afin d'anticiper tous symptômes de commotion cérébrale. Scott décida de rester chez le shérif avant d'aider l'homme à gravir les escaliers.
Ils atteignirent l'étage au moment où Isaac rejoignait lui aussi le palier.
Un léger moment de flottement s'en suivit avant que le bêta ne hoche la tête à l'attention de son alpha et ne prenne la relève pour escorter l'homme d'armes jusqu'à la chambre de son fils malgré les protestations de ce dernier affirmant qu'il n'était pas impotent.
D'une oreille distraite, les loups purent profiter de l'étreinte filiale, le père comme le fils ayant craint pour la vie de l'autre.
Scott se laissa glisser à côté de l'ancien alpha, sans un mot, jusqu'à ce que sa main ne se pose sur le genou de son aîné.
— Je n'ai pas su le protéger !
Le faible murmure sembla percer le silence pesant de la nuit !
— Stiles n'attend pas de toi que tu le protèges… Il prendrait des risques inconsidérés pour te prouver qu'il n'a pas besoin de toi s'il apprenait que c'est ce que tu penses.
Derek releva le regard pour croiser celui pétillant d'humour du meilleur ami de son aimé.
Ses mots ne le consolèrent pas.
Bien sûr que Stiles n'attendait pas de lui qu'il soit son garde du corps, mais lui ne pouvait se pardonner de ne pas avoir pu empêcher les événements de la nuit. Il avait eu si peur de le perdre…
Non ! S'il devait vivre un nouveau deuil… Il ne s'en relèverait pas. Surtout pas, s'il s'agissait de Stiles !
— Tu as senti ? C'est le même loup qui a attaqué Isaac. L'homme. D'après Isaac, il avait des yeux bleus… Je pense que Stiles a besoin d'être rassuré à ce sujet… Tu devrais aller le voir et lui dire que celui qui l'a mordu n'était pas un alpha et qu'il ne risque pas de devenir un loup…
Avec un nouveau sourire bienveillant et une tape amicale sur le genou de l'homme, le chef de meute se redressa et, lorsqu'Isaac et Noah apparurent sur le seuil, il se joignit à eux pour aider son bêta à mettre le quadragénaire au lit.
Derek hésita encore, si bien que Scott eut le temps de réapparaître et d'entrer dans la chambre de son frère de cœur puis d'en sortir et de redescendre au rez-de-chaussée avec son louveteau.
Mélissa et son ancien bêta décidèrent de rester eux aussi. L'infirmière s'attribua le sofa tandis que les deux lycans mettaient en place une ronde afin de dormir à tour de rôle tout en montant la garde et en assurant la surveillance du shérif.
Après une profonde expiration censée lui donner le courage nécessaire à la confrontation à venir, Derek cessa de laisser traîner ses oreilles et s'avança pour rejoindre le chevet de son jeune amant.
Pourtant, comme il le redoutait, quand il posa sa paume sur celle de l'adolescent comme Mélissa l'avait fait un peu plus tôt, celui-ci détourna le regard, brisant sans le savoir le cœur du loup.
Scott se trompait de toute évidence. Stiles lui en voulait. Peut-être pas pour lui-même, mais… connaissant le garçon, il ne faisait aucun doute qu'il avait craint pour la vie de son père !
— Je suis désolé, souffla-t-il comme si ces trois petits mots étaient la réponse à tout !
Les larmes silencieuses de Stiles ravagèrent ses joues sans signe annonciateur, emplissant l'homme d'effroi.
— Parle-moi ! Je…
Si Derek n'avait jamais été doué avec les mots, la détresse des autres lui était encore plus inconnue. Il se sentait démuni face à l'effondrement de son compagnon, sans savoir comment faire pour le réconforter sans le brusquer…
— Celui qui t'a mordu n'était pas un alpha… Tu n'as rien à craindre pour ça…
Stiles évitait toujours son regard et par le simple contact de leurs mains, le loup de naissance pouvait ressentir toute la tension qui habitait le corps de l'adolescent.
Du pouce, l'adulte tenta de chasser les traîtresses qui revenaient sans cesse comme une armée de chagrin face à laquelle il était impuissant.
— Ne pleure pas, s'il te plaît ! reprit-il d'une voix plus douce, bien décidé à apaiser son compagnon envers et contre tout.
Il força un sourire sur ses lèvres avant de guider le menton de son aimé de ses doigts pour l'obliger à le regarder.
— Je suis désolé de ne pas avoir su vous protéger, ton père et toi !
Les larmes redoublèrent de plus belle, faisant froncer les sourcils de Derek.
— Stiles, parle-moi, s'il te plaît ! Même si c'est pour m'insulter ou me crier mes quatre vérités, je…
— Non !
La voix enrouée fut comme un coup de poignard en plein cœur.
Est-ce que tout allait vraiment se terminer ainsi ?
À cause d'un traquenard grossier qu'il n'avait pas su anticiper ?
La toux du malade précéda de nouveaux mots légèrement rocailleux.
— Je suis désolé !
L'incompréhension chassa l'anéantissement qui avait envahi le loup.
— Qu… Quoi ?
— Je sais que c'était important pour toi !
Sa main toucha le pansement sur son cou en guise d'explication.
Où voulait-il en venir ?
— Je ne t'en veux pas ! Pourquoi je t'en voudrais ? C'est de ma faute ! J'aurais dû être là pour te protéger…
Stiles secoua la tête avec impatience.
— Il a laissé sa marque… Si j'avais moins attendu… Si…
Les pièces du puzzle s'assemblèrent dans l'esprit du lycan et il ouvrit la bouche de stupeur.
— C'est ce que tu penses ? Que je t'en veux de t'être fait mordre par un autre ?
Sans le vouloir, la voix du loup-garou s'était faite plus dure, plus sévère !
Le redoublement des pleurs silencieux de l'adolescent fut plus qu'éloquent aussi, il ne résista pas à l'envie et au besoin de s'emparer de la bouche du garçon qui hoqueta de surprise avant d'accorder l'autorisation à la langue de son amant de s'immiscer entre ses lèvres pour approfondir le baiser au goût salé !
— Écoute-moi bien, Mieczy !
Stiles sursauta presque au surnom, il semblait affreusement à fleur de peau.
— Je ne t'en veux pas. S'il y a quelqu'un à blâmer ici, c'est moi ! Crois-moi, l'ordure qui t'a mordu en paiera le prix, mais je veux que tu saches une chose. La morsure qu'il t'a faite n'a rien à voir avec la revendication. Il a voulu te blesser et… sûrement moi à travers toi. Vu la situation, c'est évident qu'il a réussi, mais pas à cause de la symbolique de la marque ! C'est une blessure, pas une union…
L'étincelle de vie qu'il aimait tant s'alluma au fond du regard de son amant, réchauffant le cœur du loup avant, qu'à nouveau, il ne s'empare de ses lèvres pour les unir dans un baiser tendre, empli d'amour.
Ils ne se soucièrent pas plus du reste de l'univers ni de l'organisation de la fin de nuit de leurs invités.
Après s'être débarrassé de ses vêtements, Derek se glissa sous les couvertures tout en aidant Stiles à s'y installer. Torse contre torse, peau contre peau, ils s'enivrèrent de la chaleur et de l'odeur de l'autre, savourant le bonheur et le besoin simple de se retrouver.
Ils s'endormirent rapidement, rassurés de savoir qu'au rez-de-chaussée, Scott et Isaac se relayaient pour monter la garde.
